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17 mai 2023 3 17 /05 /mai /2023 04:09

Prenez les chaînes de radio, celles de télévision, privées ou publiques et vous entendrez, selon vos disponibilités, 10, 20, 50 bulletins « météo » chaque jour.

Pourquoi ce type d’information jusqu’à l’écœurement ?

 

Il s’agit d’un choix de société, ou tout simplement politique. Lorsque j’étais enfant, nous étions abreuvés de résultats de courses hippiques. J’ai encore, dans l’oreille, la voix très radiophonique de Maurice Bernardet. Finis les bourrins. Finis les cravates que la baronne de Rothschild (bien avant la naissance du boy d’Amiens) offrait chaque dimanche à Léon Zitrone.

 

Le mot « météo », abréviation de « météorologie » (d’un mot grec qui signifie « discours sur ce qui est au-dessus de la terre ») ne convient pas. Comme son nom l’indique, la « météo » est la science du temps, qu’il a fait, qu’il fait ou qu’il va faire. Ce que l’on nous donne sur les antennes, c’est tout simplement le temps. Parce qu’ils étaient devenus la première puissance maritime mondiale et parce qu’ils avaient besoin de prévisions sûres à court et moyen termes, les Britanniques ont inventé cette science qu’ils ont appelée « weather forecast », c’est-à-dire « les prévisions concernant le temps ». Á noter que le mot « forecast » (prévisions) est utilisé au singulier lorsqu’il s’agit de prévisions particulières (« the weather forecast today is… » et au pluriel lorsque l’on parle de prévisions en général (« weather forecasts are not always reliable »). Raison pour laquelle le méridien de Greenwich, dont tout part, se situe à … Greenwich, c’est-à-dire à Londres. Même si, pendant 130 ans, il n’a pas été placé au bon endroit !

 

94% de la population française possèdent un téléphone portable. Avec ce merveilleux petit instrument, désormais le prolongement du membre antérieur droit ou gauche chez la majorité des humains, on peut en – littéralement – quatre secondes savoir quel temps il a fait, quel temps il fait et quel temps il va faire à Karachi. On aura également des indications précises sur la pression atmosphérique, la vitesse du vent, la qualité de l’air, la visibilité, l’humidité et le désormais incontournable ressenti. En étant plus modeste, on aura exactement les mêmes renseignements concernant Hénin-Beaumont ou le 7ème arrondissement de Lyon.

 

Donc, à quoi servent les bulletins « météo » ?

 

Á rien.

 

Ah si, j’oubliais, à nous faire ingurgiter de la pub, avant, après et parfois pendant ces bulletins.

 

Fallait le dire. C’est dit. Et j’ajouterai que la science du temps, telle que nous la connaissons aujourd’hui, date du VIème siècle, suite au refroidissement des années 535 et 536, dû vraisemblablement à des éruptions volcaniques phénoménales qui firent chuter la température de 2,5°, et engendrèrent des récoltes misérables, des famines, des épidémies de peste. Á bien conserver dans un coin de notre cerveau lorsque nous évoquons un plausible réchauffement climatique de deux degrés d’ci 50 ans.

Pourquoi des bulletins « météo » à tire-larigot ?

Je dépose parfois des textes de ce blog sur le site du Grand Soir, dont je suis l'un des trois administrateurs et l'un des contributeurs réguliers. Le Grand Soir a publié près de 30 000 articles et a accueilli près de 3 millions de visiteurs depuis sa création. J'ai pour règle de ne jamais répondre aux commentaires : j'ai dit ce que j'avais à dire et les commentateurs sont libres de s'exprimer comme ils l'entendent. Même lorsque les commentaires manient l'attaque personnelle. Dans ce cas, leurs auteurs se déconsidèrent sans que j'ai besoin de les y aider.

 

Il y a une chose qui me frappe dans les commentaires – je les lis tous avant publication – c'est que quatre lecteurs sur cinq ne lisent pas comme il convient. Ils ont des excuses : depuis l'avènement d'internet, nous sommes massivement abreuvés, sollicités par des foultitudes de choses à lire. Alors, on lit trop vite. Je ne fais pas exception et, comme beaucoup d'autres, j'ai tendance à lire, non pas ce qui est écrit, mais ce que j'aurais écris, moi, à la place de l'auteur. Je ne vois que ce que j'ai envie de voir.

 

Je voudrais en faire ici la démonstration en reprenant les commentaires à mon article publiés par le Grand Soir. Je rappelle que j'ai enseigné l'anglais pendant quarante ans (langue et littérature) et que , comme ici, je m'intéresse aux mots en ce qu'ils posent question en termes politiques.

 

1) Je regarde le bulletin météo du JT soir de France 2, histoire de voir s’il pleuvra et quand. C’est pour le jardin ! En effet, étant très fainéante de nature, je sème sans arroser préférant que la pluie s’en charge. Il faut donc que je sache quand semer pour que dame Nature arrose mes semis. Il reste une marge d’erreur à intégrer.


J’ai trouvé très courageux de la part de France 2 de modifier complètement son concept de bulletin météo. Ils ont réussi à introduire sans trop de lourdeur des notions de climat et de changement climatique. Bien entendu les complotistes vous diront la suite, que c’est de la propagande pour asservir le peuple et emmerder les contribuables (surtout la fibre contributive, là c’est douloureux).

 

Très intéressant, mais hors sujet.

 

2) Malgré l’inquiétante prolifération météorologique dénoncée ici avec justesse et mesure, il est réconfortant de pouvoir inférer de cet article que des gens regardent toujours la télévision et écoutent encore la radio tout le jour durant pour faire un constat de cette importance.

 

Petit commentaire vicieux d'un type (ou d'une typesse) qui me reproche de perdre mon temps avec des futilités alors que, lui-même, ne peut avoir écrit ce commentaire que parce qu'il fait de même.

 

3) Tellement plus simple, il suffit de se connecter à ce site :


https://www.infoclimat.fr/
Il montre la photo satellite actualisée chaque minute, on voit parfaitement les nuages plus ou moins menaçants avancer selon les couleurs. A chacun ensuite de voir plus finement (certains sites météo bénévoles y vont de leur commentaire) pour prévoir ce qui va se passer avec un degré de certitude assez grand. Météo-France ne peut pas gérer les micro-climats, qui abondent.


S’y inscrire apporte même souvent des plus, on peut même relater un phénomène très local, qui souvent continue à se déplacer.

 

Je repense à cette fois où mon fils, allant rejoindre sa belle-famille à Auxerre, a pu observer une tornade se déplaçant devant lui, et constatant qu’à partir d’un certain endroit les murs étaient renversés, les toits arrachés..... de quoi se sentir tout petit...

 

Intéressant, familial et hors sujet.

 

4) La météo, c’est assez fascinant. D’ailleurs j’ai des amis (que je côtoie moins maintenant) qui, dès qu’ils surent ce qui s’était passé à Tchernobyl, demandèrent leur mutation. Ils étaient en Alsace, on les parachuta en Guadeloupe qui se remettait très difficilement de Hugo.


Ils étaient ingénieurs météorologues tous les deux.


Rien n’est évident en météo. Je ne parle même pas de la prévision à long terme. Cela joue sur des facteurs de milliards de milliards de facteurs.


Mais bien entendu, des fonctionnaires formatés au micron près sauront quoi faire quelle que soit la circonstance. Ne sont-ils pas prévus pour ce genre d’aberration ? . On a tout compris.

 

Intéressant, mais hors sujet.

 

5) Billet peu clair... et vaguement confusionniste. Météo et climat sont distincts.

 

Moi aussi, j’aime bien savoir le temps qu’il va faire, pour diverses raisons, dont celle mentionnées par Assim... Et je ne me réfère pas à la météo pour prouver quoi que ce soit concernant le climat.

 

Ceux qui continuent à regarder la téloche sont ceux qui se gavent de pubs (ils savent ce qu’ils doivent faire pour ne plus l’être, et s’ils continuent, ils n’ont pas à s’en plaindre), ceux qui comme moi ont une application pour connaître le temps qu’il va faire sont préservés de toute publicité.

 

J’annule mon com précédent, dont je regrette le caractère trop hostile vis-à-vis de l’auteur. Avec mes excuses.

 

Je reformule mon propos.

 

Météo et climat sont deux choses distinctes. Je ne me réfère pas à la météo pour former mon jugement sur le changement climatique. Connaître la météo à venir m’est utile pour diverses raisons dont celles mentionnées par Assim.

 

Quant à déplorer la présence de publicités, seuls les usagers de la télévision ont à s’en plaindre mais ils connaissent la solution à ce problème sans vouloir se résoudre à la mettre oeuvre.

