Je suis retombé un peu par hasard sur ce poème que je n’avais pas lu depuis plus de quarante ans. C’est grand, c’est fort,
c’est beau. Certes, j’ai toujours préféré Éluard à Aragon, mais il s’agit d’un autre débat. Publié dans l’ouvrage Le Crève-cœur, ce poème a été écrit en
1940, comme quatre autres textes directement consacrés à la campagne de France de mai et juin 1940.
Il parut en 1941. Aragon utilisa à son sujet l’expression « poésie de contrebande », car il relevait – comme Les Yeux d’Elsa – de la production ayant précédé son passage à la clandestinité le 10 novembre 1942, jour de l’invasion de la zone non-occupée par les troupes allemandes et italiennes.
Aragon a recours ici à la grande tradition française du vers rimé, qui plus est de l’alexandrin, ce qui peut surprendre de la part d’un ancien surréaliste. Il se justifia en ces termes (cités par Sandra Brovini) :
« Le dégoût de la rime provient avant toute chose de l’abus qui en a été fait dans un but de pure gymnastique, si bien que dans l’esprit de la plupart des hommes, rimer, qui fut le propre des poètes, est devenu par un étrange coup du sort, le contraire de la poésie. [...] La dégénérescence de la rime française vient de sa fixation, de ce que toutes les rimes sont connues ou passent pour être connues, et que nul n’en peut plus inventer de nouvelles, et que, par suite, rimer c’est toujours imiter ou plagier, reprendre l’écho affaibli de vers antérieurs. »
Mon vieil (dans tous les sens du terme) ami, l’universitaire allemand Holger M. Klein, s’est longuement penché sur ce poème dans un article publié dans les années quatre-vingt. Holger soulignait l’originalité de la forme : des strophes de longueur inégale, le « Je n’oublierai jamais » survenant de manière asymétrique. Une complexité dynamique renforcée par l’absence de ponctuation. Une syntaxe très classique. Des variations rythmiques : la première strophe est majestueuse, la seconde est rapide puis lente, la troisième lente puis rapide. La quatrième est de plus en plus lente, jusqu’à ce que le poème s’immobilise avec le vers dramatique « On nous dit ce soir que Paris s’est rendu ».
Thématiquement, la première strophe expose la situation ; la deuxième est tout en cris, couleurs et stridence ; la troisième décrit la débâcle en quelques images bien choisies ; la quatrième strophe – l’apex du poème – rend compte de la déroute ; la cinquième strophe est celle de la circularité, des fleurs du début.
L’opposition voulue entre les fleurs et les chars crée l’incongruité, tout comme celle de l’ordre (le « cortège ») et du chaos (la « panique », la « peur », les « vélos délirants »). Opposition également entre la lumière du premier jour (« le soleil ») et les « soirs », les noirs « ramages », « l’ombre ». La mort est omniprésente : « métamorphoses », « juin poignardé », « cortège », « sang », « mourir ». Les fleurs sont d’abord des offrandes d’amour (les lilas), puis elles résistent (les roses), enfin elles symbolisent les deux pays.
Le « Je » devient toujours plus conscient de lui-même (« je ne sais pourquoi »). Il s’efface derrière le « nous » collectif des soldats et de la population entière.
Le poème compte trois strates temporelles : celle de mai et juin, puis le temps présent de l’énonciation (« Mais je ne sais pourquoi » », « Je n’oublierai jamais »), puis celle du futur (« ceux qui vont mourir »). Aragon nous parle d’un peuple qui n’a pas perdu tout espoir, ce que Pierre Daix exprimera fort bien un peu plus tard :
Le retentissement des “ Lilas et les roses ” fut immense. La poésie venait d’ôter à la France son bâillon. Il était permis de parler de la douleur du pays sans courber la tête sous le joug. » (Aragon : une vie à changer).
“ Les lilas et les roses ”, selon Holger Klein, est un poème historique au sens où tout ce qui est relaté est connu. Son objectif est de sortir le peuple de France de sa stupeur, de sa sidération. L’histoire dans ce poème, c’est l’histoire d’un choc collectif. Aussi celle d'une beauté présente et à venir.
Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et
Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans les plis a gardés
Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé
Je n’oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des siècles disparus
Ni le trouble des soirs l’énigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur
Aux vélos délirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs
Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images
Me ramène toujours au même point d’arrêt
À Sainte-Marthe Un général De noirs ramages
Une villa normande au bord de la forêt
Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus
Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou
Louis Aragon, Le Crève-coeur, 1941
En photo : Holger ou Louis ?