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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 08:08

Depuis que j'ai écrit ces lignes, les deux personnes évoquées sont mortes.

Dommage : elles auraient pu devenir des personnages récurrents de ce blog.


Sur le Banc

 

http://i.ytimg.com/vi/76aGF_M0XYM/0.jpgJe discutais l’autre jour sur un banc avec une dame d’un certain âge. Son visage était doux et triste. Elle ne s’était jamais remise de son veuvage, quinze ans auparavant. Elle était désormais parvenue à ce stade de l'existence où les petits-enfants, devenus adultes, sont éparpillés, vivent leur vie et ne se souviennent qu’une fois ou deux l’an qu’ils ont une grand-mère qui s’est beaucoup occupée d’eux quand ils étaient jeunes.

 
Nous rejoignit une de ses amies, une personne d’un âge encore plus certain. Elle était née en 1922. Elle me dit qu’elle était la dernière d’une fratrie de trois, qu’elle avait vu le jour vingt ans après sa sœur aînée (sa mère étant alors âgée de quarante-quatre ans), et vingt-deux ans après son frère. Je calculai que la mère de ces trois enfants était née en 1878, et le père en 1868 puisqu’il avait dix ans de plus que sa femme. C’était vertigineux.

 
Sans trop d’égards pour cette vieille dame, j’osai lui faire remarquer qu’elle ne devait pas s’appeler “ Désirée ”.


— “ Aimée ” non plus, ajouta-t-elle. Ma mère a pleuré chaque jour de sa grossesse. Puis, elle ne m’a pratiquement jamais regardée. J'y pense tous les jours.


Bref, ces deux personnes souffraient profondément depuis des lustres. Ma sympathie pour elles en prit un coup lorsque je découvris qu’elles avaient signé une pétition contre un quidam dont le seul crime avait été de s’être toujours tenu à de strictes relations professionnelles avec un employeur du sexe féminin qui le poursuivait d’une hargne obsessionnelle depuis des mois.


Comme quoi, souffrir n’empêchait nullement de faire souffrir. Bien au contraire…

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 15:14

L'Izoard, il a tous les droits


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e3/Izoard-stèle_Bobet-Coppi.JPG

Je regardais, il y a peu, sur Arte, un fort joli film consacré à Éric Tabarly. Le grand marin y parlait de l’amour pour ses bateaux, le légendaire Pen Duick I en particulier, et il expliquait pourquoi il était devenu quasiment muet face aux journalistes neuneux qui lui posaient des questions ineptes du genre « Vous ne vous ennuyez pas pendant ces longues traversées ? » De fait, j'avais assisté à une conférence donnée, il y a une trentaine d’années, au Centre culturel français d’Abidjan durant laquelle Tabarly s’était montré prolixe en réponse à des questions pertinentes posées par des gens concernés.


Le film d’Arte nous donna l’occasion de voir Olivier de Kersauzon jeune, plus drôle que ronchon et ayant encore une peau de bébé, de retrouver Alain Colas et tous les autres champions formés par Tabarly. Mais il nous permit surtout de côtoyer un monde fascinant quand on lui est totalement étranger, celui des gens de la mer, avec son discours, ses codes, ses valeurs.

 

Nous éprouvons toujours la même sensation quand nous nous approchons brièvement d’un groupe mu par une même passion. Pensons aux alpinistes, aux collectionneurs de vieilles voitures qui se retrouvent le dimanche matin sur des aires d’hypermarchés, aux numismates, aux aéromodélistes etc. Je me souviens avoir un jour rencontré un groupe de fanatiques de cactus nains. J’avais trouvé cela, à première vue, complètement surréaliste, avant de me dire que cette activité avait autant de sens que la philatélie.


Pour ce qui me concerne, à mon modeste niveau, c’est le vélo.


D’avoir effectué à bicyclette au moins deux fois le tour de la terre depuis que je suis né (ça a l’air considérable, et pourtant cela n’a rien d’exceptionnel) a permis au citadin que je suis d’entendre le chant des oiseaux et m’a donné l’occasion de croiser quelques champions, beaucoup d’amateurs de haut niveau, des « professionnels de la profession ». Parce que j’ai toujours roulé un peu, j’ai pu franchir des cols, dans les Pyrénées, et surtout dans les Alpes. J’en suis peut-être à une trentaine. Les cols et autres ascensions que j’ai aimés, je les ai répétés deux, trois, quatre fois. Mon préféré : la Cayolle parce que la pente est à 3% pendant les dix premiers kilomètres, ce qui me permet de chauffer doucement mes vieilles jambes. J’ai toujours fait les vingt derniers kilomètres sans m’en rendre compte. Et puis j’adore le petit hameau d’Uvernet, juste avant les gorges du Bachelard. J’aime bien aussi son jumeau, le col d’Allos, souvent emprunté par les coureurs du Tour de France, mais il est plus pentu, avec des passages à 11%. Le col que je déteste – et dont je n’ai jamais répété l’ascension – c’est celui de Restefond, la fameuse route de la Bonnette. Ce n’est pas parce que il est le plus haut d’Europe, mais parce qu’il n’y a pas un mètre de plat (on ne s’en rend pas compte en voiture, mais dans les cols il y a souvent du plat et – j’y reviendrai – des descentes) et parce qu’il se termine vicieusement, après 23 kilomètres à 6%, par mille mètres à 10%, avec généralement le vent dans le nez.


Picarde.jpgQuand on monte, on fait des rencontres. J'ai par exemple été doublé dans la “ Montagne de Reims ” (courte mais bonne) par Zoetemelk qui, alors que je ahanais, aurait très bien pu se faire un shampooing et se curer les ongles de pied. Il me passa tellement vite que je lâchai un cri de surprise. Il se retourna, me sourit gentiment et continua sa route. Lors d’une de mes deux ascensions du Galibier, je montai en compagnie d’un père quarantenaire très musclé qui poussa littéralement sa fille de 15-16 ans pendant les huit kilomètres les plus durs en répétant « Allez mon bébé, allez mon bébé, on va y arriver ». Dans Aspin, j’ai doublé (ça m’arrive de doubler) un unijambiste. Après l’ascension de la Montagne Noire, dans le Tarn, j’ai roulé sur le plat, pendant quelques kilomètres, avec de bons amateurs quadras qui m’ont raconté que, lorsqu’ils étaient bien meilleurs, vers l’âge de 25 ans, ils avaient été lâchés sans rémission à l’entraînement par un gosse de 14 ans qui les avaient d’abord rattrapés. Il s’appelait Jalabert. Dans le haut niveau, il n’y a pas de secret. J’effectuais une petite ascension pyrénéenne en juillet 1998 en compagnie de deux bons amateurs qui avaient bien voulu m’escorter, quelques heures après l’arrestation par la douane du soigneur de Festina. Alors que je ne connaissais même pas le sigle EPO, j’appris tout en deux ou trois kilomètres : combien ça coûtait, qui en prenait (individuellement ou en équipe), qui n’en prenait pas, comment s’en procurer. Dans le milieu cycliste, seuls les commentateurs de France 2 n’étaient pas au courant… Un qui était au parfum, et que j’ai rencontré près de Poitiers dans les années quatre-vingt-dix, c ‘était le goûteur d’Anquetil : un équipier qui, dans les années soixante, testait la chimie qui donnait du supplément d’âme au grand champion.


