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15 mai 2021 6 15 /05 /mai /2021 06:04
Par Michel Feltin-Palas (L'Express)
 
C'est sans doute la règle la plus contestée de la langue française. Et la plus révélatrice de l'incroyable relation que nous entretenons avec notre idiome national.
Dans sa célèbre émission Apostrophes, Bernard Pivot avait coutume de demander à ses invités : "Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous lui entendre dire quand il vous accueillera ? " Un jour que Laurent Delahousse lui posa cette même question, le malicieux animateur répondit : "Il me dira : " Bonjour, Pivot. Vous allez pouvoir m'expliquer les règles d'accord du participe passé des verbes pronominaux ; je n'y ai jamais rien compris." Et je lui répondrai, modeste : "Moi non plus, Seigneur"."
Derrière la boutade, une réalité. L'accord du participe passé avec avoir est sans doute le plus controversé de la langue française, comme le souligne dans un livre tout autant grammatical que sociologique le linguiste Bernard Cerquiglini (1). Il est vrai que celui-ci est particulièrement complexe. Songez par exemple à la différence entre ces deux phrases :
- La cantatrice que j'ai entendue chanter (elle chante, je l'ai entendue : accord).
- La chanson que j'ai entendu chanter (on la chante, j'ai entendu qu'on la chante : pas d'accord).
Loin de maîtriser toutes ces subtilités, la plupart d'entre nous ont retenu pour l'essentiel ceci : "Avec l'auxiliaire avoir, le participe passé s'accorde en genre et en nombre avec le complément d'objet direct lorsque celui-ci est placé avant le verbe". D'où :
- J'ai mangé des pommes.
- Les pommes que j'ai mangées.
Ce que l'on sait peu, c'est que cette règle a été fixée dès 1538 à l'initiative de Clément Marot, soit un bon siècle avant la création de l'Académie française. En cela, le poète s'inspire du "modèle italien" - on n'est pas sous la Renaissance pour rien - ce qui fera dire à Voltaire : "Marot rapporta deux choses d'Italie : la vérole et l'accord du participe. Le second fit plus de ravages". (2) Influent auprès de François Ier, Marot réussit à convaincre, et cela d'autant plus facilement qu'à cette époque, toutes les lettres se prononcent. Au masculin singulier, "volé", par exemple, se distingue très facilement du féminin pluriel "volé-eu-sse". Corollaire : les choses se compliquent à partir du XVIIIe siècle, lorsque le "e" et le "s" finals commencent à ne plus se faire entendre, rendant l'accord souvent inaudible, notamment avec les verbes du premier groupe (les plus nombreux). Depuis, en effet, il n'y a aucune différence à l'oral entre ce type de phrases : 
- L'argent que j'ai emprunté
- Les sommes que j'ai empruntées
L'évolution de la phonétique s'ajoute donc à la complexité de la règle pour alimenter les débats sans fins sur "l'accord du COD". D'un côté, les réformateurs plaident pour une simplification en faisant notamment valoir que le temps consacré à son apprentissage (quatre-vingt heures, selon les estimations) serait mieux utilisé à enrichir le vocabulaire des élèves, développer leur argumentation et étudier les grands auteurs. En face, les conservateurs soulignent que cela conduirait à transférer à l'écrit les ambiguïtés de l'oral. Sans accord, comprendre la phrase "Les oeufs de la poule que j'ai mangé" est en effet impossibleEn revanche, tout s'éclaire quand on lit : 
