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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 06:32
http://www.centpapiers.com/wp-content/uploads/2010/11/21821.jpgIl s’en passait des choses à Hénin-Liétard dans les années cinquante ! J’avais un bon copain dont le père était boucher. Notre boucher. Ce boucher n’avait pas son pareil pour choisir, en un bref coup d’œil, une bête chez un paysan ou un chevillard. Sa femme, qui avait hérité de la boucherie, ne connaissait rien au métier, mais elle avait une compétence : elle savait couper comme personne. Pour les clients, c’était au petit bonheur la chance. Quand on demandait un bifteck, elle coupait là où elle s’était arrêtée. On héritait alors, soit d’un morceau parfaitement vulgaire ou alors d’un morceau noble. Pour le même prix.

Un jour, le père et le fils m’avaient proposé de les aider à fabriquer du saucisson. Environ, deux heures de travail plus tard, les mètres de cochonnaille étaient prêts. Très intrigué, je leur dis :

-       La viande est presque blanche.

-       Bien sûr, répondirent-ils. Il ne nous reste qu’à mettre du colorant.

Je racontai cela à ma mère, elle qu’un début de conscience biolo titillait déjà. Elle ne fut point surprise et me fit observer que le boucher et son fils avaient dû inclure une proportion importante de tout autre chose que de la viande (du pain, de la farine) dans ce bon sauciflard.

Depuis, tout ce micmac s’est généralisé, amplifié, mondialisé, financiarisé.

On trouvera ci-dessous de larges extraits d’un témoignage publié par Rue 89 sur le vécu d’un ancien travailleur d’une usine de transformation de la viande.

Dans ces usines, on transforme effectivement des bas morceaux tout à fait corrects en merde. La recette était simple : on recevait des palettes de bas morceaux de marques de boucheries industrielles connues, qu’on décongelait dans des barattes (des sortes de monstrueuses bétonnières de deux mètres de diamètre dans lesquelles on envoie de l’eau bouillante sous pression pour décongeler tout ça en vitesse), et on y ajoutait au cours de trois malaxages successifs entre 30 et 40% du poids en graisse, plèvre, cartilages et autres collagènes.

On obtenait des quantités phénoménales de purée de viande qu’on mettait dans des bacs de 10 kg et qu’on tassait à coups de poings, puis qu’on renvoyait au surgélateur par palettes de 70 caisses.

Il y avait aussi la ligne des « cubes de viande », dont voici la recette. En sortie de baratte, les ouvriers au nombre de deux ou trois piochent à la main d’énormes brassées de viande sanguinolente, qui sont transférées dans une sorte d’énorme presse avec de nombreuses « étagères ». On fait descendre les mâchoires qui compressent cette viande, et pour mieux l’agglomérer, on fait circuler entre les plaques de l’azote liquide.

Quand cette machine était en route ça puait tellement la chimie qu’on avait l’impression d’être près des raffineries de l’Etang de Berre...

 

Le lendemain, ces plaques étaient sorties et on les passait dans un énorme emporte-pièce hydraulique qui découpait les plaques congelées en cubes de 3 cm de côté.

Ces cubes se déversaient alors sur un tapis roulant, et 2 ou 3 ouvriers dont je faisais partie éliminaient tous les ratés, les formes bizarres, les morceaux trop petits ou trop gros. Ça demandait une grosse concentration, et la cadence était très soutenue. Les cubes passaient dans un autre surgélateur à l’azote, avant de se déverser dans des sacs d’environ 20 kg.

Les « non conformes » étaient conservés, passaient dans la baratte suivante, puis sur les plaques suivantes, etc.

Les conditions d’hygiène n’étaient guère meilleures. Je passe sur l’odeur de viande écœurante. Le matin quand on arrivait, c’était propre ; mais très rapidement, vu nos activités, on pataugeait dans une boue grasse et sanglante qui recouvrait le sol.

Nous manions des feuilles de boucher sans avoir été formés, nous étions en contact permanent avec des hachoirs, des machines rotatives... Stress, fatigue, objets dangereux ; avec ce cocktail, vous devinez sans doute où je veux en venir. J’ai assisté à plusieurs accidents du travail, plus ou moins graves.

 

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 07:18

http://medias.lepost.fr/ill/2008/07/25/h-4-1230091-1216938383.jpgEntre la demande, bizarrement acceptée par la justice, du propriétaire de Free (et partiellement du Monde) de faire fouiller l'ordinateur d'un universitaire auteur d'un article qui ne lui avait pas plus et cette histoire de footballeur impliqué dans une relation tarifée avec une mineure de 16 ans, je trouve qu'on ne progresse pas beaucoup au niveau des libertés publiques.


L'universitaire a fait son travail d'universitaire, quant aux policiers et aux médias, ils se sont comportés de bien étrange manière. On nous dit en effet que la mineure a eu des relations avec de nombreuses personnalités. Mais on ne livre en pâture au public qu'un seul nom, celui d'un footballeur picard de 22 ans, sélectionné de nombreuses fois en équipe de France, mais suspendu de sélection jusqu'en juin 2014 pour des raisons de discipline.


Pourquoi le seul nom de ce gamin de 22 ans, un sportif qui semble être sur le déclin malgré son jeune âge ? Qu'a-t-on trouvé, parmi les autres clients de la jeune fille, dans la mémoire de son téléphone ? Des industriels, des hommes politiques, des journalistes ? À ce jour, le footballeur n'a reçu aucune convocation de la part de la justice ou de la police. Mais, courageusement, les médias font son procès. Ils s'occupent de manière beaucoup moins implacable du propriétaire de Free.