 

C’est vrai qu’avant 2000, tout se faisait au doigt mouillé... La météorologie existe pratiquement depuis que les satellites existent. La propension qu’ont certains à causer de sujets auxquels ils ne connaissent rien n’a plus de limites.

 

Lui, c'est le pompon. Deux commentaires. Il signe d'un pseudo “ chinois ” (il a vécu là-bas). Il m'a dans le collimateur. Il veut le beurre et l'argent du beurre en étant une sorte d'administrateur officieux, mais pas officiel, du Grand Soir, ce qui implique des responsabilités. C'est un type cultivé, d'un calibre certain. Il exerce un magistère quasi terroriste en insultant de nombreux commentateurs (moi y compris) du haut des sa névrose et de ses frustrations. “ Faut vraiment avoir un pète au casque pour flipper en regardant la météo sur Internet... ”, écrit-il charitablement à un lecteur. Trois lecteurs m'ont écrit à mon adresse personnelle (hors Grand Soir, donc) pour me dire qu'ils cessaient de commenter par crainte de se faire ramasser par ce “ Chinois ”.

 

6)  @C’est le top ce site, merci ! Mais justement, je ne veux pas entrer dans cet engrenage dénoncé par Bernard Gensane. Je conserve un certain flou artistique et un aléa poétique. Je ne suis pas au taquet, je ne suis pas à la chaîne. Je ne suis pas non plus dans la recherche du rendement, ni de la productivité. Ça me mettrait trop la pression. S’il fallait que je galope pour me conformer au dieu du tonnerre, tu te rends compte comme ma fainéantise en prendrait un coup ? 


@..., tu peux préciser pour savoir si c’est du lard ou du cochon ta petite remarque ? Et quelle est ta position concernant les bulletins météo, si tu veux participer à cet échange d’opinions sur le même plan que les copains.

 

Terriblement personnel.

 

7) Je trouve que Bernard Gensane est bien gentil de trouver que les bulletins météo ne servent à rien sauf à nous faire ingurgiter de la pub.Regardons Météo-France sur internet : 1/3 de la page pour les cartes météo, 2/3 pour marteler réchauffement climatique, sécheresses, ouragans et catastrophes.
Regardons la météo sur France 3 à 21h. Emission nouvelle formule et nouveau nom : "Météo 
et climat" ... Tout un programme. Au temps consacré aux prévisions habituelles s’ajoute ce qu’il faut bien appeler une lourde séquence de propagande climatique : une question bien naïve d’un téléspectateur est sélectionnée et un expert de la doxa climatique lui assène une réponse bien comme il faut.


Tout ce matraquage (ajouté aux innombrables documentaires écolo-catastrophistes de France 5) n’est-il pas suspect ? Le fait qu’il vienne de la télé de Macron ne met il pas la puce à l’oreille ?


Et bien non. Au sein de la gauche radicale, on veut bien critiquer le gouvernement, sa propagande et ses médias quand il s’agit de retraites ou même de l’Ukraine. Et c’est très bien.


Par contre, dès qu’il s’agit des dogmes mondialistes climatiques ou covidiens (qui visent rien moins que faire consentir à la nouvelle austérité et à la disparition des libertés fondamentales), on se range gaiment du côté du système, on ne voit que pure science et aucune propagande et ceux qui osent alors critiquer la télé des milliardaires deviennent des complotistes et des gens d’extrême-droite. (Voir le commentaire de x qui trouve France 2 courageuse et sa séquence climat bienvenue et sans lourdeur).

 

Constructif.

 

8) Sans vouloir offenser Bernard .son article est mauvais dans le sens où il oublie le principal .les effectifs de Météo France ont été laminés...ce qui a pour conséquence que " la météo" c est a dire la prévision du temps a 48 h maxi est fausse 1 jour sur 2 .sans compter la météo touristique mensongère .( On annonce la neige régulièrement pour faire venir les touristes en station).bref tout part en couille en macronie.

 

J'ai des amis météorologues de haut niveau (docteurs d'État en physique de l'atmosphère entre autre) depuis 1978. Ce que j'écris n'est pas parfait mais je ne pars jamais sans biscuits. Exemple typique du commentateur qui ne s'intéresse qu'à un seul point que je n'ai pas évoqué.

 

 

9) HéHé Comme le dit X, le plus hallucinant c’est qu’il y ait encore pléthore devant les publicités et la météo .


Oui mais ça les rassure de voir qu’il y a des régions où il fait plus froid que chez eux .Qu’ils n’ont pas tout faux partout .

 

Sinon .Certes le ciel bleu fait voir la vie en rose .


Mais pour tous ces gens qui vivent hors sol entre béton et bitume et ne marchent jamais dans la boue et ne sèmeront jamais rien de leur vie où se trouve la faille psychique obsessionnelle pour la météo dont tire profit la publicité ?


Justement n’y aurait il pas dans le subconscient de tous ces scrutateurs du temps qu’il fait la trace de tous leurs ancêtres pour qui la météo était une question de récolte ou de mort et pas de choix de WE ou de parapluie oui ou non ?

 

Intéressant, mais pas grand chose à voir avec mon article.

 

10) Plus vicieusement : si on fait une recherche sur une ville sur Wikipedia, systématiquement "la chose climatique" est présentée comme se préparant à une augmentation des températures, mais ce n’est que suggéré, et aucune preuve n’est donnée. Et ce genre de blabla se retrouve au niveau de chaque commune, même petite. C’est dégoûtant.

 

Parfaitement en rapport avec mon article. L'auteur de ce commentaire devrait développer.

 

11) J’ai lu une fois un article sur le coût astronomique des 690 stations météologiques de France et de leurs 3 700 agents , chargés par le passé de relever les températures etc et qui aujourd’hui ne servent plus à rien car les relevés sont faits par les satellites mais qui continuent d’exister, sans même de réduction de personne : les effectifs de Météo-France sont restés constants depuis la création de cet établissement public. Pourquoi ? 


Defense des intérêts corporatistes ? Apathie bureaucratique ? Détournement des salariés vers autre chose ? La propagande climat et transition énergétique est sans aucun doute leur véritable fonction...

 

Commentaire informatif pas vraiment en rapport avec l'article mais qui pose un problème très sérieux.

 

12) Figure-toi que moi-aussi ça me fait profondément chier que mon assurance m’envoie des bulletins d’alerte météo au moindre orage. Cette ingérence dans ma pensée est insupportable. Cette infantilisation révolte. Toutefois, ça n’enlève rien au fait qu’il y a bel et bien un problème environnemental et même beaucoup de problèmes environnementaux, en particulier l’accaparement de l’eau par les entreprises (industrie ou agriculture).

 

Tu devrais sortir du jugement manichéen. Tu risques d’être manipulé par le lobbying de la FNSEA (et similaires) qui pilonne pour ne pas souffrir la moindre restriction à ses prédations. Tu risques d’être le jouet de leur endoctrinement anti-écologique, martelé jour après jour pour que Macron décide en leur faveur (faire une pause dans la réglementation). Tu risques de mettre sur le même plan le green-washing débridé et les véritables questions écologiques.

 

Le plus souvent, ceux qui ont les yeux rivés sur leur téléphone pour voir quel temps il fera, c’est pour vérifier qu’ils auront du beau temps en week-end !!! Jean-YVes Leblanc, je me contente personnellement de mon petit bulletin en début de ma petite soirée télé. Si je le rate, hé bien, c’est pas grave ! Le téléphone n’est pas pour moi une extension de mon corps. Je n’ai pas téléchargé la moindre appli. 


Je ne suis jamais géolocalisée non plus.

 

@D, ça serait un article de Agnès Verdier-Molinié sur le coût astronomique de la météo nationale ;-) ? Pour la droite, tout ce qui est recherche scientifique fondamentale est un coût de trop. La droite préfère les délicieux crédits impôts recherche faits directement aux entreprises.

 

Très polémique, plutôt hors sujet, mais pose de vrais problèmes.

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26 avril 2023 3 26 /04 /avril /2023 05:01

L’embrouillamini, tel que je le conçois en tant que praticien et amoureux des langues, est l'idiome de la confusion qui, à force de nous embrouiller, devient difficilement compréhensible parce que le destinateur envoie un message double ou triple à un destinataire qui ne sait plus ce qu’il doit recevoir. Le contact entre les deux bouts de la chaîne linguistique se fait mal car, autant physiquement que psychologiquement, la communication se brouille, flotte, ne parvient pas à être correctement maintenue. 

