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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 06:28

 

Il y a bien longtemps, j’ai résidé un an dans un petit village picard, à une vingtaine de kilomètres d’Amiens. Á deux pas de chez moi vivait depuis toujours une mémé d’environ 70 ans, à la personnalité bien trempée. Elle était veuve d’un ouvrier mort d’un diabète sucré. La pauvre ne savait pas que c’était sûrement par sa faute car elle l’avait gavé, par amour (mais entre Eros et Thanatos il n'y a qu'un cheveu), de pâtisseries préparées par ses soins. Elle même était atteinte de la même maladie, ce qui ne l’empêchait pas de confectionner pour les gens qu’elle aimait bien – dont j’étais – des tartes paysannes, des flancs et des confitures à se damner.

 

Je ne sais plus trop comment, mais elle avait bien connu Édouard Depreux, le fondateur du PSU, dont une photo jaunie trônait sur son buffet. Elle l’avait beaucoup admiré tout en le trouvant un peu mou sur les bords. De fait, quand elle parlait politique (tout le temps), la mémé n’avait pas sa langue dans sa poche.

 

— Des rouges comme vous, on n’en trouve plus, lui dis-je un jour.

— Je ne suis pas rouge, je suis noire, le noir des anarchistes, me répondit-elle.

 

N’ayant pas d’enfants, elle avait décidé que son unique neveu hériterait de ses biens. Pas grand-chose : une petite maison picarde, un petit jardin, un livret de Caisse d’Épargne. L’équivalent aujourd’hui de 20 à 30 000 euros. Le neveu était cadre dans une entreprise de la région parisienne. Une ou deux fois par mois, il faisait 150 km aller et retour pour ne pas se faire oublier.

 

— Je le vois venir avec ses manières, me disait la mémé.

— Mais, Mémé, répondais-je, qu’il vienne vous rendre visite ou pas, il héritera.

— On verra, on verra.

 

La mémé mourut de son diabète. Le neveu se précipita chez le notaire pour découvrir, stupéfait, que sa tante ne lui avait rien laissé.

 

Deux ou trois mois avant sa mort, la mémé, qui bouffait du curé encore plus que du bourgeois, avait laissé entrer chez elle deux Témoins de Jéhovah (je laisserai de côté la plaisanterie salace sur la ressemblance entre ces pré-millénaristes et les testicules lorsqu’il s’agit d’entrer quelque part). Une heure avait suffi pour qu’ils repartent avec la promesse d’un petit pactole.

 

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22 décembre 2016 4 22 /12 /décembre /2016 06:41

Touchante mise en abyme.

 

 
Sieste (12)

Je profite de ce calme pour reproduire ici la lettre que François Ruffin de Fakir a envoyée récemment à Gérard Filoche qui lui demandait de le soutenir à l'occasion de la primaire PS :

 

 

Cher Gérard,

Je reçois un courriel de toi, ce matin-là, qui me demande : « camarade, signerais-tu cela ? », avec en pièce jointe un appel, adressé aux « amis de Cambadélis », pour que tu puisses te présenter à « la primaire de la gauche ».

Tu sais, pas seulement ma camaraderie, mais mon amitié pour toi. Nous avons battu les estrades ensemble, à Amiens (où, le 12 janvier 2008, tu as aidé à la renaissance de Fakir, et je ne l’oublierai pas), à la Bourse du Travail à Paris, à la salle Franklin au Havre, tu as décroché notre « prix du rapace », j’ai même participé à tes rassemblements de la Gauche socialiste, car avant tout, j’aime ton tempérament, cette chaleur, cette faconde, cette simplicité, cette obstination, bref : je t’aime !

Maintenant, non.


Non, je n’ai rien à demander à Cambadélis ni à ses amis, rien à en attendre, rien à en espérer.


Je n’ai plus rien à voir avec ces gens-là.


