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7 mai 2022 6 07 /05 /mai /2022 05:00
En Inde et nulle part ailleurs
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5 mai 2022 4 05 /05 /mai /2022 05:00

Je vais raconter ici comment, dans ma famille, nous avons vécu le passage de la Russie (ou URSS) de Gorbatchev à celle de Eltsine.

 

Lycéenne, ma fille aînée faisait du Russe au lycée. Vers la toute fin de l’ère gorbatchévienne, il lui fut proposé de passer trois semaines dans la ville russe jumelée avec la nôtre, d’être accueillie par une famille où une ado étudiait le français, et ensuite d’accueillir cette même lycéenne chez nous.

 

Est-ce parce que les organisateurs du jumelage russe savaient que j’étais universitaire, le fait est qu’ils placèrent ma fille dans la famille d’un doyen de fac. Ce doyen résidait dans un petit appartement de trois pièces (un séjour et deux chambres), en compagnie de son épouse, de deux enfants et de deux grands-parents. Il eut l’extrême gentillesse de laisser, pour elle seule, une chambre à ma fille, ce qui les obligea à partager à six une chambre et le canapé du séjour. Á noter que la femme du doyen était assistante dans la faculté. Elle ne poursuivait strictement aucune recherche car, dès qu’elle avait fini de donner ses cours, elle passait des heures à faire la queue devant des magasins d’alimentation.

 

La correspondante de ma fille parlait fort bien le français, alors qu’elle n’était jamais venue en France, ainsi que l’anglais. Elle chantait à merveille et, au piano, Chopin n’avait pas de secrets pour elle. Elle faisait de la danse classique et de la gymnastique de manière assidue. Elle était habillée sobrement, mais avec distinction. Très curieuse, voulant profiter un maximum de son séjour en France, elle nous posait toutes sortes de questions. Elle était venue avec une trentaine de francs, pensant qu’en termes de pouvoir d’achat il s’agissait d’une somme rondelette. Elle déchanta lorsqu’elle voulut acheter du parfum pour sa mère dans un magasin Sephora. Nous lui offrîmes cet objet de grand luxe.

 

Un an plus tard, nous reçûmes une autre correspondante. Fille d’un commissaire de police, elle ne nous cacha pas ses mauvais résultats scolaires. Elle était tatouée et portait des anneaux aux oreilles. Elle fumait comme un pompier, ce qui indisposait ma fille qui n’avait jamais fumé de sa vie. Á la tête de 15 mots de vocabulaire français, elle était incapable de faire une phrase. Quand c’était strictement nécessaire, nous échangions en anglais. Il est clair qu’elle n’avait pas été choisie pour ses résultats scolaires. Comme argent de poche, elle disposait de l’équivalent de six mois de salaire d’un doyen de fac. Elle ne s’intéressait à rien, ne voulut visiter aucun musée. Elle déclina une journée à La Rochelle et à l’île de Ré, trop loin pour elle (140 kilomètres). Bref, elle perdit son temps mais, surtout, elle nous fit perdre le nôtre.

 

Je discutai de cette expérience avec des collègues profs de russe. Même eux avaient été sidérés par la rapidité du changement.

D’une Russie … l’autre
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30 avril 2022 6 30 /04 /avril /2022 05:08

Ta fortune  s'élève à un bon milliard de dollars, tu es le plus célèbre auteur-compositeur-interprète au monde et tu manges des brocolis dans un petit restaurant de Los Angeles, dans tes baskets neuves, seul, tranquille. Tu vas bientôt fêter tes 80 ans. Tu penses peut-être à Lady Madonna qui avait quelques difficultés à “ joindre les deux bouts ” ou aux “ cieux bleus ” de Penny Lane, cette rue d'un Liverpool bien lointain. 

Paul et les brocolis
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28 avril 2022 4 28 /04 /avril /2022 05:15

Depuis quelques semaines, un groupe d’une douzaine de zonards s’est installé à 30 mètres de chez moi, à 5 mètres de la sortie du métro Garibaldi.

 

Pourquoi ont-ils choisi cet endroit ? Je n’en sais rien et je n’ai pas spécialement envie de le leur demander.

 

J’utilise à dessein le mot “ zonard ” qui date des années 1930, à l’époque où sévissait une crise économique grave dans notre pays, avec très peu de protection sociale. Aujourd’hui, un zonard est une personne de la zone, ou d’une zone qui vit plus ou moins en marge de la société.

 

Tout est dans le plus ou moins. Nous avons ici, en effet, affaire à une véritable culture. Cela fait bien 50 ans que des personnes, majoritairement masculines, passent quelques années de leur vie dans cette posture. Ils sont habillés et coiffés de manière similaire et sont entourés de chiens de races également similaire.

 

Pour ce qui est de la bande voisine de mon immeuble, il s’agit de gens bien nourris, très peu alcoolisés. Leurs chiens ne sont pas agressifs (ce qui n’est pas toujours le cas) et leurs sébiles sont désespérément vides car ils ne mendient pas (ce qui n’est pas toujours le cas non plus).

 

Ils ne gênent personne. Un résident de mon immeuble estime que la rue étant à tout le monde, le trottoir n’appartient pas à notre immeuble. Ma conception est que la rue étant à tout le monde, elle n’appartient à personne. Que dirait mon contradicteur si – tout est possible – 150 Roms ou Auvergnats s’installaient au même endroit avec une trentaine de chiens ?

 

Des voisins doués d’une bien plus belle âme que la mienne me disent qu’ils sont en rébellion contre le système et en perdition. Je ne le crois pas. Lorsqu’on est en rébellion contre un système, on agit contre ce système. Que font-ils contre le système à part dormir dans des foyers, toucher des subsides qui leur permettent de ne pas crever de faim et s’acheter un ou deux litres de bière par jour ? Sans parler de la nourriture et des soins pour les chiens, dont on sait ce que cela coûte quotidiennement. Sans parler non plus de l’abonnement internet. Bref, ils ne sont pas du tout en perdition et réintègreront la société civile quand ils auront décidé, par exemple, d’aller ramasser des melons à la saison.

En perdition, ou pas…
En perdition, ou pas…
En perdition, ou pas…

 

 

Un pauvre hère authentiquement en perdition est ce malheureux assis dix heures par jour devant un café bien connu dans le 7ème arrondissement de Lyon. Il est imbibé, malade, fait vingt ans de plus que son âge et je ne serais pas étonné qu’il passe l’arme à gauche rapidement. Il occupe un demi-mètre carré du trottoir et demande de l’argent aux passants. Il n’a pas choisi son triste sort.

En perdition, ou pas…
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22 avril 2022 5 22 /04 /avril /2022 05:35

Il y a quelques décennies, j'ai bien connu Sligo, au nord de la République d'Irlande, ville moyenne charmante d'environ 20 000 habitants entourée par des paysages magnifiques et préservés.

