Décidément, les Kennedy étaient des gens “ différents ”, le père du président en particulier. Joseph Kennedy eut neuf enfants avec son épouse Rose. Mais c’est Rosemary qui prit en pleine figure les travers et les névroses de ce clan tellement singulier.
Elle subit à l'âge de 23 ans une lobotomie, censée remédier à ses troubles de l'humeur et du comportement. Elle se retrouva handicapée mentale pour le reste de sa vie. Elle est cachée de l'entourage et du grand public, mise à l'écart dans un établissement psychiatrique puis religieux. Elle ne retrouvera ses proches qu'à l'occasion de l'attaque cérébrale de son père en 1961.
Fût-elle la victime d'un accouchement difficile durant lequel son cerveau aurait manqué d'oxygène une ou plusieurs minutes ? On ne sait trop mais elle a souffert d'un léger retard mental. À l'âge de 4 ans elle n'est pas autorisée à passer dans la classe supérieure. Lorsque son père devint ambassadeur des États-Unis en Grande-Bretagne, elle intégre l'école Montessori dans le Hertfordshire. Elle obtient un diplôme en mars 1939. Lorsque la famille retourna aux États-Unis, elle est scolarisée dans un couvent de Rhode Island.
Dans les années 30, Rosemary est une jeune femme plutôt “ normale ” qui aime faire la fête, qui fréquente les jeunes de la bourgeoisie de Boston, qui pratique la voile, le tennis, le badminton et qui joue au bridge. Elle est par ailleurs férue de cinéma et visionne de nombreux films que son père rapporte de Hollywood.
Rosemary est rapatriée aux États-Unis dès le début de la Seconde Guerre mondiale. Sa santé mentale s'est soudainement aggravé. Elle est victime de crises d'hystérie. Par ailleurs, Elle court le guilledou (c'est une Kennedy, ne l'oublions pas) au grand désespoir de sa mère, très religieuse.
C'est lors de l'automne 1941 qu'elle subit une lobotomie préfrontale, considéré alors comme une manière révolutionnaire de soigner les troubles psychiatriques. C'est son père qui a décidé seul de l'opération, convaincu que celle-ci permettrait d'augmenter le QI de sa fille et donc de la rendre aussi parfaite que le reste de la famille.
L'opération s'avère un échec complet. Mary régresse à l'âge mental d'un enfant de 2 ans, incapable de s'exprimer de façon cohérente, et elle souffre d'incontinence. Elle est placée dans un hôpital psychiatrique privé jusqu'en 1949. Elle est abusée sexuellement, puis elle est internée chez des religieuses franciscaines dans le Wisconsin. Elle y vivra jusqu'à sa mort. Elle a perdu l'usage de la parole et elle réapprend à marcher péniblement. Un de ces deux bras demeure paralysé.
La famille Kennedy la présente comme « handicapée mentale ». Rares sont les gens au courant de ce que Rosemary a subi. En 1959, James McGregor Burns, un proche de la famille, publie un ouvrage dans lequel il explique que Rosemary « s'occupe d'enfants attardés ». Après la victoire de John Kennedy lors de l'élection présidentielle de 1960, la famille explique que Rosemary serait « née déficiente mentale ». Joe Kennedy interdit toute visite à Rosemary.
En 1961, 20 ans après l'opération chirurgicale ratée, Joe Kennedy subit une attaque cérébrale qui le laisse hémiplégique. Les frères et sœurs enquêtent et finissent par apprendre ou Rosemary est internée. Il décide de la sortir de son isolement. Son père ne l'a jamais revue. Sa lobotomie ne sera rendue publique qu'en 1987.
Rosemary meurt le 7 janvier 2005 à l'âge de 86 ans dans l'hôpital de Fort Atkinson dans le Wisconsin en présence de son frère Ted et de ses sœurs Jean, Eunice et Patricia. Elle est la cinquième enfant Kennedy à mourir, mais, ironiquement, la première de cause naturelle.
Né en 1956, Michel Feher est un philosophe belge, ce qu'on appellerait aux États-Unis un “ critical theorist ”, C'est-à-dire un producteur d'argumentations critiques. Il a étudié En Belgique, aux États-Unis et à Paris. Il a cofondé la maison d'édition New yorkaise Zone Books en 1986, l'association Cette France-là en 2008 et le média en ligne Diagramme.fr en 2025.
Il a longuement publié sur les politiques migratoires. iI s'est en particulier chargé de tenir le journal des effets de la politique migratoire de la présidence de Nicolas Sarkozy.
Dans Le Temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale (2017), Feher s'interroge sur l'avènement du capitalisme financier qui a pris la relève du capitalisme industriel et du capitalisme marchand. Il met ce phénomène en relation avec l'érosion de la gauche. Afin de lutter contre l'hégémonie des institutions financières, il plaide en faveur de l'économie coopérative.
En 2024, dans son ouvrage Producteurs et parasites. L'imaginaire si désirable du Rassemblement national, il estime que la popularité grandissante du parti d'extrême droite s'explique par la satisfaction que son imaginaire et sa vision du monde procurent à ses électeurs : un monde qui serait divisé en deux classes moralement opposées, à savoir : les producteurs qui s'imaginent ne vivre que du produit de leur labeur, et les parasites (spéculateurs, capitalistes transnationaux) qui ne feraient rien d'utile et s'approprierait la richesse créée par d'autres.