Je n’ai rien à faire dans ce que tu appelles « primaire de la gauche ». Comment nommer ça « la gauche », alors qu’il s’agit du Parti socialiste ? Qu’il y ait encore, à l’intérieur du PS, des milliers, des dizaines de milliers, de militants sincères, déboussolés, bref « de gauche », je l’entends fort bien. Mais, faut-il le répéter ?, durant cinq années, du TSCG à la Loi Travail en passant par le CICE ou l’ANI, ce Parti socialiste a pris tout, sauf des mesures « de gauche ». Avec des réticences si tu veux, mais du bureau national jusqu’aux sections locales, en passant par le les députés, les élus régionaux, etc., c’est un large appui, au moins par la passivité, qu’ont reçu les choix du Président et de son gouvernement.


Au pouvoir, le PS s’est montré « de droite » dans les faits.


Le temps de l’opposition et des élections revient : le PS veut se redonner une figure « de gauche » dans les discours. Il fait peau neuve, se rougit, tel un caméléon.
Même Manuel Valls !, tu imagines.

J’écoutais ton camarade Benoît Hamon, ce jeudi, à L’Emission politique de France. Franchement, je l’ai trouvé bon, convaincant sur bien des points, mu par une sincérité. Mais quand il raconte que « le discours sur les gauches irréconciliables, qu’a un peu tenu Jean-Luc Mélenchon en face de Manuel Valls, ce discours me semble factice, reposant sur des postures plus que des réalités », que « sur le rapport au travail, sur la souffrance au travail, sur les problèmes de santé et d’environnement, tout ça converge. Sur la démocratie, cela converge », c’est du n’importe quoi bisounours.


Le 49.3 par deux fois, c’est comme ça que « sur la démocratie, ça converge » ?


Les 20 milliards d’euros de cadeau, chaque année, pour le patronat, ça converge, toujours ?


Le pacte austéritaire, Sarkozy-Merkel-Hollande, qui cadenasse les budgets de nos hôpitaux, nos écoles, nos salaires, de la convergence, encore ?


Ce sont des « réalités », tout ça, des « réalités » subies, encaissées, par les salariés durant cinq années. Et la « posture », c’est de faire comme si tout cela n’avait pas existé.

Je vois bien la manœuvre : que le Parti socialiste se présente comme une alternative à lui-même.


Voilà bien l’enjeu, pour moi, le véritable enjeu, de la présidentielle à venir ?
Non pas la victoire « de la gauche », je n’y crois pas, ou peu, elle relèverait du miracle.


Mais il est des défaites porteuses d’avenir.


Et l’enjeu me semble celui-ci : quel sera le sens du mot « gauche » demain ? Est-ce que ça restera, dans la tête des gens, associé au « Parti socialiste », et donc une vieille chose rabougrie, décatie, complice de l’oligarchie, et donc synonyme d’écoeurement, voire de haine dans les classes populaires ? Toute cette histoire, Robespierre, les communards, Jaurès, le Front populaire, pour aboutir à Valls et Peillon, qui règleront leurs affaires entre courants ? Ou bien, est-ce que ce mot de « gauche » serait revivifié par une autre force, habité par un autre souffle, créera à nouveau du désir politique ?


Malgré ta vigueur, ton allant de tribun, ton timbre de stentor, tu n’es plus tout jeune, Gérard. Tu entres dans le temps de tes derniers combats. Et je voudrais te demander, amicalement, est-ce que ça ne te tenterait pas, plutôt que de grenouiller avec tes camarades dans ce PS pourri, est-ce que ça ne te dirait pas de finir en beauté ? De participer à cette autre force ? Avec les communistes, avec les Insoumis, avec qui voudra ?


Ca n’est pas gagné.


Ca n’est pas facile.


Et je sais combien tu as investi de temps, d’énergie, en meetings, en débats, en publications, pour faire exister une gauche dans ce PS, et combien il te serait donc coûteux de revoir ton plan de bataille.


Mais j’espère.