- Les oeufs de la poule que j'ai mangés (j'ai mangé les oeufs) 
- Les oeufs de la poule que j'ai mangée (j'ai mangé la poule) 
Il n'empêche : la règle a été contestée dès son invention et l'a été tout au long des siècles suivants. En 1900, des linguistes parviennent même à convaincre le "ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts" de publier un arrêté tolérant l'accord ou l'absence d'accord - sans suite. En 1990, encore, le sujet est remis sur la table par la commission de réforme de l'orthographe créée par Michel Rocard. En 2018, enfin, deux Belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, proposent à leur tour une règle simple : accord avec l'auxiliaire être, invariabilité avec l'auxiliaire avoir.
Jusqu'à ce jour, toutes ces tentatives se sont soldées par des échecs.
Bernard Cerquiglini n'a rien d'un conservateur. Pourtant, il s'oppose lui aussi aux options les plus radicales et ses arguments sont dignes d'intérêt. D'abord, rappelle-t-il, la règle de Marot est conforme à l'histoire de notre langue puisqu'on la trouve déjà chez Villon au XVe siècle. Son adoption, de surcroît, ferait perdre des informations utiles, comme on l'a vu plus haut. Enfin, constate-t-il, une modification drastique provoquerait de telles résistances qu'elle n'aboutirait sans doute pas - le passé en témoigne.
Aussi propose-t-il une "thérapeutique raisonnable", susceptible selon lui de recueillir un consensus. En substance : passage à l'invariabilité uniquement pour les cas particuliers, mais maintien de l'accord lorsque le participe passé est placé avant l'auxiliaire avoir pour tous les verbes classiques et les verbes pronominaux ordinaires, comme :
- Marie s'est coupé le doigt (Marie s'est coupée quoi ? Le doigt. "Le doigt" est placé après le verbe : pas d'accord)
- - Marie s'est coupée au doigt (Marie s'est coupée quoi ? Elle-même. "S'" est placé avant le verbe : accord)
Aussi modérée soit-elle, une telle proposition n'est pourtant pas certaine d'être adoptée. Toute réforme de la langue française doit en effet compter avec trois types d'opposants. D'abord, les puristes qui, n'ayant pas conscience que le français qu'ils utilisent est lui-même le fruit d'évolutions antérieures, refusent par principe tout changement. Ensuite, les membres de professions influentes - écrivains, enseignants, correcteurs de journaux, etc - qui retirent un intérêt, monétaire ou symbolique (la "distinction"), à la complexité de la langue. Il faut enfin compter avec les Français eux-mêmes, qui tiennent mordicus au maintien de cette règle difficile. Un comportement qui peut sembler paradoxal, tant elle leur crée des difficultés, mais qui s'explique. En raison du temps que nous passons à l'étudier, note Bernard Cerquiglini, ce fameux accord a été érigé au rang de symbole : celui du "bon français". Y renoncer serait donc perçu comme un abandon de la langue elle-même. Raison pour laquelle cette règle dépasse de très loin le seul univers de la grammaire et dit beaucoup de l'étrange relation qu'entretient notre pays avec son idiome national. 
(1) Un participe qui ne passe pas, par Bernard Cerquiglini, Points, collection "Le goût des mots" 
(2) Citation possiblement apocryphe, note Bernard Cerquiglini.
Le désaccord du participe passé
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13 mai 2021 4 13 /05 /mai /2021 05:23