Selon M. Feher, « l'assimilation de la question sociale à un antagonisme entre « producteurs » et « parasites » n'a pas toujours été la chasse gardée de l'extrême droite ; cette vision du monde était même originellement de gauche, quand elle a émergé dans le contexte de la Révolution, dans la critique des privilèges et des rentes de la noblesse et de l'église qui, supposément, exploitaient le travail du tiers état.
Par ailleurs, selon Feher, nous ne sommes plus dans l'indignation face à l'injustice mais dans le ressentiment, avec l'idée qu'en se débarrassant des parasites, en punissant l'oisiveté, tout irait mieux. Cet imaginaire opère une dérive dangereuse vers ce qu'il appelle le « soupçon généralisé ».
Principales Publications
Emmanuel Carrère. V13, chronique judiciaire. Paris, P.O.L., 2022.
Dieu de dieu, que j’aime lire Emmanuel Carrère ! L’adversaire, La Moustache, D’autres vies que la mienne, ça c’était quelque chose. Ou encore Le Royaume.
J’en veux un peu aux miennes de ne pas m’avoir offert V13, Chronique Judiciaire à sa sortie en 2022. Je les critique comme je peux...
Pendant neuf mois, Carrère suivit le procès des terroristes du 13 novembre 2015, responsables de la mort de 130 personnes. Et puis d’innombrables blessés, meurtris dans leur chair et dans leur esprit. Un dossier haut de 53 mètres ! Un procès hors de toutes les normes, qui était de déplier, 9 mois durant, sous tous les angles, du point de vue de tous les acteurs, ce qui s'est passé cette nuit-là.
Des fous de Dieu ou fous tout court (« ça commence où le pathologique ? », demande Carrère sans répondre à la question à 1800 victimes. Comme la plupart des autres journalistes, il se rend à ce procès comme un aveugle dans un tunnel : « On ne sait pas ce qu’on attend, on ne sait pas ce qui arrivera. On y va. » Quitte à se coltiner le pire des grotesques, comme quand une dame demande réparation parce que les attentats ont pourri sa soirée d’anniversaire, préparée de longue date et qui lui avait coûté bien cher.
Comment pourrait-on mettre en balance les souffrances des uns et des autres ? Un avocat du principal terroriste jugé – rappelons que les assassins les plus efficaces sont tous morts et qu’on juge de la piétaille – dénonce la surveillance vidéo dont son client est l’objet 24 heures sur 24. Un père répond : « Maître, depuis sa soirée Au Bataclan, ma belle-fille est aussi sous surveillance vidéo 24 h sur 24 à l'hôpital. Cette situation ne la perturbe pas car elle est dans un coma profond. Elle ne perturbe pas non plus mon fils qui repose au cimetière. Je respecte votre travail et vos convictions mais il y a des limites face aux gens qui souffrent. »
Souvenons-nous du carnage. 123 corps entiers et 17 fragments de corps. Pour certains ces fragments de corps sont ceux de leur enfant de l'homme ou de la femme qu'ils aimaient. D'autres mots à apprendre : lacération, démembrement, polycriblage par les écrous. Zone de dispersion : cela veut dire qu'on retrouve des débris humains jusqu'à 50 mètres de l'épicentre d'une explosion. 15 jours après on a encore trouvé la jambe d'un des terroristes. Il y avait 30 orifices sur une victime. Des tirs avec un calibre de 7,62 mm, ce n'est pas pareil qu'avec du 9 mm. Avec le 9 mm, on a des orifices avec une entrée et une sortie, avec le 7,62, on est sur des plaies très délabrantes, avec des crânes explosés, des grands fracas faciaux.
Comment échapper aux tueurs par tous les moyens ? Thibault nous dit : « Après les premières rafales j'ai vu un homme athlétique qui tirait vers le sol. Il avançait tranquillement, un ou deux pas, un tir, un ou deux pas un tir. Il ne portait pas de cagoule. C'est en me rendant compte de ça, qu'il avait le visage à découvert, que j'ai compris qu'on allait tous mourir. » Gaëlle détaille : « J'ai compris que j'avais été grièvement blessée en voulant retirer de mon visage la chaussure d'une personne au-dessus de moi. Je me suis aperçue que ma joue était entièrement détachée et pendait le long de mon visage. J'ai enfoncé ma main droite à l'intérieur de ma bouche pour retirer mes dents pour que je ne les avale pas parce que ça risquait de me faire tousser et d'attirer l'attention des terroristes. » Édith perd la tête : « Il y a eu des confettis de chair partout. J'ai pensé qu'il n'y avait plus de lait dans le frigo et que je n'avais pas payé la cantine de ma fille. » Et tout de suite un début de solidarité. Loin de la lâcheté du chacun pour soi de la lutte à mort pour une place sur les canaux de sauvetage du Titanic. Ici très peu. À moins d'imaginer que se soit plus ou moins consciemment construite parmi les rescapés du Bataclan une fiction collective de noblesse et de fraternité – ce qui est possible – on est impressionné audience après audience, par ces exemples d'entraide, de solidarité de courage.
Il faudra une bonne fois pour toutes militer pour une justice restaurative. Comme au Rwanda. Une justice qui permet le dialogue entre victimes et bourreaux si les deux parties le désirent : après le procès, sans enjeu pénal, sans publicité, sans autre témoins que les gardiens de prison, le seul objectif étant que chacun puisse dire sa vérité et progresser dans sa reconstruction si elle est possible. En se souvenant de la parole de Vladimir Yankélévitch : « L'amour du méchant n'est pas l'amour de sa méchanceté, ce serait une perversité diabolique. C'est seulement l'amour de l'homme lui-même de l'homme le plus difficile à aimer ».