 

Liaison (Canal+) est une série passionnante, fort bien menée, avec des acteurs très aguerris. Elle a été conçue par Virginie Brac à qui l’on devait déjà plusieurs épisodes d’Engrenages, succès très mérité de Canal+. Elle est produite par la société britannique Ringside Studios et la française Léonis Productions. Les deux acteurs principaux sont Vincent Cassel et Eva Green. Cassel parle l’anglais, l’italien, le portugais et l’espagnol – sa maîtrise de ces langues est très authentique (à part l’espagnol un peu trop calqué sur l’italien). Son portugais, en particulier, est quasi indétectable. Il a une oreille exceptionnelle qui lui permet de reproduire à la perfection des langues “ difficiles ” comme l’arabe ou le russe. Eva Green parle français, suédois et anglais.

 

Tous ces acquis langagiers tombent bien dans une série anglo-française qui veut être achetée “ à l'internationale ”, comme on dit.

 

Et pourtant, il y a un malaise, surtout du côté des acteurs français, présents en grand nombre. Outre les deux vedettes susnommées, on rencontre Gérard Lanvin, Thierry Frémont, Stanislas Merhar (de père slovène), Irène Jacob, Laëtitia Eidi (de mère libanaise), Eriq Ebouaney (d’origine camerounaise), Tchéky Karyo (d’origine turko-grecque).

 

Je n’évoque pas ici les acteurs britanniques ou d’autres nationalités pour ne pas compliquer le tableau.

 

Question : en quelle langue ces acteurs jouent-ils ? Autant que j’ai pu le décrypter, ils jouent dans leur langue maternelle. Mais leurs prestations sont doublées. Par eux-mêmes, m’a-t-il semblé. La production complétant par des sous-titres. Et alors là, nous sombrons dans le gloubi-boulga de la confiture linguistique. Á part Eva Green – et encore car son anglais se veut mais n'est pas extraordinaire, c’est la cata. Cassel n’est pas lui-même. Thierry Frémont, qui joue le rôle du président de la République français, est méconnaissable, outré. Gérard Lanvin en devient risible, niveau 5ème de transition. Irène Jacob est tout sauf Irène Jacob. Stanislas Merhar est à l'Ouest.

 

Les signes disparaissent dans une soupe à gros bouillons. Nous sommes dans la bâtardise des signifiés et dans l’édulcoration des signifiants. La série n’est ni anglaise, ni française. Même si c’est accessoire, on ne peut évaluer le jeu des acteurs, alors qu’ils sont tous très bons.

 

 

La série Liaison : tourner en embrouillamini pour quelques dollars de plus

PS qui n'a rien à voir : si ce n'est pas moi qui le dis, personne d'autre ne le dira. Hier 25 avril, j'ai donné une longue conférence sur Orwell à des élèves de 1ère du Lycée Récamier de Lyon, à l'initiative de leur professeur d'anglais Maud Bergantin. C'était la première fois depuis 14 ans que je parlais devant des djeuns. Je m'en suis plutôt bien sorti. Il faut dire que ces lycéens étaient très motivés, posant une foule de questions particulièrement pertinentes.

La série Liaison : tourner en embrouillamini pour quelques dollars de plus
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19 avril 2023 3 19 /04 /avril /2023 05:01

 

Le 14 avril 2023, j'ai fait référence à ce formidable dialogue entre le sociologue David Harvey et Jean-Luc Mélenchon qui portait notamment sur la manière dont le capitalisme avait aboli l'espace et le temps, ce qui était tout bénéfice pour lui.

 

Le temps (ou l'espace…) d'une conversation téléphonique de quelques minutes m'a fait prendre conscience, toucher du doigt, ce nouvel état de fait.

 

Sur l'écran de mon téléphone s'affiche un numéro espagnol. Je suis intrigué : je n'ai pratiquement aucune connaissance dans le pays. Je doute que le correspondant soit un admirateur éperdu de ce blog ; peut-être s'agit-il d'un ami français de passage en Espagne.

 

– Allo, digame…

 

– Allo Bernard ?

 

– Oui…

 

– Je ne t'entends pas très bien.

 

– Tout baigne de mon côté. Mais qui es-tu ?

 

– C'est Jean Dupont.

 

– Ah… Mais que fais-tu en Espagne ?

 

– Je ne suis pas en Espagne mais à Vienne.

 

– En Auvergne-Rhône-Alpes ?

 

– Mais non, en Autriche.

 

– Tu m'en dis un peu plus…

 

– Je reviens de Dubai où j'ai donné quelques conférences [Jean Dupont est retraité de l'enseignement supérieur]. Alors que nous étions à environ 1 heure de vol de Paris, le commandant de bord a eu deux crises cardiaques successives. La première légère, la seconde sérieuse et douloureuse. Nous avons été déroutés vers Vienne où le second a posé l'avion en catastrophe. Nous devrions être à Paris ce soir. 

 

– Dans ce cas, passe à la maison demain, je fais chauffer le Glenmorangie que nous aimons tant, ce sera bon pour nos coronaires et tu me raconteras tout cela en détail. Et surtout tu m'expliqueras pourquoi ton numéro de téléphone s'est affiché en Espagne.

 

– Je te réponds tout de suite : quand je suis à l'étranger, j'ai un abonnement qui fait passer mes communications par satellite, et alors c'est au petit bonheur la chance.

 

Imaginons une guerre nucléaire où tout doit se décider par satellite dans l'immédiateté au petit bonheur la chance !

 

Bref, cette configuration, ce scénario eussent été impossibles il y a seulement trente ans. Peut-être que dans trente ans on pourra remonter le temps, tout revivre et empêcher, par exemple, des avions de s'écraser. 

 

 

Un coup de fil illustrant le dialogue Harvey-Mélenchon
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18 avril 2023 2 18 /04 /avril /2023 05:01

Comme de nombreux lycées, j’avais lu 1984 et La Ferme des animaux. Mais ce n’est pas  ainsi que je découvris et que je suis allé vers Orwell. Je me trouvais un jour de 1969 dans une famille de la banlieue résidentielle du sud de Londres, dominée par une grand-mère à la très forte personnalité, membre de l’Independent Labour Party, un petit parti d’extrême gauche dont Orwell avait pris quelque temps la carte, le seul parti où il ait adhéré (ce, pour les conservateurs de tout poil et gens de gauche irréprochables qui veulent le tirer vers la réaction et l'impérialisme zunien). Elle avait d’ailleurs rencontré l’écrivain à plusieurs reprises. Ayant découvert que j’étais originaire du pays minier du nord de la France, elle me tendit un livre (dans l’édition originale) d’Orwell dont je n’avais jamais entendu parler, The Road to Wigan Pier, en français Le quai de Wigan. Cet ouvrage, qui décrivait par le menu les conditions de vie, de travail et de chômage des ouvriers dans le nord de l’Angleterre dans les années trente, me bouleversa. Ou plutôt, c’est la démarche de l’auteur qui m’enchanta.

 

J’appréciais énormément qu’un bourgeois anglais aille vivre – ne serait-ce que deux ou trois mois – dans les corons, qu’il descende au fond de la mine, qu’il décrive le travail des mineurs, le corps des mineurs avec la force et la précision d’un Zola. Je savais que tout ce qui était rapporté correspondait parfaitement à la réalité, ayant moi-même vécu au contact des mineurs de charbon français dans les années cinquante, et ayant eu la possibilité de descendre une fois au fond de la mine. En lisant Le Quai de Wigan, je me remémorais ces samedis après-midi de mon enfance, lorsque je voyais des mineurs revenir du travail, noirs de charbon, avant de se laver méthodiquement, méticuleusement, avec une seule bassine d’eau. Il me revint en particulier comment ils se débarrassaient de la crasse sous les ongles, ou encore dans l’interstice situé entre l’œil et l’arcade sourcilière.

 

 

Des années plus tard, en rédigeant ma thèse ou des articles sur Le quai de Wigan, j’expliquerais comment Orwell était allé au-delà de la réalité, au-delà du réel pour construire une véritable œuvre littéraire à partir de ces choses vues dans le Lancashire et le Yorkshire. Et puis, sachant que je connaissais (dans le Lot-et-Garonne) des réfugiés républicains espagnols, la vieille dame me tendit Homage to Catalonia (toujours dans l’édition originale), en français Hommage à la Catalogne. Je fus subjugué. Non seulement cet Orwell était descendu au fond de la mine, mais en plus il s’était enrôlé dans des milices anti-franquistes, avait combattu comme simple soldat du rang (et non comme André Malraux en pseudo-officier, ou comme Hemingway, brancardier porté sur le whisky). Il avait même été gravement blessé dans un conflit où il n’avait rien à gagner, avant de dénoncer quelques mois plus tard, ce que personne n’avait osé évoquer avant lui en Grande-Bretagne, la trahison de Staline dans cette guerre civile effroyable où le peuple espagnol s’était retrouvé seul face à la barbarie fasciste.