Il y a quelques semaines, je me suis trouvé, par raccroc, invité dans un colloque scientifique de haut niveau. J’y repérai un collègue quinqua très athlétique. Je lui demandai quelle activité sportive il pratiquait. Il me répondit : le vélo. Ce colloque devint aussitôt beaucoup plus passionnant. Lors d’un repas, nous nous lançâmes dans une conversation pour initiés, écoutés par cinq ou six collègues éberlués. On parla des vertus de l’aluminium et du carbone (il roulait, ce qui n’est pas fréquent sous nos cieux, sur un Raleigh), de braquets, des livres de Jean Bobet ou de Paul Fournel, du Perjuret qu’il avait descendu la peur au ventre en pensant à Roger Rivière. On se raconta quelques-unes de nos ascensions (il en avait au moins 300 à son actif et ne roulait qu’en montagne : le plat le barbait). Plus nous sentions nos collègues largués, plus nous en rajoutions à l’unisson de nos souvenirs, en parfaite connivence :


- Dans le Granon, entre le km 11 et le km 13, j’ai failli vomir, me dit-il.

- Ca m’est arrivé dans le Ventoux, répondis-je. Et pourtant, j’avais mis tous les atouts de mon côté : j’étais parti à sept heures du matin, par Sault (moins difficile), par beau temps, sans me conditionner.

- Je me suis gelé au sommet du col Agnel à 2700 mètres, alors qu’il faisait 25° au départ de Molines.

- Moi de même. Pourtant, les habitants du coin m’avaient prévenu. La descente fut un enfer à partir du Rocher d’Annibal.

- Le col de Vars, il est pénible : je hais cette succession de faux-plats, de petites descentes casse-pattes, suivies de remontées sur un bitume mal entretenu.

- Puisque tu parles de descente, rétorquai-je, pense au kilomètre de l’Izoard où une descente nous assassine littéralement dans la casse déserte avant les 1500 derniers mètres à 9%.

- Oui, mais l’Izoard, il a tous les droits, prononça-t-il péremptoirement.


De fait, il avait raison : pour tous les cyclistes, de Koblet à celui qui se traîne à 10 à l’heure, l’Izoard c’est le mythe.


Un mythe collectif et individuel. C’est le col de Bobet et de Coppi (certains saluent ou se signent en passant devant la stèle érigée en leur souvenir par les lecteurs de L’Équipe). Ce n’est pas l’ascension la plus dure, mais quand on arrive dans la casse déserte, on est ailleurs, sur la lune et dans la lune, tels des extra-terrestres. On ne respire plus le même air.


J’effectuai ma première ascension de l'Izoard après une grave maladie, deux lourdes opérations. Me lancer à partir de Châterau-Queyras signifiait pour moi que j’étais de nouveau du côté des vivants. Jusqu’à Arvieux, j’ai douté. Lorsque j’entamai la route droite, à 10%, de La Chalp à Brunissard, j’ai pensé que je n’y arriverais pas. Heureusement, je fus rejoint par une enfant de 14 ans, une Picarde qui voulut bien m’accompagner au long de ces trois kilomètres terribles. Bizarrement, j’effectuai les six derniers kilomètres sur un nuage.


Au sommet, j’avais tous les droits…

 

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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 15:00

Le café drôle

 

J’ai longtemps enseigné à l’Université Nationale de Côte d’Ivoire, à Abidjan.
J’ai noué avec certains étudiants des rapports de forte sympathie. Une année, en particulier, avec des étudiants de licence qui avaient vu en moi une sorte de grand frère et qui avaient surestimé mon aptitude à leur donner de bons conseils.

 
Bref, un jour, en veine de confidences, ils m’avaient confié, sous le sceau du secret, les surnoms qu’ils avaient attribués à certains de mes collègues, ivoiriens ou expatriés. Nous en avions bien ri, jusqu’au moment où je leur avais demandé si, moi aussi, j’avais fait l’objet d’un baptême estudiantin. Après un pesant moment d’hésitation, ils me confièrent qu’ils m’avaient surnommé « le café drôle ».
Diantre ! Où étaient-ils allés chercher cela ? D’emblée, cela dit, le surnom me flatta : la Côte d’Ivoire était l’un des tout premiers producteurs de café au monde (ah ! le robusta qui nous faisait palpiter le palpitant). Comme, par ailleurs, je faisais parfois preuve d’humour, jusque dans mes cours, je me dis que ce café drôle n’était peut-être pas si aberrant que cela.
Je demandai néanmoins des explications sur la motivation d’un tel surnom.
— C’est parce qu’un jour, me dirent-ils, pendant l’un de vos cours sur l’histoire de l’Angleterre, vous avez évoqué un café drôle. On n’a pas compris pourquoi, mais on n’a pas osé vous demander ce dont vous parliez exactement. C’était durant la partie consacrée au Moyen-Âge.
Je rentrai chez moi plus que perplexe. Je relus donc tout le chapitre en question. Pas plus de trace de café que de drôlerie. Normal pour un cours rédigé en anglais.
Je me souvins soudain avoir brodé à partir de l’écrit lorsque j’avais évoqué l’avancée du christianisme outre-Manche. J’avais alors commencé une phrase par : « A cathedral was built ».
La cathédrale s’était donc transformée en « café drôle ».
Ceci me permit de vérifier un principe de phonétique bien connu : on n’entend que ce qu’on est capable de reproduire. Mes étudiants n’étant pas à l’aise avec le schwa de “ ca ” et le th sourd de “ the ”, ils avaient entendu “ café ”.