Comment peut-on demeurer en vie quand tous les autres sont morts ? Comment peut-on ne pas mourir lors d'un événement qui aurait pu ou dû être mortel ? Emmanuel Carrère cite le cas d'un l'homme de 21 ans à l'époque, dont on espère qu'il pourra un jour échapper à la mort intérieure qui est la sienne : « Pendant 3 ans, dissociation totale. Aucun souvenir. Mais un malaise, l'impression que les gens le regardent bizarrement. Idées noires mais floues. Cauchemars sans images. Silhouettes indistinctes, à la périphérie du champ de vision. Gueule de bois perpétuelle, qu'il soigne par l'alcool. Impression d'avoir fait quelque chose de mal, mais quoi ? Au bout de 3 ans, il fait de l’EMDR [Eye Movement Desensitization and Reprocessing, désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires en bon français], thérapie qui maintenant sert pour tout mais qui a été inventé pour le stress post-traumatique. Tout revient, d'un coup. Il sait ce qu'il a fait de mal. Pour atteindre la sortie, il a poussé, écrasé, piétiné. Il est devenu une machine à survie qui se foutait de tout le reste. Les êtres qui lui sont les plus chers, il s'en serait servi comme bouclier si c'était le prix pour vivre. »
Dans Le Grand Soir, dans Facebook et quelques autres sites, on a récemment passablement disserté sur George Orwell. Pour de nombreux intervenants, Orwell représente la figure archétypique de l’ambiguïté, voire de la traîtrise.
Lorsqu'on parle de cet écrivain, de qui parle-t-on ? Il s'appelait Éric Blair. À l'origine, Blair signifiait “ champ de bataille ”, Eric “ souverain éternel ”. Un patronyme qui fleurait bon son agressivité. Orwell est décédé il y a 75 ans mais je vous fiche mon billet qu'on parlera toujours de lui dans 75 ans.
Pour diverses raisons, Orwell prit un pseudonyme. Il choisit “ Orwell ”, du nom d'une petite rivière tranquille de l'Est de l'Angleterre où il passait ses vacances. Quant à George, il aimait que ce prénom fût à la fois prolétaire et royal. D'où vient le mot orwellien ? Ce qualificatif est, selon le New York Times, le plus couramment utilisé dérivé du nom d'un écrivain moderne, plus fréquent que kafkaïen, dickensien ou machiavélique. Le qualificatif fut employé pour la première fois par la romancière étasunienne Mary McCarthy en 1950 (l'année de la mort d’Orwell). Ce terme désigne un contrôle total par la propagande, la surveillance et le déni de la vérité et de la réalité. Il faut avoir à l’esprit que si La ferme des animaux fut un apologue, un conte de fée (A Fairy Story, comme il fut sous-titré), 1984 est une œuvre réaliste. L'histoire se passe dans un Londres en tout point comparable à la capitale froide, bombardée, affamée qu'ont connue Orwell et ses contemporains. Les deux héros s'appellent Winston et Julia, des prénoms bien de l'époque, et le méchant a pour nom O’Brien, et non pas Napoléon.
Dans la vulgate anti-orwellienne, ses défenseurs sont soit des naïfs, soit des suppôts de l'impérialisme. Les choses sont claires : si Orwell n'était pas de gauche, il était de droite, de la pire des droites : celle qui se cache derrière des postures progressistes. Or dès son retour de Birmanie, où il fit partie des forces de l'ordre colonial, Orwell s'est engagé nettement à gauche, dans l'Independent Labour Party (petit parti situé à gauche du Parti travailliste, puis, au sein du POUM, le parti ouvrier d'unification marxiste qui prônait la révolution et la collectivisation pendant la guerre d'Espagne. Sa courte vie durant, il combattit l'impérialisme, le racisme les inégalités. Il souhaita, après la guerre, des nationalisations et la disparition de l'aristocratie. Il se prononça pour une limitation de l'écart des revenus de 1 à 10 et il fantasma que l'hôtel Ritz pourrait être réquisitionné pour cantonner les milices rouges de la révolution à venir. Dans sa lutte contre le stalinisme, il refusa de s'associer au parti conservateur britannique parce qu'il affirmait appartenir à la gauche et devoir travailler en son sein. Il lutta contre la tentative du gouvernement travailliste de purger la fonction publique de ces éléments communistes et se prononça tout naturellement contre la suppression du Parti communiste britannique. Pas vraiment de droite, tout cela. Mais encore aujourd'hui, son péché suprême, pour certains, est de ne pas avoir vu le paradis sur terre dans la société soviétique des années 1930.
Orwell n'était pas parfait. Il eut ainsi sa vie durant quelques problèmes avec la judéité. Mais il en eut aussi avec les Écossais alors que son père était d'origine écossaise. Pas de problèmes, en revanche, avec les Français d'autant que sa mère s'appelait Limouzin. De fait il ne se sentait bien que dans l'anglicité.
Pendant la guerre, il eut la possibilité de fuir les bombardements. Il décida de rester sous les bombes allemandes pour partager les malheurs du peuple anglais. Il retrouva du charme aux vertus du parlementarisme britannique – à l'inverse de nombre de ses amis de gauche – et il dénonça les compromissions de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie anglaises a l'égard du national-socialisme, uniquement soucieuses de défendre leurs intérêts de classe.
