Gilbert Achcar voit clairement dans le conflit actuel au Proche-Orient la faillite de l’Occident : « Il a fallu dix-huit mois de massacres de civils et une banalisation des discours génocidaires au sommet de l’État israélien pour que Londres, Ottawa et Bruxelles envisagent d’exercer des pressions économiques sur Tel-Aviv. Alors que le premier ministre Benyamin Netanyahou confirme son intention de prendre le contrôle total de Gaza, la tardive et timide réaction de ces puissance occidentales place la « diplomatie des valeurs » face à ses contradictions. »
Grâce à l’article de Benoît Bréville, je perçoit mieux ce qu’est un influenceur, et mieux encore une influenceuse : « Chaque jour, les Français passent en moyenne une à deux heures sur les réseaux sociaux. Pour capter leur attention, les influenceurs disposent de méthodes bien rodées et très efficaces. Dans la course à l’audience numérique, tout le monde veut donc les imiter. Le 3 mai dernier, un rutilant yacht Tecnomar for Lamborghini d’une capacité totale de seize passagers s’échouait au large de Miami. À son bord, trente-deux influenceuses venues s’amuser sous le soleil de Floride. Tandis que le bateau sombre, les fêtardes, en maillots de bain et gilets de sauvetage fluo, continuent de se filmer avec leur téléphone, le sourire aux lèvres. Leur après-midi est gâché, mais les images feront le tour des réseaux sociaux. Comme une métaphore des déboires que traverse l’influence jet-set depuis quelques années. »
Serge Halimi et Pierre Rimbert pensent que les médias français sont déjà en campagne : « Pour la première fois depuis la Libération, l’espace public français compte un pôle médiatique d’extrême droite. Bien financé, puissant, diversifié, il aimante la presse conservatrice et inquiète l’écheveau des médias libéraux. Ces deux ailes du journalisme dominant œuvrent dorénavant, chacune dans son camp, à réorganiser le champ politique en vue de l’élection présidentielle de 2027. »
Pour Simon Arambourou, le système de retraite financiarisé a toujours échoué. La capitalisation pourvoit des mythes et des mensonges : « Il y a quatre-vingts ans naissait la Sécurité sociale. La socialisation d’une part de la richesse allait permettre d’éradiquer la misère des retraités. Mais, plutôt que la célébration de cet anniversaire, 2025 pourrait marquer un tournant pour des citoyens français transformés en « actionnaires malgré eux », et inaugurer le retour de la pauvreté parmi ceux qu’on avait cherché à protéger. C’est une figure éculée du discours conservateur : plaider l’audace pour justifier un tête-à-queue sur l’autoroute du progrès social. « Osons la retraite par capitalisation ! », s’intitulait une tribune signée par quarante-quatre sénateurs dans Le Figaro du 2 mars 2023. Tandis que des centaines de milliers de Français défilaient contre le projet de réforme du gouvernement de Mme Élisabeth Borne, la prise de position des parlementaires participait de la contre-offensive. Car, au fond, on connaîtrait la solution miracle pour sauver le système. »
Émilie Boutelier et Copélia Mainardi pensent que la prochaine pandémie viendra peut-être des champignons : « Encore largement méconnues, les infections fongiques représentent une nouvelle menace sanitaire à l’échelle du globe. Favorisées par l’industrialisation de l’agriculture, et en particulier de l’horticulture, ces maladies prospèrent sur fond de mondialisation de l’économie. Une réelle coordination internationale tout comme l’évolution des pratiques restent encore à l’état embryonnaire. »
Pour Insaf Rezagui, l’existence même du peuple palestinien est en jeu : « membres du Croissant-Rouge palestinien, six de la défense civile et un employé des Nations unies (ONU) ont été abattus par l’armée israélienne près de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 23 mars dernier, avant d’être enterrés dans une fosse commune. Ces travailleurs humanitaires étaient clairement identifiables : portant des tenues réfléchissantes, ils circulaient dans trois ambulances aux couleurs de l’organisation, un camion de pompiers et une voiture de l’ONU. Depuis le début de la guerre en octobre 2023, plus de quatre cents travailleurs humanitaires et mille trois cents professionnels de santé ont été tués. Pour ces personnels de secours, il n’y a pas d’endroit plus meurtrier que Gaza. L’article 8 du statut de Rome qui fonde la Cour pénale internationale (CPI) qualifie de crime de guerre le « fait de diriger intentionnellement des attaques contre le personnel, les installations, le matériel, les unités ou les véhicules employés dans le cadre d’une mission d’aide humanitaire ». En outre, les conventions de Genève de 1949, qui imposent aux belligérants de garantir la protection des victimes civiles de conflits, prévoient expressément la nécessité de permettre au Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge d’« offrir ses services ». »
Hicham Alaoui entrevoit un nouvel ordre régional au Proche-Orient : « L’équilibre géopolitique du Proche-Orient s’est profondément transformé depuis la période postcoloniale. Au milieu du xxe siècle, les guerres israélo-arabes opposaient deux camps clairement identifiés : la coalition nationaliste arabe et les sionistes soutenus par l’Occident. Mais la situation se complique sensiblement à partir de la fin des années 1970. D’une part, la République islamique d’Iran née de la révolution se donne pour projet de renverser les régimes sunnites « réactionnaires ». D’autre part, le bloc des pays arabes commence à se fissurer, la rupture étant consommée avec les accords de Camp David, qui débouchent en 1979 sur le traité de paix israélo-égyptien. »
