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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 06:23
Un conseil de Jean-Maurice, du magazine Fémina
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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 06:40

Bernard, mon ami septuagénaire, continue de dérouler ses souvenirs d'enfance. Il a la gentillesse de le faire pour mon blog, et pas pour celui de la voisine. Originaires du Pas-de-calais et de la Somme, nous nous sommes connus à Monclar (d'Agenais) au début des années cinquante. J'avais six ans (lui quelques années de plus). Moi, le chti du plat pays, je découvrais des rues en pente, un drôle d'accent, des Espagnols (réfugiés politiques), des Italiens (qui avaient fui la misère) et des Nord-Africains qui avaient choisi la France avant le début de la Guerre d'Algérie.

 

Dans ce village qui me fait aujourd'hui pitié, à l'écart de tout développement économique, le Front National a obtenu 30% des voix lors du premier tour des élections régionales, la droite en général plus de 60%. C'était autrefois un bastion du radical-socialisme. J'ai raconté ailleurs comment ce village n'était en rien, à l'époque, un terreau de communautarisme.

 

 

 

Lycéens des années cinquante, nous ne jouissions pas de ces armes incomparables  d’instruction massive, – télévision et nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui épanouissent si fort les générations actuelles. Après leur sortie mondiale, les films mettaient un an pour illuminer les écrans des Cyranos et Lutetias de nos sous-préfectures, trois ans pour les chefs-lieux de canton.   Aussi le rôle de nous ouvrir le monde et au monde reposait-il principalement sur nos respectés professeurs. En proportion de l’intérêt que leur personnalité et leur enseignement suscitaient, nous les installions plus ou moins haut sur les pentes de l’Olympe et, bien qu’il nous arrivât d’en traiter certains en simples mortels,  jamais ne remettions-nous en cause leur essence sacrée.

 

C’est avec une appréhension mêlée de fierté que les élèves de première entraient dans la classe de M. G... qui enseignait l’histoire et la géographie, épreuve du baccalauréat première partie. Ficelle, surnom trivial pour ce quinquagénaire à l’aise dans le traditionnel costume gris trois-pièces. Assez grand, mince, d’une calvitie abondante, nous lui eussions trouvé une ressemblance prononcée avec Lee Van Cleef si ce dernier eût déjà été à la mode : «  Déjà quinze secondes perdues ! », soulignait-il sarcastiquement alors que nos outils étaient pourtant prêts en un temps record. Réglé comme du papier à musique, il dictait son cours en tournant lentement dans les rangées, toujours en sens contraire des aiguilles d’une montre. La rumeur le prétendait nostalgique de l’Ancien Régime : il portait, paraît-il, une cravate noire le 21 janvier, anniversaire de la mort de Louis XVI. A la date fatidique, l’on ne pensait pas à vérifier, ou ça tombait un dimanche, ou l’on n’avait pas cours avec lui. De toute façon, nos professeurs portaient toujours des cravates sombres : à cette époque, les hippies et Antoine n’étaient pas encore nés.

 

La fantaisie de la phrase introductive du cours d’histoire de M. G... – nous ignorions son prénom – illustrait le personnage ; En 1789, la France était une mosaïque de circonscriptions enchevêtrées. Nous la notions avec la ferveur de l’alchimiste au bord de découvrir le suprême secret. Dans le programme de géographie, le contrecoup du plissement alpin s’était avéré un monument érotique parce que Ficelle le mentionna à l’instant où il remontait vers le tableau, ce qui laissa à Gaston, dans le dos imperturbable de notre Amerigo Vespucci, le temps de mimer l’acte sexuel, en ramenant vers lui ses deux poings serrés dans une frénétique secousse. Monsieur G... nous conduisait, manu militari, vers les cimes du savoir dont il figurait une haute mais aride représentation. Il était en quelque sorte notre huile de foie de morue intellectuelle.

 

 A côté de notre appétence pas toujours spontanée pour les travaux de l’esprit, nous accordions une part considérable au sport, à sa pratique, à son spectacle et aux commentaires enflammés qui en découlaient. Villeneuve-sur-Lot était une place forte du rugby à XIII et la décennie cinquante y fut grandiose. Il nous arrivait de reconnaître en ville des joueurs qui enchantaient le spectacle dominical. Hors de leur costume d’apparat, ils rapetissaient un peu sans perdre cependant l’auréole gagnée à grands coups de charges folles, de plaquages destructeurs ou d’insaisissables arabesques.