En 1940, Orwell écrit sous le Blitz “ Le Lion et la licorne, Socialisme et patriotisme ”. À ce moment précis, le Royaume-Uni, seul, tient tête au Troisième Reich. Orwell redécouvre alors les vertus du patriotisme démocratique. Il pense que, pour résister au régime totalitaire, il faut défendre une révolution socialiste et patriote, un socialisme démocratique fondé sur l'histoire du pays et les vertus du peuple britannique (la “ décence commune en particulier ”), une révolution qui rassemblerait les élites et le peuple dans un système à vocation égalitaire dont le lion et la licorne, figure héraldique du blason royal, forment le symbole le plus éloquent et symbolique.
Dans son essai de 1941 “ Le Lion et la licorne ”, Orwell propose un programme politique en six points pour l'Angleterre de l'immédiat après-guerre :
Pourquoi Orwell, qui venait de se marier, a-t-il rejoint l'Espagne, et pourquoi a-t-il adhéré au POUM ? Il est parti pour se battre au sein d’un collectif, contrairement à un Hemingway surtout soucieux de son action personnelle (et ne parlons pas de Malraux). Orwell avait en poche une lettre de recommandation de l'Independent Labour Party (alors qu’il aurait préféré rejoindre les rangs des anarchistes : « Si je n’avais tenu compte que de mes préférences personnelles, j’eusse choisi de rejoindre les anarchistes »). Son objectif était « d'arrêter la progression du fascisme ». Les rangs des combattants antifranquistes sont traversés par un débat d'importance : le POUM, comme les anarchistes, estime qu'il ne faut pas attendre la fin de la guerre contre les fascistes pour entreprendre la révolution sociale. Le gouvernement républicain et le Parti communiste espagnol sont hostiles à cette vision des choses. Orwell n'est pas opposé à la ligne du Parti communiste dans ce domaine mais à la manière dont ce parti traite les autres révolutionnaires – il les accuse de faire le jeu d'Hitler – ce qui le scandalise : « Aux yeux des communistes nous étions des traîtres, des assassins, des lâches, des espions. » Orwell assiste – et en réchappe par miracle – à la répression féroce et aux purges sans pitié des militants du POUM et des anarchistes par les forces gouvernementales et les communistes. C'est précisément à ce moment qu'il forgera à jamais son anti-stalinisme.
Cette répression féroce et ces purges auxquelles il assiste à sa sortie d’hôpital, le convainquent irrémédiablement de la dangerosité de l’hégémonie stalinienne. En revanche, il observe que les anarchistes s’efforcent de bâtir une société alternative et révolutionnaire qui vise à balayer les tutelles de l’État, du patronat et du clergé. Les militants qui se battent autour de lui n’ont pas instauré « l'égalité parfaite » mais Orwell est enthousiasmé d'observer une société qui fonctionne sans que l'homme n'exploite son prochain, sans qu'une classe n'écrase les autres classes, une société ou des êtres humains cherchent à se comporter en êtres humains et non plus en « simples rouages de la machine capitaliste ». Jamais, selon ses dires, il n'avait rencontré à ce point la fraternité, la solidarité, le respect, chez des gens qui se tutoyaient et se comportaient en égaux.
PS : Plus cuistre que Gensane, tu meurs. J'ai passé vingt ans de ma vie à étudier – en long, en large et en travers – l'œuvre d'Orwell à qui j'ai consacré une thèse, un livre et une trentaine d'articles scientifiques. En particulier, repris dans mon blog :
George Orwell et les intellectuels : malentendu moral et politique (I)
George Orwell et les intellectuels : malentendu moral et politique (II)
Au centre, dépassant tout le monde d'une tête : Orwell. Accroupie devant lui, sa première épouse : Eileen O'Shaughnessy.
Dans Le Grand Soir, Daniel Vanhove décrit la quadrature du cercle Iran USraël : Nonobstant les déclarations aussi insensées qu’erratiques de la part du président américain, le suivi régulier de ce dossier ne trompe aucun observateur. Dans une situation aussi complexe pour différentes raisons, le régime israélien a piégé la stupide administration américaine, et celle-ci est désormais prise à revers. Malgré des menaces répétées et le déploiement d’une armada massive dans la région, elle a compris ne pouvoir atteindre aucun des objectifs militaires visés par ses forces conventionnelles tout en s’isolant d’une majorité d’États ne la suivant pas dans cette aventure absurde. C’était la guerre à ne pas faire !
Le retour à la diplomatie semble donc la seule issue pour le gouvernement Trump, afin de trouver une porte de sortie lui permettant de ne pas être totalement humilié et se présenter avec un message quelque peu positif, même s’il ne dupera personne. Le temps joue contre l’administration républicaine qui doit impérativement tenter de sauver les meubles avant les élections de mi-mandat, et soulager l’économie mondiale d’une crise énergétique qui s’annonce d’ores et déjà désastreuse pour les mois à venir.
Sauf que cela constitue le pire dénouement imaginable pour le régime israélien qui ne veut en aucun cas desserrer son étau sur l’Iran maintenant qu’il en a saisi l’occasion, et comprend bien qu’une telle opportunité ne se représentera plus avant longtemps, sinon jamais.
Pour Giulia Foïs, dans L’Obs : « En France, on viole, on cogne, on tue, à tous les étages de la société ».