 

Quand, plus tard, je découvris Animal Farm et 1984, je me dis que j’étais en présence d’un écrivain politique extraordinaire, doublé – ce qui m’attirait peut-être encore plus sans que j’en sois vraiment conscient à l’époque – d’un moraliste de grand calibre.

 

La rédaction de ma thèse sur Orwell (1012 pages – mais ça ne s'évalue pas au poids), me prit sept ou huit ans. Dans le même temps, j'écrivis quelques dizaines d'articles, je fis des communications dans de nombreux colloques, en France et à l'étranger, devant divers publics.. Je finis par publier un livre, en 1994, synthèse de tous ces travaux (George Orwell, vie et écriture). J'eus le grand bonheur de voir ce livre préfacé par un des intellectuels anglais que j'admirais le plus, Richard Hoggart, l'auteur de l'ouvrage ayant fondé les “ Cultural Studies ” anglaises, The Uses of Literacy (en français La Culture du pauvre), une étude de 1957 sur la culture populaire. Ici, je lui rends hommage à l'occasion de son décès en 2014 en me remémorant une conversation sur l'origine de son nom.

Souvenir (14) : quand je découvris et suis allé vers George Orwell

PS qui n'a rien à voir : ce 17 avril 2024, Nathalie et Bernard Gensane se sont trouvés bien seul à tambouriner dans leur immeuble pendant l'allocution du boy de Rothschild.

Souvenir (14) : quand je découvris et suis allé vers George Orwell
Souvenir (14) : quand je découvris et suis allé vers George Orwell
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4 avril 2023 2 04 /04 /avril /2023 05:01
Le premier sens d’inouï est « qu’on n’a jamais entendu auparavant ». Je me demande s’il existe un terme identique pour « qu’on n’a jamais vu auparavant », ou « qu’on n’a jamais mangé auparavant ».

 

Je donne quelques exemples personnels relatifs à ma déjà longue vie : “ Bancs publics ” de Brassens, “ Ne me quitte pas ” de Brel, l’enregistrement originel de “ La Corrida ” de Bécaud (et son “ Pianiste de Varsovie ”), “ La Marseillaise ” par les Chœurs de l’armée rouge ” dans les années soixante (j’y étais), “ She Loves You ” et “ A Day in the Life ” des Beatles, “ Satisfaction ” des Rolling Stones, le Troisième concerto de Rachmaninov et la Rapsodie hongroise n° 2 de Liszt par Horowitz en 1953, les tambours du Burundi.

 

Á chaque fois, j’ai été saisi, arrêté dans mon élan et dans mes pensées. La langue anglaise a d’ailleurs le terme parfaitement adéquat d’« arresting ». Pardon pour les “ Impromptus ” de Schubert, la “ Quarantième » de Mozart, “ The House of the Rising Sun ” par les Animals, “ Like a Rolling Stone ”, de Dylan, “ Tommy ” des Who, “ Les trois cloches ” de Piaf et des Compagnons de la Chanson.

 

Je viens d’éprouver cette sensation, plutôt rare pour finir, en découvrant Zaho de Sagazan (son vrai nom est Zaho-Agathe Le Moines de Sagazan). Sa “ Symphonie des Éclairs ” est quelque chose d’inouï. Par les mots, le phrasé, la musique, la voix. Elle a 23 ans. Elle n'a pas écrit et enregistré que cela. Elle suscite une émotion phénoménale. Elle a beaucoup écouté Brel et Barbara. Comme interprète, je la situe au niveau de Gréco.

 

Inouï : Zaho de Sagazan
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31 mars 2023 5 31 /03 /mars /2023 05:01

J’ai gardé globalement un bon souvenir des onze années passées en Côte d'Ivoire.

 

Abidjan fut d’abord le lieu où grandirent mes deux premiers enfants. Nicolas, plus qu’Isabelle, peut-être, y fut très heureux. Je le revois, au bord des larmes, dans l’avion, lorsque nous avons quitté le pays définitivement. Ils y sont d’ailleurs retournés tous les deux en touristes. Leur mère aussi. À part quelques ennuis de santé à répétition mais heureusement bénins, ils poussèrent plutôt bien. À cause du climat chaud et humide, un rhume est plus pénible et long qu’en France. Une cicatrisation est plus difficile à soigner. Sans parler des diarrhées fréquentes. Tout enfant, Nicolas s’est un jour retrouvé avec ce que les médecins appellent un “ creeping disease ” (un mal rampant, en bon français) : un ver lui était entré dans une fesse et avait tournicoté pendant des semaines sous la peau, dessinant une fascinante carte du tendre et, plus sérieusement, lui occasionnant de sérieuses démangeaisons. On se débarrassa de ce ver en lui brûlant la tête avec un gaz très froid.

 

Ce long séjour africain fut également profitable au sens où lorsque l’on vit “ ailleurs ”, dans un contexte fort éloigné de son milieu familier, on voit les choses sous un autre angle, d’un autre point de vue. Lorsque l’on réside et qu’on travaille en Afrique, on voit le monde, non plus du Nord, mais du Sud. En outre, on fait des rencontres qu’on ne ferait certainement pas dans son propre village. Comme j’étais responsable syndical, je rencontrais directement des ministres français ou ivoiriens alors qu’en France je n’aurais eu à faire, au mieux, qu’à des membres de cabinet. Je me souviens en particulier d’une discussion acharnée de trois heures entre les représentants syndicaux français et le ministre de l’Éducation Nationale ivoirienne, Balla Keïta, un fanatique qui ne suscitait que la haine autour de lui (il mourra dix ans plus tard, assassiné), et qui voulait nous faire chanter l’hymne national ivoirien, face au drapeau, tous les matins, dans les établissements scolaires. Nous étions une bonne vingtaine autour de la table, en présence de l’ambassadeur de France, un certain Michel Dupuch, un proche de Chirac. Mon ami et camarade Guy Cautenet et moi avons été les seuls à refuser, arguant du principe de laïcité. Balla Keïta voulait en fait que les Français s’adonnent à ces singeries pour pouvoir imposer la même chose aux enseignants ivoiriens. J’avais été écœuré, mais pas vraiment surpris que Dupuch ne nous soutienne pas. Bref, après trois heures de “ palabres ” sans concession, Balla Keïta céda, en reconnaissant notre courage. Il me fut également donné de serrer la main de François Mitterrand qui avait invité les Français à un cocktail à l’Hôtel Ivoire lors de sa visite officielle en Côte d’Ivoire en 1982. Ce qui m’avait surtout permis de discuter avec certaines personnes de son entourage (dont son beau-frère Roger Hanin, le futur “ inspecteur Navarro ”) et des journalistes qui ne s’étaient pas gênés pour nous confirmer que Mitterrand souffrait d’un cancer, et qu’il avait une “ seconde famille ”, c’est-à-dire un enfant caché, Mazarine Pingeot, qui avait à peu près l’âge de ma fille. Ma position d’expatrié, loin du pays, m'avait permis de savoir ce que je n'aurais pas su si j'étais resté en France. Quelques années plus tard, je découvris que Mazarine avait eu pour précepteur Christian Nique, un jeune inspecteur primaire qui avait fait ses premières armes sous l’autorité de mon père, qui le considérait un peu – mais il n’en a jamais rien laissé paraître, bien évidemment – comme son fils adoptif. Mon père n'ayant été que très épisodiquement heureux, il rêvait sa vie, et donc il se rêvait des enfants idéaux…

 

Et puis, vivre à l’étranger permet un enrichissement culturel. Ainsi, à mon niveau, j’étudiais deux ans durant le dioula de Côte d’Ivoire, pour pouvoir faire mon marché dans la langue locale véhiculaire la plus parlée (il y avait une bonne soixante langues différentes dans le pays), pour échanger quelques phrases lorsque nous arrivions dans un village – ce à quoi les habitants étaient très sensibles – enfin pour mieux comprendre les fautes que faisaient mes étudiants en anglais et en français. Si je dis, par exemple, « i ka kene wa ? », je demande « comment vas-tu ? ». Mais “ i ” signifie “ tu ”, “ ka ” signifie la marque du passé (donc on ne dit pas « comment vas-tu » mais « comment allais-tu », ce qui est assez logique car, au moment où l’on parle, on évoque quelque chose qui appartient déjà au passé), “ kene ” est l’équivalent d’“aller ”, et “ wa ” est la marque de l’interrogation. Si je dis « somorow ka kene wa ? », vous avez reconnu le “ ka kene wa ”, quant à “ so ”, cela signifie “ maison ” (correctement accentué, autrement cela signifie “ chien ”), “ moro ” signifie “individu ”, et le “ w ” final signifie la marque du pluriel. Donc je demande : « comment ça va chez toi ? » Tout cela pour dire que les langues européennes ne sont pas construites comme les langues africaines, ni asiatiques, d’ailleurs, ce que l'on sait théoriquement mais ce qui vous secoue quand vous êtes dans la pratique. Et je ne vous parle pas des problèmes de tons (certaines langues ivoiriennes en comptent jusqu’à quatorze), si bien qu’on a l’impression que les gens chantent au lieu de parler.