 

On poussait parfois la porte de la pharmacie de la rue de Paris en espérant recevoir le tube de Dolpic des mains magiques de Jacques Merquey. Les fées s’étaient penchées sur le berceau rustique de ce fils de très modestes paysans, le douant de qualités exceptionnelles. Le rugby lui avait permis de faire des études de pharmacie et d’acheter une officine : la réalité éclipsait la légende. En passant devant la station Shell qui jouxtait le théâtre Georges-Leygues, on apercevait souvent Tito Tarozzi, penché sur un moteur, immense dos en V à la taille pincée par la ceinture élastique de la combinaison bleu-ciel, habit ouvrier que magnifiait la gloire de son propriétaire. On osait l’interpeller : « Bonjour, Tito ! », il se dépliait et répondait d’un large sourire en agitant sa clé à molette. L’élégance de Merquey et la puissance de Tarozzi incarnaient les deux faces du rugby villeneuvois et les deux pôles de nos rêves adolescents.

 

Le cas de Merquey qui avait un pied dans chacun des deux ordres antinomiques, celui des savants et celui des athlètes, qui structuraient le monde, du moins tel qu’il nous apparaissait, aurait dû nous dessiller. Mais le sublime Jacky était encore au faite de sa carrière sportive, si bien que nous le rangions naturellement du côté des jambes. S’il passait le plus clair de ses journées en blouse blanche d’apothicaire, nous ne voulions le voir que dans le maillot vert à chevron et épaulières blancs.

 

Jacques Merquey

 

Les chevaliers du Corps et ceux de l’Esprit évoluant dans des sphères étanches et contradictoires, nous n’aurions jamais pensé que l’ébranlement de  notre conception de l’univers pût un jour venir de Monsieur G... lui-même. Les jeudis après-midi sans compétitions sportives, les internes de première et de terminale avaient la permission de sortie en ville. Nous étions quatre mordus de billard qui nous rendions au café Castel, mitoyen de la Porte de Paris. En ces temps de plein emploi, les tapis étaient déserts et les clients se limitaient à quelques tables de beloteurs, retraités costumés et cravatés, à l’autre bout de l’immense salle 1900. Le seul repère familier, c’était les épaules démesurées de Tito Tarozzi qui attendait en tapant le carton l’heure de l’entraînement hebdomadaire. Une voix infernale troubla soudain nos calculs prévisionnels de carambolage : « Hé ! Hé ! Hé ! Tito ! Que pensez-vous de celui-là ? » N’eût été le lieu, elle ressemblait  à s’y méprendre à celle de Monsieur G... Et la grosse voix sonore de Tito qui appréciait grassement : « Alors là, Monsieur G..., vous m’avez bien eu ! Je m’attendais pas que l’impasse, c’était vous. » Et le rire d’hyène qui crucifiait les réponses erronées des interrogations orales retentit et s’amplifia encore, accompagné des gloussements qui secouaient notre Tito.

 

Nous échangeâmes des regards déments et, soudain paniqués par la crainte d’être découverts en ce lieu de perdition par le plus redouté de nos professeurs, nous remisâmes dans l’instant les instruments et nous déguerpîmes sans penser alors à la tête que feraient nos condisciples… 

Villeneuve-sur-Lot : collégiens et lycéens dans les années cinquante
Villeneuve-sur-Lot : collégiens et lycéens dans les années cinquante

Villeneuve-sur-Lot en 1959, bien avant Cahuzac. Quatre voitures dont deux Panhard (mais je vous parle d'un temps...).

 

Mon copain Bernard, qui a lu ma page de blog dès potronminet, ajoute ceci :

 

En sus de ses dons, Jacky Merquey était plus que beau : solaire. S'il avait été question de pétanque, on l'aurait qualifié de grand pointeur.

 

Ernesto a au moins quatre-vingts ans sur la photo. S'il est des gens que l'âge rend méconnaissables, Tito, cheveux noirs en moins, est le même, avec son nez qui en avait pris des tonnes ( une livre d'os répétitive multipliée par quarante matchs multipliés par quinze saisons, cela fait bien des tonnes) et cet air d'intérêt bienveillant qu'il portait en permanence sur tout interlocuteur ou toute chose. Son buste et ses bras étaient très longs. Quand il se courbait légèrement pour dézinguer un adversaire, on aurait dit la course d'un chimpanzé, ses mains velues frôlant le sol.

   
La Porte de Paris : photo prise en été, pas plus tard que neuf heures (sur le cliché, le Castel est à droite de la tour).
 