 

Comme d'autres régions de l'Europe du Nord, Sligo est désormais victime d'une barbarie importée d'ailleurs. Je pense à la Suède où des émeutiers sèment actuellement la panique, et même à l'Islande (à quand le Pôle nord ?) où des marchands de drogue ont réussi à s'installer et imposer leur traffic par la terreur.

 

Un jeune Kurde iranien, accueilli en Irlande avec sa famille à l'âge de six ans parce qu'issu d'un peuple qui a beaucoup souffert, a assassiné plusieurs hommes croisés sur des sites de rencontre homosexuels. Vous me direz que “ de mon temps ”, dans l'Irlande bien catholique, ce site de rencontres n'existait pas. Mais tout de même. Il a tué ces hommes très vraisemblablement parce qu'ils étaient homos.

 

Chômeur, l'individu bénéficie de l'aide judiciaire.

 

Je reprends ici la relation qu'a fait de ce drame le journal suisse Le Matin :

 

Des meurtres sauvages bouleversent une ville irlandaise

 

Deux hommes ont été retrouvés mutilés à Sligo. La police craint un tueur homophobe, qui trouverait ses victimes sur les sites de rencontre. Un suspect a été arrêté.

 

La petite ville de Sligo, au nord-ouest de l’Irlande, non loin de la frontière avec l’Irlande du Nord, vit un cauchemar. En quelques jours, deux hommes ont été retrouvés sauvagement assassinés et un troisième a été blessé, poignardé à l’œil. La police craint qu’il ne s’agisse d’actes haineux commis par un seul homme, qui aurait pu avoir des motivations homophobes. Un suspect a été arrêté.

 

Tout a débuté samedi 9 avril. Un homme d’une quarantaine d’années se serait rendu près de l’hippodrome de la ville. Il y aurait eu rendez-vous avec un individu contacté sur un site de rencontre. La personne qui l’attendait l’aurait alors agressée, le blessant à l’œil avec un couteau. Bien que sérieusement touchée, la victime a pu quitter l’hôpital depuis.

 

Lundi 11 avril dans la soirée, la police est alertée suite à la découverte du corps d’un homme dans une maison de la ville. Elle constate que la victime de 42 ans, Aidan Moffitt, a été sévèrement mutilée. Après les premières investigations, les enquêteurs disent penser avoir affaire à un crime haineux.

 

Le lendemain, mardi 12 avril, un autre corps est découvert dans une maison à un kilomètre de là. Il s’agit de celui d’un homme de 58 ans, Michael Snee, lui aussi sauvagement mutilé.

 

Craintes d’autres victimes

 

Deux enquêtes distinctes ont été ouvertes, mais les crimes présentent de grandes similitudes, notamment les mutilations, vraisemblablement pratiquées avec un objet tranchant. Il semblerait également que les deux victimes, tuées chez elles, se soient rendues sur un site de rencontre sur internet et la police suspecte qu’il s’agisse de crimes homophobes.

 

Mercredi, une importante opération de police a été menée dans une demeure de Sligo, conduisant à l’arrestation d’un suspect. Il s’agit d’un homme de 22 ans. La police a indiqué vouloir fouiller dans son historique pour savoir s’il s’est rendu sur les sites de rencontre. Le suspect, qui a comparu vendredi brièvement devant une juge de district, sans faire de déclaration sur les meurtres, est issu d’une famille de réfugiés kurdes iraniens, arrivée en Irlande en 2006, alors que lui n’avait que 6 ans, écrit le «Daily Mail». Il n’y a pas eu de demande de libération sous caution.

 

La police craint que le meurtrier ait pu faire d’autres victimes auparavant. Le surintendant principal Aidan Glacken a appelé toute personne de la région de Sligo qui aurait fait l’objet d’approches non désirées ou qui aurait été agressée à contacter la police, explique l’«Irish Examiner». «Rencontrer des gens en ligne devrait être une activité sûre, a expliqué le policier. Mais comme pour toute activité en ligne, tout le monde doit être conscient des consignes de sécurité, que nous avons fournies sur le site de la police».

 

Sligo aussi...
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21 avril 2022 4 21 /04 /avril /2022 05:13

C’était en ces temps horribles où des gens horribles déportaient des enfants en camp de concentration.

René Zurawski avait 10 ans et sa sœur Irène 17.

Notez que ce souvenir rue Berthelot à Lyon où ils ont vécu n’est pas une plaque mais une simple feuille de papier collée à même le mur.

René aurait 90 ans.

10 ans …
10 ans …
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20 avril 2022 3 20 /04 /avril /2022 05:12

Elle est la première femme hispanique au Texas à être condamnée à mort, pour le meurtre de Mariah, sa fille de deux ans. Elle sera exécutée le 27 avril 2022.

 

Son procès a présenté de nombreuses failles de procédure.

 

Dès l’âge de six ans, elle a été victimes d’agressions sexuelles. Après l’avoir régulièrement battue, son mari l’abandonne en la laissant seule avec ses cinq enfants. Elle a d’autres enfants. Au moment des faits, elle vit avec neuf de ses enfants et son compagnon qui l’ violée à plusieurs reprises et a menacé de la tuer.

 

Le 17 février 2007, des ambulanciers sont appelés au domicile de Melissa car sa plus jeune enfant, âgée de deux ans, est inconsciente et ne respire plus. Elle présente des ecchymoses, des marques de morsure sur le dos, des touffes de cheveux arrachées et un bras cassé. Quelques jours avant, elle était tombée dans les escaliers mais ce fait n’est pas porté au dossier. L’enfant est déclarée morte après son arrivée à l’hôpital. Une expertise ultérieure permet d’estimer que la fracture au bras a été causée deux à sept semaines avant le décès. Deux jours après la mort de l’enfant, les inspecteurs interrogent Lucio pendant cinq heures en l’intimidant alors qu’elle est enceinte de cinq mois. Elle finit par dire : « Je suppose que je l’ai fait. »

 

Le procès a lieu en 2008. Le procureur est alors en période de réélection. Il est aujourd’hui emprisonné pour corruption et extorsion (condamnation des 13 ans). Aucun témoin n’est cité pendant le procès puisque la mort de la petite fille n’a eu aucun témoin. Aucun témoin n'est présent pendant le procès puisque puisqu'il n'y a eu aucun témoin de la mort de la petite fille. L'avocat de Melissa Lucio, commis d'office et ayant travaillé pour le procureur après le procès, ne permet pas à ses proches ni à ses enfants de témoigner en sa faveur, alors que ceux-ci disent tous d'elle que c'est une bonne mère. Les procureurs allèguent que Melissa Lucio a battu sa fille Mariah à mort ; les avocats de Lucio contestent la cause du décès et présentent le témoignage d’expert d’un neurochirurgien selon lequel la mort de Mariah pourrait plutôt résulter d’un traumatisme crânien causé par une chute dans un escalier. Melissa Lucio est néanmoins reconnue coupable de meurtre et condamnée à mort le 12 août.