 

Vivre en Afrique Noire, c’était parfois connaître des expériences décoiffantes. J'en donne deux ou trois exemples. Nous eûmes une nounou remarquable. Ayant suivi une scolarité jusqu’en cinquième, elle savait lire et écrire (il lui restait même quelques rudiments d’anglais) et s’occupait très bien des enfants. Notre fils Nicolas avait un chat qui posait problème à cette nounou : il était d’un noir anthracite et, surtout, il avait un œil qui disait merde à l’autre (je l’avais donc appelé “ Sartre ”). Nicolas, qui avait deux ans, faisait ce qu’il voulait de cette bête, le suspendant par la queue, par exemple. La nounou avait décidé (sans nous en parler, bien entendu) que ce chat était la réincarnation d’un sorcier. Nous avions repéré que, quand nous étions absents et qu’elle gardait seule les enfants, elle mettait le chat dehors. Un beau jour, elle se retrouva enceinte. Sa grossesse se passa normalement, jusqu’au huitième mois, quand elle me demanda de l’emmener d’extrême urgence à l’hôpital. L’enfant était mort dans son ventre. Chez les Africains – comme chez les Européens d’ailleurs (voir le recours aux superstitions, aux horoscopes et autres charlataneries) – on donne une explication irrationnelle à ce qu’on n’est pas capable de comprendre rationnellement ou scientifiquement. Perdre un fœtus est, malheureusement, banal et tout à fait explicable. La nounou avait décrété, après avoir fait un cauchemar sous notre toit durant lequel elle avait vu ma femme se transformer en chat noir, que “ Madame ” et le chat étaient responsables de la mort de son enfant. Elle prit donc ses cliques et ses claques et nous ne la revîmes jamais plus.

 

Puisque nous sommes dans la sorcellerie, restons-y. Lors de ma dernière année passée en Côte d’Ivoire, j’eus la grande chance d’assister à une fête à laquelle les étrangers ne pouvaient guère assister, la réunion annuelle des Abidji, une ethnie vivant à une centaine de kilomètres d’Abidjan, très versée dans le vaudou. Je passai environ vingt-quatre heures dans le village d’un de mes étudiants et je fus le témoin de phénomènes incroyables, inexplicables et inexpliqués. Il y eut bien sûr, pendant des heures, des danses, des transes, des hommes marchant sur des braises, des femmes se transperçant la langue. Vers minuit, la fête s’arrêta pour un repos bien mérité. On m’offrit un lit de bois dans une case de passage, agrémenté d’un oreiller très moelleux. Je demandai ce que cet oreiller contenait, on me répondit qu’on y avait cousu un jeune boa et qu’il n’y avait rien de plus doux et de plus frais sous la tête. Moi qui, enfant, avais été mordu par une vipère, je fis mine d’accepter, puis je jetai l’oreiller à l’autre bout de la case, avant de poser ma tête sur mon pantalon plié en boule. Naturellement, je ne fermai pas l’œil de la nuit. Le lendemain, je partageai un solide petit-déjeuner (riz arrosé de koutoukou, de l’alcool de palme théoriquement interdit à l'époque, t’en bois cinq verres et t’es mort), et puis les danses et les transes reprirent de plus belle. C’est alors qu’eut lieu l’événement le plus spectaculaire. Des types en transe totale s’ouvrirent le ventre avec de grandes lames bien tranchantes, se sortirent vingt centimètres de boyau, puis se refermèrent le ventre. Je n’y croyais pas, pensant que le koutoukou m’avait déglingué le cerveau. D’autres s’enfoncèrent des machettes sur au moins trente centimètres. Mais là où je fus le plus estomaqué – très vite on s’habitue à tout, même à des éventration – c’est quand un habitant du village nous dit : « dans trente minutes, il va pleuvoir. » Il était quatre heures de l’après-midi, le ciel était uniformément bleu, il n’y avait pas un souffle de vent et nous étions en pleine saison sèche, une période de l’année où il ne pleut pas pendant trois mois. Une demi-heure plus tard, il plut. J’eus beaucoup de mal à faire en voiture les cent kilomètres qui me séparaient d’Abidjan.

 

Dans un domaine plus classique et plus reposant, je pourrais, pour finir ce trop bref tour d’horizon de la différence, relater un incident qui avait défrayé la chronique universitaire en 1977. Le doyen de la Faculté où je travaillais et le ministre de l’Éducation Nationale s’étaient sérieusement querellés pendant des mois en public et par écrit à propos d’un projet technique et administratif (le transfert de la fac sur un autre site). Normalement, le ministre aurait dû avoir gain de cause. Un beau jour, le doyen (qui était issu d’une grande famille musulmane du nord du pays) déboula dans le bureau du ministre et lui tint ce langage : « tu sais d’où je viens ; moi je sais d’où tu viens : ton nom signifie “ à genoux ”, tu viens donc d’une famille d’esclaves et, il n’y a pas si longtemps, les miens tranchaient le cou des esclaves qui se rebellaient ». Plus jamais il ne fut question de ce différend et du transfert de notre Fac. Je venais d’arriver dans le pays. J’étais éberlué. Je comprenais les paroles de l’ambassadeur de France de l’époque (par ailleurs maire de Villeneuve-sur-Lot), Raphaël Leygues qui, alors qu’il venait d’effectuer un long séjour en Côte d’Ivoire, m’avait dit : « quand on a passé trois mois dans ce pays, on écrit un livre, quand on a passé trois ans, on écrit un article, et quand on a passé trente ans, on n’écrit plus rien. »

 

Ci-dessous, la tour de Golem à Cocody, où j'ai vécu une décennie.

Quelques souvenirs de Côte d'Ivoire (8)
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25 mars 2023 6 25 /03 /mars /2023 06:01

Au lycée, je n'ai éprouvé aucun goût particulier pour l'écriture, que ce soit dans les cours de français ou de philo. Il n'y a qu'en anglais que je me déchaînais parce que j'y voyais quelque chose de sportif. Comme il y a prescription, je peux dire que je battis mon record en terminale, lors d'une composition d'anglais de deux heures où j'écrivis un essai de six pages, puis pour un copain un essai de quatre pages, dans un style complètement différent et avec des fautes.

 

En 1970, j’ai pu rédiger mon premier livre, L’autre Angleterre, encouragé en cela par Bernard Cassen qui avait été mon professeur à Amiens (et dont la carrière se poursuivrait à Paris 8 et au Monde Diplomatique dont il serait le directeur) et qui m'avait très efficacement initié à la civilisation britannique et à la rigueur intellectuelle.

 

Un (long) mot sur Bernard Cassen. Quand nous nous sommes connus, j'avais 19 ans et lui 30. J'en ai quasiment 75 et lui 85. Il s’agit certainement de l’homme qui a exercé la plus forte et durable influence sur moi. Lorsqu’il débarqua en 1967 à la Faculté des Lettres d’Amiens, je vis tout de suite qu’il était doué d’une personnalité hors du commun. Il avait été reçu premier à l’agrégation d’anglais en se permettant de faire une dissertation de quatre pages, tant son esprit de synthèse était exceptionnel, et il venait d’être nommé maître-assistant après avoir enseigné au lycée Henri IV et à la Sorbonne. Il nous donnait des cours de civilisation britannique, et c’était passionnant. Il venait d’un milieu modeste des Landes (son nom signifie “ chênaie ” dans le patois local). Ses parents, employés, s’étaient établis à Argenteuil, en banlieue parisienne, pour trouver du travail. Tous deux étaient des militants communistes purs et durs. Bernard sera d’ailleurs, pendant longtemps, compagnon de route du Parti Communiste. Nous devînmes amis à l’occasion des “ événements ” de Mai 68, un mouvement d’abord estudiantin, puis social et politique, qui dura deux mois et qui fit trembler le régime sur ses bases (je me souviens de la première manif’ à Amiens, dans la Rue des Trois Cailloux, en compagnie d'Alain Bombard, ce médecin qui avait traversé l’Atlantique dans un canot pneumatique en se nourrissant de plancton, d'eau de mer et de quelques poissons). Pendant ces deux mois de lutte, je compris tout de suite à quel point Cassen avait un sens politique rare, sachant devancer l’événement car il comprenait parfaitement ce qui se passait, et faisant preuve d’un jugement très lucide sur les hommes et les femmes. L’année suivante, je passai ma licence d’anglais assez facilement (je profitai de mes loisirs pour rédiger un mémoire de maîtrise sur les Beatles sous la direction d’André Crépin) et je m’apprêtai à partir pour un an en Grande-Bretagne, enseigner le français à la Tadcaster Grammar School où j’avais été brièvement lycéen. Mes valises étaient quasiment bouclées lorsque je reçus un coup de téléphone de Cassen qui me dit : « viens me rejoindre à Vincennes où, avec quelques autres, nous avons fondé une université et où l’on a besoin de gens comme toi. » Il me donna une heure pour réfléchir, me forçant légèrement la main, il faut bien le dire. Avant même de prendre ma décision, je sentis que mon destin allait basculer. Si je partais pour Tadcaster, j’allais peut-être passer toute ma vie comme professeur de français en Angleterre, pays qu’à l’époque j’aimais beaucoup – c'était avant Thatcher – et que je commençais à connaître vraiment bien. Si je choisissais Vincennes, je me dirigeais vers une carrière universitaire sous la tutelle très efficace de mon ami Bernard. Je choisis de rester en France et défis mes valises.