La journaliste, autrice de Ce que le féminisme m’a fait, savoure la victoire de l’inscription de l’interruption volontaire de grossesse dans la Constitution. Mais considère le combat féministe comme toujours indispensable et revendique d’avoir la révolte au cœur. « Chacun à notre niveau, il faut refuser ce système patriarcal. On en sort ! » Nous sommes à la veille du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Attablée à la terrasse d'un café et du 19è arrondissement de Paris, Giulia Foïs ne mâche ni ses mots ni sa colère ni sa joie parce qu'il en est aussi question quand on parle de féminisme. Si la journaliste, savoure la victoire de l'inscription volontaire de grossesse dans la Constitution, elle martèle aussi la nécessité d'aller bien plus loin plus vite et surtout avec des moyens adaptés.
Selon Basta !, à Carcassonne, les syndicats refusent leur expulsion de la Bourse du Travail. Six syndicats, ont appelé à une mobilisation à Carcassonne. La raison : le nouveau maire RN de la ville Christophe Barthez veut expulser les syndicats du lieu pourtant dédiés à l'organisation des travailleurs.
À la place de l’apparence de respectabilité affichée à l’Assemblée nationale par les députés du Rassemblement national, le nouveau maire RN de la cité médiévale a déjà choisi de s’en prendre aux syndicats et aux libertés publiques. Un mois après son élection, Christophe Barthès a annoncé, à la fin du conseil municipal du 30 avril, que quatre organisations, domiciliées à la Bourse du travail devront quitter leurs locaux dans une semaine. Dont la CGT qui est dans les lieux depuis 89 ans.
Dans son blog de “ Là-bas si j’y suis ”, Daniel Mermet revient sur un mystère insondable : « Nous avons reçu des messages perplexes concernant un jeu éducatif pour apprendre aux enfants à fabriquer un calvaire en bois et comment crucifier Jésus après l’avoir peint en blanc.
Rappelons que si l’Ascension est un congé en forme de pont, c’est d’abord la célébration d’un exploit toujours inexpliqué autant qu’inégalé : comment Jésus étant ressuscité est monté au ciel, bien au-delà de la lune et même de Mars avec son corps tout entier sans l’aide du moindre stratagème, comme nous l’enseignent de nombreux documents.
La question qu’on peut poser devant cette célébration annuelle, c’est : comment après ça voulez-vous lutter contre les fake news ? Source de bien des maux et des morts. Ainsi nos penseurs et nos maîtres affirment que le bon peuple préfère croire que savoir et que c’est par là, plutôt que par la vérité et la raison, que l’on peut obtenir ses suffrages et sa soumission.
Alors, Jésus reviens ! Reviens parmi les tiens, reviens leur dire que tout ça, c’est du pipeau ! Merci d’avance et bon retour. »
Bon, d’accord, on va au paradis. Mais avant d’y arriver il y a quelques étapes incontournables qui nous concernent tous.
La médecine nous explique que, juste avant le trépas, on connaît une “ poussée prémortelle ”. Une sorte de dernier coup de fouet, un déploiement d’énergie.
Le rythme de notre respiration change : il peut s’accélérer ou ralentir, ralentir au point, parfois, de s’arrêter.
On dit, pour simplifier et parce que ça fait joli, que notre vie tout entière, en tout cas les événements marquants, défilent devant nos yeux. C’est sûrement exagéré. Mais il est vrai que, pendant plusieurs minutes, notre cerveau, indépendamment de notre volonté, récapitule un certain nombre d’événements alors que notre cœur a cessé de battre. Semble-t-il pendant 7 minutes (ah, la magie du chiffre 7 !).
Après le décès, des éléments du cerveau peuvent continuer à fonctionner. Le cœur peut battre encore un moment, même sans apport sanguin. Le foie fonctionne quelque temps aussi.
Mais nous ne sommes pas immortels. Comme le cerveau manque d’oxygène, notre conscience claire diminue. On voit et on entend moins nettement. Le monde nous échappe.
Dans son éditorial, Benoît Bréville évoque l’optimisme farouche de l’engagement pacifiste : « Le samedi 7 mars, cinquante mille personnes défilaient à Londres pour protester contre la guerre menée par Israël et les États-Unis en Iran. Une affluence notable au regard des autres métropoles occidentales, mais dérisoire si l’on remonte dans le temps : le 15 février 2003, plus d’un million de manifestants battaient le pavé londonien contre l’invasion de l’Irak. Plusieurs centaines de milliers marchaient à New York et Washington, et près de quinze millions à travers le monde — la plus vaste mobilisation internationale jamais enregistrée. Vingt ans plus tôt, le 12 juin 1982, c’était pour réclamer le désarmement nucléaire qu’un million de personnes envahissaient Central Park, au son des concerts de Joan Baez et de Bruce Springsteen. Le camp antiguerre avait ses musiciens, ses écrivains, ses cinéastes. Cette tradition s’est effacée.
Aujourd’hui, les guerres se multiplient, les grandes puissances se réarment, mais les rues restent clairsemées. Même la menace nucléaire semble laisser indifférent. Le traité New Start, dernier accord en vigueur sur la limitation des armes nucléaires stratégiques entre Washington et Moscou, vient d’expirer, M. Donald Trump évoque la reprise des essais atomiques, M. Emmanuel Macron propose de renforcer l’arsenal français. Aucune manifestation, aucun débat public.