 

En 2011, un appel est rejeté. En 2019, un groupe de trois juges de la Cour d’appel ; fédérale des États-Unis annule la sentence originelle au motif que la cour n’a pas permis à Melissa Lucio de se défendre correctement. Cette décision est ensuite annulée et Mélissa reste dans le couloir de la mort.

 

80 élus du Texas, dont des Républicains, réclament l’annulation de l’exécution de Mélissa.

 

En mars 2022, elle reçoit le soutien de Christine Taubira. Le mois suivant, celui de Robert Badinter.

 

Les enfants de Melissa ont écrit au gouverneur du Texas de ne pas tuer leur mère.

 

Selon Sabrina Van Tassel, qui a consacré un film à cette affaire, « les policiers ont montré à Melissa comment frapper une poupée violemment afin qu'elle imite leurs gestes et montre comment elle aurait battu sa fille. »

 

Pour Van Tassel, « Melissa Lucio est là où elle est parce qu’elle est femme. Femme, pauvre, hispanique. Elle coche toutes les cases de ce que l’Amérique honnit. Elle a clairement été condamnée pour ce qu’elle représente : une femme latino qui a trop d’enfants, un problème de drogue, et qui vit dans un taudis. A travers l’histoire de Melissa Lucio, c’est l’histoire de toutes les minorités accusées à tort aux Etats-Unis, c’est l’histoire de tout un système.
 
Dès qu’ils la voient, les policiers se disent qu’elle est coupable et qu’elle va payer. Melissa Lucio représente l’erreur judiciaire aux Etats-Unis qui s’abat sur les plus pauvres, les noirs, les hispanos et toutes les minorités. Elle est en passe de devenir une icône. A travers son histoire, le gens se révoltent. Se rendre compte que l’on peut exécuter quelqu’un sur un tel manque de preuve, avec un procureur en prison et tout un système qui dysfonctionne a mis les Américains très en colère. Le mouvement a pris un tel essor que le Congrès texan, pourtant en grosse majorité républicain, a exprimé publiquement son opposition à l’exécution.

 

Aujourd’hui, les Américains n’en peuvent plus des erreurs judiciaires. Il ne se passe pas un mois sans que quelqu’un qui a pris vingt ans, trente ans, quarante ans de prison, en sorte, à la faveur des analyses ADN et autres progrès de la science. Hélas, tous les condamnés à mort n’ont pas la chance d’avoir un film.
 
Les Américains se rendent compte que ce sont les plus pauvres et les minorités qui font les frais des dysfonctionnements du système judiciaire. Et ce particulièrement pour la peine de mort, car on ne peut se retrouver dans le couloir de la mort que si on est pauvre, que l’on appartient à une minorité ou que l’on est malade mental. Jamais quelqu’un qui a les moyens de payer une défense ne se retrouve dans le couloir de la mort. »

 

Melissa Lucio va mourir
Melissa Lucio va mourir
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15 avril 2022 5 15 /04 /avril /2022 05:08

Rébecca votera au second tour de l'élection présidentielle puisqu'elle aura 18 ans entre les deux tours. Elle a donc constitué le dossier idoine pour obtenir sa carte d'électrice. Avec beaucoup de soin – car elle a été piégée à de nombreuses reprises lors de la constitution de dossiers officiels la concernant – elle a bien veillé à mettre un accent aigu sur le premier “ e ” de son prénom.

Ça n'a pas raté : sur la carte d'électrice, on peut lire Rebecca et non Rébecca. Pourquoi ? Parce que l'employé qui s'est permis de corriger la propriétaire du patronyme a, qu'il ait vu ou non le célèbre film d'Hitchcock, choisi, consciemment ou inconsciemment, la graphie anglaise du prénom (ou italienne, à la rigueur).

Le plus drôle, c'est que le troisième prénom de ma petite dernière est Clémence, que l'employé du ministère de l'Intérieur n'a pas orthographié “ Clemence ”.

Décidément, le banquier éborgneur nous aura tout pris, même le nom des gens.

Pauvre Reuuuuuuuuuubecca !

Ma nièce Évane (et non Euuuuuuvane) évoque à ce sujet le parcours du combattant de son mari Cyrille :

Il combat chaque jour pour se faire connaître en tant que seul véritable Cyrille, du saint Cyrille évêque de Jérusalem que l’on fête le 18 mars. Seule bonne orthographe du calendrier. Et non Cyril qui est la version anglaise du prénom. 
 
Tout le monde demande pourquoi il a un prénom de fille. A la mairie, sur les papiers, ils ont cru qu’on était un couple de lesbiennes. 
😄
Les temps sont durs pour les prénoms.
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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 05:10

Par Luk Vervaet, pour Le Grand Soir

 

En avril 2015, Mme Hillary Clinton a prononcé un discours à l'Université de Columbia dans lequel elle a admis ce que l'on peut lire dans n'importe quelle statistique carcérale : environ un détenu sur quatre dans le monde se trouve dans les prisons des États-Unis (1). Bien sûr, elle n'a pas eu de pensée pour Julian Assange, qui à ce moment était caché depuis trois ans à l'ambassade d'Équateur pour échapper à cette folie carcérale. Elle n'a pas non plus mentionné la peine absurde de 175 ans qu’encourt Assange s'il est reconnu coupable aux États-Unis. Elle ne parlait pas de la peine de mort toujours appliquée, ni du côté le plus sombre du système pénitentiaire étasunien : le régime des prisons de sécurité maximale (supermax) et des mesures administratives spéciales (SAM). Là encore, l'affaire Assange a levé un bout du voile : une juge anglaise a statué en janvier 2020 qu'il ne survivrait pas à une incarcération dans une prison supermax ou à l'imposition des SAM.

 

Pour beaucoup, ce fut un choc : existe-t-il des prisons où l’incarcération mène à la mort et au suicide ? D’autres encore ont entendu les mots ADX, supermax et SAM pour la première fois. Pas étonnant quand on sait que ces mots et ce qui se cache derrière ne sont pas ou peu connus, même aux États-Unis.

À partir de quelques chiffres sur le nombre de détenus, les types de prisons et les niveaux de sécurité, commençons par la première caractéristique du Goulag étasunien : son caractère de masse historiquement inédit. Pour ensuite pénétrer sa face la plus cachée, celle de la supermax et des SAM.