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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 15:00

Dans le TGV

 

J’ai subi récemment, dans le TGV, le soliloque d’un individu comme je les déteste (les individus, pas les soliloques).
Je m’explique.

 
http://www.bakchich.info/IMG/jpg_Sarko-bavard-zoom.jpgSoixante-dix ans. Corps trapu, visage rond, barbe soigneusement taillée, expression tout en douceur et componction. À sa droite, Madame. Elle est globalement d’accord avec ce qu’il raconte, mais elle n’écoute pas : cela fait cinquante ans qu’il parle. Il est catholique et, ô miracle (il n’y a pas d’autre mot), son voisin d’en face est journaliste dans une station de radio chrétienne.
Sans nous demander s’il nous intéresse, il embraye. C’est parti jusqu’à Poitiers, où il va nous quitter. Je garantis l’authenticité des citations qui suivent, forme et fond.
Il « adore » Beethoven. D’ailleurs, il lui parle. Il regrette tant de ne pas être musicien. « Ludwig était un humaniste. C’est ça qui nous manque aujourd’hui. L’humanisme, c’est d’abord le respect de l’autre. Prenez les populations d’origine immigrée. » Nous y sommes, j’ai repéré quelque chose : il ne dit pas « les Arabes, les Maghrébins ». Son langage est très châtié. Celui d’un lettré nourri des œuvres de Jean Dutourd. Il ne dit pas « vous allez où ? » mais « quel est l’objet de votre destination ? ». Alors, ces « populations d’origine immigrée » ? Eh bien, « figurez-vous, cher Monsieur » (ah ! ce figurez-vous, cher Monsieur… »), qu’elles « prennent tout ce qu’elles peuvent, sans rien donner. Elles ne sont pas dans l’échange. Jamais un jeune d’entre eux ne m’a cédé sa place assise dans l’autobus, comme, moi, j’aurais fait à sa place ».
Il est cultivé : la culture de Philippe Bouvard, très étendue, très étalée, mais ne servant à rien car sans une once de dialectique (ne jamais casser de briques). Je prends son savoir, et donc son idéologie, en défaut : « l’autre jour, j’étais dans l’autobus, et quatre Africaines se sont mises à caqueter très fort dans leur dialecte. On ne s’entendait plus ». « Mais non », risquè-je (je l’interromps pour la première fois), « elles caquetaient peut-être, mais c’était dans leur langue, pas dans leur dialecte ».
Je ne sais trop pourquoi, il se met à parler de Jacques Brel. « Je n’ai pas eu l’honneur et le bonheur [c’est ça : fais-nous de la prosodie ; tu connais : « une poule sur un mur, qui picote du pain dur » ?] de le rencontrer. J’affectionne tout particulièrement une de ces dernières chansons, “ Jojo ”. Il y a dans cette œuvre une trouvaille admirable : “ Six pieds sous terre, Jojo, tu frères encore. ” Goûtez cette licence poétique : il prend un substantif et il en fait un verbe. » L’espace d’un instant, j’hésite à lui répondre en cuistre. Je me lance :
- Connaissez-vous l’anglais, cher Monsieur ?
- Je n’ai pas ce plaisir. C’est vrai, aujourd’hui, que peut-on faire sans une solide connaissance de l’anglais ?
- Et bien, figurez-vous que les Anglais transforment les substantifs en verbes comme ils respirent. Vous prenez le mot “ knife ”, vous en faites un verbe et cela veut dire “ couper ”.
- Vous me la bayez belle !
J’ai du mal à ne pas éclater de rire. C’est la réponse typique du cuistre qui a trouvé plus cuistre que lui.
Plus sérieusement, je commence à comprendre à quoi sert le langage à un tel bonhomme. Lorsque Brel écrivait que Jojo mort frérait encore, il violait la langue pour lui faire un enfant, il se tordait les méninges pour aller au plus près d’un réel qui le consumait (ce n’est sûrement pas un hasard si le chanteur est mort d’un cancer du poumon). Avec ses patenôtres, ses phrases lissées et carénées, son faux bon sens modéré, tellement consensuel, mon septua casse-bonbons fait exactement le contraire. Le langage lui permet de tenir le monde à distance, de dire des choses sans se dire lui-même, de juger sans être jugé.
Lorsqu’il quitte notre voiture, sa femme n’a toujours pas desserré les dents. Le journaliste catho pousse un long soupir de soulagement.

 

PS : un ami d'Afrique me fait passer le témoignage suivant :

 Je reviens sur ton emmerdeur du TGV. Contrairement à lui, j'ai vu deux fois Brel en concert au Cirque d'Amiens en 64 et 65 ou 66. Pour 64, j'en suis sûr, c'était en mars ou avril, il n'avait pas encore Amsterdam à son répertoireIl avait inondé deux costars prince-de-galles pendant le tour de chant. A la fin, il ruisselait ; il "assurait" vraiment !
    Après le spectacle, nous étions allés boire un coup Chez Froc, aux abords du mail. Nous y refaisions la soirée et le bistrot se vidait peu à peu. Au moment où nous allions plier les gaules, Brel se pointe en jean et col roulé. Il s'installe au comptoir, commande un demi et engage la conversation avec un quidam à l'allure d'habitué de fermeture des bars. J'étais jeune, je n'ai pas osé aller le saluer, d'ailleurs je ne l'oserais sans doute pas non plus maintenant.
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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 14:35

perf.jpgEn cette fort douloureuse circonstance, j'ai ressenti, pour la première fois de ma vie, au plus profond de moi-même, que j'étais mortel. Il était temps : j'avais quarante-six ans, tout de même...

 

Moi, mon côlon...

 

J’avais quarante-sept ans quand un mal qui, en fait, me rongeait depuis des années sans que je m’en sois aperçu, me foudroya. Soudain, je ressentis de très violentes douleurs au ventre. Rien ne laissait présager cette crise. Je m’étais toujours senti en forme, je n’avais jamais eu la moindre maladie – pas même le moindre accès de paludisme en Afrique –, je mangeais sainement, je ne buvais pas, j’avais arrêté de fumer depuis des années et je faisais trois mille kilomètres de vélo par an. Pour tout dire, j’aurais dû m’inquiéter d’un signe avant-coureur : le soir, vers vingt-deux heures, je m’endormais en une seconde, même si j’étais assis sur une chaise. Souvent, invité chez des amis, il m’arrivait de m’assoupir au beau milieu d’une phrase de mon voisin de table qui me parlait. Cela faisait très mauvais effet, et ma femme me disait que je devais faire attention et faire semblant de suivre toute conversation, même si le sujet ne m’intéressait pas. Je répondais, en toute bonne foi, que je ne comprenais pas ce qui se passait.