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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 15:14
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Un pan de ma vie d’angliciste vient de s’écrouler. Celui qui fut mon professeur, mon maître, mon ami vient de s’éteindre paisiblement – comme il avait vécu, je pense – des suites d’un AVC. Il faisait partie de ces universitaires nés dans les années vingt, comme on n’en retrouvera plus jamais, tant l’institution a changé. Un savant, un esprit libre, généreux, ouvert, maître de son temps.

 

 

Je pense beaucoup à sa nièce, que j’ai connue gamine, rue Saint-Simon et à Machy.

 

 En 2008, j’ai consacré deux articles à André dans mon blog. L’un à propos de « mon » Mai 68, l’autre où je dénonçais ce qu’allait devenir la recherche dans l’université française.

 

 

“ Mon Mai 68 ”

 

(…) Le responsable du département d’anglais était André Crépin. A priori, tout nous opposait, lui et moi. Il était Ulmien et catholique (un ancien “ Tala ”, pour les connaisseurs), spécialiste de linguistique et de vieil anglais, deux disciplines qui me barbaient. Politiquement, il était, à ce moment-là, modérément de gauche. Pendant ces événements, et bien qu’il passât son temps à tenter de nous freiner des quatre fers, il continua à me fasciner par son immense culture, sa liberté d’esprit, son humour, sa disponibilité, sa gentillesse. Un de ses anciens professeurs de lycée, directeur du Courrier Picard, que je connaissais un peu, me dira par la suite qu’André était devenu angliciste par défi car l’anglais était sa matière la plus faible. Il est vrai que son oral était franchement moyen (l’anglais de la Sorbonne d’après-guerre). De fait, c’est en latin et en grec qu’il était le plus brillant.

 

Comme il s’intéressait à tout, je lui fis découvrir les Beatles en 1969. Jamais nous ne nous sommes perdus de vue. André fut présent lors de l’enterrement de ma sœur en 1980, puis de celui de mon père en 1992. En 1990, il me fit le grand bonheur de présider à Poitiers mon jury d’Habilitation à Diriger les Recherches. À cette occasion, et ce pour bien souligner qu’il ne s’en laissait pas conter, il dit à mon fils, au cours du vin d’honneur consécutif à la soutenance : « Orwell écrivait comme un pied ». Pendant vingt ans, j’avais écrit deux mille pages sur cet auteur, et André le faisait tomber, à tort évidemment selon moi, d’un piédestal où je ne l’avais d’ailleurs jamais installé. Je répondis simplement à cette pointe: « tu écris 1984, et après on en rediscute calmement. »

 

André Crépin fit l’une des plus belles carrières de l’Université française. Pour services rendus à la couronne britannique (il est l’auteur d’ouvrages de référence sur l’histoire de la langue anglaise), la Reine d’Angleterre lui conféra l’Order of the British Empire. J’assistai à la remise de la médaille à l’ambassade du Royaume-Uni à Paris. André fut honoré juste après le PDG français de la filiale française de la compagnie Shell (ou BP, je ne me souviens plus). La reine remerciait donc en cette circonstance, et dans un même mouvement, le serviteur de Beowulf, du vieil anglais, et celui des intérêts pétrolifères britanniques, ce qui laissa André très songeur. En 1993, la communauté des anglicistes honora André Crépin en lui offrant de volumineux Hommages. Je contribuai à ce fort volume par un article sur “ Orwell linguiste ”, ce romancier qui écrivait comme un pied... En 2002, André fut élu académicien, membre de l’Institut au titre des Belles Lettres. En cette année 2008, ses amis universitaires l’honorent de nouveau pour ses quatre-vingts ans. J’apporte ma contribution à ces nouveaux Mélanges par un article sur deux chansons des Beatles. La boucle est (provisoirement, dans l’attente de ses quatre-vingt-dix ans) bouclée.


 

 

 

À propos d’un curriculum vitae

 

J’ai sous les yeux le curriculum vitae d’un des universitaires français les plus éminents, qui fut mon professeur il y a quarante ans, et dont, avec de nombreux amis, nous venons de fêter les quatre-vingts printemps.

 

Dans une brève allocution de remerciements, ce professeur fit observer que son parcours « rectiligne », qui le mena du lycée d’Arras à l’Institut (il porte l’habit vert depuis 2002) serait aujourd’hui « impossible ».

 

J’explique ici pourquoi.

 

On ne devient pas une autorité mondiale en anglais médiéval sur un simple claquement de doigts. Il faut énormément travailler, mais aussi douter, réfléchir, bifurquer, se tromper éventuellement, revenir en arrière, rebondir. En la matière – combien coûtent et valent Beowulf et Chaucer ? – le temps n’est pas de l’argent, mais de l’intelligence, et parfois de la beauté.

 

Avec ce grand professeur, et d’autres, nous sommes très loin de la planète d’un Président de la République qui obtint le baccalauréat au rattrapage, et pour qui la culture, la science sont des paramètres dérisoires au CAC 40 de son panthéon personnel qui n’est que fortune, ostentation, pouvoir.

