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4 septembre 2026 5 04 /09 /septembre /2026 05:01

 

Richard Gere fut longtemps l’un des visages les plus rentables d’Hollywood. Il avait incarné l’officier romantique, le milliardaire amoureux et l’élégance américaine en costume bien coupé. Puis il commit l’impardonnable : il défendit le Tibet et dénonça publiquement la politique chinoise.

Depuis, la Chine a pratiquement effacé Richard Gere de ses écrans. Et Hollywood, qui aime les héros courageux à condition qu’ils soient fictifs, s’est fort bien accommodé de cette disparition.

Un remarquable article de Sorj Chalandon publié dans Le Canard enchaîné le rappelle avec une ironie aussi sèche qu’efficace : voilà près de vingt ans qu’aucune grande production américaine n’a tourné en Chine un film susceptible de déplaire aux autorités de Pékin.

Pourquoi risquer quelques milliards de recettes mondiales pour une chose aussi désuète que la liberté de création ?

RICHARD GERE, COUPABLE DE TIBET

Tout aurait sérieusement commencé en 1997 avec Red Corner, produit par la Metro-Goldwyn-Mayer. Richard Gere y interprète un homme d’affaires étasunien emprisonné en Chine, accusé du meurtre de la fille d’un général. Le scénario décrit une justice verrouillée, une administration corrompue et un individu broyé par l’appareil d’État.

Pékin n’apprécie pas.

Richard Gere, déjà engagé en faveur de la cause tibétaine, devient indésirable. Le film est frappé d’ostracisme et Hollywood comprend immédiatement la leçon : il est infiniment plus rentable de modifier une histoire que de contrarier un marché de plus d’un milliard d’habitants.

La liberté artistique venait de rencontrer son véritable censeur : le chiffre d’affaires.

MICKEY S’INCLINE

Disney avait déjà fait l’expérience de la susceptibilité chinoise avec Kundun, le film de Martin Scorsese consacré au dalaï-lama. Pékin condamne le film et menace les intérêts du groupe étasunien.

Que fait alors Disney, cette multinationale qui vend au monde entier des histoires de courage, de rébellion et de triomphe du bien ?

Elle s’excuse.

Son dirigeant se rend à Pékin pour tenter d’apaiser le courroux du régime. Quelques années plus tard, en 2016, Shanghai Disneyland ouvre ses portes. Les princesses peuvent danser, les enfants acheter des oreilles de Mickey et les caisses enregistreuses chanter. Le Tibet, lui, peut attendre.

À Hollywood, la conscience possède manifestement un prix. Et Pékin connaît parfaitement le tarif.

COUPEZ CE SEIN QUE LA CHINE NE SAURAIT VOIR

La soumission ne concerne pas seulement les grands sujets politiques. Elle s’insinue jusque dans les scènes, les dialogues, les gestes et les corps.

Dans Titanic, la Chine fait couper la scène où Kate Winslet dévoile sa poitrine. Dans Fight Club, une version chinoise remplace la fin du film par un texte expliquant que la police a déjoué l’attentat et envoyé le protagoniste dans un établissement psychiatrique. Dans Men in Black, certaines séquences sont censurées afin de ne pas suggérer que les autorités pourraient manipuler les esprits ou effacer les mémoires.

Même une déclaration d’amour entre les personnages incarnés par Jude Law et Mads Mikkelsen dans Les Animaux fantastiques est supprimée afin de « respecter les lois en vigueur ».

On reconnaît ici la merveilleuse souplesse morale de l’industrie culturelle étasunienne : elle célèbre la diversité à Los Angeles, puis la découpe soigneusement au montage lorsqu’il s’agit de vendre des billets à Shanghai.

Le progressisme hollywoodien est universel. Sauf là où il pourrait coûter de l’argent.

LA CENSURE SUR COMMANDE

Il n’est même plus nécessaire que Pékin interdise officiellement un film. Hollywood fait désormais le travail en amont.

Les studios connaissent les lignes rouges. Ils savent quels personnages éviter, quels symboles ne pas montrer, quels dialogues supprimer et quels méchants ne doivent surtout pas être chinois. La censure n’arrive plus après le tournage : elle s’installe à la table des scénaristes.

C’est là toute la réussite du système.

La contrainte la plus efficace est celle que la victime finit par intégrer elle-même. Plus besoin de brûler les pellicules lorsque les producteurs ont appris à ne plus filmer ce qui pourrait déplaire.

Le remake de L’Aube rouge en constitue un exemple presque burlesque. Le scénario devait montrer une invasion des États-Unis par des troupes chinoises. Le film était déjà tourné lorsque le studio réalisa que la Chine pourrait fort mal prendre la chose. Les envahisseurs chinois furent donc transformés numériquement en Nord-Coréens.

La géopolitique mondiale venait d’être corrigée en postproduction.

HOLLYWOOD A DÉJÀ CONNU CELA

Cette docilité n’est cependant pas une invention chinoise.

Sorj Chalandon rappelle qu’en 1922, Will Hays, ancien responsable républicain devenu maître de la morale cinématographique, avait imposé aux studios américains un code de bonne conduite particulièrement pudibond. Les couples mariés ne devaient pas être montrés dans le même lit. Les relations jugées inconvenantes étaient bannies. Les minorités étaient effacées ou réduites à des caricatures.

Plus grave encore : dans les années 1930, Hollywood avait entretenu avec l’Allemagne hitlérienne une prudence commerciale d’une remarquable bassesse. Il fallait éviter les films trop hostiles au nazisme, au nom du respect des nations étrangères et, surtout, de la préservation du marché allemand.

Les studios n’avaient donc pas encore découvert l’immense courage rétrospectif qui leur permettrait, après la victoire, de produire des dizaines de films héroïques contre Hitler.

Hollywood adore combattre les dictatures mortes. Les dictatures vivantes, lorsqu’elles achètent suffisamment de billets, exigent davantage de diplomatie.

LA LIBERTÉ SELON LE BOX-OFFICE

Il serait confortable de présenter cette histoire comme un simple affrontement entre la démocratie étasunienne et l’autoritarisme chinois. La réalité est moins flatteuse.

La Chine exerce évidemment une censure politique brutale. Mais Hollywood choisit librement de s’y soumettre. Pékin menace ; les studios calculent. Pékin interdit ; les producteurs anticipent. Pékin exige ; Hollywood remonte le film.

La servitude est d’autant plus parfaite qu’elle est volontaire, comptable et présentée comme une adaptation culturelle.

Le cinéma étasunien continue ainsi de fabriquer des héros qui refusent de plier devant les tyrans, des journalistes qui défient le pouvoir, des citoyens qui risquent leur vie pour la vérité et des amoureux qui bravent les interdits.

Mais avant la sortie du film, un service juridique vérifie tout de même que ces magnifiques actes de courage ne risquent pas de compromettre l’accès au marché chinois.

L’écran reste immense.

Le courage, lui, tient désormais dans les limites d’un tableau Excel.

 

Source L’1dex

Hollywood à genoux devant l’Empire du Milieu
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