Bien entendu, nous étions revenus jouer au billard et Ficelle belotait toujours avec Tito. Nous étions les biches qui ne se gênent pas pour aller boire sous le nez du lion quand elles savent que ce n'est pas son heure. Le premier coup, on avait quand même été sciés. Le duo Ficelle-Tito, c'était encore plus insolite que La Belle et la Bête ou Quasimodo et Esméralda.
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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 06:30

Université d’Aix-Marseille (ils disent désormais "Aix Marseille Université", ces colonisés dans leur tête par les Zuniens !). Une soutenance de thèse en linguistique. Tout se passe comme sur des roulettes. Très bonne thèse, très bonne soutenance.

 

Très ému, le président du jury fait remarquer que le jury est à l’image de la France d’aujourd’hui : un Juif, une personne d’origine italienne, une d’origine catalane, une autre d’origine espagnole. Le candidat est marocain.

 

Le titre de docteur une fois décerné, le thésé, comme c’est la coutume, offre un pot d’honneur aux jurés et à ceux qui ont assisté à la soutenance.

 

Pas de cochonnaille, pas de champagne ! Du jus d’orange pour faire passer les cornes de gazelle. Les professeurs, blanchis sous le harnais, n’avaient jamais vu cela.

 

Le pendant de cette scène ? Les soupes au cochon organisées par les identitaires fachos.

 

La France est désormais communautarisée à tous les étages. L’intégration n’est plus possible. Avant très longtemps, en tout cas.

Pas de champagne pour les profs !

Au Maroc, on sait boire du champagne.

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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 06:46

Un vieil ami septuagénaire me transmet ce souvenir d'une époque que les moins de vingt ans ...

 

 

 

A quoi l’'autorité tenait-elle avant 1968 ? Notre prof de philo, Roger S., était un rondouillard qui dépassait la cinquantaine mais n’'atteignait pas le mètre soixante. Boudiné dans un costard gris trois-pièces, pinces de vélo aux chevilles (il ne prenait pas la peine de les enlever), chapeau mou sur son crâne chauve, jambes en parenthèse (d'aucuns le prétendaient gratuitement ancien officier de cavalerie). Des moustaches cramées par la nicotine ; il roulait ses clopes en juxtaposant verticalement deux feuilles de Job maïs  dans le sens de la largeur. Cela faisait des cigarettes obscènes, comme des limaces, pincées du côté lèvres, évasées avec des brins de tabac en bataille de l’'autre. Il fumait évidemment en classe mais, comme il parlait, ça s’'éteignait constamment et il rallumait au milieu de la clope avec un briquet à flamme de chalumeau. Je ne dis pas le trophée que représentait le mégot mâchouillé de Roger S. pour qui avait la chance d’en récupérer un dans la poubelle de la classe. On l’'exhibait fièrement aux yeux des mécréants qui n’'avaient pas le privilège de recevoir l’'enseignement du phénomène. Ses cours étaient pénibles mais personne ne s'avisait de le manifester. Pas question de se dégourdir un bras ou une oreille. Une fois, le grand M. s’'était oublié à décoincer une de ses longues guitares. S. dégringole de l’'estrade ; M. assis était aussi grand que S. debout : « Dis donc, M., tu veux une calotte ? » L’'énorme M. serait rentré dans un trou de souris. Et nous autres, tels des Buster Keaton. La partie la plus animée des cours, c’'était après, en récréation, le commentaire. 

 

 

Le père Roger S. avait quand même de bons côtés ; aussi cossard que nous, il n’'était pas regardant pour la date de remise des devoirs qu’il corrigeait en diagonale (sa cartouche d’'encre rouge a dû lui faire toute la carrière). Alors nous nous autorisions des délais. Comme il était de bon ton de saupoudrer le texte de citations, j’'en fabriquais sur mesure que j’'attribuais à Maurice R., le plus fameux arsouille du Monclar d'Agenais de l'époque. Mon S. n’'y voyait que du feu. Ayant trouvé là un amusement bon marché, j’'en avise mon copain Gaston . Au devoir suivant, le Gaston termine sa dissertation par une pensée de notre intellectuel local. Au compte rendu du devoir, S. interpelle Gaston : « Dis donc, mon vieux, qui c'’est ce Maurice R. ? » Bon camarade, Gaston me passe la balle : « M'sieu, c’est Bernard...qui me l’'a fait connaître… ». Les mouches changèrent d’'âne, à la muette jubilation de nos condisciples : « Alors, Bernard, qui est ce Maurice R. ? – M’sieu, je l’'ai lu… dans un livre… ». S. grogna d’'un air entendu, essayant de se souvenir de ce Maurice R., puis il tendit son devoir à Gaston. Le boulet était passé près.