 

Né en 1928, mon professeur a publié son premier article de niveau universitaire en 1961, donc à trente-trois ans. Il s’agissait d’un travail consacré à un écrivain anglais contemporain. Mais l’intérêt de ce chercheur le poussait vers la linguistique anglaise et le vieil anglais, deux disciplines pas même balbutiantes. Il lui fallut ouvrir son propre chemin dans et contre l’institution. Dès lors, à part sa thèse d’État soutenue en 1970 à l’âge de quarante-deux ans, ce qui était relativement jeune pour l’époque, il ne publia, pendant une dizaine d’années qu’une poignée d’articles scientifiques, tous innovants et de grande qualité.

 

Aujourd’hui, selon l’adage « Publish or perish » (publie ou crève), un jeune chercheur de trente, trente-cinq ans a, à son actif, dix à vingt articles, un nombre équivalent de communications formatées par PowerPoint, éventuellement une année passée dans une Faculté ou un laboratoire anglo-saxons, et il doit se contenter, le plus souvent, d’un travail précaire. Il a travaillé comme un fou, mais sa recherche est très peu personnelle car elle est orientée par son directeur de recherches et par ses collègues de l’équipe à laquelle il appartient. Comme il faut faire du chiffre, il lui arrive de répéter un article en changeant le titre et un ou deux paragraphes. Cette pratique ne trompe personne, mais est tolérée au nom de la masse critique. Pour obtenir un emploi stable, ce chercheur devra absolument publier dans une revue “ internationale ”, c’est-à-dire étatsunienne, et dont l’influence (on dit “ impact factor ”) est élevée. En d’autres termes, il travaillera au profit d’une recherche étrangère, selon les desiderata de cette recherche. Il n’est donc pas sorti de l’auberge. Si ce chercheur est une chercheuse, il lui faudra prendre garde à ne pas oublier de faire un ou deux enfants en temps opportun.

 

Continue de travailler en paix, cher André…

 

 

Crepin-copie-1.jpg

 

Repose en paix, cher André.

 

 

Et puis, parce qu'André Crépin, c'était aussi cela, je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici une réaction de mon amie Christiane Fioupou à mon témoignage :

 

" Merci pour ce bel hommage, Bernard. On va dire que le temps était venu pour qu'il aille rejoindre les ancêtres... et en toute simplicité, comme d'habitude.

 

 

Je ne peux oublier ma fierté d'être arrivé à faire danser André sur le Shakara de Fela  (en 1977  ou 1978, chez mes amis de Poitiers les Rondet), tu sais où l'on danse en se donnant des coups de fesse ! Je pense être la seule à pouvoir m'en targuer.... Voilà quelqu'un qui ne se prenait pas au sérieux. Je resterai sur ces images. "

 

 

Photos : BG et NRG

 

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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 06:53

http://perlbal.hi-pi.com/blog-images/199691/gd/131934988492/Incivilites.jpgDepuis une dizaine d’années, on emploie ce terme d’incivilité. C’est du politiquement correct, de la démission, un refus du réel. Un élève frappe violemment son professeur, c’est de l’incivilité. Un individu vandalise la voiture de son voisin : idem. Dans les faits, l’incivilité étant le contraire de la civilité, elle est le contraire de la courtoisie, de la bienséance, de la politesse. Quand les mots ont un sens, ne pas offrir sa place de métro à une femme enceinte est une marque d’incivilité. Hurler « crève, salope ! » à son professeur, c’est autre chose.

 

La liste électronique de la Société des anglicistes de l’enseignement supérieur (SAES), dont je suis destinataire, est agitée depuis quelques jours par la relation d’un grave incident dont a été victime une de nos collègues. Au beau milieu d’un de ses cours, un étudiant se met à hurler. L'enseignante demande à l’étudiant de quitter la salle de classe, espérant le soutien des autres étudiants. Rien ne se passe. Un des étudiants braille alors : « Finis ton cours de merde ! ». L’enseignant quitte la classe. Cette collègue nous écrit pour nous informer et nous demander conseil.

 

Donner un ou des conseils après coup est toujours facile quand on n’a pas été soi-même dans le feu de l’action. J’en donnerai néanmoins deux.

-       Ne jamais quitter la classe (sauf s’il y a danger, bien sûr). D’abord c’est interdit : l’enseignant est responsable de sa classe. Ensuite, c’est une démission, donc une défaite.

-       L’administration française a ses lourdeurs qui ont leur intérêt. Il faut laisser une trace écrite de ce qui s’est passé en alertant la hiérarchie, officiellement et de manière très circonstanciée. C’est le seul moyen de briser la solitude, de rendre l’affaire publique en espérant que le nœud sera tranché.

 

Ces « incivilités » dans l’enseignement supérieur ne datent pas d’hier mais eussent été inconcevables quand j’étais moi-même étudiant ou jeune enseignant. J’en donne un seul exemple. Il y a une bonne dizaine d’années, dans l’université de Tours, une collègue (non angliciste) demande à une étudiante qui, pour la nième fois, entrait en cours de TD avec un quart d’heure de retard et en claquant la porte, de ressortir. L’étudiante refuse et hurle : « Vous nous faites chier ! ».