 

Vol au-dessus d’un archipel carcéral

Qu’est-ce que Nils Christie appelle « le goulag américain » ? (2) Qu’est-ce que Loïc Wacquant appelle « la folie carcérale américaine d’une ampleur et d’une durée sans précédent dans l’histoire de l’humanité » ? (3) Qu’est-ce que le "Golden Gulag", le titre du livre mondialement connu de Ruth Gilmore, dans lequel elle analyse l’État de Californie où au cours des dernières décennies, des prisons ont été construites sur une longueur de 900 miles, près de 1500 km de béton et d’acier ! (4)

Au cours des dernières décennies, la population carcérale a augmenté de façon explosive, de 500 % en 40 ans. Aujourd’hui, 2 300 000 personnes sont derrière les barreaux. (5) Cela signifie que pour 100 000 personnes il y en a 710 en prison. Le chiffre de 710 est une moyenne : pour la population noire c’est 1 408 personnes sur 100 000, pour les Latinos c’est 378 sur 100 000 et pour les blancs c’est 275 sur 100 000. Les Noirs sont incarcérés 5 fois plus que les Blancs.

Quelque 274 000 détenus dans les prisons d’État et fédérales sont âgés de 50 ans ou plus.

Quarante pour cent de la population carcérale souffre de problèmes chroniques de santé.

Environ 2 500 détenus attendent d’être exécutés dans le couloir de la mort.

Le nombre de personnes condamnées à perpétuité sans aucune chance d’être libérées (without parole) est passé de 12 000 en 1992 à plus de 53 000 aujourd’hui.

Au cours de la seule année 2019, 700 détenus se sont suicidés dans des prisons locales, étatiques ou fédérales. En 20 ans – de 2000 à 2019 – 6 200 détenus se sont suicidés dans les prisons locales. Au cours de la même période, 4 500 détenus se sont suicidés dans les prisons d’État et fédérales, soit une augmentation de 83 % en vingt ans. « Les prisons d’État deviennent de plus en plus des lieux meurtriers », ont écrit Leah Wang et Wendy Sawyer en juin de cette année dans la Prison Policy Initiative : « Les statistiques montrent une augmentation alarmante des suicides, des homicides et des décès liés à la drogue et à l’alcool dans les prisons d’État. Aussi en 2019, 143 détenus ont été assassinés dans les prisons des différents États, 11 détenus ont été assassinés dans les prisons fédérales ». (6)

En plus des prisonniers derrière les barreaux, 878 000 Américains sont "libres" on parole, en liberté conditionnelle. Au total, 6 700 000 d’adultes sont sous une forme de contrôle judiciaire. Entre 70 et 100 millions d’États-Uniens – un sur trois – ont un casier judiciaire.

 

La classification des détenus selon le risque de sécurité

La subdivision selon les niveaux de sécurité et dans les prisons qui fonctionnent selon ce niveau de sécurité a été poussée à son apogée au cours des dernières décennies et est un modèle suivi dans le monde entier. Le détenu se voit attribuer un niveau de sécurité, souvent non pas en fonction de son comportement en prison, mais en fonction de l’étiquette qu’il reçoit de l’extérieur. Les prisons fédérales ont cinq niveaux de sécurité, les prisons d’État trois. Quels sont-ils ?

Le niveau de sécurité de la prison supermax (Admax), comme celle d’ADX Florence, comme je le décrirai plus bas, est le plus élevé et le plus extrême. Officiellement, seuls les détenus les plus dangereux et les plus violents sont enfermés dans les prisons supermax.

Après le niveau supermax vient le niveau Haute Sécurité pour « détenus dangereux et récidivistes ». Il est similaire à celui de la sécurité supermax – les détenus sont dans des cellules séparées et sous étroite surveillance –mais ils ont plus de contacts et ils ont également la possibilité de passer du temps à l’extérieur de leurs cellules. Vient ensuite le niveau de Sécurité Moyenne, pour les « détenus à danger moyen et les récidivistes ». Il y a un suivi systématique, mais les détenus peuvent travailler et recevoir une formation, ce qui signifie qu’ils peuvent rester plus longtemps hors de leur cellule. Vient ensuite le niveau Basse Sécurité : pour les détenus non dangereux et non violents. La prison à faible sécurité est similaire à la prison à sécurité moyenne, mais les détenus sont considérés comme posant le risque le plus faible pour le public (ils doivent purger moins de 20 ans de prison). Ils sont enfermés dans des dortoirs, ont la possibilité de travailler, même en dehors de la prison. Ils peuvent participer à des séances de groupe et à des projets de rectification pour se « réintégrer ». Enfin, il y a la Sécurité Minimale, appliquée dans les prétendus camps de prisonniers fédéraux (FPC), qui ressemblent plus à des camps qu’à des prisons. Pas de risque d’évasion, les prisonniers dorment dans des dortoirs, il y a peu de personnel et il y a du travail.

La classification ne dit encore rien sur le contenu. L’Equal Justice Initiative [qui aide des prisonniers condamnés à tort ou qui n'ont pas bénéficié d'un procès juste] résume ainsi la situation actuelle dans les différentes prisons et centres de détention : « Depuis les années 1990, il y a eu une explosion nationale de la détention et les conditions de détention ont commencé à se détériorer. Aujourd’hui, les prisons sont en crise. Les prisonniers sont battus, poignardés, violés et assassinés dans des établissements dirigés par des fonctionnaires corrompus qui abusent de leur pouvoir en toute impunité. Les gens qui ont besoin de soins médicaux, qui ont besoin d’aide pour leur handicap, leur santé mentale, leurs problèmes de dépendance, pour la prévention du suicide ne reçoivent aucun soin. Ils sont ignorés, punis et placés à l’isolement... » (7)

 

Les prisons et les centres de détention pour migrants

1 330 000 détenus sont incarcérés dans 1 719 prisons d’État. 210 000 détenus se trouvent dans les 122 prisons fédérales. 34 000 jeunes dans 901 centres de détention pour mineurs. 740 000 dans 3 283 prisons locales. (8)

Il existe 58 prisons militaires, dont la base militaire de Guantanamo, et 11 centres de détention militaires américains en Europe et en Asie.

Il y a 79 prisons sous l’autorité du Bureau des affaires indiennes. Il y a les centres d’engagement civil, les centres de détention pour malades psychiatriques et les délinquants sexuels, qui y sont parfois incarcérés après avoir purgé leur peine de prison.

Selon le Global Detention Project, les États-Unis ont le plus grand système de détention pour migrants au monde.