 

 

Lui et moi devions écrire un livre ensemble sur les mutations politiques et culturelles dans les années soixante, pour la prestigieuse collection U2 chez Armand Colin. Cassen se serait chargé de la politique, et moi de la culture. Mais le mandarin qui dirigeait cette collection, Paul Bacquet, avait refusé ma collaboration au motif que je n’avais qu’une maîtrise. Très correct, Cassen retira le projet et me présenta aux gens de Bordas. Plus particulièrement Jacques Bouillon. Ce fut pour moi un grand honneur et un grand plaisir que de travailler son sa direction : Bouillon était en effet l'auteur de manuels d'histoire que j'avais utilisés au lycée comme quantité d'autres élèves de France.

 

Le livre parut en 1971. J’avais à peine vingt-trois ans et la très grande joie de pouvoir livrer à un public que j’espérais important le fruit de mes connaissances, de mes expériences, de ma sensibilité, de mes convictions. J’avais intitulé la première partie du livre “ Les autres Anglais ”. J’y passais en revue tous les Anglais qui n’entraient pas dans le moule dominant : les immigrés, les Teddy boys, les hippies., les skinheads. Dans la deuxième partie, “ L’autre Culture ”, je parlais des mouvements culturels nés à la marge : le théâtre et le cinéma de contestation, le pop art et, bien sûr, la pop music. Mon livre se vendit à environ 5000 exemplaires. Je me souviens qu’un hebdomadaire d’extrême gauche, Politique Hebdo, pour qui, par la suite, j’allais écrire quelques articles, lui consacra deux pleines pages, tandis que l’ami Cassen se fendit d’une vingtaine de lignes pour Le Monde. Cette expérience d’écriture survenait après quelques autres. Ainsi, j’avais publié mon premier article sérieux en 1969 dans un hebdomadaire anglais dont j’étais un fidèle lecteur, New Society. L’article s’appelait “ Yé Yé and After ” ; j’y brossais un rapide tour d’horizon de la musique yé-yé française, en repérant que sa figure de proue, Johnny Halliday, était un caméléon au sens où il ne créait rien de personnel, se contentant de suivre, avec talent certes, les modes musicales. Et comme, en cette décennie très bouillonnante, les modes changeaient à peu près tous les six mois, son fonds de commerce était garanti.

 

Bref, après l’écriture de L’autre Angleterre, il m’est clairement apparu que j’aimais écrire, dès lors que j’écrivais sur ce qui me motivait. De fait, ce serait une véritable règle de vie chez moi : toujours tenter d’associer l’effort et le plaisir. Par exemple, si j’ai régulièrement pratiqué le vélo – j’évalue avoir fait au moins 80 000 kilomètres sur deux roues – ce qui n’est pas mal pour quelqu’un qui n’est pas sportif, d’autant que le vélo est une activité physique plutôt exigeante (« c’est dur, le vélo, disait Coluche, qu’est-ce qu’il faut être con pour aimer ça ! ») ­, c’est parce que j’ai toujours voulu éprouver du plaisir à pédaler. Plaisir physique et plaisir esthétique : ressentir les paysages, respirer le bon air. Donc, jamais de home trainer.

 

Souvenirs (3) : trouver du sens à l'écriture
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11 mars 2023 6 11 /03 /mars /2023 06:01

Rendons à Marx ce qui est à Marx, qui n'a pas dit : “ La religion est l'opium du peuple ” mais “ La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de chose où il n'est point d'esprit. Elle est un opium pour le peuple. ” Un peu la même chose mais en beaucoup mieux.

 

“ Que diable allait-il faire en cette galère ? ” Ce n'est pas de Molière (Les Fourberies de Scapin, 1671) mais de Cyrano de Bergerac (Le Pédant joué, 1645, une des premières comédies écrites en prose).

 

Richard III ne hurle pas “ Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! ” pour se sauver, mais pour se battre, comme l'a expliqué Henri Fluchère, l'un des plus fins anglicistes français, mort en 1987. La légende veut que Jean Vilar, jouant cette scène, entendit un spectateur crier depuis le poulailler “ Un âne ne te suffirait pas ? ”, ce à quoi il répondit : “ Mais si, Monsieur, descendez donc… ”

 

Sartre n'a jamais écrit “ Il ne faut pas désespérer Billancourt ”. Il a même fait dire le contraire à un de ses personnages dans Nekrassov. Un personnage douteux se fait passer pour un dissident venu d'URSS. Il crache son cynisme à la figure d'une militante communiste : “ Je veux détruire le communisme en Occident. Quant à tes ouvriers, qu'ils soient de Billancourt ou de Moscou... Je fais toujours le contraire de ce qu'on attend de moi. Je trouverai des slogans terribles. Désespérons Billancourt. ”

 

Une phrase de Sartre a fait trembler parce que mal citée : “ Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation allemande. ” Il fallait lire la suite : “ Nous avions perdu tous nos droits et d'abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l'écran, nous retrouvions cet immonde et fade visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes ; à cause de tout cela, nous étions libres. ”

 

On ne cite pas toujours comme il faut la célèbre phrase de Simone de Beauvoir qui ouvre le tome 2 du Deuxième Sexe. On rencontre souvent : On ne naît pas femme, on le devient ”, alors qu'il s'agit de “ On ne naît pas femme : on le devient. ” La différence n'est pas considérable mais elle est signifiante. Quant à Érasme, dans son traité sur l'éducation des enfants, il écrira “ On ne naît pas homme, on le devient ”. Homme étant à prendre ici dans le sens d'être humain.

 

Le Britannique Lord Acton, historien et homme politique libéral dans le bon sens du terme, est bien l'auteur de : “ Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument ”. Á propos des États-Unis, il a écrit en 1908 : “ Tous les gouvernements dans lesquels domine un principe dégénèrent du fait de son excès. ” Acton avait personnellementt souffert de l'intolérance car, catholique, il n'avait pu intégrer Cambridge.

 

Antoine Boulay de la Meurthe est complètement inconnu de moi, et peut-être de vous. Nous avons tort. Conseiller d'État, proche de Napoléon qui, par parenthèse, n'a jamais dit que l'Angleterre était une nation de boutiquiers, il est l'ancêtre des Chodron de Courcel. Donc de Bernadette Chirac. Tout de même ! Il est l'auteur de cette phrase magnifique : “ C'est pire qu'un crime, c'est une faute. ” Mais il arrive qu'une citation soit phagocytée par plus connu que moins connu. Alors Boulay dut s'effacer derrière Chateaubriand apprenant l'exécution du duc d'Enghien (après cette exécution sommaire, Talleyrand se fendit d'un “ Bah, ce sont les affaires… ”), et aussi Arletty : “ Fermer les maisons closes, c'est pire qu'un crime, c'est un pléonasme. ”

 

Dans ce droit fil, “ La tolérance, il y a des maisons pour ça ” est bien de Paul Claudel. Il détestait le verbe “ tolérer ”, “ ignoble ” à ses yeux. Jules Renard raconte un repas en compagnie de l'auteur du Soulier de satin :

 

“ Il parle du mal que l'affaire Dreyfus nous fait à l'étranger. Cet homme intelligent, ce poète sent le prêtre rageur et de sang âcre.

– Mais la tolérance, lui dis-je.