Autrement dit, mon corps, épuisé, me lançait des signes qui m'échappaient parce que j’étais, dans ma tête, plein de tonus. Quelque temps plus tard, une de mes collègues, qui avait trop demandé à son organisme, avait vu ses jambes cesser de la porter pendant deux mois. Aucun médecin n’avait compris ce qui se passait. En fait, ses jambes avaient dit à sa tête : « ça suffit ! ».

Arriva pour moi le moment où la douleur devint insupportable et où je ne pus plus aller à la selle et où je vomis de la bile. J’entrai aux urgences du CHU de Poitiers, puis dans le service adéquat où je passai quantité d’examens, tous très douloureux parce que j’étais en occlusion intestinale. On me fit passer des sondes – littéralement – par tous les trous, je subis une centaine de radios et un scanneur général qui me laissèrent à plat. Les médecins cherchaient un cancer. Ils repérèrent très vite une tumeur de la taille de deux kiwis dans le côlon, en bas à gauche du ventre, tumeur qui, pour eux, n’étaient rien d’autre qu’un cancer avancé. Le seul point positif est qu’ils n’avaient rien trouvé au foie. Sinon, il ne me serait resté que quelques semaines à vivre. J’étais sous perfusion depuis déjà trois ou quatre jours, dans un état d’extrême faiblesse, lorsqu’un matin vers onze heures, le professeur chef de service et toute son équipe entrèrent dans ma chambre, l’air sinistre. Ce professeur, que je connaissais un peu car nous siégions dans la même instance universitaire, me dit : « Monsieur, vous avez un cancer du côlon ; nous allons essayer de vous sauver. De toute façon, nous allons procéder à l’ablation du rein gauche ; ne vous inquiétez pas, on vit très bien avec un rein. » J’étais abasourdi. Moi qui n’avais eu que des rhumes, je me retrouvais avec un cancer apparemment avancé. J’appréciais à sa juste valeur la litote « nous allons essayer de vous sauver », qui signifiait, en fait, qu’ils me voyaient condamné. J’eus simplement la force de répondre : « on vit bien avec un seul testicule, avec un seul œil, alors pourquoi pas avec un seul rein. » Ils m’annoncèrent qu’ils allaient m’opérer dans la demi-heure, sortirent et laissèrent entrer mon épouse et les enfants qu’ils avaient mis au courant la veille au soir. Ma fille et mon fils étaient anéantis : tout indiquait qu’ils allaient perdre leur père.


J’eus environ trente minutes pour faire le point sur ma vie. Cette demi-heure fut sûrement la plus courte de mon existence. J’étais persuadé, vu la tête d’enterrement de tous ceux qui m’entouraient, que j’allais mourir avant peu. Je me dis que j’avais eu une belle vie, au sens où j’avais vécu vingt-quatre ans avec une femme aimée, que j’avais eu deux beaux enfants, et que je m’étais réalisé dans le domaine professionnel. Pour la première fois, j’étais confronté à la mort de manière concrète. Je la sentais jusque dans mes fibres, et je m’aperçus qu’elle ne me faisait pas peur, que ma vie avait été, certes, un peu courte, mais tellement pleine. En revanche l’idée de souffrir, plus exactement de me dégrader parce que, à ce moment-là, la douleur était insupportable, me fit horreur. Je me vis totalement diminué, incapable de prendre une cuillerée de soupe par moi-même. Cette vision m’effraya. Je voulais bien, à l’extrême rigueur, mourir, mais je pensais que je ne supporterais pas de devenir progressivement une épave et ce, en pure perte. J’eus le temps, durant ces trente minutes où l’on me désinfecta le ventre, où l’on me rasa, où l’on me fit passer une sonde gastrique par le nez, alors qu’on me l’avait bêtement enlevée la veille (c’est très désagréable), de penser à mon enterrement. Je ne résolus pas la question mais indiquai deux possibilités : un enterrement dans le cimetière de mes grands-parents, ou la dispersion de mes cendres dans la vallée de la Clarée et au sommet du Janus, dans ces Hautes-Alpes que j’avais tant aimées. Et puis, on m’emmena au bloc opératoire. Je tendis mes lunettes à mon épouse en lui disant que je n’en aurais pas besoin dans les heures qui venaient et en pensant en moi-même que je n’en aurais peut-être plus jamais l’utilité. J’eus les honneurs de la grande salle d’opération du CHU. On m’opérait en urgence, et une bonne vingtaine de personnes s’affairaient fébrilement autour de moi. Je remarquai que, comme elles portaient toutes un masque, je ne pouvais voir le visage de ces médecins et infirmières qui allaient m’ouvrir le ventre sans que, moi, je puisse les connaître. Comme j’avais très froid (l’extrême fatigue, l’inconnu devaient y être pour quelque chose), on m’enroula dans une couverture chauffante. Tout se passa très vite, chacun sachant très précisément ce qu’il avait à faire. On me prévint qu’on allait m’endormir, et qu’à « trois », je dormirais. J’entendis « deux » et je sombrai.