 

Une autre fois, je m'étais fait piéger par mon sens de l'humain, tel un Chvéik, que je ne connaissais pas encore, au petit pied. C'était jour de ramassage des devoirs : "M'sieu, j'ai pas tout à fait terminé.. " ; " M'sieu, j'ai pas fini. "; "M'sieu, j'ai pas encore fini."

 

 Désir de varier la sauce ? Désir d'adoucir la peine du vieux crabe devant tant de désistements ? Idiotie ? Je me laisse aller à dire : " M'sieu, je l'ai oublié en étude.

- Ben, mon vieux, va le chercher. " La mort dans l'âme, je descends à l'étude qui servait aussi de salle de permanence pour les externes. Il falait bien que je remonte : "M'sieu, elle est fermée à clé.

- Va t'asseoir ", m'a-t-il dit en riant et les autres ont ricané, avec une grande retenue cependant. tant ce salopard nous terrorrisait.

 

En dehors de la classe, il était gentil et jovial. Si on tombait sur lui dans la rue – inutile de préciser que nous faisions tout pour ne pas nous mettre dans le cas de telles rencontres – il répondait à nos salutations hypocrites par un franc et massif coup de chapeau.

 

 J'avais la charge de présenter le cahier de textes au prof à la fin du cours. Une fois que la leçon devait être moins insipide que d'ordinaire, sans doute était-ce un point de psychologie, Roger S. émet une idée qui amène une moue désapprobatrice sur le museau de mon voisin A. qui aggrave son cas en ne réprimant pas un mouvement de dénégation de sa main droite. "Dis donc, A., tu deviens fou ?" lui demande S. courroucé. A. bafouille quelque piteuse excuse. L'autre reprend le cours de son cours. A la sortie : "A., tu resteras." Je présente servilement le cahier de texte pour m'éclipser au plus tôt. L'autre commence à remplir puis interpelle A. sur ses mauvaises manières. Nous baissons les oreilles. Voilà-t-y pas que le vieux Roger S. déclare ; "Il me semble que je vous laisse suffisamment de liberté (s ?)" et me prend à témoin : "N'est-ce pas, Bernard ?" Intronisé dans le rôle de Salomon, je mûris intensément ma réflexion avant de concéder un "oui" très objectif. 

 

    Je pense maintenant que Roger S. était un grand farceur dont je n'étais pas le moindre dindon.

 

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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 06:17

Je ne sais pas où cette photo a été prise mais elle me rappelle Jerez de la Frontera dans les années soixante.

De la misère ordinaire (21)
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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 11:37
Attentats : un dessin d'enfant

Dessin de Rébecca Gensane, 11 ans.

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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 06:55

Que nous dit la photo ci-dessous ? Un maire, politiquement correct, a voulu “ faire plaisir ” aux handicapés. Il a donc matérialisé deux places, de la manière la plus grossière et grotesque qui soit. Vous pouvez être sûrs que ces emplacements ont dû rendre furibarde la population des non handicapés.

 

Le pire, peut-être, car le moins visible, c'est le ralentisseur qui ne sert strictement à rien. Croyez-en ma vieille expérience d'ancien Toulousain et Haut-Garonnais, sur cette photo, il y a trois pots de vin.

 

PS : J'habite désormais Lyon. Troisième ville de France, quasiment pas un seul ralentisseur. Et pourtant, les boulevards et autres avenues où l'on peut prendre de la vitesse ne manquent pas. À Tassin (banlieue ouest de Lyon), il est impossible de rouler vite à cause du relief très vallonné. Il y a des ralentisseurs partout. La raison ? Voir ci-dessus.

Une insulte aux handicapés
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8 novembre 2015 7 08 /11 /novembre /2015 07:04

Pour la première fois, de ma vie, je me suis fracturé un os. Ce n’était pas bien méchant. Une chute de vélo – tout seul, bêtement – à 5 km/heure et hop ! Un métacarpe fracturé sur 1 centimètre et demi. Avec un déboitement de l’auriculaire.

 

Je me rends donc à l’hôpital le plus proche de mon domicile, le Centre Hospitalier Saint-Joseph/Saint Luc. Je découvre qu’il s’agit d’un établissement privé, à l’exception des urgences, vous savez, ces services qui fonctionnent 24 heures sur 24, 365 jours par an et qui ne rapportent rien… Nous sommes un lundi matin et, heureusement pour moi, il y a peu de patients. Je suis pris en charge en moins de trente minutes. D’abord, on me fait passer une radio. Je vérifie ce que mon médecin traitant m’avait laissé entendre : la fracture était modeste et propre, et mon auriculaire nécessitait une manipulation rapide. Un interne italien parlant très bien le français, quoiqu’avec un fort accent, me réaligne mes phalanges. Il a l’art et la manière mais, cinq secondes durant, je souffre atrocement. Je suis ensuite pris en charge par une infirmière roumaine qui me dit des trucs mais, comme je n’ai pas eu le temps de prendre un cours accéléré de roumain, je ne comprends rien à son français improbable et je la suis aveuglément jusqu’à une autre infirmière qui me pose un plâtre, en fait de la résine, ce qui est moins lourd, donc plus confortable.