En 2013, les États-Unis détenaient 441 000 personnes dans ces centres, en 2018 il y en avait 396 448, et en 2019, le nombre total de détenus migrants était de 503 488. Pour environ 95 % de ces détenus, la détention dure de six mois à quatre ans. Après une décision des autorités de l’immigration, ils peuvent être expulsés du pays. En juin 2019, l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) exploitait 214 centres de détention pour sans-papiers, demandeurs d’asile et migrants criminels. Dans 163 de ces centres, il y a aussi des femmes détenues. En 2017, plus de 70 % des personnes détenues par l’ICE se trouvaient dans des centres gérés par des sociétés privées telles que le groupe GEO et la Corrections Corporation of America/CoreCivic. À son tour, en 2019, une autre agence de sécurité des frontières (CBP : Customs and Border Protection, la Border Patrol) a détenu entre 14 000 et 18 000 migrants dans ses propres « centres de traitement ». Toujours en 2019, plus de 12 000 enfants de migrants se trouvaient dans des institutions sous la supervision du « programme de l’Office de réinstallation des réfugiés pour les enfants étrangers non accompagnés ».

Avec ces chiffres, qui ne devrait pas penser aux "garanties de traitement humain" dans l’extradition de Julian Assange. Prenons l’exemple de la prison de Rikers Island. Celle-ci n’est pas une prison supermax et il n’y a pas de SAM, elle est donc couverte par les garanties de traitement humain. Et regardons aussi la résistance, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la prison.

 

Rikers Island, une prison sous garanties

Le 6 décembre, la télévision flamande VRT (Terzake) a diffusé un reportage de Björn Soenens sur Rikers Island, une méga-prison sur une île entre le Bronx et le Queens de New York, sous le titre « Viol, torture, sans air pendant des mois : bienvenue à Rikers Island, aux oubliettes de New York ». (9)

Un mois plus tard, en janvier 2022, une autre nouvelle : des centaines de détenus de Rikers Island refusaient de se nourrir. Ils se sont plaints d’avoir été interdits de quitter leurs cellules pendant des semaines, qu’ils vivaient dans le froid et dans des conditions insalubres, qu’il y avait une violence constante dans la prison, que 370 détenus avaient été testés positifs pour le virus corona et que seulement la moitié de la population carcérale était entièrement vaccinée. (10)

Datant de 1932, la prison de Rikers Island entasse environ 10 000 détenus, dont environ 90% sont des Noirs ou des Hispanos. Ils sont répartis dans onze bâtiments pour hommes, femmes et mineurs. Rikers Island se classe parmi les dix pires prisons de l’ensemble des États-Unis (11), caractérisée par "la violence des détenus et des gardiens, le viol, la maltraitance des mineurs et des malades mentaux, l’utilisation extrême de l’isolement cellulaire". Dans des vidéos ou dans la mini-série Netflix 2019 d’Ava DuVernay "Quand ils nous voient" sur les Central Park Five, vous avez un aperçu de la brutalité raciste de Rikers Island. Plusieurs livres ont été publiés à ce sujet, comme Life and Death in Rikers Island d’Homer Venters, l’ancien chef du personnel médical des prisons de New York, qui réclamait la fermeture de Rikers Island. (12) Selon les plans actuels, la prison serait fermée en 2026. Mais les plans ont changé et aujourd’hui la fermeture est reportée à 2028. Rikers Island serait alors remplacée par quatre prisons locales ultramodernes. (13)

Dirigée par Akeem, frère de Kalief Browder, 22 ans, qui s’est suicidé en 2015 après être rentré chez lui, traumatisé de Rikers Island, une campagne « Campaign to Shut Down Rikers » a été lancée pour exiger la fermeture immédiate de Rikers Island. Akeem a également fondé la Fondation Kalief Browder pour "démanteler le pipeline de l’école à la prison et développer l’intelligence socio-émotionnelle (SEI) pour les jeunes et les jeunes adultes".(14) Kalief avait 16 ans lorsqu’il a été envoyé à Rikers Island sans procès, soupçonné d’avoir volé un sac à dos. Le garçon a toujours clamé son innocence et a exigé un procès. Mais il n’y a pas eu de procès, même pas après avoir passé près de trois ans à Rikers en détention préventive. Pendant cette période, il a été attaqué plusieurs fois par des gardiens et d’autres détenus. Il a passé quelque 800 jours en isolement cellulaire, où les gardiens ont refusé à plusieurs reprises de lui donner de la nourriture. Vers la fin de son incarcération, le juge lui a proposé une négociation de peine (plea bargain) : s’il plaidait coupable, il serait condamné au temps qu’il avait déjà passé en prison. S’il refusait, il risquait d’être condamné à 15 ans de prison. Kalief a refusé la proposition. Il est resté en prison jusqu’à ce que l’affaire soit finalement abandonnée. Après sa libération, Kalief s’est suicidé dans son appartement du Bronx. Seize mois plus tard, sa mère est décédée, le cœur brisé par la perte de son fils. La mort tragique de Kalief Browder a également été à l’origine de la création de la campagne No New Jails. Non seulement ils militent pour la fermeture de Rikers Island, mais ils refusent la construction de nouvelles prisons. (15)

 

Le côté obscur : ADX Florence, Pelican Bay, Guantanamo, SAMs.

Il a fallu des décennies pour que les premiers rapports parviennent au public sur ce qui se passait dans les prisons supermax américaines. « La prison supermax a commencé comme une réponse des autorités pénitentiaires au mouvement radical des droits civiques aux États-Unis dans les années 1970 », écrit Keramet Reiter, « d’une forme exceptionnelle de détention, elle est rapidement devenue une routine. Lorsque la période de détention massive est arrivée dans les années 1980, le modèle s’est répandu partout aux États-Unis. Au cours des années 1990, les tribunaux ont affirmé leur constitutionnalité. » (16) Ces prisons dans les prisons, qui s’y trouve, pourquoi et pour combien de temps ont été quasiment à l’abri de tout examen public à ce jour. Ce n’est qu’en 2015 qu’un juge a statué que les conditions de détention des détenus en isolement cellulaire étaient « insuffisamment soumises à une enquête ou à l’intérêt public ». Ce sont les grèves de la faim des détenus, le travail inlassable d’une poignée d’avocats, de militants des prisons et de journalistes qui, comme à Guantanamo, ont mis en évidence les conditions inimaginables dans ces prisons. Les livres de ceux qui y ont été enterrés vivants pendant des décennies et qui y ont survécu ou y sont morts y ont également contribué. Comme les écrits de Georges Jackson (30). (17) Ou le livre récent Solitary : Unbroken by Four Decades in Solitary Confinement d’Albert Woodfox (75 ans), qui a passé plus de 40 ans en isolement à la prison d’Angola en Louisiane, dans une cellule dans une cellule mesurant 2 m x 2 m, 23 heures par jour. (18) Ou le témoignage de Paul Redd (63 ans, atteint d’un cancer) qui a passé plus de 30 de ses 44 ans à l’isolement, 22 à 24 heures sur 24, seul dans une cellule bétonnée, sans fenêtre et mal aérée. (19) Avec son livre Live from Death Row (En direct du couloir de la mort), traduit en sept langues, le journaliste incarcéré Mumia Abu Jamal (en prison depuis 40 ans cette année) a attiré l’attention internationale sur l’horreur de la prison américaine.