Je me réveillai six ou sept heures plus tard, complètement sonné, en découvrant que j’avais des tuyaux partout et le ventre strié de cicatrices. La cicatrice centrale faisait presque trente centimètres, et les chirurgiens m’avaient ouvert le ventre en trois autres endroits : pour me placer deux sondes afin d’évacuer le pus éventuel et, pour me coller, à l’endroit où se trouvait la tumeur, une poche en plastique appelée stomie ou encore, plus communément, anus artificiel. Bien sûr, j’avais été prévenu de cette pose, mais cela me faisait bizarre de penser que, pendant au moins six mois, j’allais déféquer par le ventre. Naturellement, on m’avait posé une perfusion pour m’alimenter, si bien que, pendant deux semaines, je ne vécus que grâce à ce goutte-à-goutte qui me fit regretter la bonne nourriture bien solide de tous les jours. Je me souviens d’un après-midi où mon fils était venu me voir et où, pour me faire bisquer, il regarda l’alimentation de la perfusion et dit : « cassoulet et omelette norvégienne ». J’appris donc à poser ma stomie, à en changer sans m’en mettre partout. Au bout de deux mois, je le faisais les yeux fermés. Un jour, dans le Sud-Ouest, alors que je revenais d’une étape du Tour de France, je me changeai, pour mettre un peu de piquant à la chose, au sommet d’une meule de foin. Plus sérieusement, les gens de l’hôpital avaient récupéré ma tumeur pour l’analyser, en faire une biopsie. L’examen devait durer une douzaine de jours. J’avais été rassuré à mon réveil par le chef de service qui, sans reconnaître qu’il s’était trompé, m’avait dit ne pas avoir vu de cancer généralisé, donc ne pas avoir eu besoin de m’enlever le rein gauche. Peut-être y avait-il un cancer local, simplement au niveau de la tumeur. Il ne me restait plus qu’à attendre. Au bout d’une semaine, on m’enleva la sonde par laquelle j’urinais. On me l’avait posée alors que j’étais endormi sur la table d’opération. Malheureusement, ma vessie ne redémarra pas. À l’intérieur du ventre nous avons des organes comme la vessie, les boyaux, sur lesquels nous n’avons aucune prise. Ce qui veut dire que, lorsque, artificiellement, on bloque ces organes, ils ne peuvent repartir que par eux-mêmes. Et ma vessie bouda. Nous étions un dimanche après-midi et, comme je ne pouvais pas uriner, elle se mit à gonfler, pleine de liquide. Me tordant de douleur, j’appelai l’infirmière qui arriva au bout d’un quart d’heure. Elle s’enquit d’un interne qui nous rejoignit après une longue heure. Je n’en pouvais plus. Les douleurs dont on souffre en cette circonstance sont les pires parmi celles que peut ressentir un individu avec, m’a-t-on dit, les coliques néphrétiques et les contractions qui précèdent l’accouchement. L’interne me posa une sonde urinaire, mais cette fois-ci je n’étais pas anesthésié. La douleur fut terrible, mais moindre que celle que m’occasionnaient les presque deux litres d’urine que contenait ma vessie, au bord de l’éclatement. Bref, je dus attendre quelques jours supplémentaires pour uriner comme le commun des mortels.


J’attendais les résultats de la biopsie avec impatience. Un jour, une infirmière d’un certain âge, que je n’avais pas encore vue, entra dans ma chambre pour m’examiner brièvement et me souhaiter bon courage. Elle repéra instantanément une petite pustule sur mon ventre, qu’elle entreprit de percer sans autre forme de procès avec un scalpel qu’elle avait sous la main. Le pus jaillit – je n’exagère pas – à deux mètres de haut, manquant de peu les yeux de l’infirmière. Je ne pus m’empêcher de rire, ce qui n’eut pas l’heur de plaire à la dame qui me dit que, si elle s’était pris du pus dans les yeux, cela aurait pu être gênant pour sa vue. Comme il est très difficile, dans les hôpitaux, de pouvoir dialoguer à fond avec les médecins qui sont débordés et qui, de toute façon, n’aiment pas trop se livrer aux malades, je décidai d’interroger cette infirmière sur mon cas.
— Que m’est-il arrivé, lui demandai-je ?
— Vous avez trop travaillé dans les années quatre-vingt, me répondit elle. Vous avez accumulé du stress.


Elle avait vu juste. Dans les années quatre-vingt, je n’avais pas compté ma peine. J’avais eu des activités syndicales importantes et, bien sûr, j’avais élevé des enfants en bas âge. Donc, m’expliqua cette dame, la fatigue s’était accumulée sous forme d’une boule dans mon ventre. Elle m’expliqua que les cancers (je ne connaissais pas encore le résultat de la biopsie) étaient très souvent dus à des chocs ou des problèmes psychiques : les cancers du sein ou de l’utérus résultaient souvent de problèmes affectifs, les angoissés se retrouvaient souvent avec des cancers de la gorge ou des poumons, tandis que les individus nerveusement fatigués avaient des cancers au bas-ventre. À la réflexion, j’avais été trahi par ma bonne santé, par mon organisme robuste qui ne m’avait lancé aucun signal d’alerte. Molière avait raison avec son malade imaginaire : quand on n’est pas malade, on est quand même peut-être malade, les gens bien portants étant des malades qui s’ignorent !
Le lendemain, le chef de service m’apporta les résultats de la biopsie. Ils étaient négatifs. Vu la taille de la tumeur, j’avais eu la très grande chance de ne pas avoir développé de cancer. Je lui fis observer que je préférais qu’il se fût trompé dans ce sens-là plutôt que dans l’autre. Lui et moi nous revîmes à de nombreuses reprises au Conseil Scientifique de l’Université de Poitiers où nous échangions systématiquement les salutations suivantes devant nos collègues, d’abord ébahis, puis amusés :
— Salut, charlatan !
— Toi, tu devrais être mort à l’heure qu’il est.


Que retenir de cette difficile épreuve ? J’ai eu pour la première fois de ma vie la conscience d’être mortel, de ressentir au plus profond de moi que, dès notre naissance, nous sommes programmés pour mourir. Un peu comme dans le feuilleton Mission impossible, notre corps est programmé comme la cassette qui s’autodétruit. D’être passé si près d’une issue fatale m’a fait encore plus aimer la vie, m’a fait encore plus croire en la devise des Romains carpe diem. Je n’oublierai jamais le premier petit-déjeuner qui me fut servi à l’hôpital après qu’on m’eut enlevé ma perfusion. Il s’agissait pourtant d’un café au lait en poudre, de biscottes banales, de confiture et de beurre industriels. Ces trois semaines d’hospitalisation me firent également connaître d’un peu plus près la souffrance humaine. Deux de mes voisins de couloir moururent pendant mon séjour. La veille de leur décès, je m’étais traîné jusqu'à eux, accroché à la potence de ma perfusion, pour discuter un peu. Ils ne se voyaient pas – en tout cas, ils n’en laissaient rien paraître – morts le lendemain. Je connus également un peu mieux les personnels hospitaliers, dans leur écrasante majorité des gens courageux et dévoués. Quelques mois plus tard, en pleine convalescence, j’allais grossir le cortège de leurs manifestations, pleinement en phase avec leurs revendications.