 

L’enseignante décide de porter l’affaire devant le conseil de discipline. Elle écrit au président de cette instance, par la voie hiérarchique, évidemment. La directrice de l’UFR bloque la lettre et signifie à la collègue son refus de la transmettre. Très étonnée, la collègue proteste. Réponse orale de la directrice : « Elle ne t’a pas frappée, tout de même. »

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 09:58

Suite à la manif' des cathos contre l'égalité des droits pour les homosexuels (quand je pense qu'on y surprit Philippe de Villiers — sans le reste de sa famille tuyau de poële, tout de même), je reprends un article publié il y a quelques temps dans ce blog sur la place faite aux homosexuels dans la France des années cinquante, sur la manière dont les gens ordinaires, adultes ou enfants, les percevaient. Malgré tous les combats d'arrière-garde, malgré les manifs' roses et bleues, force est de reconnaître que les choses ont tout de même progressé en deux générations.

 

Il y a peu, ma petite dernière, âgée de sept ans, me pose la question suivante :

 

 

      C’est quoi, papa, des homosexuels ?

 

 

C’est à ce type de questionnement d’enfant que l’on constate que, malgré tout, les choses évoluent. À son âge, en 1955, jamais je n’aurais posé cette question à mes parents, d’autant que le vocable m’était totalement inconnu.

 

Partant du principe qu’il faut toujours répondre aux questions des enfants, au niveau où elles sont posées, je lui explique que des homosexuels sont des hommes ou des femmes qui aiment les personnes du même sexe. Ils peuvent vivre ensemble, plus ou moins longtemps, comme les autres couples. L’un des membres de ma famille (anciennement hétéro et père d’une grande fille) vivant désormais avec un autre homme, ce qui n’a pas échappé à ma gamine, je me suis dit qu’il était inutile de tourner plus avant autour du pot.

 

Ce qui a changé, c’est que le statut d’homosexuel est désormais accepté, banal, légalement reconnu, dans pratiquement tous les secteurs de la société. Dans les années soixante-dix, un Premier ministre britannique était homosexuel. Ce n’était jamais dit en ces termes. Lorsque, très rarement, sa vie privée était évoquée, les médias le qualifiaient de célibataire (“ bachelor ”). Autres temps, autres mœurs, la presse, même populaire, n’excitait pas les lecteurs avec des allusions ou des faits plus ou moins croustillants le concernant (dans ce domaine, comme dans d’autres, l’offre et la demande, c’est l’histoire de la poule et de l’œuf).

 

Puisque nous sommes en pays anglo-saxon, restons-y un instant. Depuis quelques décennies, les Étatsuniens, puis les britanniques (puis la terre entière) ont remis au goût du jour le terme “ gay ”. Une manière de se réapproprier le stigmate, sans pour autant le faire disparaître, au contraire (comme pour “ Black ” ou “ Beur ”). “ Gay ” vient du français gai. Plus exactement d’un vocable de vieux provençal venant lui-même du latin “ vagus ”, appliqué aux personnes vivant très librement, sans contraintes (divaguer). À l’origine, plutôt péjoratif, le mot demeurera, au fil des siècles globalement positif : gai comme un pinson, le gai savoir (la poésie des troubadours), des couleurs gaies, « rien de plus gai que la vraie sagesse » (Montaigne), « gai, gai ! marions-nous », avoir le vin gai. En anglais, à la Renaissance, le terme était franchement positif, connotant une idée d’exubérance, de joie, de force physique. Très rapidement, “ gay ”en vint à qualifier des personnes aux mœurs dissolues. Dans le même temps, il fut utilisé pour des couleurs vives, mais aussi un accoutrement tape-à-l’œil. Le sens d’homosexuel (surtout pour les hommes) date des années 1930 et vient du monde carcéral. Il faudra attendre 1965-1970 pour que le français adopte cette acception.

 

La question de ma fille m’a remis en mémoire un épisode de mon enfance, vers 1956-57. J’avais huit ou neuf ans. Avec mes parents, nous étions allés à Orly pour nous retrouver exactement dans l’état d’esprit de la chanson de Bécaud “ Dimanche à Orly ” :

 

Je m'en vais le dimanche à Orly

Sur l'aéroport on voit s'envoler

Des avions pour tous les pays

Tout l'après-midi... y'a de quoi rêver (link

 

En ce temps-là, Roissy n’existait pas, le terrorisme dans les aéroports non plus. On pouvait se promener comme on voulait, accéder à la terrasse d’où l’on voyait les avions sur les pistes ou les aires de stationnement. Point de ces boyaux qui relient la chambre d’embarquement aux aéronefs, mais des passerelles (parfois télescopiques). Point de policiers ou de soldats déambulant par deux, armés jusqu’aux dents. Orly était un monde ouvert, accueillant, propice à la rêverie.

 

Nous étions donc une cinquantaine de personnes sur la terrasse, contemplant de tous nos yeux des passagers descendants d’une caravelle. Sous nos pieds, des amis, de la famille, pour les accueillir. Parmi eux, nous n’avions pas remarqué une personnalité très connue de l’époque, académicien, écrivain, cinéaste : Jean Cocteau. En revanche, nous reconnûmes instantanément Jean Marais, descendant de l’avion. Marais était alors, avec Gabin (link), l’acteur le plus célèbre de France. Belmondo et Delon n'étaient pas encore éclos. À mes côtés, deux ménagères de moins de cinquante ans, du nord de la France, comme nous. L’une commença à s’époumoner et s’égosiller en hurlant : « Jean, Jean, regardez-nous, nous sommes là ! ». Le beau Jean (je l’imaginais plus grand), qui ressemblait un peu à mon père, sourit vers nous et poursuivit son chemin vers la porte d’entrée située à nos pieds. Il se précipita dans les bras de Jean Cocteau et les deux hommes échangèrent un patin, une pelle de cinéma. Magnifique.