Le journaliste Julian Assange a fait connaître au monde le camp de torture de Guantanamo à travers les « Gitmo files » de Wikileaks. Et sans le vouloir, il est lui-même devenu une figure de proue contre les pratiques d’isolement total dans les prisons américaines. Examinons de plus près ces pratiques.

 

ADX Florence

Comme pour la taille de vêtements XL, le X dans ADX Florence signifie Taille maximale. AD signifie « Administratif ». Florence représente l’endroit où se trouve cette prison fédérale : près de Florence dans l’État du Colorado. Datant de 1994, la prison est également appelée "l’Alcatraz des Rocheuses". Depuis les années 1980, 44 États des EU ont construit de telles prisons supermax, soit un total de 57.

ADX Florence a été conçue par deux cabinets d’architectes, le groupe DLR et les partenaires LKA de Colorado Springs. Dans la plupart des cas, les détenus sont seuls dans leur cellule 23 heures sur 24 et sont systématiquement surveillés. Dans une prison supermax, les détenus ne peuvent ni se voir ni voir le monde extérieur.

ADX Florence abrite quelques 430 détenus de sexe masculin, chacun affecté à six niveaux de sécurité. Presque tout le mobilier de la cellule est en béton coulé, y compris la table, la chaise et le lit. Chaque cellule contient des toilettes qui peuvent être verrouillées de l’extérieur par les gardiens, empêchant un détenu d’inonder sa cellule. La cellule comprend une douche qui fonctionne également sur une minuterie pour éviter les inondations, et un évier sans tuyau de vidange "potentiellement dangereux".

Les détenus sont autorisés à acheter une petite télévision (noir et blanc) sans haut-parleurs et à conserver les éléments suivants : une recharge pour un stylo à bille ; cinq livres et magazines ; un carnet d’adresses ; cinq cartes de vœux ; 15 photos ; 15 feuilles de papier à lettres. Tous des privilèges qui peuvent être retirés en guise de punition. Sont interdits : les chapeaux ; bandeaux ; pulls molletonnés ; maillots de corps ; tongs ; cotons-tiges ; après-shampooing, graisse ou gel, baume à lèvres, mouchoirs, calendriers, horloge, matériel de loisirs et d’artisanat, instruments de musique.

Les fenêtres des cellules, de 10 cm sur 1,2 m, sont conçues pour empêcher le détenu de savoir où il se trouve dans ce complexe, car il ne peut voir que le ciel et le toit. Les détenus s’entraînent dans ce qui a été décrit comme une « piscine vide » afin qu’ils ne sachent pas comment ni où ils pourraient s’échapper. Les appels téléphoniques vers le monde extérieur sont interdits et la nourriture est livrée personnellement par des gardiens. La participation à des services religieux, à l’éducation, au travail, à la formation, à manger ensemble ou à faire de l’exercice ensemble est interdite. L’accès aux soins médicaux et psychiatriques est sévèrement limité. La prison contient un grand nombre de détecteurs de mouvement et de caméras, 1400 portes en acier télécommandées, des clôtures en fil de fer barbelé de 3,66 m de haut, des faisceaux laser, des coussinets de pression et des chiens d’attaque qui gardent la zone entre les murs de la prison. Les détenus doivent rester à l’isolement 22 à 23 heures par jour. (20)

Supermax existe aux niveaux fédéral et étatique. Ainsi, il y a par exemple Pelican Bay, la prison supermax de l’État de Californie. Elle a été ouverte en 1989 et peut accueillir 2 380 détenus. Aujourd’hui, il y en a 300 de plus. Près de la moitié de ces détenus sont en milieu carcéral collectif. Mais 1 500 d’entre eux sont en isolement dans l’Unité d’Hébergement de Sécurité (USD) et l’Unité d’Hébergement Administrative (AHS). Ils y passent 22,5 heures par jour, seuls, dans des cellules sans fenêtre d’environ 2 mètres sur 3,50. Les 90 minutes restantes sont passées, à nouveau seul, dans des cabines en béton. Aucun appel téléphonique n’est autorisé, juste une rare visite sans contact, leur seul contact avec le monde se fait par un conduit par lequel les repas sont passés. (21)

Albert Woodfox a passé 43 ans dans de telles circonstances. Dans une interview, il a déclaré : "L’isolement cellulaire en prison est l’attaque non physique la plus odieuse et la plus brutale contre un être humain. J’ai vu des prisonniers devenir fous. J’ai vu des automutilations, des hommes se blesser en essayant d’échapper à la pression d’être enfermé dans une cellule de 2 mètres sur 3 pendant 23 heures par jour. (22)

 

SAM

Le système des mesures administratives spéciales (SAM) a été inventé à la fin des années 1980. Au début, elles ne s’appliquaient qu’à quelques individus jugés dangereux jusqu’à ce qu’à partir des attentats de New-York en 2001, elles soient étendues à une cinquantaine de détenus à travers les États-Unis. Dans un rapport, des chercheurs décrivent ces mesures spéciales comme suit : « C’est une forme d’isolement qui est encore plus extrême que l’isolement lui-même. Les mesures sont le côté le plus sombre du système pénitentiaire fédéral aux États-Unis. Elles combinent la brutalité et l’isolement dans des unités de haute sécurité avec des restrictions supplémentaires qui privent les individus de tout lien avec le monde humain. Les SAM sont imposées aux détenus qui sont généralement déjà en isolement cellulaire, et elles intensifient cette expérience. Le droit de communiquer avec des personnes extérieures à la prison, le droit d’avoir des conversations personnelles avec un avocat, le droit d’obtenir des informations, tous ces droits sont limités à l’extrême ou n’existent plus. Les mesures sont principalement imposées dans la période précédant le procès. Cette période peut durer des années. Il est clair que ces mesures visent à briser le détenu, à le contraindre à coopérer, le réduisant à ce qu’on appelle un état de learned helplessness, un état « d’impuissance apprise », qui fait qu’un détenu est à tel point brisé qu’il ne voudra même pas s’échapper si l’occasion se présente. (23)

 

Guantanamo

La plupart d’entre nous savent que les nazis avaient un système sophistiqué de classification de la population et des prisonniers. En plus d’un numéro encré sur le front ou tatoué sur la peau avec un tampon métallique ou une aiguille, les détenus des camps nazis portaient des insignes : un triangle vert pour les prisonniers de droit commun, lesquels devaient souvent contrôler les deux autres catégories : les prisonniers politiques avec un triangle rouge, et les Juifs avec une étoile rouge-jaune. Un travailleur forcé étranger recevait un badge bleu. Un violet pour un témoin de Jéhovah. Un rose pour un homosexuel. Un noir pour un asocial, auquel s’ajoutait un Z pour les Roms et les Sinti. Et ainsi de suite.