Stigmatisé par les médias, qui y voient vite un soutien au Hamas, aux mollahs ou au Kremlin, et parfois réprimé, l’engagement pacifiste s’accorde mal avec l’air du temps. Il exige en effet un optimisme farouche, cette conviction, forgée au fil de luttes parfois victorieuses, que rien n’est joué, que l’action collective peut infléchir le cours des événements. Les opposants à la guerre du Vietnam s’appuyaient sur les succès du mouvement pour les droits civiques ; en 2003, l’élan altermondialiste nourrissait les manifestants contre l’invasion de l’Irak. Rien de tel aujourd’hui. »
Monique Pinçon-Charlot a suivi Jeffrey Epstein à Paris : « Généralement traitée comme un fait divers, l’« affaire Epstein » mérite d’être examinée d’un point de vue sociologique. Car les millions de documents rendus publics par la justice ne renseignent pas seulement sur une exception criminelle : ils éclairent les fonctionnements d’une certaine fraction de l’élite, habituée des quartiers huppés. Comme le 16e arrondissement parisien. »
Un fort dossier sur la folie qui entoure l’Iran : depuis plus de 2 ans l'armée israélienne bombarde Gaza mais aussi le Yémen, la Syrie, le Qatar l'Iran et le Liban. En entraînant les États-Unis dans une guerre contre la République islamique, Tel-Aviv a mis le monde entier en danger : ses équilibres géopolitiques, son organisation par le droit international, mais aussi ses économies toujours dépendantes aux hydrocarbures. « Fureur épique », c'est le nom de l'opération lancée le 28 février par le président des États-Unis : si Messieurs Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ont assigné les objectifs fluctuants à cette aventure militaire, leur commune indifférence aux dégâts d'ores et déjà infligées à la région laisse augurer d'autres conflits. Les Européens se sont révélés incapables de faire entendre une autre voix. À l'exception notable du président du gouvernement espagnol. »
Á suivre pour un bon moment : les noces de l’IA et de l’État (Sébastien Broca) : « Comment comprendre la montée en puissance et le rôle de l’industrie technologique américaine ? Dans la presse et les revues, les notions de « technoféodalisme », de « Lumières sombres », de « technofascisme » se disputent le podium de la percée conceptuelle à la mode. Une perspective historique incite à s’appuyer sur une idée plus ancienne, mais aussi plus solide : l’impérialisme. »
Renaud Lambert est allé à la découverte du “ petit théâtre de la rue chinoise ” : « Six ans après l’épidémie de Covid-19, où en est la société chinoise ? En particulier les jeunes, nés une fois tournée la page du xxe siècle ? Pour répondre à la question, on peut se plonger dans les indicateurs macroéconomiques, les séries statistiques ou la littérature gouvernementale. On peut aussi parcourir les rues du pays et chercher les enseignements des scènes qui s’y jouent. »
Le Sri Lanka est-il devenu marxiste ?, demande David Garcia : « À peine sorti d’une crise économique aiguë, le Sri Lanka a été ravagé par un cyclone à la fin du mois de novembre 2025. Plus de six cents personnes ont péri, cependant que 10 % de la population était touchée. De quoi compliquer la tâche du président « marxiste » élu en 2024, auquel la population reproche déjà d’avoir beaucoup promis, mais peu réalisé. »
Charles Perragin décrit “ l’extractivisme crépusculaire au Kazakhstan ” : « Les « monovilles », ces cités industrielles aux réserves géologiques exceptionnelles, produisent l’essentiel des exportations kazakhes. Érigées au temps de l’Union soviétique autour de grandes usines pourvoyeuses de services à la population, elles dépérissent, pillées par des investisseurs rapaces, tandis que les conditions de travail des sidérurgistes et des mineurs se détériorent. »
Selon Owen Jones, les trahisons de M. Starmer n’ont pas tué la gauche britannique : « Au Royaume-Uni aussi, le pouvoir semble promis à la droite radicale. Le parti Reform UK de M. Nigel Farage a le vent en poupe. Quinze années d’austérité et de scandales ont discrédité les conservateurs. Dix-huit mois de gouvernement travailliste ont dégoûté les électeurs. Mais un certain engouement pour les Verts, désormais menés par l’« écopopuliste » Zack Polanski, suggère que tout n’est pas encore joué. »
Tristan de Bourbon-Parme décrit l’irrésistible ascension du parti de droite Reform UK : « Monsieur Nigel Farage s’amuse bien. « Reform n’a pas vocation à recueillir tous les députés conservateurs à la dérive ! » (The Telegraph, 17 janvier 2026). Depuis l’élection générale de juillet 2024, vingt-trois députés ou anciens députés tories ont rejoint les rangs de la formation de droite radicale, placée en tête par les instituts de sondage. Toutes ces recrues — dont Mme Suella Braverman ou M. Nadhim Zahawi, anciens ministres de l’intérieur et de l’économie — ont dû commencer par reconnaître la contribution de leur ancien parti à la destruction du pays. C’est que le rapport de forces semble basculer nettement en faveur de M. Farage. Enfin élu à la Chambre des communes, après sept tentatives sous les couleurs du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) puis sous celles du Brexit Party — Reform UK depuis 2021 —, le trublion a changé de statut comme de style. Fini les vestes en tweed, le rire sardonique, place aux costumes classiques, aux sourires aimables. Mais cela suffit-il pour gagner Downing Street ?