 

L’affaire est réglée en une heure. On me rend ma carte Vitale et je demande si je dois rappeler le service pour le suivi. « Non, non », me dit-on, c’est nous qui vous appellerons.

 

Un mois et un jour plus tard, n’ayant rien vu venir, je téléphone un vendredi à huit heures du matin. À l'autre bout de la ligne, une secrétaire (croate ?) un peu énervée qui me dit que je tombe au plus mauvais moment. Pourquoi donc ? Parce que c’est le moment de la rotation. Je sais bien qu’à huit heures du matin les équipes de jour remplacent les équipes de nuit. Je demande à cette dame de plus en plus énervée ce qu’il advient de nous à huit heures du matin et qu’on appelle alors que l’on est au bord du trépas. Elle goûte peu ma fine plaisanterie et me demande quand j’ai été soigné. Je luis réponds : il y a  un mois et un jour.

 

  • C’est maintenant que vous appelez ?
  • Je vous prie de ne pas renverser la charge de la faute. Vous deviez me rappeler, vous ne l’avez pas fait. Pouvez-vous me mettre en relation avec un membre du personnel médical ?

 

Elle me passe un médecin à qui je narre mes déboires en lui demandant ce qui se serait passé si au lieu d’une petite fracture au métatarse j’avais eu une triple fracture ouverte à l’humérus. Un peu gêné, ce médecin me dit qu’on aurait dû, effectivement, m’appeler au bout de 48 heures pour me demander comment j’allais et pour me donner un rendez-vous dans la semaine afin de passer une radio. Dans les trente secondes, il me trouve un créneau pour le service de radiologie, là où, en principe, trois semaines d’attente sont incontournables.

 

 

 

 

Au jour et à l’heure convenus, un médecin me reçoit. Je lui explique que l’établissement m’a un tout petit peu laissé tomber pendant un mois et lui demande si la maison est coutumière du fait. Il me répond que non, mais que cela peut arriver. « Comment est-ce possible avec les programmes d’ordinateur », demandè-je perfidement ? Il me dit que des couches administratives ne font que s’entasser depuis quelques années, ce qui crée des doublons, des bogues etc. Je le rassure en lui expliquant que l’université française connaît le même problème, que l’on retrouve un peu partout en Europe. Je lui signale les travaux du sociologue étasunien David Graeber qui vient de démontrer que le monstre bureaucratique n’est plus l’apanage des pays totalitaires mais qu’il a également infesté, en devenant un modus operandi, les pays que l’on appelle au choix « démocratiques », « capitalistes », « libéraux ».

 

Il me suggère que nous sommes peut-être au bout d’un rouleau, d’un cycle, et que tout est à reprendre. Sur ce, il me libère de ma résine.

 

L’accueil et les soins dans cet établissement hospitalier auront été, malgré ma disparition dans ce qu’Orwell appelait dans 1984 un « trou de mémoire », exemplaires.

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 05:45

Il s'appelait Aylan Al-Kurdi. Son frère aîné, Ghalib, est également mort noyé.

 

On sauve bien les dauphins, n'est-ce pas ?

 

Mais on n'a pas sauvé les enfants palestiniens massacrés sur une plage.

 

Il faut avoir à l'esprit que ceux qui meureut sur les côtes de la Méditerranée sont les moins pauvres des réfugiés. Grâce à leurs familles qui se sont saignées aux quatre veines, ils ont pu se payer le voyage. Ils sont pour beaucoup éduqués, diplômés de l'université. Raison pour laquelle ils intéressent beaucoup les patronats européens. Le patronat allemand au premier chef qui a besoin, à la fois, de fonds de pension et de travailleurs immigrés. On n'ose imaginer le sort de ceux qui ne peuvent pas se payer le grand départ.

 

Qui a construit méthodiquement les conditions de l'assassinat de ces enfants ? Les photos ne le disent pas. Elles masquent les vraies responsabilités de l'hyper bourgeoisie mondiale qui nous gouverne.

 

 

 

Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

 

Deux frères qui ne souriront plus à la vie
Deux frères qui ne souriront plus à la vie
Deux frères qui ne souriront plus à la vie
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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 06:12
De la misère ordinaire (20)
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