Des groupes de personnes ont ainsi été déshumanisés par les nazis, réduits à des objets appartenant à une catégorie. Pour Zygmunt Bauman, dans son analyse du génocide de l’Holocauste, effacer l’existence de l’individu concret, en le dépersonnalisant et en le cataloguant dans des catégories abstraites, rendait un génocide possible. (24)

En janvier 2002, les 20 premiers détenus arrivaient à Guantanamo. Ils étaient amenés par avion, enchaînés, avec des cagoules noires et des lunettes de soudure sur la tête, ils portaient des couches. Des centaines d’autres les ont suivis : 779 hommes et garçons musulmans de 49 pays. Le plus jeune n’avait que 14 ans quand il est arrivé. Le plus âgé avait 89 ans. Ils devaient porter un costume orange. S’ils ne coopéraient pas, ils gardaient ce costume, s’ils le faisaient, ils recevaient un costume blanc. Selon différents niveaux de sécurité, ils étaient logés dans sept casernes (« camps ») différentes, selon un régime carcéral en vigueur dans les prisons étasuniennes continentales. Pendant des années, les détenus ont été soumis à la torture et à des humiliations rituelles, sans inculpation ni jugement, sans aucune certitude juridique.

Aujourd’hui, deux décennies, vingt ans (!), après l’ouverture du camp, 39 personnes y vivent toujours. Ce sont les « prisonniers éternels » : 27 d’entre eux n’ont même pas été inculpés et leurs espoirs de libération sont nuls. Beaucoup d’entre eux restent incarcérés pour la simple raison qu’ils témoigneraient à leur libération sur le traitement qu’ils ont subi.

Le camp de Guantanamo n’est peut-être pas un camp d’extermination, mais ce qui s’est passé dans ce camp, ou dans ceux d’Abu Graibh, de Bagram et des prisons secrètes de la CIA, ce sont des pratiques fascistes. Imaginez un instant que l’Allemagne ait déclenché les guerres contre l’Irak et l’Afghanistan en 2001, qu’elle ait pratiqué la détention de masse comme aux États-Unis, et qu’elle ait développé des « restitutions extraordinaires », des « techniques d’interrogatoire renforcées », des « sites noirs », y aurait-il quelqu’un qui hésiterait à dire que le fascisme est de retour ?

 

Le Goulag comme laboratoire de l’extrême isolement et de l’immobilité

L’isolement est une caractéristique commune des nouvelles prisons aux États-Unis. Cela se reflète dans ses nouvelles structures et régimes, où le contact humain est réduit au minimum absolu grâce à l’utilisation des technologies les plus modernes. Alex Kozinski, ancien juge en chef de la Cour d’appel des États-Unis, a assimilé la pratique de l’isolement extrême à l’utilisation de la peine de mort, voire pire. « Maintenir des prisonniers en isolement pendant des décennies est une forme de torture, qui pourrait faire passer une exécution rapide pour un acte de grâce », a-t-il déclaré. (25)

Les autorités étasuniennes ont assuré qu’Assange ne serait pas enfermé à l’ADX Florence et qu’il ne serait pas placé sous les mesures SAM. Garanties données sans hésitation. Car les autorités ne se préoccupent pas d’une prison en particulier ou d’un mode de détention en particulier : après tout, les pratiques d’isolement extrême qui s’appliquent dans les prisons supermax sont présentes au sein de l’ensemble du système pénitentiaire.

Dans le régime carcéral normal, il existe des unités d’isolement total appelées unités de logement séparées. Selon la prison, ces unités sont appelées : SHU, IMU, SMU, AU, CU, MCU, CMU, STGMU (Unité d’hébergement de sécurité, Unité de gestion intensive, Unité de gestion spéciale, Unité de ségrégation administrative, Unité de contrôle, Unité de gestion des communications, Unité de sécurité unités de gestion des groupes menaçants...) Plus de 80 à 100 000 détenus qui composent la population carcérale des prisons fédérales ou étatiques se trouvent dans ces unités qui fonctionnent exactement comme ADX Florence (26) et comme des laboratoires de détention en isolement extrême. (27)

Partant de la prison supermax de Pelican Bay, le sociologue et philosophe Zygmunt Bauman a fait une analyse de ces nouvelles prisons. Dans son livre Globalization : The Human Consequences, (28) Bauman écrit que la prison moderne ne ressemble plus aux anciennes prisons de type Panopticon. Là, Il y avait un poste d’observation, le point essentiel de la prison, au centre de la prison, sur lequel toutes les ailes passaient. Toutes les activités des prisonniers étaient observées en permanence. Mais dans une prison comme Pelican Bay, écrit-il, il n’y a aucune activité. Ce que les prisonniers isolés font dans leurs cellules n’a plus d’importance. Tout ce qui compte, c’est qu’ils restent enfermés. Pelican Bay n’est pas conçue pour être une usine où vous apprenez la discipline ou apprenez à travailler de manière disciplinée, dit Bauman. Elle a été conçue comme une fabrique de l’exclusion, une fabrique de l’immobilisme pour ceux qui sont déjà habitués à être exclus. Pelican Bay est proche de réaliser l’immobilité parfaite.

Bauman trace une ligne des camps de concentration jusqu’à la prison moderne de Pelican Bay. Il écrit : « Les camps de concentration étaient les laboratoires de la société totalitaire, où les limites de la soumission humaine et de l’esclavage étaient testées. Les prisons panoptiques étaient les laboratoires de la société industrielle, où les limites de la routine et du répétitif dans l’humain étaient explorées. La prison de Pelican Bay est un laboratoire de la société mondialisée ou planétaire, dans laquelle les limites de l’isolement spatial et de la gestion des déchets humains de la mondialisation sont testées jusqu’à leurs limites extrêmes ».

Dans l’Allemagne nazie des années 1930, les prisons étaient les laboratoires de l’horreur de masse qui allait suivre. Aujourd’hui, tout comme dans ces années 1930, la prison n’a pas sa place dans les discussions sur comment combattre le fascisme. À tort.

Peut-être que, ici aussi, Julian Assange est le messager.

Luk Vervaet

Notes

[1] https://

www.washingtonpost.com/news/fact-checker/wp/2015/04/30/does-the-united-states-really-have-five-percent-of-worlds-population-and-one-quarter-of-the-worlds-prisoners/

[2] Nils Christie, Crime control as industry, Towards Gulags, Western style, Routledge, 1993

[3] Loïc Wacquant, Probing the meta-prison, avant-propos, The Globalisation of Supermax prisons, édité par Jeffrey Ian Ross, Rutgers university press, 2013

[4] Depuis 1984, la Californie à elle seule a construit 33 grandes prisons aux côtés de 57 prisons plus petites, le plus grand plan de construction de prisons de l’histoire du monde et une augmentation de 450 % du nombre de personnes derrière les barreaux entre 1980 et 2007. Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag Prisons, Surplus, Crisis, and Opposition, University of California Press (2007).