Dans un premier temps, il s’agirait d’atteindre l’objectif affiché à la conférence du parti en septembre 2025 : élargir l’électorat. À Birmingham, M. Farage a enjoint à ses cadres de « prendre modèle sur les libéraux-démocrates, qui ont établi des antennes territoriales(…). Cette force leur a permis de mettre le paquet dans des circonscriptions ciblées. » Adaptée au système uninominal à un tour, la stratégie a en effet permis à 72 centristes de l’emporter en 2024, quand, malgré un score national supérieur à celui des « Lib Dem », Reform ne faisait élire que 5 candidats. À la prochaine échéance nationale, la formation de droite pourra déjà s’appuyer sur les 677 conseillers municipaux et régionaux qu’elle a fait élire en mai 2025, soit 42 % des sièges alors en jeu (en moyenne un quart d’entre eux est renouvelé chaque année).
Que se passe-il “ Out of Kariba ” (Léa Kalaora) : « À la frontière avec la Zambie, le barrage a produit un lac ; le lac a fabriqué un paysage ; le paysage a contribué à enraciner une communauté, persuadée d’avoir façonné la nature et d’avoir acquis sur elle un droit durable. Mais les Blancs du Zimbabwe forment désormais une minorité qui négocie sa place dans un ordre qu’elle ne domine plus. »
Pour Pedro Sanchez, il faut sauver le multilatéralisme : « No a la guerra ». Dans le concert des nations, l’Espagne a fait entendre une voix singulière. Une nouvelle fois, après l’agression américaine contre le Venezuela, après le génocide à Gaza. Le président du gouvernement explique dans nos colonnes les raisons pour lesquelles son pays refuse le règne de la force. »
Anne-Cécile Robert réfléchit à l’opposition entre la loi et la morale (“ Les troubadours de la guerre ”) : « Pourquoi s’embarrasser du droit quand on a la morale pour soi ? Selon certains responsables politiques ou juristes complaisants, l’attaque illégale de l’Iran par les États-Unis et Israël devait être approuvée parce qu’elle aurait été « juste ». Se voulant novateur, ce discours dangereux fait l’impasse sur cent ans de progrès juridiques et politiques. »
Allan Popelard inscrit l’assassinat de Quentin Deranque dans la perspective de l’histoire des services d’ordre et de la politique : « La mort récente de l’activiste néonazi Quentin Deranque a rappelé que la politique se fait aussi dans la rue et prend parfois des formes violentes. Conscients de cette réalité, partis et syndicats se sont dotés, dès la fin du xixe siècle, de services d’ordre. Contestées ou exaltées, affaiblies ou réinventées, ces forces organisées restent une composante indispensable de la vie militante. »
Laurent Bonelli nous donne une “ Radiographie de l’extrême droite violente ” : « Ces dernières semaines, les grands médias se sont plu à présenter la gauche radicale comme un nouveau fascisme, intolérant, factieux et meurtrier. Ce tour de passe-passe symbolique fait oublier l’existence d’une ultradroite identitaire et haineuse, qui s’épanche sur les réseaux sociaux, consolide ses bastions et cultive un idéal de reconquête brutale. »
Pour Laetitia Delhon, l’enfance est toujours en danger : « Mi-février, le gouvernement français renonçait à défendre devant le Parlement un projet de loi attendu sur la protection de l’enfance. Le secteur traverse pourtant une profonde crise. Placements en hausse, professionnels précarisés, difficultés de recrutement, cloisonnement des prises en charge sociale et médicale : un cercle vicieux qu’il serait urgent d’enrayer, pour protéger vraiment. »
Félix Jourdan et Jocelyne Porcher reviennent sur la mise à mort des animaux dans les abattoirs : « Faut qu’ça saigne, faut qu’les gens ayent à bouffer », chantait Boris Vian dans son tango des bouchers de la Villette. À Paris comme ailleurs, l’abattage des animaux a longtemps relevé d’établissements publics. Si désormais la logique industrielle du secteur marchand tend à dominer, des éleveurs paysans cherchent à inventer un autre modèle qui pourrait, entre autres, atténuer la souffrance animale. »
Antoine Pecqueur s’en est retourné à Palmyre : « Quand les vestiges d’une cité antique – merveilleux témoins des empires dont elle fut l’un des grands carrefours – subissent les ravages de la guerre, on pense que, la paix retrouvée, la reconstruction s’imposera. Mais faut-il effacer l’histoire ? Qui se chargera de la restauration ? Quelle sera la place accordée aux vivants de la ville moderne qui jouxte l’ancienne Palmyre ? »
Robin Lambert redoute la souveraineté numérique : « Sur le chemin du bureau, l’angoisse de Jules grandit. Elle monte encore d’un cran quand il découvre ses collègues attroupés au pied du siège de la boîte, très agités. « On ne peut pas entrer, lui explique Hannah, des ressources humaines. La sécurité dit que tout le système de serrure connecté est planté, comme nos téléphones. »
Ah, la ligne bleue des Vosges, qu’il faut fixer et s’efforcer de dépasser ! On doit l’expression à Jules Ferry dans son testament rédigé en 1893. Sénateur, il demanda à être enterré dans sa ville natale de Saint-Dié : « Je désire reposer dans la même tombe que mon père et ma sœur en face de cette ligne bleue des Vosges d'où monte jusqu'à mon cœur fidèle la plainte touchante des vaincus. » La France avait été écrasée par l'Allemagne en 1870-71, l'Alsace et le plateau lorrain cédés à l'Allemagne. Pour que la France se dépasse, Jules Ferry se montra en faveur de l'expansion coloniale française. Il fut surnommé le Tonkinois par ses adversaires politiques. Il obtint le protectorat en Tunisie et à Madagascar et lança l'explorateur Pierre Savorgnan de Brazza à la conquête du Congo. Les conservateurs étaient opposés à la colonisation, estimant qu'elle privait le territoire français de précieux investissements. La gauche de Clémenceau y était également opposée parce que la colonisation détournait l'attention des provinces perdues d'Alsace et de Lorraine. Le gouvernement de Jules Ferry tomba sur cette question.