 

Nous fûmes tous, chacun à notre manière, interloqués. Pas la nordiste vociférante, qui continua à s’égosiller : « Jean, Jean ! ». Pour la faire taire, son amie lui dit alors – et cette phrase me poursuivra jusqu’à ma mort – « Tais-toi, il y a monsieur Marais qui dit bonjour à monsieur Cocteau ! »

 

Je n’avais vu Jean Marais que dans les bras de Viviane Romance ou Françoise Christophe. Plus tard, mes enfants le découvriraient dans le rôle d’un père incestueux dans Peau d’Âne avec Catherine Deneuve.

 

Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui beaucoup plus d’homosexuels que quand j’étais gosse. Seulement, à l’époque, l’homosexualité n’était évoquée, tolérée que dans les milieux artistiques (un couple de mineurs de fond homosexuels vivant ensemble dans un coron d'Hénin-Liétard était aussi impensable qu'un voyage vers Jupiter). Dans le théâtre, en particulier, où la proportion était importante. Dans les années soixante, on savait tous que les acteurs Jacques Charon et Robert Hirsch (qui venait de la danse classique) étaient plus que des collègues de travail. De temps en temps, Paris Match s’amusait à publier des photos d’Anabelle Buffet en compagnie de sa copine Françoise Sagan. Anabelle avait épousé Bernard, le célèbre peintre, qui venait de quitter Pierre Berger. Tout cela était beaucoup plus compliqué que les frasques de l’inénarrable Jacques Chazot.

 

De retour à la maison, le soir, je demandai à mon père pourquoi Marais et Cocteau s’étaient donné « un baiser d’amour ». Fort gêné, mon père, qui était un instituteur moyennement coincé pour l’époque, me répondit : « Ce sont des invertis. »

 

Ce fut tout. Naturellement je compris « avertis ». Lorsque, quelques mois plus tard, je tombai sur l’expression « un homme averti en vaut deux », la confusion fut totale. Je ne sais plus trop ce que je fantasmai à l’époque, mais cela ne dut pas être triste ! Ce fut peut-être gai...

 

 

 

 

 

 

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Mon père à 20 ans. Un petit air de Jean Marais, mais en mieux !

 

 

 

PS : Je profite de la nouvelle publication de cet article pour reproduire une interview de l'ancien ministre Jean-Jacques Aillagon, homosexuel honteux et “ soigné ”, puis assumé (Nouvel Obs.) :

 

“ Quand j’étais ado à Toulouse, les boîtes gays étaient interdites. Il fallait aller dans le département voisin pour sortir. Quand on a connu ça, on comprend mieux les crispations autour du débat sur le mariage pour tous. Et on ne peut que se féliciter du projet de loi… Comme beaucoup d’homos de ma génération, j’ai voulu d’abord me conformer à un modèle social. Je me suis marié, j’ai eu deux enfants. Et puis dans les années 70, je me suis affranchi de ce carcan, mon épouse m’a d’ailleurs beaucoup aidé, c’est elle qui a eu le courage de partir, elle m’a affranchi.

Ce fut une période douloureuse. Cela a indigné ma famille, sa famille. J’ai été traité médicalement : à l’époque, l’homosexualité, c’était une maladie. J’ai suivi des traitements hormonaux, même des cures de sommeil : les médecins pensaient que l’homosexualité était une forme de dépression nerveuse. Et puis j’ai réalisé que je n’avais pas de problème de santé, j’étais homosexuel, voilà tout. Ensuite, je me suis assumé, dans les années 80, j’ai vécu avec mon compagnon, officiellement, je ne me cachais pas. C’est vrai que j’étais dans un milieu ouvert, ça aide. Mais même quand j’ai été ministre, ce n’était pas un sujet. J’en avais de toute façon parlé dans une interview, deux mois auparavant, on m’avait interrogé sur le sujet, et logiquement, j’ai été transparent. ”

 

PPS : Un camarade d'enfance m'écrit ceci :

 C'était à M., sur la place centrale, pendant les événements (curieusement, en dépit de ma tentative d'imitation, ça sonne moins bien que Flaubert). Disons à l'été 59 ou 60, autour du 14 juillet puisque le monument aux morts avait été ravalé. Robert F., communiste invertébré et bisexuel (comme on ne disait pas à l'époque et je ne lie pas les deux qualités), profite de la tranquillité nocturne pour peindre sur le monument : PAIX EN ALGERIE. Mes copains boulangers, qui s'apprêtaient à sortir en griller une, l'avisent de derrière le rideau de la vitrine. Ils laissent à Robert le temps de se coucher et viennent écrire au charbon de bois : PAIX A TON CU.

    Le matin, Robert, qui était sorti juger de l'effet de son slogan, prenait à témoin les passants ; " C'est quand même malheureux, ils ne respectent rien et en plus ils font des fautes d'orthographe. "
    Aujourd'hui, la faute d'orthographe passerait inaperçue mais les auteurs de l'insulte homophobe seraient activement recherchés et, en 2018, ils seront passibles de la cour d'assises. J'anticipe peut-être...
  