Hashim Bin Rashif est très pessimiste pour le court terme au Cachemire : « La partition du Raj britannique en 1947 a donné naissance à deux frères ennemis : l’Inde et le Pakistan. Régulièrement, la guerre larvée entre les deux puissances conduit à des échanges de tirs dans la région frontalière du Cachemire. Du pain bénit pour les forces nationalistes de part et d’autre de la frontière ; une menace pour la planète, dès lors que les deux États détiennent l’arme nucléaire.6 mai 2025, l’Inde tire au moins neuf missiles sur le territoire pakistanais. Elle entend répondre à l’attentat de Pahalgam, au Cachemire, qui a fait vingt-huit morts dont vingt-sept touristes indiens, le 22 avril. En baptisant son opération militaire « Sindoor », du nom de la poudre vermillon placée par le mari hindou sur le front de son épouse le jour de leur mariage, New Delhi enrôle une vision traditionnelle de la femme, réduite à son statut marital, au prétexte de défendre les veuves des victimes, uniquement des hommes. »
Didier Ortolland dénonce les ingérences étasuniennes autour du canal de Panama : « La politique de ce pays est celle d’un canal américain sous contrôle américain : les États-Unis ne peuvent consentir à abandonner ce contrôle à un pays européen. » L’affirmation n’a pas pour auteur M. Donald Trump en 2025, mais un autre locataire de la Maison Blanche, Rutherford Hayes (1877-1881), qui s’adresse ainsi au Congrès en 1880. Peu avant, Ferdinand de Lesseps, président de la Compagnie universelle du canal interocéanique, avait tenté de convaincre les États-Unis d’investir dans son projet de construire un canal au niveau de la mer – sans écluses comme à Suez, ce qui s’est révélé impossible –, traversant l’isthme de Panamá. « Notre puissance navale sera doublée, à condition de ne pas commettre la folie de chercher une garantie internationale ou de laisser intervenir d’autres puissances dans cette entreprise purement américaine », avait ajouté Theodore Roosevelt (1901-1909), quelques années avant l’ouverture du canal, en 1914. Dans ce domaine, la politique de Washington a toujours soutenu un canal construit et géré par les Américains sur un territoire américain. »
Pour Martin Barnay, le modèle des universités étasuniennes chancelle : « La Maison Blanche a engagé le combat contre plusieurs des universités les plus prestigieuses du pays. Elle compte profiter de leur déclin relatif depuis quelques années et du ressentiment croissant qu’inspirent les intellectuels et les experts. Car, derrière la guerre culturelle entre libéraux et conservateurs, c’est aussi la place de l’université dans l’économie américaine qui est en jeu. L’administration de M. Donald Trump a frappé au portefeuille six des huit universités de l’Ivy League : suspension du versement de 175 millions de dollars de subventions à l’université de Pennsylvanie, de 210 millions à Princeton, de 510 millions à Brown ; lancement d’un audit sur l’emploi des 9 milliards de dollars versés chaque année à Harvard. Et gel de plus de 5 milliards de dollars de crédits de recherche. En attendant mieux — ou pire. Les établissements ciblés sont des bastions de l’élitisme universitaire américain, réputés autant pour l’excellence de leurs enseignants que pour l’homogénéité sociale de leurs étudiants. »
Allan Popelard et Grégory Rzepski nous font redécouvrir les papiers d’oranges, un monde en soi : « Longtemps, on a enveloppé les oranges dans des papiers de soie. Leurs illustrations suscitaient la rêverie des consommateurs. De la Palestine à l’Afrique du Sud, elles documentaient aussi l’histoire économique, sociale et politique des agrumes. Un monde de sucre et de poussière sur lequel revient une exposition au Musée international des arts modestes (MIAM) de Sète. Le recours aux fongicides et aux camions frigorifiques rend ces papiers inutiles. On leur reproche aussi de polluer, ou de coûter trop cher. Et puis la grande distribution préfère les produits standard. Elle vend neuf oranges sur dix, étiquetées ou dans de vilains filets. Le papier s’efface mais reste un objet de collection. Le MIAM en possède l’une des plus grandes en France, avec plusieurs dizaines de milliers d’emballages. Ceux du peintre Pascal Casson – qui forment la plus grande partie –, ceux du critique Jean Seisser – glanés à Barbès – ou bien ceux des marchés de Nîmes, ramassés par Christian Bonifas et Hélène Fabre. »
La monnaie n’est pas qu’une affaire d’hommes, selon Aykiz Dogan et Frédéric Levaron : « Dans tous les cas, les gardiens de la monnaie furent, durant des siècles, exclusivement des hommes. Quand cela a-t-il commencé à changer ? En 2013, à l’occasion du décès de l’Autrichienne Maria Schaumayer, le quotidien Der Standarden attribuait le crédit à l’Autriche : « Elle est devenue la première femme au monde à diriger une banque centrale, le 1er juin 1990. Née à Graz le 7 octobre 1931, elle a commencé très tôt à conquérir des domaines traditionnellement réservés aux hommes. En 1956, elle fut la première femme à suivre une formation en gestion à la Creditanstalt » (23 janvier 2013). En réalité, dès 1950, soit quarante ans avant Maria Schaumayer, une autre femme, Greta Kuckhoff, prenait la direction de l’institut d’émission de la République démocratique allemande (RDA) nouvellement créée. Elle occupa ce poste pendant huit ans. La première femme au monde à piloter une banque centrale n’était ainsi ni banquière, ni libérale, ni autrichienne, mais sociologue, communiste et est-allemande.