Et de toute façon, quoi qu’il en soit, on se retrouvera au coude à coude dans les manifs, sur les piquets de grève, qui sont davantage notre came, à toi comme à moi.

Sois assuré de mon respect pour ton courage, pour ta combativité, moi qui ne tiendrais pas une semaine dans ce parti désormais faisandé.

Avec toute mon amitié,
 

François. (Ruffin)

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15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 06:42

On se souvient qu'il y a un bon mois j'avais suggéré à Serge Halimi, directeur du Monde Diplomatique, d'offrir à ma femme Nathalie cent roses pour me remercier d'avoir consacré cent rubriques de mon blog à ce formidable mensuel.

 

Serge est un galant homme d'honneur. Un magnifique bouquet nous est parvenu hier. Il nous souhaite de lire mon résumé mensuel à l'occasion des 500 prochains numéros.

Cent roses pour Nathalie !
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10 décembre 2016 6 10 /12 /décembre /2016 06:01

Pourquoi, diantre, aller rechercher l'inconfort maximum ?

Sieste (11)
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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 06:35

Preuve que notre humanité est d'une diversité inouïe.

Ainsi va la vie (5)
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8 décembre 2016 4 08 /12 /décembre /2016 06:12

Ces accoutrements sont interdits (150 euros d'amende) mais rien n'y fait.

 

Ici, à Lille, ces deux Belphégor sont victimes d'un malencontreux concours de circonstances.

 

Il y a 20 ans au Pakistan, l'un des pays les plus musulmans de la terre, il n'y avait pas de burka. Dans l'Inde musulmane, les femmes ne couvrent pas leur visage. En 2015, le Président du Sénégal (pays qui compte au moins 90% de musulmans) a interdit la burqa en ces termes :   « le port du voile intégral ne correspond ni à notre culture, ni à nos traditions, ni même à notre conception de l’Islam. Il faut avoir le courage de combattre cette façon excessive de nous imposer une manière d’être, nous ne pouvons pas accepter qu’on nous impose des modèles d’habillement venus d’ailleurs. » Le jour où l'on entendra un Premier Ministre britannique tenir ce langage n'est pas venu.

 

Personne ne saura jamais si l'accompagnatrice de cette petite fille est, ou se pense, libre de porter ce noir intégral. Le but de la manœuvre est, en effet, qu'on ne sache jamais rien d'elle car pendant toutes les années qu'il lui reste à vivre elle ne sera qu'une ombre inaccessible, dans la société mais hors de la vie sociale. Qu'ils soient en djellaba ou en jeans, les hommes de son clan vivent à visage découvert, barbus ou pas. Ils prennent le thé à la terrasse des cafés. Ils travaillent. Ils ont la liberté de nous regarder, ou pas.

 

Cette gamine doit avoir entre huit et dix ans. Pas une ligne dans le Coran ne prescrit un tel enfermement pour une enfant de cet âge. Elle est suffisamment grande pour se rendre compte à quel point l'image que nous avons d'elle ressemble à celle de la poubelle noire sur sa gauche qui semble défier son humanité. Comment peut-on imaginer que cette enfant puisse être scolarisée ? Alors que ses frères le sont. Ses cousines aussi, peut-être.

 

De quoi sa crise de la préadolescence sera-t-elle le nom ?

 

 

Que pense cette petite fille ?
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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 06:40

 

 

J’ai récemment rédigé une recension du dernier fort bon livre de Laurent Denave consacré au Beatles.

 

Je ne sais pas du tout pourquoi, Amazon m’a demandé d’évaluer cet article. Là comme ailleurs, je suis opposé aux évaluations, une petite horreur qui nous vient du secteur privé étasunien. J’ai donc déliré et proposé le commentaire suivant :

 

Excellent, parfait, génial. Jamais lu un truc aussi pertinent sur les Beatles. Ce petit jeune ira loin, très loin.

 

J’imagine que ce commentaire a été lu par un robot qui a réagi vertement :

 

« Votre commentaire n'a pas pu être publié.