 

Bernadette Grange et Philippe Arnaud. Au pays des Onsen. Carnet de voyage au Kyushu. BGA Éditions, Tours 2021.

 

 

 

J’ai sous les yeux un ouvrage magnifique, un carnet de voyages de mes amis Bernadette et Philippe au Japon. Philippe s’est chargé des textes que sa compagne Bernadette a illustré de très jolies aquarelles.

 

Les auteurs sont liés à une famille japonaise depuis quarante ans, ce qui a rendu possible une approche lente, pour ne pas dire langoureuse, d’un monde tellement différent du nôtre.

 

Il y a mille chemins sensoriels, sensuels, pour s’introduire dans ce monde, l’un étant la nourriture. Comme l’écrit Philippe, « la langue n’est pas seulement l’organe de la communication, c’est aussi celle du goût, et apprendre à manger japonais, c’est aussi apprendre une autre langue japonaise. » Manger, c’est aussi boire, boire du vin qui évoque plus le jus de raisin sucré que le vin de chez nous. Un vin présenté dans des bouteilles d’un litre avec de grandes étiquettes très colorées, très décorées, avec des titres … en français !

 

Il fut un temps où, tremblements de terre obligent, les parois intérieures des maisons étaient souvent faites en papier. Nos visiteurs ont observé qu’avec une feuille de papier un Japonais peut représenter n’importe quoi : « votre chien se grattant l’oreille, Murat à cheval, sabre au clair, ou votre grand-mère assoupie sous le cerisier et qui a laissé tomber son tricot à côté de la chaise longue. »

 

L’eau est sûrement l’élément dominant au Japon. Les toilettes sont des lieux d’aisance parce qu’on y est à l’aise. Quant au rituel du bain, c’est une source de sensations toujours renouvelées : « [Dans les bains thermaux], les Japonais se savonnent interminablement, se rincent et se re-savonnent assis sur leurs petits bancs de bois. Puis ils passent au bain. Les Japonais y méditent, y bavardent, y rêvent, s’y assoupissent, y dorment peut-être. » Les jardins se contemplent et s’ouïssent grâce « au chant de l’eau qui, interminablement se déverse dans sa vasque en pierre, et qui déborde, déborde, déborde. » L’eau qui nourrit la terre fertilisée par les cendres volcaniques et qui éteint le feu de la lave.

 

Note de lecture 197
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8 mai 2021 6 08 /05 /mai /2021 05:15

 

Ce qui suit peut, évidemment, laisser pantois. Cette lettre d'un étudiant (que je reprends sans corrections) a été reçue par une universitaire française. On peut penser qu'elle a été écrite de manière impulsive – quoique réchauffée – dans une dynamique de groupe, après quelques joints. Mais, après tout, on s'en fiche. Nous sommes en présence d'un texte ordurier, diffamatoire et rédigée dans un français indigne d'un étudiant de quatrième année dont le niveau est dans la moyenne par rapport à celui de ses congénères.

 

Vu le contexte économique, politique et, naturellement, sanitaire, cet étudiant, comme la quasi totalité des Français, est en souffrance. Et il trouve chez une enseignante qui fut pour lui bienveillante, qui l’aida à avancer dans cette période difficile, un exutoire à un échec dont il est largement responsable. Il se trompe d’ennemi.

 

Sa prose est incohérente, déstructurée, écrite sur un coin de table et « envoyée de son iPhone ». Ce qui est tellement moderne, n’est-ce pas ? Je ne suis pas certain que ce jeune homme aurait rédigé la même horreur si son enseignante avait été un enseignant.

 

 

Madame, 

 

Après près d’un an je réponds enfin à votre mail, qui aujourd’hui me surprend encore par sa bienveillance, et par le reflet de la condescendance dont vous faites preuve. 

 

Saviez vous que lorsque je ne me « donnais pas la peine » d’aller en cours, je travaillais. Mais oui vous le saviez, car nous en avions parlé en début d’année. Mais non vous me direz, c’est la parole d’un « prof » contre celle d’un étudiant. 

 

Oui, en étant étudiant, et sans revenus, et sans parents pour nous aider, nous devons travailler, parfois jour et nuit, afin de pouvoir se sustenter, se loger, ou avoir une simple connexion internet nous permettant d’avoir accès aux déversement de frustrations reçus par mail de la prof du corps universitaire par exemple. Le travail au smic, le terrain, la difficulté salariale, vous connaissez, du haut de votre tour de recherche? 

 

À la suite de votre mail, j’ai évidemment perdu mon stage. Stage pour lequel j’ai du démissionné de mes postes de vendeurs et barman (qui me permettaient de vivre, n’oublions pas qu’un étudiant master ne travaille pas 30h/semaine pour le plaisir.)

Et suite à cela.. le covid19. J’ai, à cause de vos déversement de frustrations et votre incompétence à faire preuve d’un minimum d’empathie pour vos élèves (toujours un comble pour un prof de psycho... non?)

 

A cause de vous madame, j’ai tout perdu, j’ai du abandonner travail pour un stage qui m’a été sucré à cause de votre réaction démesurément non-professionnelle, j’ai perdu une année de fac, j’ai perdu emplois, revenus, argent, puis appartement, santé, et à la limite de la dignité. 

 

Madame, je vous tiens donc personnellement responsable de la situation que j’ai vu ce pendant plus d’un an. J’ai été dans la rue, j’ai du faire des choses qu’une personne ne devrait pas faire pour devoir manger et avoir un toit sur la tete. Et ce pourquoi? A cause de ce « fameux » mail.

