André Gardies prévient que ce Faustin est un peu le surgeon d'un autre Faustin héros d'un film visible sur YouTube tourné dans les années 70 avec une caméra 16 millimètres muette. Je rappelle qu’André est un grand spécialiste de cinéma, dont il donne dans ce roman une définition partielle mais tellement vraie : « C’est la vie sans les malheurs de l’existence ».
L'argument de ce livre est assez banal. Un matin, des piquets de grève empêchent le héros de d'accéder à son bureau. Il a perdu sa femme il y a moins d’un an et il se laisse entraîner dans une errance à travers la ville, armé de son cher Nikon. Une angoisse du néant se développe en lui. Il se replie sur lui-même et se détache du monde : « Je suis bien ici, calfeutré, seul avec moi-même, mes pensées mes rêveries mes souvenirs. La paix intérieure est un long et obstiné chemin. »
Le grand talent d'André Gardies est, en décrivant le monde dans ses moindres recoins, dans ses détails les plus infimes (comme la maison d'édition du même nom), de nous captiver, de nous capturer, de nous piéger par la grâce de sa maestria stylistique de sorte que, une fois qu'on a pris le livre en main, on ne le lâche plus ou, plus exactement, il ne nous lâche plus. Ainsi le combat quotidien du narrateur contre les biscottes qui se cassent au petit déjeuner en devient épique : « à peine j'avais réussi à amener une première tartine au-dessus du bol pour la plonger dans mon café au lait, qu'elle s'est disloquée en fragments informes. De grosses gouttes de liquide ont sauté par-dessus bord pour s'écraser en taches marron sur le formica de la table. Ça faisait des dessins bizarres comme des visages, des figures mystérieuses menaçantes pour certaines. »
Comme toujours chez Gardies, eros est présent, un eros dans lequel se fond le personnage, comme s’il n’était pas vraiment un être de désir : « Une batterie composée de femmes uniquement, qui frappaient leurs grosses caisses avec l'énergie des conquérantes presque toute jeunes dans de longues robes estivales pour la plupart, on jeans pour d'autres, en short pour quelques rares, libéré de leur soutien-gorge. J'aimais deviner, au rythme des battements, à chaque ample lever du bras, le ballottement des seins sous les tee-shirts et les corsages, comme si la musique leur donnait vie. J'ai ressenti jusqu'au creux du ventre les vibrations profondes et graves des tambours. » Dans ce texte, l’érotisme vécu avec la femme désirée ne fait qu’un avec la nature : « Comme moi elle était particulièrement sensible à la sensualité qui se dégageait des images, au friselis des vagues qui venaient caresser la nudité d'un ventre ou d'un sein, aux grains de sable qui répondaient à celui de la peau, à ses corps abandonnés comme une offrande à la mer et au soleil. Ça me troublait d'autant plus que je devinais la chaleur de sa cuisse, parfois une pression discrète, et que je m'enivrai aux nuages parfumés qui montaient de sa nuque. Cette proximité jusqu'à se toucher, était-ce involontaire ou un signe, comme un appel ? » Assurément, mais plutôt par le biais, le prétexte ( ?) de la photographie, l'objectif étant alors à prendre dans les deux sens du terme : « Je multipliais les prises de vue, sous tous les angles. Je la roulais sur un côté, sur l'autre, dans l'arrondi des bras, la retournais sur le ventre, m'attardais sur l'indécence de ses fesses généreuses, jusque dans la secrète intimité de la petite étoile sombre. […] Il me la fallait tout à moi, plus exactement tout à mon objectif. Je la voulais nue, plus nu encore que le modèle de Courbet pour son Origine du monde, que je puisse enfin la photographier sans limites sans interdit. »
Je n'aurais peut-être pas dû, mais j'ai pensé, après avoir terminé le roman, à La Faustin d'Edmond de Goncourt, avec ce personnage clivé qui lutte en vain pour retrouver son intégrité personnelle et qui, par-delà un certain bien-être, est en permanente insécurité. On ne peut être “ faustin ” sans être double. Surtout quand on tente de se regarder, de se comprendre, sous toutes ses faces.
Orléans : Éditions Infimes, 2026.
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