 

Merci d'avoir soumis un commentaire client sur Amazon. Votre commentaire n'a pas pu être posté sur le site web dans sa forme actuelle. »

 

 

Or mon commentaire ne dérogeait absolument pas aux “guidelines” (en bon français non amazonien : aux instructions, directives) du mastodonte de la vente en ligne qui refuse uniquement ce type de commentaires :

 

 

Discours haineux et contenu offensant :

nous mettons tout en œuvre pour lutter contre tout commentaire faisant l'apologie

des crimes contre l'humanité, des crimes de guerre ou qui constitue une

provocation ou une incitation à la commission d'actes de terrorisme et leur

apologie, une incitation à la haine raciale, à la haine à l'égard de personnes à

raison de leur religion, de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de

leur handicap ainsi que de la pornographie enfantine, de l'incitation à la violence,

notamment l'incitation aux violences faites aux femmes, ainsi que des atteintes à

la dignité humaine. Les clients sont autorisés à commenter un produit et discuter

l'expertise d'un auteur, d'un vendeur ou d'un autre client, à condition que cela soit

présenté de manière non offensante.

 

Incitation à des agissements illicites : les commentaires ne doivent en aucun cas encourager ou défendre un comportement illicite, et notamment tout acte de violence, l'usage de drogues illicites, la consommation d'alcool par des mineurs, et la maltraitance d'enfants ou d'animaux. En particulier, les commentaires ne doivent pas inciter des mineurs à se livrer à des jeux les mettant physiquement en danger.

 

 

Je me perds donc en conjectures amusées.

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3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 06:27

Savez-vous pourquoi les Africains n'ont pas inventé le fil à couper le beurre ? Parce qu'il n'y a pas de beurre en Afrique (le beurre de karité, je sais ...).

 

Le problème est que les Africains les plus pauvres savent qu'il existe au Nord des techniques et une technologie qu'ils ne sont pas près de s'approprier, pire encore qu'ils ne peuvent même plus recevoir, mais qu'ils sont, soit obligés, soit tentés de singer pour ne pas perdre définitivement le contact avec le progrès des pays riches. D'où un système D phénoménal, une habileté technique poussée à l'extrême. J'ai vu il y a trente ans deux mécaniciens adolescents démonter et remonter une 2 CV en panne (moteur compris) en une petite journée. Le soir, l'engin roulait.

 

Du manque naît une forme de génie avec suffisamment d'auto-dérision pour ne pas désespérer tout à fait.

Ressources africaines
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Ressources africaines
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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie Jokons
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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 06:45

Trois scènes bien différentes avec un point commun qui pourrait être : ne jamais s'enfoncer.

Ainsi va la vie (4)
Ainsi va la vie (4)
Ainsi va la vie (4)
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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 06:26

 

Mon ami Bernard continue d'égrener ses souvenirs d'enfance, dans un village du Lot-et-Garonne qui nous est cher. 

     

 Je ne sais comment j'en suis venu à penser à P., un rentier (espèce déjà en voie de disparition quand j'étais mouflet) et que tout le monde appelait l'huissier. Je ne me posais pas de question à l'époque mais ça m'intrigue maintenant. Il avait un voisin qui était le greffier. Je ne les ai jamais vu instrumenter dans leurs honorables professions. Je pense seulement qu'ils étaient respectivement huissier et greffier du juge de paix qui siégeait dans chaque canton et dont la fonction s'est étiolée d'elle-même après 1945.

 

Les premiers souvenirs de P. remontent à mes cinq ou six ans. Chaque matin, il venait chercher son lait à l'épicerie où il en profitait pour lire debout Sud-Ouest et La Dépêche, qu’il déployait de ses grands bras sans jamais les acheter. C'était un grand et vieux gaillard obèse à la voix efféminée. Il n'avait sans doute pas cinquante ans. Un peu plus âgé, j'appris qu'on disait de lui que c'était un pédé. Il était cependant marié avec une courte et forte femme sans âge. Il était moqué mais pas insulté directement, les gens se méfiaient vaguement de lui. Il vivait des fermages (ou des métayages) de quatre ou cinq exploitations agricoles et des loyers de quelques bicoques des alentours.