Fatin Abbas dénonce le viol des Soudanaises : « Quand j’avais 21 ans, on m’a dévoilé un secret de famille : mon arrière-grand-mère maternelle avait été réduite en esclavage ; mon arrière-grand-père avait été marchand d’esclaves. Ma mère me révéla ces détails un après-midi, dans la voiture, alors que nous étions garées devant la maison de mon grand-père à Khartoum. C’était au milieu des années 2000. Même si nous étions seules, je me rappelle qu’elle baissa la voix à mesure qu’elle parlait. Mon arrière-grand-mère avait été enlevée, soit dans le sud du Soudan, soit sur ses lisières, dans les années 1910. Bien que les Britanniques eussent colonisé le Soudan plus d’une décennie auparavant en prétendant mettre fin au trafic d’esclaves, c’était encore une zone où l’on pratiquait activement la capture, principale source d’approvisionnement pour la traite transsaharienne. »
Pour Caroline Thirion, la psychiatrie est désarmée en Ukraine : « La société ukrainienne se trouve confrontée à une explosion des troubles mentaux. Exposition prolongée des soldats aux combats, vrombissement continu des drones, bombardements dans les zones civiles : le pays est devenu un laboratoire pour la médecine et la psychiatrie de guerre. Il manque cependant de moyens pour prodiguer des soins à tous les traumatisés. »
Christophe Trontin explique que la Crimée veut croire à la paix : « Pour tenter de décrocher un cessez-le-feu en Ukraine, les États-Unis se sont dits prêts à reconnaître la Crimée comme territoire russe. Une telle décision conforterait le singulier optimisme qui règne dans la péninsule. Penchant pour un rattachement à la Russie dès les années 1990, sa population continue d’applaudir le « retour à la mère patrie » en dépit de la guerre. »
Maëlle Mariette a enquêté sur les lycées professionnels, dans la dèche et le mépris : « Les “bacs pro” de demain sont les bâtisseurs de la France d’aujourd’hui, de 2030 ou de 2050 », s’emballait M. Emmanuel Macron à Saintes, le 3 mai 2023. Un an auparavant, le président de la République avait placé l’enseignement professionnel non plus seulement sous la tutelle de l’éducation nationale mais aussi sous celle du ministère du travail. Il faudrait, estimait M. Macron, « continuer de créer plus de liens entre le monde éducatif et le monde de l’entreprise ». L’idée n’est pas tout à fait neuve. Déplorer une pédagogie indifférente aux « valeurs de l’entreprise », imputer à l’école tout ou partie du chômage : l’antienne s’entend au moins depuis 1985 et la création du baccalauréat professionnel. »
Julien Bécourt nous parle des discothèques : « Emblème de la société de consommation ou de ses marges, vecteur d’émancipation ou épicentre de la discrimination : la boîte de nuit incarne tous les paradoxes. Entre clandestinité et industrialisation, elle a pu constituer un laboratoire pour une architecture en quête de liberté. Et, ce faisant, contribuer à l’évolution des mœurs. »
Pour Owen Hatherley, le socialisme polonais survit dans l’assiette : « Au centre de Varsovie se trouve la rue Nowy Swiat – la rue du Nouveau Monde. Construite au xviiie siècle et au début du xixe siècle dans un style néoclassique, puis rebâtie presque à l’identique après la destruction de la capitale polonaise par l’Allemagne nazie en 1944, elle représente le cœur battant de la Pologne bourgeoise. Là, les gagnants de la transition d’après 1989 s’installent dans des bars coûteux, font leurs emplettes à des prix exorbitants et déambulent sur de larges trottoirs en direction du piège à touristes que devient la vieille ville. On n’y remarque guère le Bar Familijny, un petit établissement sans prétention situé à côté d’un café « à la française » baptisé Croque Madame, en face du Thai Bali Spa. Passé la porte, le promeneur se trouve projeté dans une zone totalement différente du paysage urbain interchangeable de l’eurocapitalisme contemporain. »