Puisque j’ai cité Clémenceau, je poursuivrai par une des phrases les plus célèbres qu’on connaisse de lui : « La guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires ». J’aurais pu terminer par sa réaction lors de la mort de Félix Faure dans les bras de sa maîtresse Madame Steinheil qui héritera du surnom de la “ pompe funèbre ”. Mais cette agonie de trois heures suite à une congestion cérébrale – on dirait un AVC aujourd’hui – fit de lui un martyr des amours interlopes. Les saillies fusèrent : « le président a retrouvé sa connaissance ? Non, elle est partie par la porte de derrière. » Clémenceau fut grandiose : « En entrant dans le néant, il a dû se trouver chez lui », ou encore « Il voulut être César, il ne fut que Pompée. »
Alors, je terminerai par cette maxime célèbre : « La guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires », une analyse de 1887, donc trente ans avant les débuts de la Grande Guerre, proclamant la prééminence du pouvoir civil sur le pouvoir militaire. Lors de la déclaration de guerre en 1914, Clémenceau préside la commission sénatoriale de l'armée. Il est très soucieux des comptes de la nation. En 1917 le président de la République Poincaré le nomme président du Conseil. Pour Clémenceau, la guerre n’est pas simplement du ressort des militaires mais du pays tout entier. « Je fais la guerre », disait-il, contrairement à ses prédécesseurs politiques qui avaient laissé beaucoup d’autonomie au général Joffre.
Marre que les gens des médias utilisent sans arrêt le mot incident dans son sens anglais, donc commettant un anglicisme de plus.
Incident vient du latin incidere qui veut dire survenir. Un incident est un petit événement qui survient, un événement sans importance. Un incident peut donc être inopiné, imprévu. Lorsque l'on dit que dans le métro il y a eu un incident technique, ce n'est pas bien grave, encore que cet incident puisse déboucher malencontreusement sur des conséquences sérieuses. Dans La Terre de Zola, « Il y eut un incident pénible, l'abbé Madeline s'évanouit en disant sa messe ». Même pas mort. Au tribunal un incident de procédure n'est en soi pas grand-chose mais il peut avoir pour conséquence d'arrêter le cours du procès. Deux soldats de deux pays frontaliers qui échangent des coups de feu, c'est un incident qui peut lui aussi avoir des conséquences graves. On parlera d'incident diplomatique. En attendant que l’incident soit clos, que le différend soit terminé. Un ou plusieurs incidents peuvent – ensemble – causer un problème alors qu'individuellement ils sont sans importance.
Alors qu'un incident peut désigner un événement impliquant souvent quelque chose de remarquable et de volontaire (un incident d’audience), accidentel décrit un événement qui arrive par hasard ou sans intention délibérée. Mais généralement plus grave : si l'on dit qu'un voyage s'est déroulé sans incident, c'est qu'on envisageait peut-être quelques petits problèmes techniques, alors que si l'on dit que le voyage s'est déroulé sans accident, rétrospectivement on a eu très chaud. Une voiture qui explose sur une mine de manière accidentelle, c’est un grave incident. Un dépistage systématique sur des chantiers (alcool, cocaïne) peut éviter des accidents après que l’on aura repéré quelques incidents fâcheux. De même, dans les cours d’école, on aura comptabilisé des incidents qui n’auront pas débouché sur des accidents. Si, au cours d'un repas, je renverse mon verre sur la robe de ma voisine, ce sera un incident dans la mesure où le cours des choses aura repris quelques minutes plus tard, après que je me suis confondu en excuses, bien sûr. Et ce sera un accident si la voisine aspergée considère que cet événement est sans importance et qu'il vaut mieux en rire avant d'aller chercher le K2R dans la buanderie.
PS : Lorsque j'avais une dizaine d'années, mes parents nous emmenèrent, ma sœur, mon frère et moi, à une représentation de Lakmé, avec Mado Robin, à l'opéra d'Arras,. Une idée complètement saugrenue, mais ça leur faisait plaisir. Bourdieu aurait écrit sans peine une cinquantaine de pages à ce sujet. Ma sœur avait sept ans et mon frère quatre. Mes parents avaient sûrement raclé les fonds de tiroir car nous étions dans une loge, au-dessus de la fosse d'orchestre. Une fois installés, mes parents n'avaient pas repéré que mon frère suçotait une pastille et refusait de s'en débarrasser pendant que Mado Robin vocalisait comme aucune autre soprano dans l'air des clochettes.Ce qui devait arriver arriva : mon frère, qui s'ennuyait à cent sous de l'heure, cracha la pastille qui tomba sur la grosse caisse. Le bruit fut effroyable. Le chef d'orchestre ne comprit pas ce qui s'était passé. Mado Robin garda son calme et continua à quiritter et gringotter.
Question : mon frère avait-il provoqué un incident ou un accident ? Un incident si l'on admet qu'il avait à peine perturbé le merveilleux cours de cet événement lyrique. Un accident si l'on considère que sa pastille avait provoqué un très léger dommage de manière totalement imprévue alors que la progression de Mado Robin vers la cinquième octave n'avait même pas été ralentie.
Ici, “ L'air des clochettes ” :