[5] Selon les différentes statistiques et les années, le nombre de détenus varie entre 2,1 millions et 2,3 millions, entre 680 et 710 détenus pour 100 000 habitants. Cependant, l’ordre de grandeur des chiffres de détention au cours de la dernière décennie est resté inchangé.

Tous les chiffres de cet article ont été tirés des sources suivantes :

Avery Gordon, “ The United States military prison ”, dans “The violence of incarceration” par Phil Scraton, Routledge (février 2012)  https://www.researchgate.net/publication/283716121_The_Violence_of_Incarceration ;

The SAGE Encyclopedia of Criminal Psychology, édité par Robert D. Morgan, 2019 ;

Document d’information ; “ The Dangerous Overuse of Solitary Confinement in the United States ” © 2014 ACLU Foundation ; https://www.aclu.org/sites/default/files/assets/stop_solitary_briefing_paper_updated_august_2014.pdf ; https://www.prisonpolicy.org/reports/pie2017.html

https://www.prisonpolicy.org/blog/2021/06/08/prison_mortality/

https://theconversation.com/whats-hidden-behind-the-walls-of-americas-prisons-77282 ; http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/03/17/97001 ;

http://www.sentencingproject.org/wp-content/uploads/2015/11/Americans-with-Criminal-Records-Poverty-and-Opportunity-Profile.pdf ;

http://www.sentencingproject.org/publications/color-of-justice-racial-and-ethnic-disparity-in-state-prisons/ https://www.huffingtonpost.com/entry/pennsylvania-life-without-parole_us_5ba17167e4b046313fc04611 ; https://prison.laws.com/penology/types-of-prison/security-levels-in-prison ; https://www.sydneycriminallawyers.com.au/blog/supermax-prisons-doing-more-harm-than-good/ ;

https://deathpenaltyinfo.org/death-row/overview

https://www.sandiegouniontribune.com/news/watchdog/story/2021-10-07/suicides-in-u-s-jails-and-prisons-rise-sharply-over-past-two-decades-new-federal-research-shows

[6] https://information.tv5monde.com/info/aux-etats-unis-les-detenus-des-prisons-federales-confines-apres-une-rixe-mortelle-442954

[7] https://eji.org/issues/prison-conditions/

[8] Le nombre de prisons, selon Prison Policy Initiative (mars 2020), est le suivant : « Le système de justice pénale américain détient près de 2,3 millions de personnes dans 1 833 prisons d’État, 110 prisons fédérales, 1 772 centres de détention pour jeunes, 3 134 prisons locales, 218 centres de détention pour migrants. et 80 prisons dans le pays indien, ainsi que dans les prisons militaires, les centres hospitaliers psychiatriques civils et les prisons des territoires américains (tels que Porto Rico, Guam, les îles Vierges américaines et autres) ».

[9] https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2021/12/06/tz-rikers-island/

[10] https://www.nytimes.com/2022/01/11/nyregion/rikers-island-hunger-strike.html

[11] https://www.motherjones.com/politics/2013/05/america-10-worst-prisons-rikers-island-new-york-city/

[12] https://jhupbooks.press.jhu.edu/title/life-and-death-rikers-island

[13] https://www.cityandstateny.com/policy/2020/10/a-timeline-on-the-closure-of-rikers-island/175534/

[14] https://www.kaliefbrowderfoundation.com/mission

[15] https://www.nonewjails.nyc/

[16] Keramet Reiter, 23/7 Pelican Bay Prison and the rise of long-term solitary confinement,Yale University Press 2016

[17] Georges Jackson : Soledad Brother : The prison letters of George Jackson, Blood in myRetour ligne automatique
eye

[18] https://solitarywatch.org/tag/albert-woodfox/

[19] https://www.davisvanguard.org/2020/07/44-years-later-redd-comes-home-an-inside-account/

[20] https://insidetime.org/supermax-prisons-in-the-united-states/

[21] https://solitarywatch.org/resources/multimedia/photography/inside-pelican-bay-state-prison/

[22] https://www.cbc.ca/radio/thecurrent/the-current-for-april-3-2019-1.5082470/it-destroys-your-humanity-albert-woodfox-on-surviving-44-years-in-solitary-confinement-1.5082475

[23] https://ccrjustice.org/sites/default/files/attach/2017/09/SAMs%20Report.Final_.pdf

[24] Zygmunt Bauman, Modernity and the Holocaust, Polity Press, 1991

[25] https://www.businessinsider.com/one-of-americas-most-famous-judges-admits-theres-a-punishment-thats-just-as-bad-as-the-death-penalty-if-not-worse-2016-1?r=US&amp ;IR=T

[26] https://www.vera.org/publications/solitary-confinement-common-misconceptions-and-emerging-safe-alternatives

[27] J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Jean Casella, le co-fondateur de Solitary Watch, une organisation étasunienne qui dénonce ces formes de détention publiquement inconnues dans un isolement total depuis 2009 : voir http://supermax.be/hell-is-a-very-small-place-an-interview-with-jean-casella-from-solitary-watch-by-luk-vervaet/

[28] Zygmunt Bauman, Globalization : The Human Consequences, John Wiley & Sons, 2013

Un détenu sur quatre dans le monde se trouve dans les prisons des États-Unis
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10 avril 2022 7 10 /04 /avril /2022 05:26
Un vrai gars du Nord. In bon garchon. Ados, nous avions été brièvement rivaux dans le cœur d’une mignonne jeune fille. Il l’avait emporté par KO au 2ème round. « Tu t’es pris un râteau », me dit Raphaëlle !? « Oui », dis-je, « et c’est tant mieux sinon tu n’existerais pas. »

Maire de Dunkerque, il transfigura sa ville. J’y séjournai brièvement il y a un an ou deux en me disant que j’y résiderais avec plaisir alors qu’il y a cinquante ans c’eût été une punition.

 

Chez ce social-démocrate, l’anti-cégétisme était à la mesure de sa personnalité : fort.

 

En 2013, sénateur-maire, il dirigeait la communauté d'agglomération de Dunkerque et, en plus de ces trois mandats, il siégeait dans 23 établissements publics, syndicats intercommunaux, société d'économie mixte, associations et autres organismes dont 20 fois en tant que président. 

 

Il avait été mis en examen en janvier 1997 dans l’affaire des écoutes de l’Élysée, en tant que directeur de cabinet de Pierre Mauroy et, à ce titre, responsable du groupement interministériel de contrôle (GIC), chargé des « interceptions de sécurité ». Il avait reconnu certaine écoutes illégales et avait été condamné en 2005 mais dispensé de peine.

 

La mort de Michel Delebarre
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