– Il y a des maisons pour ça, répond-il. ”

 

Le vers le plus connu de Lamartine “ Ô temps ! suspends ton vol... ” est un emprunt grossier à Antoine-Léonard Thomas, académicien français, poète et critique littéraire qui dans “ L'Ode sur le temps ” écrivit en 1762, soixante-deux ans avant Lamartine : “ Ô temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse… [Je m'en souviens comme si c'était hier : cours de français, récitation. “ Gensane, au tableau ”. Ça n'a pas raté : “ Ô lac, suspends ton vol… ”]

 

Rien à voir. La phrase attribuée à Lénine : “ Les capitalistes sont si bêtes qu'ils nous vendront jusqu'à la corde qui va servir à les pendre ” est un faux. Desalmand et Stalloni expliquent le succès de ce faux en ce qu'il exprime avec force l'idée que l'argent n'a pas d'odeur. Persuadé que le système capitaliste allait s'effondrer, victime de ses contradictions et de l'avancée du socialisme, Lénine était prêt à signer des accords tactiques avec le capitalisme.

 

Pour Nietzsche, pas de problème, “ Dieu est mort ! ”. Il l'a écrit au moins quatre fois. “ Nous l'avons tué, vous et moi, nous sommes ses assassins. ”

 

On en rira encore dans 100 ans : “ […] Kant, dont Jean-Baptiste Botul a montré aux néo-kantiens du Paraguay que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pur apparence ”. Pauvre, méprisable et ridicule Bernard-Henri Lévy qui inventa, non pas une citation banale, mais un auteur inexistant qui ne pouvait être que philosophe comme lui. Agrégé de philosophie, journaliste au Canard Enchaîné, Frédéric Pagès publia en 1999, aux Éditions Mille et une nuits, sous la signature de Jean-Baptiste Botul, une Vie sexuelle d'Emmanuel Kant, dont tout le monde, à part B-H L, sait qu'il n'en eut pas. Ce qui ne l'empêcha pas de disserter sur la sexualité comme s'il avait été cardinal. Pour Kant, le sexe ne devait servir qu'à la conservation de l'espèce, sûrement pas au plaisir. Il n'en fallait pas plus à Pagès pour écrire un livre canular sur huit conférences que Botul aurait données à des fanatiques allemands de Kant qui, après la guerre, se seraient réfugiés au Paraguay où ils auraient fondé la communauté de Nueva Königsberg. 

 

 

 

Citons, citons ! (2)
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10 mars 2023 5 10 /03 /mars /2023 06:01

Pour et avant d'écrire, il faut avoir beaucoup lu. Lire, c'est s'imprégner et, parce qu'on aime et qu'on veut rendre hommage, on en vient à citer. Il y a deux sortes de citateur : ceux qui ont beaucoup lu, se sont beaucoup cultivés et dont les citations enrichissent naturellement leurs propres textes (je ne vise personne, regardez-moi). Et puis ceux qui n'ont quasiment rien lu et qui ne font que rapporter des pièces maladroitement, un peu comme s'ils fixaient un pot d'échappement de Mercedes sur une 2 CV.

 

Selon Valéry Larbaud, le vrai citateur fait à la fois preuve de vanité et de générosité : il a l'illusion de se hisser à la hauteur de celui qu'il cite – ce qui occasionne une jouissance non feinte – et il a la volonté de faire partager “ son admiration et son plaisir ”, quitte à en “ faire parade ”.

 

Le problème est que, souvent et sans même le savoir, on malmène ceux qu'on cite, pour la simple et bonne raison que les citations les plus célèbres, une fois tombées dans le domaine public, échappent largement à leurs auteurs et sont tronquées, défigurées quand elles ne perdent pas leur sens originel. Un exemple pour une mise en bouche : Bonaparte n'a jamais prononcé le célébrissime encouragement “ Soldats ! songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! ”. Mais comme l'a joliment écrit Philippe Beaussant (Le Roi-Soleil se lève aussi), “ l'histoire est toujours à la ressemblance de ce que nous voulons qu'elle soit ”.

 

Je vais m'aider ici – en citant sans vergogne et à tour de bras – de deux perles retrouvées au fond de ma bibliothèque : Petit inventaire des citations malmenées (Paris, Albin Michel, 2009) et Petit dictionnaire des vraies fausses citations (Paris, Albin Michel 2011) de Paul Desalmand et Yves Stalloni. Deux immenses érudits, fous de la langue française.

 

Je ne connais pas Stalloni mais, dans les années 1980,  j'ai bien connu Paul Desalmand qui enseignait à l'École normale supérieur d'Abidjan quand j'exerçais pour ma part à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines. Avec quelques autres, nous nous retrouvions tous les matins à la Cafet' du Département de linguistique. Après avoir publié une bonne quinzaine de livres, Paul nous a quittés en 2016. La phrase de lui que je préfère est peut-être : “ Il n'y a vraiment que deux choses qui puissent faire changer un être humain : un grand amour ou la lecture d'un grand livre. ”

 

Pour les auteurs, nous devons faire preuve de beaucoup de modestie en face des citations, même les plus célèbres. Souvent, elles n'ont été ni dites ni écrites et, parfois, “ elles sont passées à la postérité à cause d'un contresens fait à leur égard ou, en tout cas, d'une erreur d'interprétation. Quand elles ne sont pas complètement transfigurées. ” Il est très vraisemblable que le jeune Joseph Bara (qui illumina les livres d'histoire de mon école primaire) déclara, avant d'être tué par un royaliste car il refusait de se rendre : “ Va te faire foutre, brigand ! ”. Ce qui, dans la bouche de Robespierre à la tribune de l'Assemblée, devint “ Vive la République ! ”Les frères Goncourt inventèrent le “ Encore une minute, Monsieur le bourreau ” de la  favorite de Louis XV, la comtesse du Barry qui, face à la guillotine – mais ne la jugeons pas, qu'aurions-nous fait à sa place ? – se débattit comme une belle diablesse depuis sa cellule jusqu'à l'échafaud. Son exécution fut tellement mouvementée qu'on transporta le tranchage de têtes de la place de la Révolution (actuellement place de la Concorde) à la place de la Bastille. La citation célèbre peut-être la plus courte, le “ Merde ! ” de Cambronne fut inventée par Victor Hugo (Les Misérables) dans un lyrisme à peine boursouflé : “ L'esprit des grands jours étrangers dans cet homme inconnu à cette minute fatale. [Il] trouve le mot de Waterloo comme Rouget de Lisle trouve La Marseillaise par visitation du souffle d'en haut. ” Malin, Cambronne n'infirma ni ne confirma jamais quoi que ce soit.

 

Avec le calembour “ fiente de l'esprit ”, Hugo pose un petit problème. Il adorait les calembours. Sa définition est donnée par un de ses personnages de roman. Au chapitre 7 des Misérables, Tholomyès, futur amant de Fantine, s'adonne au calembour, son péché mignon : “ Bière qui coule n'amasse pas mousse ”, “ Festinons lentement ” (de Festina lente). Mais si le calembour est la fiente de l'esprit qui vole, c'est qu'il est tombé du ciel après avoir plané comme un oiseau et avoir laissé tomber des déjections. L'important est que la crotte soit venue du ciel. 

 

Contrairement à ce que beaucoup – moi inclus – croient, Churchill n'a pas inventé l'expression “ Rideau de fer ”, “ descendu sur l'Europe de Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans l'Adriatique ” (discours de Fulton le 5 mars 1946). Le dramaturge russe Vassili Rozanov, mort en 1919, l'utilisa dans un de ses livres en 1918. Tout comme la socialiste anglaise Ethel Snowden en 1920. Tout comme le diplomate roumain Grégoire Gafenco dans une lettre à … Winston Churchill en 1940, et tout comme Goebbels pendant la guerre (Eiserner Vorhang). Mais Churchill a bien prononcé “ Je n'ai rien à offrir que du sang et de l'effort, des larmes et de la sueur“ (blood and toil, tears and sweat).

 

“ Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur ” a bien été écrit par Jean Cocteau (Les Mariés de la Tour Eiffel), pour mettre en scène la réaction d'un photographe face à des problèmes techniques. Un peu plus tard, Cocteau ajoutera : “ C'est notre phrase par excellence. L'homme fat trouve toujours un dernier refuge dans la responsabilité. ”

 

En s'inspirant de Chateaubriand dont il était un fervent lecteur, De Gaulle a bien prononcé “ la vieillesse est un naufrage ”, ayant en tête Pétain qui, selon lui, aurait dû quitter la scène en 1925 (il avait alors 70 ans). En revanche, l'homme du 18 juin n'a pas dit : “ La France a perdu une bataille ! Mais la France n'a pas perdu la guerre ! ” Cet exorde magnifique apparaîtra plusieurs semaines en tête d'une affiche placardée à mille exemplaires sur les murs de Londres.