Les médecins m’avaient prescrit six semaines de repos après cette première opération. Comme je voulais être en forme pour la seconde, où l’on m’enlèverait la stomie (j’étais arrivé à la première opération dans un état d’épuisement extrême), je m’appliquais à marcher cinq kilomètres le matin et cinq kilomètres le soir. Si bien qu’au bout de trois mois, lorsque je revis mon chef de service préféré pour une visite de contrôle, j’avais fait mille kilomètres, ce que je lui annonçai fièrement. Je refis également des petits parcours d’une dizaine de kilomètres à vélo. Et puis j’appris à vivre avec cette poche, à faire cours avec elle, à aller en course, au cinéma avec elle. Je n’eus qu’un seul accident, heureusement à la maison. Une nuit consécutive à un repas où j’avais abusé du melon (excellent agrume, mais très laxatif), je dus me lever précipitamment, ma stomie étant pleine à rabord. Lorsque je l’ôtai dans la salle de bains, des matières fécales très liquides jaillirent de mon ventre et arrosèrent tout le mur en face de moi. « Complètement moucheté », avait dit Coluche dans un sketch bien connu. Tout cela n’était pas bien agréable, mais me fit comprendre, après Rabelais, que l’être humain n’est qu’une usine de transformation de nourriture en caca, légèrement améliorée par un cerveau.


Six mois après la première opération, je repassai sur le billard pour qu’on m’enlève la stomie, et pour pouvoir récupérer mes voies normales. J’étais en pleine forme, très heureux que l’épisode “ anus artificiel ” s’achève. Cette fois-ci, je n’eus droit qu’à une petite salle d’opération. Comme le chirurgien tardait, je demandai à l’anesthésiste où il pouvait bien être. Au moment où je posai la question, il entra et dit : « quand on parle du loup, on en voit la queue ». Je lui demandai s’il connaissait l’origine de cette expression. Il me répondit que non. Alors, je le lui expliquai. Bref, j’avais largement détendu l’atmosphère des lieux. C’est alors que le chirurgien me dit : « bon, ce n’est pas tout, mais j’ai une opération de six heures devant moi. Je vous endors. »


Les deux intestins sont des organes tout bêtes : deux simples tuyaux composés de plusieurs membranes, dont le rôle est de faire avancer et de transformer ce que nous mangeons. Mais la chirurgie des intestins est de la dentelle. D’où la longueur des opérations. La première intervention avait été d’autant plus longue (environ six heures) que la tumeur était coincée entre deux membranes, et que les chirurgiens avaient dû m’enlever quarante-cinq centimètres de côlon. La deuxième opération allait être tout aussi longue, le travail étant très minutieux. Et puis, il fallait bien que les chirurgiens aillent manger ou boire un coup. Je m’imagine le ventre ouvert, seul dans la salle d’opération, sous la garde d’une infirmière, espérons-le, pendant que l’équipe chirurgicale se tapait une bière six étages plus haut…


Il me reste deux séquelles de ces opérations. Pas bien graves, mais, à leur manière, légèrement handicapantes. Comme j’ai subi douze à quatorze heures d’anesthésie, les médecins ont dû me faire ingérer de bonnes doses de produits à base d’opium et de curare pour me maintenir endormi. Apparemment, je n’ai pas rejeté tous ces produits. J’ai donc perdu une bonne partie de la mémoire immédiate. Je dois donc faire très attention où je laisse mes clés, où je gare ma voiture, etc. En outre, l’ablation de quarante-cinq centimètres du gros intestin, le durcissement des chairs à l’intérieur du ventre ont exercé une traction sur le bassin qui s’est légèrement déplacé vers la gauche par rapport à son axe droit-gauche, et vers l’avant par rapport à son axe avant-arrière. Cela joue sur la colonne vertébrale et, moi qui souffre de la région lombaire depuis l’âge de dix-sept ans, je suis bien souvent affecté par des lumbagos.
Mon corps aime ainsi se rappeler à son bon souvenir.

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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 08:36

Marcello Mastroianni

 

 

 

Je souhaite raconter ici ma rencontre – de quinze secondes – avec Marcello Mastroianni.
J’ai toujours éprouvé une grande affection admirative pour cet acteur dont tout le monde a su, dès La Dolce Vita en 1960, qu’il serait une figure mythique. Il me plaisait aussi qu’issu d’une famille antifasciste, il ait été contraint de mettre un terme à sa carrière naissante en se cachant durant la Seconde Guerre mondiale.
Un soir de septembre ou d’octobre 1996 (il était environ dix-huit heures), je me trouvais, au sortir d’un colloque d’universitaires, dans un café de la Place Saint-Sulpice avec un ami angliciste. Nous étions en train de siroter une bière en commérant aux détriments de certains collègues côtoyés durant la journée, lorsque, à notre très grande surprise, Catherine Deneuve entra dans le café. Elle se dirigea d’un pas bizarrement leste et pesant vers le comptoir avant de glisser quelques mots au barman. Puis elle ressortit aussi rapidement qu’elle était entrée. Nous avions à peine eu le temps, mon ami et moi, de bien nous convaincre que nous avions vu passer l’actrice à cinq mètres de notre table, que cette dernière entra de nouveau dans le café, plus lentement cette fois-ci, suivie de Marcello Mastroianni.
J’avais vu Mastroianni à la télévision, quelques mois plus tôt, je pense à l’occasion du Festival de Cannes. Il était fatigué, fortement amoindri par la maladie. Ce soir-là, il m’apparut comme un petit homme épuisé, sans carapace, avec ce teint cireux qui distingue au premier regard bien des malades en phase terminale.
Il s’assit lentement à la table qui jouxtait la nôtre, déplia un journal qui me sembla être France-Soir, et entreprit de faire les mots croisés. Le garçon lui apporta un Schweppes, sa boisson apéritive. Catherine Deneuve vérifia que tout allait bien et quitta les lieux pour de bon.
Interloqués, gênés, mon ami et moi ne pûmes reprendre le fil de notre conversation sans intérêt. Nous décidâmes de partir. Mon ami, qui avait un repas familial, me quitta promptement. Je pensai alors que je ne pouvais pas en rester là.
Je retournai dans le café et m’approchai silencieusement de la table de Matroianni. Il leva les yeux de ses mots-croisés. Je lui dis un « bonsoir » hésitant auquel il répondit par un « bonsoir Monsieur » doux et attentionné.
— Monsieur Mastroianni, continuai-je, je voulais vous remercier pour ces moments de bonheur que vous nous avez donnés pendant toutes ces années.
— C’est moi qui vous remercie, me répondit-il, d’une voix cassée mais ferme.
Dans ses yeux, je vis pour la dernière fois son regard profond, tellement humain. Son corps était déjà dans la mort, mais son esprit était toujours dans la vie.
Après un bref salut de tête, je quittai les lieux sans me retourner.

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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 08:12

Fusillé

 

Lorsque j’étais enfant, vers 1955, vivait, à quelques centaines de mètres de chez nous un homme d’environ trente-cinq ans, qui avait un impressionnant renfoncement dans la boîte crânienne, sous l’oreille.