 

Avare, bien entendu, du moins réputé tel. Il gâta publiquement son nom quelques années plus tard. L'épicière l'avait foutu dehors, allant jusqu'à lui reprocher la lecture quotidienne qu'elle avait supportée jusque-là. L. B., morte encore fille l'an dernier à quatre-vingt-douze ans, était la commise  bonne à tout faire de la maison. Pour servir le lait, elle ne mesurait pas la quantité pour les bouteilles d'un litre. Notre P. avait réussi à dégoter un litre qui ressemblait à un litre mais qui était un peu plus grand. Voilà quinze ans que ce malotru abusait L. qui raconta par la suite : " Je ne faisais pas trop attention mais il me semblait qu'avec sa bouteille la mesure ne suffisait jamais. L'autre jour, je mets la mesure à ras-bords et je la verse dans sa bouteille. Il me dit : " Mais, L., il en manque, tu n'as pas rempli la bouteille ! " Je vide la bouteille dans un litre qui était là : ça le remplit. Dans un autre, pareil. Ce gros cochon venait depuis quinze ans avec un litre plus grand. " De ce jour-là, P. ne but plus de lait, du moins celui que vendaient la mère A. et sa fidèle L.. On n'avait pas encore inventé le lait pasteurisé.

 

 

Il n'y a pas que P. qui abusait de L.. Robuste paysanne ne reniant pas ses origines et rompue aux travaux champêtres, certains après-midis, elle aidait le père A. à la vigne qu'il cultivait à flanc de colline. Au milieu de la vigne, un cabanon où se protéger de l'ardeur du soleil. Madame A. n'avait pas une grosse santé aussi le père A., facteur de son état et prenant à ce titre des muffées monumentales, chatouillait la L. quand il n'était pas trop saoul. Adolescent, je trouvais que le père A. n'avait pas le mauvais rôle. A cinquante ans passés, il avait cueilli les dix-huit printemps de la L. et continuait à la manœuvrer dans la limite et à la mesure, j'imagine, des ses aptitudes.

 

Une mère-la-pudeur, cette L., qui ne manquait jamais la messe basse du dimanche matin (travail oblige) et ne transigeait pas avec la morale, stigmatisant les épouses adultères. Dieu sait qu'elles étaient nombreuses puisqu'en faisaient partie les avérées mais aussi toutes celles qui avaient eu la discourtoisie ou l'infortune de refuser d'en être.

 

P. défraya encore la chronique mais la réprobation de façade se teignait d'une profonde admiration pour le tempo de la manœuvre. Il prit en viager une veuve fâchée avec ses enfants. Elle venait du village voisin et s'installa chez eux à la fin du printemps. La brave Amélie aimait prendre l'ombre de la rue principale sur le banc, devant la maison. C'était un plaisir de blaguasser en patois avec elle. Elle ne s'embarrassait pas de litotes ni de périphrases et ne tarissait pas d'éloges sur la qualité et la profusion de la table de P. dont on découvrait qu'il n'était pas gras à lécher le salpêtre des murs de sa cave de rat. C'est qu'Amélie était rapiate, elle aussi, et elle se forçait sans doute à manger davantage.

 

P. versait des larmes en évoquant la mémoire d'Amélie, si propre (!), si agréable : "Mais si elle nous l'avait dit qu'elle faisait de l'urée, on ne l'aurait pas laissé manger autant de cochonnailles, vous pensez bien ! Elle était gourmande ! " Le séjour d'Amélie chez P. s'acheva avant un cycle de saisons.

 

PS : La photo est bien antérieure aux faits évoqués.

 

 

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