 

Tout le monde le sait désormais, “ Élémentaire, mon cher Watson ” n'a jamais été mis dans la bouche de Sherlock Holmes par Arthur Conan Doyle. Petit aparté : durant mon adolescence, je me suis délecté des Aventures du brigadier Gérard, un officier de Napoléon, présenté sous un jour très favorable par le même Conan Doyle. L'illustrissime “ élémentaire ” a été inventée dans un film étasunien de 1939 The Adventures of Sherlock Holmes. On trouve quelque chose d'approchant dans Le Chien des Baskerville quand Holmes félicite, de manière un peu condescendante, son ami pour sa perspicacité (lui n'a que du génie) : “ Interesting, though Elementary ” (intéressant, quoique élémentaire). Avant cela, il avait habillé le bon docteur pour l'hiver : “ Vous n'êtes pas lumineux par vous-même ; mais je vous tiens pour un excellent conducteur de lumière. Il existe des gens qui, sans avoir du génie, possèdent le talent de le stimuler chez autrui. Je confesse, mon cher ami, que je suis votre obligé. ” 

 

“ Pour vivre heureux, vivons caché ” n'est pas de Jean de la Fontaine mais du brillant fabuliste et dramaturge Florian, que son grand-oncle Voltaire appelait Florianet. Florian ne se situait pas personnellement au niveau du “ divin ” La Fontaine, mais il avança sans complexes : “ Beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne [celle de La Fontaine] sont encore très belles. ” Il fut également l'inventeur de “ chacun son métier et les vaches seront bien gardées ”, “ rira bien qui rira le dernier ”, “ éclairer sa lanterne ”. Et l'inoubliable

 

“ Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,

Chagrin d'amour dure toute la vie. ”

 

 Pas mal, non ?

 

Á propos de Voltaire, il n'a jamais écrit “ Je ne partage pas vos idées, mais je suis prêt à donner ma vie pour que vous puissiez les défendre. ” Cette phrase est de l'universitaire étasunienne Evelyne Beatrice Hall qui résumait ainsi la pensée de Voltaire, en y mettant des guillemets, dans son livre The Friends of Voltaire !

 

Il n'est pas sûr du tout que Freud, lorsqu'il débarqua pour la première fois aux États-Unis en 1909, prononça “ ils ne savent pas que nous leur apportons la peste. ” Il semble que ce soit une invention de Lacan et que, selon Élisabeth Roudinesco, Freud se serait contenté de dire : “ Ils seront surpris quand ils sauront ce que nous avons à leur dire ”.

 

Et le doux Galilée, l'inventeur de “ E pur si muove ! ” ? Mais non. Cette phrase fut inventée 100 ans après sa mort. En 1911, on l'a retrouvée sur un tableau de l'école de Murillo représentant Galilée dans le cachot d'un donjon, alors qu'il avait été assigné à résidence chez lui. Deux faux en un seul tableau !

 

“ Quand j'entends le mot culture, je sors mon révolver ” n'est pas de Göring mais figure dans une pièce de Hans Jost, un dramaturge proche des nazis : “ Wenn, ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning ” (“ quand j'entends le mot culture j'enlève la sécurité de mon Browning ”).

 

Elle a trahi la France mais n'a pas dit “ Ils n'ont pas de pain ? Qu'ils mangent de la brioche ”. On trouve une trace de cette phrase dans les Confessions de Rousseau en 1781. Et il faisait allusion à une anecdote qui avait eu lieu avant la naissance de la future reine.

 

(à suivre)

 

Citons, citons ! (1)
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3 mars 2023 5 03 /03 /mars /2023 06:01

Il était né en 1869 dans le petit village de La Neuville-Vault, au nord de Beauvais, et mourut dans ce même village en 1958, dont il fut le maire de 1908 à 1947.

 

J’ai plaisir à l’évoquer, d’une part parce qu’il fut un écrivain talentueux (poète, romancier, critique littéraire au Mercure de France où il côtoya André Gide) et parce qu’il fut le voisin de champs du seul de mes arrière-grand-pères que j’ai connu, décédé lui aussi en 1958. Un mot sur ce paysan picard. Je crois que je n'ai jamais su quel était son prénom pour la bonne raison qu'on l'appelait “ Grand-père Demarseille ”. Sa famille était originaire de Marseille-en-Beauvaisis (dont elle portait le nom, donc – plus incrusté dans le terroir, tu meurs !), à 10 km du petit village de Bonnières où il passa toute sa vie. Pendant son service militaire, qui dura sept ans, il fut pendant quelques jours l'un des gardiens de la reine de Madagascar Ranavalo III, emprisonnée sur ordre de Galliéni. Ce fut sûrement le seul moment singulier, pour ne pas dire exotique, de son existence.

 

On appelait Philéas Lebesgue “ le poète-paysan ”. De son père, il avait hérité en 1908 d’une ferme et d’une bibliothèque fournie. Par respect pour son père, et aussi par goût personnel, il décida de partager sa vie entre l’agriculture et la culture.

 

Á l’adolescence, il fut victime d’une grave maladie (la polio, me semble-t-il) qui le cloua au lit pendant un an. Il en profita pour lire énormément et pour apprendre d’autres langues que celles acquises au lycée de Beauvais : le latin, le grec ancien et l’anglais. Il devint un phénomène linguistique : à la fin de sa vie, il comprenait au moins 16 langues étrangères – et pouvait écrire en ces langues : l’allemand, l’anglais, le danois, l’espagnol, le galicien, le gallois, le grec, l’italien, le norvégien, le polonais, le portugais, le roumain, le russe, le serbo-croate, le slovène et le tchèque. Il connaissait également le sanskrit, le breton, le provençal et, forcément, le picard (il publia une grammaire du picard du pays de Bray), langue qu’il utilisait lorsqu’il conversait avec mon aïeul qui, pour sa part, n’avait que très peu fréquenté l’école et était totalement inculte (sauf en matière d'agriculture – je me souviens de lui mangeant un peu de terre et me disant : “ ce n'est pas encore le moment de semer ”).

 

Il collabora à de nombreuses revues européennes dans les langues des pays où elles étaient publiées (espagnol, anglais, grec, serbo-croate). Passionné par la culture portugaise, il fut le premier critique littéraire français à repérer, dès 1913, le jeune Ricardo Pessoa, lui-même bilingue portugais-anglais.

 

Il entretint une immense correspondance avec, entre autres, Georges Duhamel, Pierre-Jean Jouve, Louis Pergaud, René Maran, Émile Verhaeren, Filippo Tommaso Marinetti.

 

Proche du courant symboliste, il écrivait en vers traditionnels ou libres, ses sujets favoris étant la femme, la campagne, l’ésotérisme, le machinisme agricole. Il fut également musicien et auteur de chansons, comme celles qu’il mit lui-même en musique (voir le recueil des Chansons de Margot).

 

Un jour de 1955 ou 1956, ma mère, petite-fille de l’ami de Philéas, mon père, et moi tant qu’à faire, furent invités à passer un après-midi chez le poète. J’ai gardé un souvenir assez diffus de cette séquence mémorable. J’avais été frappé par la machine à écrire que l’on voit ci-dessous et par un énorme fatras de journaux, de revues, de lettres, d’écrits de tout sorte entassés sur la table de la cuisine-salle à manger où nous étions accueillis. Et j’ai encore en mémoire la voix douce de cet homme alors âgé.

 

La famille picarde de ma mère a gardé jusqu’au bout le contact avec la fille de Philéas Lebesgue qui avait repris la ferme. Je la revois encore, âgée de 70 ans, à vélo, le vent dans le nez, entre La Neuville-Vault (L'Neuville-Veut, comme on dit en Picard) et Milly-sur Thérain, le village de mes grands-parents maternels.

 

J'aime bien ce poème :

 

 

Mon père

Mes pas dans les tiens, mon Père,

Etouffent leur bruit mou, ce soir,

Dans la bruyère

Où tu vins si souvent t’asseoir,

Pour y bercer ton rêve austère ;

Mes pas dans les tiens,

Mon père, Je me souviens...

Voici le ruisseau, mon Père,

Où nous buvions, loin des regards,

La belle eau claire ;

Voici la prairie aux grisards ;

Voici le sentier aux fougères.

J’entends le ruisseau, Mon Père,

Dans un sanglot...

 

En photo : le poète ; mon arrière-grand-père et un de ses petits-fils (photo de Robert Gensane) ; la maison des Lebesgue.

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