En 1944, cet homme était passé devant un peloton d’exécution et avait reçu le coup de grâce.



http://leblogdupetitdocteur.blogspirit.com/images/verdun.jpg

Bien que n’étant pas usager de la RATP un jour de grève, il avait été raflé comme otage quelques semaines plus tôt, apparemment sur dénonciation. Par un bel après-midi, il avait été fusillé avec quatre autres compagnons d’infortune dans la clairière d’un bois. On lui avait bandé les yeux, il avait entendu les commandements en allemand, puis reçu plusieurs balles en pleine poitrine et s’était écroulé. Il était le troisième en partant de la gauche, si je puis dire. Il avait donc très clairement entendu un soldat allemand donner le coup de grâce à ses deux prédécesseurs, avant de sentir le canon du revolver sous l’oreille et l’explosion subséquente dans sa tête. L’Allemand avait-il tremblé ? la balle avait glissé le long du crâne.
Après avoir tranquillement commis leur crime, les soldats étaient partis sans un mot et avaient laissé les cinq suppliciés à la charge d’un prêtre (la religion sait faire bon ménage avec la barbarie). En bénissant les cadavres, l’homme de Dieu, qui devait prévenir les familles, se rendit compte que l’un des cinq fusillés respirait très faiblement. Il se précipita dans une boucherie toute proche et revint sur les lieux avec le commerçant et sa camionnette. Ils emmenèrent le fusillé dans la boucherie et le couchèrent sur l’étal. Pour cause de pénurie, le magasin n’était jamais ouvert l’après-midi. Ils alertèrent ensuite un médecin de l’hôpital de la ville qui revint avec un matériel de perfusion sanguine. Le soir, ils conduisirent le mourant à l’hôpital. Des membres du personnel parvirent à le soigner dans la plus grande discrétion. Trois semaines plus tard, le jeune homme était rétabli.


En 1946, il épousa une voisine et s’installa comme cordonnier. Depuis le drame, il n’avait jamais dormi plus de deux heures par nuit, réveillé – j’imagine à la fin du premier cycle de sommeil – par d’épouvantables cauchemars. Il parvenait à s’assoupir quelques quarts d’heure dans la journée. Cinq ou six ans plus tard, sa femme l’avait quitté, se sentant devenir folle.


Il avait dit à mon père qu’un jour, il se donnerait lui-même le coup de grâce.

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 08:00

Princess Street

 

L'article sur le roi bègue, qui suscita la censure de nouvelobs.com, m'avait également valu une volée de bois verts de certains lecteurs, horrifiés que je puisse m'en prendre aux personnes de la famille royale. Ces réactions ont ravivé un souvenir vieux de près de quarante ans : une promenade dans Princess Street à Édimbourg, que j'avais d'ailleurs relatée dans ce même blog en 2008. Sans réaction d'aucune sorte.

Ah, les petites madeleines !

 

 

 

Y a-t-il promenade plus agréable que de remonter (ou descendre) Princess Street à Édimbourg ? Cela doit sûrement exister. Je ne l’ai fait qu’une seule fois dans ma vie, il y a environ trente-cinq ans et je m’en souviens encore.

 

Il faut dire qu’une circonstance historique et sociologique particulière m’a aidé à conserver ce souvenir en mémoire.

J’étais guidé ce jour-là par un couple d’amis, elle anglaise, lui français, résidant dans cette superbe ville d’Écosse. Nous marchions à faible allure, en quête d’un restaurant végétarien (aucun de nous n’était végétarien, mais pour bien manger en Grande-Bretagne, il faut manger autrement), lorsque nous nous vîmes dépassés par des couples pour moi tout à fait inattendus: les hommes étaient superbement accoutrés dans le costume traditionnel de leur clan, et les femmes vêtues dans le style haute couture britannique de l’époque, c’est-à-dire plutôt grotesque (des lignes qui n’en étaient pas, des couleurs pastel hideuses etc.). Tous se hâtaient, à la fois joyeux et tendus.

— Où vont-ils donc, demandai-je à mes amis ?

— Voir la reine, me répondirent-ils.

 

Quelle bonne blague !

Et pourtant, c’était vrai.

 

À deux cents mètres de là, dans je ne sais plus quelle superbe résidence de Princess Street, la reine fêtait l’aristocratie écossaise, qui le lui rendait bien.

 

J’étais donc sur le point de voir la Reine d’Angleterre, le roi et le petit prince. Jamais je ne m’étais senti une telle âme de midinette (et pourtant, j'avais conversé avec Raymond Poulidor !).

Arrivés sur les lieux, nous vîmes une procession de Rolls-Royce déverser les membres de la famille royale. De la première, sortit gaillardement la Reine Mère. Sa tenue bleu clair et son chapeau ridicule parvenaient à faire oublier que cette dame avait soixante-dix ans bien sonnés.

  

De la deuxième Rolls descendit la Princesse Ann. Elle venait d’épouser son premier mari, Mark Philips, après plusieurs années d’une vie de bâton de chaise. La princesse fait partie de cette minorité de gens qui ont embelli en vieillissant. À l’époque, brut de décoffrage, elle avait une fâcheuse tendance à ressembler aux caricatures qu’on faisait d’elle dans la presse.

Nous eûmes droit ensuite, par mesure d’économie, j’imagine, à un seul véhicule pour le Duc d’Édimbourg et son fils le Prince Charles. Le Prince Philippe était encore à l’époque un fort bel homme, doué d’une prestance remarquable. Charles, qui à l’évidence s’ennuyait à mourir, traversa le trottoir recouvert du tapis rouge protocolaire, comme son père, les mains croisées dans le dos, cette posture qu’on leur a vu des centaines de fois.

 

Enfin, la Rolls-Royce royale arriva. Elle était illuminée à l’intérieur pour que l’on puisse mieux voir la passagère. La reine était vêtue de couleurs vives, également, j’imagine, pour être mieux vue. Comme on dit aujourd’hui, le vert pomme du chapeau, ça ne le faisait pas. J’ai trouvé qu’elle était très maquillée. On aurait dit une poupée. La petite dame descendit prestement de la voiture, se conforma à l’étiquette qui lui commandait de nous adresser deux brefs saluts en franchissant le trottoir. Nous n’eûmes droit à aucun sourire. Nous l’avions entr’aperçue moins de dix secondes.


Et ce fut tout.