    La sagesse populaire fout le camp. Il est loin le temps de l'indulgent commentaire : " Ce qui lui rentre dans le cul ne me rentre pas dans la bouche " qui absolvait les comportements excessifs du moment qu'ils ne troublaient pas l'ordre public.

http://www.cg47.org/archives/cartes/Cartes_inv/Monclar%20dAgenais/177-14.jpg

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 06:32

L’assemblée générale des copropriétaires de ma résidence a décidé d’obstruer les derniers vide-ordures encore en fonction, ceux du bâtiment où j’habite. Ils étaient bien pratiques et épargnaient aux six ou sept nonagénaires qui habitent aux derniers étages de ne pas descendre trop souvent à la cave pour se débarrasser de leurs incongruités. Hé oui, quand ils avaient acheté il y a quarante ans, ils avaient préempté les plus hauts étages pour la vue. Maintenant, ils ne voient plus grand-chose, entendent encore moins. Et ils aimeraient vivre en rez-de-chaussée.

 

L’ouvrier qui a démonté les vide-ordures les a entreposés quelques heures en bas de l’immeuble. J’ai beaucoup vécu, mais je n’avais jamais vu un cimetière de vide-ordures. Je me suis arrêté un instant pour contempler ces épaves. L’une d’entre elles me bouleversa. Son propriétaire l’avait peinte et tapissée. Comme je ne suis psychologue, ni de haut niveau ni de comptoir, je me suis interdit de me demander ce que cela cachait comme souffrance.

 

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 07:10

On les prend ! Surtout lorsque les chauffeurs de taxi font une grève escargot dans les grandes villes.

 

Me font marrer les chauffeurs de taxi. Votent à 90% à droite et à l’extrême droite et après s’étonnent que dans le cadre de la « concurrence libre et non faussée » les gros écrabouillent les petits qu’ils sont.

Donc, le jour de leur grève, je prends le métro à Toulouse. Plutôt deux fois qu’une. Et là, que constatè-je ? Le métro est archi bondé. Parce que les automobilistes de Toulouse et de la banlieue se sont méfiés des embouteillages et ont pris les transports en commun. Ce qui signifie que si tout le monde prenait les transports en commun tant vantés par la municipalité, ce serait la panique.

C’est bien beau de mépriser les automobilistes, de les humilier en plaçant des ralentisseurs qui ne servent à rien un peu partout, en supprimant des places de parking, en les obligeant à faire attention à des cyclistes qui empruntent des pistes à contresens, en leur pourrissant la vie pendant trois ans pour construire une ligne de métro qui ne sert à rien et qui sera déficitaire. On est tout de même bien content que les vilains automobilistes prennent leur voiture.

 

PS : Ces jours derniers, j’ai découvert deux ralentisseurs totalement absurdes. Le premier en plein centre de Toulouse, derrière les Beaux-Arts. Dans une petite rue qui sinue à qui mieux mieux et où la circulation est importante de 6 heures du matin à 11 heures du soir, il est impossible de rouler à plus de 15 kms/heure. Pierre Cohen et sa joyeuse bande ont installé un ralentisseur rouge (ceux qui ne sont pas trop méchants, sauf pour les cyclistes par temps de pluie, les fameux "coussins berlinois", ach so !). Le premier qui me parle de pot-de-vin, je le dénonce à la Kommandantur.

Près de Muret, dans un petit village que je ne nommerai pas (je suis lâche mais le nom commence par un L), la vitesse est normalement limitée à 50 kms/heure. Soudain – nous sommes prévenus – nous entrons dans une zone à 30 kms/heure. Nous sommes ralentis par une énorme bosse. La zone dure 40 mètres et s’achève sur une seconde énorme bosse. Qu’y a-t-il dans ces quarante mètres ? Une école maternelle ? Une maison de retraite pour nonagénaires ? Un  lieu de passage pour une espèce protégée de coccinelle ? Vous n’y êtes pas. Il y a … un pavillon. Une maison toute banale. Deux hypothèses qui ne s’excluent pas l’une l’autre :

-       Nous sommes devant la maison du maire ou d’un conseiller municipal qui ne vaut pas être indisposé par le bruit des voitures roulant à 50 kms/heure.

-       Un pot-de-vin.

*À propos des coussins berlinois, un car ou un camion peut les franchir en évitant la montée sur le coussin, en passant les roues juste de part et d'autre de ce coussin. Un chauffeur de car m'en a fait la démonstration. Comme il a le compas dans l'œil, il les franchit à 40-50/km/heure quand bon lui semble !

*De nombreux ralentisseurs du type dos d'âne sont illégaux car ils font plus de 10 centimètres de haut.

 

* Un dos d'âne coûte 5 000 euros. Une chicane 8 000 euros. Un coussin berlinois 3 500 euros. Ces sommes d'argent phénoménales à l'échelle d'un pays ne tombent pas dans la poche d'un sourd. Les rétrocommissions non plus.

 

Ci-dessous, le ralentisseur pour autoroutes :

 

http://a402.idata.over-blog.com/500x366/0/31/67/68/tocards2/ralentisseur_tocard.jpg

 

 

À droite, le ralentisseur préféré d'un copain routier :

 

http://a395.idata.over-blog.com/3/53/35/39/Favorites/seins-boobs-route-bosse-noyan-copie-1.jpg

 

 

 

Ci-après, un bon vieux ralentisseur corse :

 

http://a397.idata.over-blog.com/600x450/0/35/68/88/corse-ralentisseur-evisa.jpg

 

À Portel-des-Corbières, le propriétaire d'un château avait posé son propre ralentisseur. Les manants du conseil municipal l'ont enlevé !

