Elle était née en 1937 à Paris. Elle se suicida en 1969 à Marseille. Elle fut au centre, et la victime, d’une des affaires « sociétales » les plus dramatiques que connut la France de l’après-guerre.
Cette agrégée de lettres fut condamnée à un an de prison avec sursis pour enlèvement et détournement de mineur. L'histoire tragique de cette mère de deux enfants inspira, en autres, un film à André Cayatte (Mourir d'aimer) et des chansons à Charles Aznavour, Serge Reggiani et Anne Sylvestre.
Le père de Gabrielle Russier était avocat pénaliste au barreau de Paris, et sa mère, Marjorie Smith, était une étasunienne de confession mormone.
Gabrielle effectue ses études au lycée Victor Duruy à Paris. Elle est ensuite étudiante en lettres modernes à Paris. Elle fait la connaissance de l'ingénieur Michel Nogues. Celui-ci est recruté par General Electric pour l'antenne de Casablanca. En 1959, Gabrielle donne naissance à des jumeaux. Elle obtient un poste de professeur au lycée Moulay Abdallah. L'inspection générale ne tarit pas d'éloges à son sujet. Michel Nogues obtient un poste d'ingénier à Cadarache. Le couple emménage à Aix-en-Provence en 1961. Gabrielle s'inscrit à l'université d'Aix-Marseille. Elle prépare le concours de l'Institut à l'enseignement secondaire (13ème place sur 500).
Le couple se délite. Les époux se séparent et Gabrielle élève seule ses enfants dans un des quartiers nord de Marseille tout en préparant l'agrégation. Par ailleurs, Raymond Jean dirige son diplôme d'études supérieures. Elle obtient la mention TB pour son mémoire. En 1967, après avoir obtenu l'agrégation de lettres modernes, elle est nommée à Marseille au lycée Saint-Exupéry.
A l'âge de trente ans, elle rencontre Christian Rossi, âgé de 15 ans. Gabrielle connait les parents des son élève, lui professeur de philologie à l'université d'Aix-Marseille, elle professeur de français médiéval. Un couple proche du Parti communiste. Leur fils est membre de la Jeunesse communiste révolutionnaire. Gabrielle se fait tutoyer par ses élèves, elle va au cinéma avec eux et les reçoit chez elle. Elle retrouve Christian dans les manifs de Mai 68.
Gabrielle et Christian entament une relation amoureuse à laquelle les parents de Christian sont totalement opposés. Les deux amants partent en voyage pour l'Italie et l'Allemagne.
A la rentrée des classes, Christian refuse de rompre et s'installe chez Gabrielle. Le 15 octobre 1968, les parents Rossi saisissent le juge pour enfants, qui trouve une voie moyenne : envoyer Christian au lycée d'Argelès comme interne en laissant Gabrielle lui écrire et le voir à la Toussaint. Les lettres sont interceptées. Christian menace de se suicider. Les gendarmes arrêtent Gabrielle. Christian trouve refuge chez un camarade de lycée. Gabrielle le rejoint. Le père de Christian dépose plainte pour enlèvement et détournement de mineur. Gabrielle est inculpée et incarcérée à la prison des Baumettes en décembre 1968. Elle est libérée cinq jours plus tard. Christian ne peut désormais s'approcher de Gabrielle qu'à des moments fixés à l'avance. Il retourne en cours.
Ses parents le font interner dans une clinique psychiatrique où il subit une cure de sommeil avant d'aller se reposer chez sa grand-mère. Les deux amants se revoient et Christian fugue. Le 14 avril 1969, Gabrielle est de nouveau incarcérée du 25 avril au 13 juin 1969 pour avoir refusé de révéler où Christian se cachait. Gabrielle aura passé 50 jours en prison. Le 23 juin, l'université d'Aix-Marseille rejette sa candidature à un poste d'assistante de linguistique.