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 08:40

Chez les Abidji

 

En 1987, j’eus la grande chance d’assister en Côte d'Ivoire à une fête à laquelle les étrangers ne pouvaient guère assister, la réunion annuelle des Abidji, une ethnie vivant à une centaine de kilomètres d’Abidjan, très versée dans le vaudou.

 

http://www.tourisme.gouv.ci/ci/media/dipri2.jpg


Je passai environ vingt-quatre heures dans le village d’un de mes étudiants et je fus le témoin de phénomènes incroyables, inexplicables et inexpliqués. Il y eut bien sûr, pendant des heures, des danses, des transes, des hommes marchant sur des braises, des femmes se transperçant la langue. Vers minuit, la fête s’arrêta pour un repos bien mérité. On m’offrit un lit de bois dans une case de passage, agrémenté d’un oreiller très moelleux. Je demandai ce que cet oreiller contenait, on me répondit qu’on y avait cousu un jeune boa et qu’il n’y avait rien de plus doux et de plus frais sous la tête. Moi qui, enfant, avais été mordu par une vipère, je fis mine d’accepter, puis je jetai l’oreiller à l’autre bout de la case, avant de poser ma tête sur mon pantalon plié en boule. Naturellement, je ne fermai pas l’œil de la nuit. Le lendemain, je partageai un solide petit-déjeuner (riz arrosé de koutoukou, de l’alcool de palme, t’en bois cinq verres et t’es mort), et puis les danses et les transes reprirent de plus belle.


C’est alors qu’eut lieu l’événement le plus spectaculaire. Des hommes en transe totale s’ouvrirent le ventre avec de grandes lames bien tranchantes, se sortirent vingt centimètres de boyau, puis se refermèrent le ventre. Je n’y croyais pas, pensant que le koutoukou m’avait déglingué le cerveau. D’autres s’enfoncèrent des machettes sur au moins trente centimètres. Mais là où je fus le plus estomaqué – très vite on s’habitue à tout, même à des éventrations – c’est quand un habitant du village nous dit : « dans trente minutes, il va pleuvoir. » Il était quatre heures de l’après-midi, le ciel était uniformément bleu, il n’y avait pas un souffle de vent et nous étions en pleine saison sèche, une période de l’année où il ne pleut pas pendant trois mois. Une demi-heure plus tard, il plut.
J’eus beaucoup de mal à faire en voiture les cent kilomètres qui me séparaient d’Abidjan.

 


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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 08:33
Une histoire de taxi
BiarBloqué dans un embouteillage, je demandai au chauffeur de taxi qui me conduisait à la gare de Poitiers s’il voulait bien me raconter sa course la plus extraordinaire. Je m’attendais à un classique du genre accouchement sur le siège arrière, client en crise d’épilepsie, ou encore – cinéma oblige – policier faisant irruption dans le véhicule et hurlant « suivez ce véhicule ! ».

J’eus droit à tout autre chose.
« Un beau matin », me dit le chauffeur, « une dame d’une soixantaine d’années me demanda si je pouvais l’emmener à Biarritz. Je lui fis valoir que l’aller-retour lui coûterait au moins neuf cents euros et qu’il serait sûrement plus économique de prendre le train. La cliente m’informa qu’elle se fichait du prix et que, en tout état de cause, elle m’offrirait un bon repas le midi et le soir. Je lui demandai si je pouvais me permettre de savoir pourquoi elle souhaitait se rendre sur la côte basque. Elle me répondit qu’elle me le dirait en temps voulu. »
Comme l’embouteillage semblait se résorber, le chauffeur accéléra le rythme de sa narration.
« Nous prîmes donc l’autoroute A10. Jusqu’à midi, ma passagère n’interrompit sa contemplation du paysage que par une lecture superficielle d’un magazine féminin. Alors que j’étais sur des charbons ardents, me demandant le pourquoi du comment de cette expédition, cette dame affichait un grand calme. Vers midi trente, après la traversée de Bordeaux, elle me demanda de quitter la quatre-voies, de chercher un restaurant dans un village de mon choix. Nous nous arrêtâmes à l’auberge des Pins à Sabres, une grande maison landaise où ma cliente me suggéra de prendre le menu régional. Nous reprîmes la route un peu avant quinze heures et atteignîmes Biarritz vers 16 heures 30. Je ne savais toujours rien. Nous nous dirigeâmes vers la rue Louison Bobet. Je n’ai pas pu oublier un tel nom de rue ! Elle me demanda de rouler très lentement autour d’un grand pâté de maison, ce qui nous prit environ deux minutes. Un peu gênée, elle me proposa de refaire ce circuit, encore plus lentement. Lorsque ceci fut terminé, elle me dit de reprendre la route de Poitiers. Connaissant un peu Biarritz, je lui dis que j’aimerais bien faire un crochet par l’Avenue du Prince Galles, d’où l’on a cette vue magnifique sur la ville et sur la côte vers Saint-Jean-de-Luz. Elle refusa, m’expliquant qu’elle ne voulait pas rester une minute de plus dans les parages. Nous nous arrêtâmes pour dîner un peu avant Bordeaux. Alors, comme promis, elle me dit tout. »
Nous étions arrivés à mon point de destination. Je proposai au chauffeur de terminer son récit, au besoin en laissant tourner son compteur. Bon prince, il me demanda de régler la course et termina cette saisissante histoire.
« Cette dame s'était rendue de nombreuses fois en vacances sur la côte basque et avait acheté avec son mari une maison à Biarritz, pour leurs vieux jours. Comme son époux était mort dans un accident d’automobile, elle avait décidé de donner cette maison à leur fils et de passer sa retraite à Poitiers, où elle avait toujours vécu. Son fils s’était marié et, après la naissance de son premier enfant, il avait accepté le diktat de sa femme de ne plus jamais revoir sa mère. Atteinte d’un cancer généralisé et n’ayant plus que quelques mois à vivre, ma cliente avait souhaité revoir une dernière fois cette maison où elle n’avait jamais été invitée. Elle se sentait tellement seule qu’elle avait voulu accomplir ce voyage en compagnie de quelqu’un, mais d’une personne anonyme. D’où le choix d’un taxi et de son chauffeur. »
En m’installant dans le train qui me ramènerait vers les miens, je me dis que, chacun voyant midi à sa porte, on ne peut évaluer une douleur à l’aune d’aucune autre. J'imaginais cependant que cette souffrance avait dû être immense et qu’elle n’avait pu disparaître qu’avec la mort de cette pauvre dame.

 


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