 

http://images.lindependant.fr/images/2012/04/09/les-membres-du-conseil-municipal-demontent-un-ralentisseur_186190_516x343.jpg

 

Au Mexique, des ralentisseurs pour tuer les motards :

 

http://www.lerepairedesmotards.com/img/voyages/mexique/diaporama/mexique-3.jpg 

 

Pour se rafraîchir la mémoire, les ralentisseurs du Vernet, de Grépiac et d'Espanès : link

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 06:43

Pleurs-copie-1.jpgL’histoire lamentable de cette fille de cinq ans emmenée au poste de police parce que ses parents n’avaient pas réglé les frais de cantine (170 euros)  est bien la preuve (voir Ça se durcit n° 148 : link) que tout est désormais possible dans notre pays en matière de répression.

 

Je l’ai dit précédemment (link), on ne sait pas ce qui se passe dans la tête d’un enfant. On ne sait jamais à quel point il peut être traumatisé.

Le drame qu’a vécu la gamine d’Ustaritz (elle a tout de même cru que ses parents étaient morts) m’a remémoré, en moins violent, une aventure similaire subie par une de mes filles dans son école élémentaire.

L’année dernière, je règle la cantine comme tous les débuts de mois. La personne responsable de l’encaissement commet une erreur à mon avantage, dont je ne m’aperçois pas sur le champ. Personne n’est parfait (je parle de moi). Le chèque est refusé par la municipalité. Je deviens instantanément mauvais payeur, plus exactement non payeur. Sans le savoir. L’encaisseuse de chèques déboule dans la classe de ma fille et dit devant l’institutrice et les autres enfants :

   Raphaëlle, tu diras à ton père qu’il n’a pas payé la cantine.

Le soir, ma fille est paniquée, aux bords des larmes, persuadée qu’elle va être privée de cantine. Le lendemain, je rencontre le directeur dans la cour de l’école et lui fais part de mon très sérieux mécontentement. Il me fait observer qu’en droit il n’est pas concerné par ces problèmes. Je lui rétorque qu’il est concerné dès lors que le service d’encaissement des chèques a balancé (j'utilise ce verbe à dessein) mon nom en classe comme celui d’un mauvais payeur. Je lui signifie également que je peux, à la minute, porter l’affaire devant l’Inspection académique.

Les problèmes d’argent que rencontrent des centaines de milliers de parents dans la cinquième puissance économique mondiale n’ont pas à être évoqués devant les enfants, ni devant les équipes pédagogiques. Malheureusement, les délits, même s'ils ne sont pas constitués, entrent officiellement dans l’école, tout comme la situation matérielle de parents qui sont chosifiés, humiliés, qui cessent d’être des sujets, des citoyens. Tout devient possible, y compris l’irruption de la police, demain le passage de menottes comme aux États-Unis.

Le directeur de l’école, les personnes de la cantine ne m’ont adressé aucune excuse.

Bref, dans notre pays, on s’attaque désormais aux enfants en bas âge et aux personnes en toute fin de vie, comme l’a montré la triste mésaventure vécue par la nonagénaire expulsée de sa maison de retraite. On mène les combats qu’on choisit, on remporte les victoires qu’on peut.

 

PS : mon ami Pierre Rose me fait passer cette histoire d'un bébé de 12 mois placé en garde à vue pour avoir mendié : link

 

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 06:43

Source : excite/actu et Europe 1

 

Malade du sexe, Gretchen Molannen finit par se suicider


Gretchen Molannen vivait un véritable calvaire depuis 16 ans. Atteinte d'une maladie rare et méconnue, le syndrome d'excitation génitale (SGEP), elle a décidé de mettre fin à ses jours le 1er décembre dernier à son domicile de Spring Hill en Floride.

Gretchen Molannen avait 39 ans. Avant de passer à l'acte, elle avait envoyé une vidéo à la rédaction du Tampa Bay Times pour témoigner de sa longue agonie. Elle était atteinte d'une maladie qui lui provoquait des excitations sexuelles à répétition l'obligeant à se masturber pendant des heures afin d'atteindre le soulagement.

Une maladie qui selon les médecins n'a rien à voir avec la nymphomanie mais qui est fortement handicapante. Le syndrome qui lui a été diagnostiqué seulement au bout de dix ans l'a contraint à renoncer à son travail de traductrice. Elle était en effet obligée de s'isoler en permanence afin de soulager ses besoins sexuels. Dans la vidéo envoyée au journal, elle raconte avoir ressenti en une journée pas moins de 50 orgasmes. Cet état quasi-permanent d'excitation sexuelle est toutefois complètement dénué de désir chez les femmes qui en souffrent.

"C’est comme un bouton qu’on voudrait mettre sur off, mais qui ne répond pas. Quand l’excitation arrive, elle est incontrôlable. Je suis en sueur, mon cœur bat à tout rompre, chaque centimètre de mon corps me fait mal. Je panique, j’ai peur de mourir et puis je m’effondre sur le sol et éclate en sanglots", témoigne Gretchen Molannen.

Sa maladie n'étant pas reconnue, elle n'a pas eu la possibilité d'accéder à la pension d'invalidité et s'est retrouvée toujours plus isolée.

Au lendemain de son interview, elle s'est donné la mort. Elle avouait songer souvent au suicide. En laissant ce témoignage, elle espérait que les femmes atteintes du même mal puissent à leur tour prendre la parole. Les personnes affectées par le SGEP seraient des milliers dans le monde.