Le 10 juillet 1969, Gabrielle comparait devant le tribunal correctionnel de Marseille siégeant à huis clos. Elle est condamnée à 12 mois de prison avec sursis et à un franc de dommages et intérêts pour les parents de son amant. En juin, le Parlement prépare une loi d'amnistie qui pourrait s'appliquer à Gabrielle. Le parquet fait appel, sous la pression du recteur d'Aix Paul Frank.
Le substitut défend la position de sa hiérarchie : « Il fallait une inscription au casier judiciaire pour faciliter l’action disciplinaire et l’éloigner de son poste. Elle la méritait. Les enseignants sont tenus à une certaine réserve. Gabrielle Russier donnait au contraire le mauvais exemple en bafouant l’autorité paternelle. Si encore elle avait fait amende honorable, ou s’il s’était agi d’une coiffeuse, ou si elle avait couché avec un jeune apprenti, c’eût été différent. » Vos avez dit justice de classe ?
Gabrielle tombe en dépression. Elle est placée en maison de repos et fait une première tentative de suicide en août 1969.
Elle fait une seconde tentative, réussie, le 1er septembre 1969, en ingérant des barbituriques et en respirant du gaz. Dans son sermon, le pasteur Michel Viot estime qu'il est « des condamnations qui, pour paraître légères à certains, n'en sont pas moins des condamnations à mort. Que ceux qui traînent leur prochain en Justice y pensent. »
Gabrielle Russier est enterrée au cimetière du Père-Lachaise.
Les parents de Christian Rossi font interner leur fils en hôpital psychiatrique. A sa sortie, le jeune homme est caché par le pasteur Michel Viot. En février 1970, Christian déclare, lors d'une conférence de presse : « On a raconté beaucoup de mensonges autour de notre liaison, on a voulu donner de Gabrielle l'image d'un prof qui avait envoûté son jeune élève. La réalité a été bien différente. Il n'y a jamais eu entre elle et moi les rapports traditionnels de professeur à élève. Elle venait avec nous au ski. Nous sortions ensemble. C'est ainsi qu'insensiblement, nous nous sommes rapprochés. Mais ce n'est pas parce qu'elle était mon professeur que nous nous sommes aimés, nous aurions pu nous rencontrer n'importe où ailleurs. » Au Nouvel Observateur, il confie le 1er septembre 1971 : « Ce n'était pas du tout une passion. C'était de l'amour. La passion, ce n'est pas lucide. Or, c'était lucide. [...] Les deux ans de souvenirs qu'elle m'a laissés, elle me les a laissés à moi, je n'ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. [...] Le reste, les gens le savent : c'est une femme qui s'appelait Gabrielle Russier. On s'aimait, on l'a mise en prison, elle s'est tuée. C'est simple. »
Le 22 septembre 1969, à la fin d'une conférence de presse, le Président de la République Georges Pompidou, interrogé sur l'affaire, répond : « Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé sur cette affaire. Ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, eh ! bien « comprenne qui voudra, Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. » », citant ainsi Paul Eluard à propos des femmes tondues à la Libération. Il quitte ensuite la salle dans laquelle se tenait la conférence de presse.
Le 25 novembre 1969, une pétition, signée notamment par les prix Nobel Jacques Monod, François Jacob, Alfred Kastler est remise au Garde des Sceaux René Pléven, dénonçant « l'acharnement digne des moines de l'Inquisition ». René Pleven annonce une réforme de la détention préventive.
En 1970, André Cayatte tourne le film Mourir d'aimer (reprenant, avec sa permission, le titre de la chanson de Charles Aznavour) avec Bruno Pradal dans le rôle de Christian Rossi et Annie Girardot dans le rôle de Gabrielle Russier. Le film fait 6 millions d'entrées.
En 2009, un téléfilm de Josée Dayan avec Muriel Robin obtient un succès mitigé.
On sait que la ville d'Amiens connaitra une histoire d'amour un peu semblable, mais heureusement infiniment moins dramatique, entre une professeure d'un lycée privé âgée de 39 ans et un élève de 14 ans...
PS : Et ce n'est pas parce qu'il a inspiré et interprété une des plus belles chansons consacrées aux gens comme moi (" Les Gens du Nord ") que je pourrai jamais lui pardonner cela !
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