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 06:21

HarcelementMa-Poste.jpgJe propose ci-dessous un témoignage bouleversant, publié par Rue 89, d’une jeune femme victime de harcèlement à La Poste. Il ne s’agit pas d’une employée de base, mais d’un ancien cadre supérieur. Extraits :

Astrid Herbert-Ravel a toujours été « postière ». Après une école de commerce à Reims et un cursus d’administrateur des PTT, elle rejoint le service de ressources humaines du siège. Jusqu’à devenir la responsable RH de 35 000 personnes.

 

« Fin 2001, l’un de mes directeurs change. Rapidement, son remplaçant se montre méprisant, me casse devant les autres, me disant que je n’ai aucun avenir, que La Poste n’est pas une auberge espagnole. Il cherche à me déstabiliser. Il est capable de m’appeler à 11h55 pour me demander d’aller le représenter à midi en salle de réunion. Je découvre alors qu’on m’attend pour exposer la stratégie du métier devant 200 personnes, sans filet.

Il souffle le froid et le chaud : il m’encense sur des dossiers où je me trouve moyenne, mais me lamine là où je suis excellente. Il peut tout aussi bien me demander de faire des choses très difficiles qui ne relèvent pas de mon niveau, que me demander de servir le café.

Petit à petit, il se met à me fixer des objectifs sans concertation et sans moyens, en décrétant au moment de les rédiger que, de toute manière, je ne les atteindrai pas. Il veut par exemple que j’organise des séminaires dans des grands hôtels mais sans budget. Je n’ai qu’à “me débrouiller”. »

 

Au bout de quelques mois, Astrid prévient sa hiérarchie qu’elle souhaite changer de poste :

« La hiérarchie se dit “consciente du problème” – le nouveau directeur a un passif lourd – mais, contrainte par le siège, elle ne peut “pas faire de miracle”. »

La jeune femme trouve finalement une place, à la direction des centres financiers. Elle doit négocier son départ avec le directeur qu’elle fuit.

« Vers 18 heures, j’entre dans son bureau. Je lui dis que visiblement mon travail ne lui apporte pas toute satisfaction et que les relations de travail que nous avons dans son contexte ne me conviennent pas non plus. Dans ces circonstances, il vaut mieux prévoir une évolution professionnelle et je suis venue discuter avec lui des modalités de mon départ, à moyen terme.

Il ne me laisse pas aller plus loin, il se met en colère de suite. Il me pousse contre le mur, lève la main et met son genou entre mes jambes. Il me hurle au visage : “Vous n’aviez pas à parler de ce qui se passe entre vous et moi ici. Vous êtes à moi, vous n’irez nulle part, vous m’appartenez !”

Je me débats, je réussis à ouvrir la porte de son assistante pour quitter le bureau. Il hurle : “La Poste est petite. Si je vous retrouve, je vous règlerai votre compte.” »

Son mari la retrouve prostrée dans un coin de l’appartement. Elle est placée le soir même en arrêt maladie.

Astrid n’a qu’une peur, qu’on ne comprenne pas. Comment quelques secondes, quelques mots, quelques gestes ont-ils fait basculer sa vie ?

« J’étais sûre de moi, je suis devenue une ombre. Dans le harcèlement, il y a un avant et un après. C’est une attaque contre les fondations, l’identité. La personne que l’on était ne reviendra jamais. »

Depuis dix ans, Astrid fait des cauchemars. Elle rêve d’un couloir : derrière chaque porte, son ancien responsable. Elle rêve d’une benne à ordures, pleine de cartons : on l’y jette, elle n’arrive pas à en sortir.

Astrid a pourtant activé le « protocole harcèlement moral » prévu dans l’entreprise. En réponse, la direction constate, en 2004, un problème organisationnel et une « incompatibilité de fonctionnement et de caractère », à la source d’une « situation de souffrance au travail vécue comme du harcèlement moral ».

Des actions doivent être mises en œuvre : Astrid ne reprendra pas le travail dans les mêmes locaux, son rythme et ses horaires seront définis en fonction des préconisations du médecin de prévention, etc. Mais aucune n’a été suivie, constate l’ancienne DRH :

« On pousse le vice jusqu’à me faire reprendre le travail en 2005 sur le même lieu que mon harceleur.

Après des mois d’inactivité à la maison, et des missions bidons, je suis mutée au service logement de La Poste en 2008, que j’ai contribué à créer dix ans plus tôt. Mais cette fois-ci, je reviens par la petite porte : je dois m’installer dans un petit bureau isolé, à l’entresol dans l’escalier de secours à l’extérieur du service. J’y reste des mois sans boulot. »

Fin 2006, Astrid tente de se suicider.

Sans plan social, La Poste aura perdu 80 000 postes en dix ans et la moitié de ses effectifs d’ici à 2015 !

Parallèlement à sa plainte au pénal – qui passe au tribunal en janvier 2013 –, Astrid Herbert-Ravel travaille, avec d’autres « postiers » et des syndicats, pour porter une plainte collective pour « harcèlement institutionnalisé » contre les dirigeants de La Poste.

Une telle procédure a abouti en juillet 2012 à la mise en examen de trois anciens dirigeants de France Télécom, suite aux suicides dans l’entreprise.

 

Photo : Grazia.fr

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