 

J’ai abandonné un rêve pour suivre initialement cette formation, et vous avez transformé cela en cauchemar.

 

Je vous apprendrai aussi, qu’insinuer à mon maître de stage, des choses fausses comme vous l avez certifié, s’appelle déjà la diffamation et cela s’appelle aussi discréditer. Ces deux actions étant pénalement et sévèrement punies

 

Ces échanges seront bien évidemment suivis à tous les syndicats étudiants qui se feront un plaisir de rétablir justice et d’assurer un environnement safe et sécurisant pour tout éleve. Ce mail suivra aussi l’administration du mirail, des médias comme la dépêche, et autre support se régalant de ce genre d’histoires, qui auraient plus le mérite de passer dans une presse people, que dans un campus universitaire, je l’entends.

 

A cause d’énergumènes comme vous, des milliers d’étudiants baissent les bras, tournent le dos à l’enseignement, s’immolent, se prostituent, se suicident et j’en passe, pour réussir à garder la tête hors de l’eau. 

 

Je m’assurerai personnellement que tout le monde soit au courant de ce que vous avez faits, au même titre que vous vous êtes assuré que mon avenir universitaire s’arrête à reception de vos mots pestilentiels. 

 

Vous avez ruiné ma vie, et le peu d’amour propre qu’il me restait, car encore après un an, je porte les cicatrices de vos actions. 

 

Je ne vous remercie pas, et espère sincèrement que vous paierez le prix de vos actes. 

 

Envoyé de mon iPhone

Souffrance et pétage de plombs
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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 05:11

 

 

Georges Brassens. Première chansons (1942-1949). Prologue de Gabriel García Márquez. Paris : le cherche midi, 2021. Édition établie et annotée par Jean-Paul Liégeois.

 

Loïc Rochard. Brassens par Brassens. Prologue de René Fallet. Paris : le cherche midi, 2021. Première édition : 2005.

 

 

 

Jean-Paul Liégeois a réuni 68 chansons écrites par Georges Brassens de 1942 à 1949. Un Brassens jeune (il est né en 1921), totalement inconnu, qui se cherche en tant qu’auteur de chansons et, accessoirement, en tant qu’homme. Un homme qui aura cultivé la discrétion comme une religion au point qu’il ira mourir chez un voisin pour que personne ne soit au courant de ses derniers instants et de son enterrement par quelques proches.

 

Ces textes sont influencés par ceux qui ont fait entrer Brassens dans le Panthéon de la chanson. Au premier chef Charles Trenet dont Brassens connaissait par cœur toute l’œuvre. Et puis Jean Tranchant, Vincent Scotto, Johnny Hess, Mireille.

 

Ne cherchez aucune allusion au Front Populaire, à la montée du fascisme en France et de l’hitlérisme en Allemagne, à la guerre, à l’Occupation, au STO où il fut enrôlé, à la Libération. Tout ou presque tourne autour de Brassens jeune amoureux. Avec, cela dit, l’idée fondamentale qu’on ne peut être heureux sans ou contre le reste du monde. En témoignent les quatre premiers vers de la toute première chanson qu’il déposa à la SACEM, écrite en 1940, alors que la Wehrmacht occupe Paris :

 

 

On s’est connus un jour de fête.

Y avait du soleil dans les cieux.

Y avait du bonheur sur les têtes

Et de l’amour dans tous les yeux.

 

 

Chez Brassens, qui cherchera Dieu sa vie durant, un panthéisme laïc est présent dès le début, qu’il exprimera en s’abstrayant de la fureur du monde :

 

 

Lorsque les bois revêtiront

Leurs robes printanières,

Que les fleurs renaîtront,

Pensez à moi.

 

C’était un jour paisible, un jour silencieux

Un jour chargé d’odeurs et de caresses.

 

 

Il s’inspire de Trenet, au plus fort de l’Occupation : « C’est en Chantant Qu’on s’en va Sur les routes d’amour, Les routes du printemps ». Il pense également à Mireille et Jean Nohain : « Vous êtes plusieurs fois passe sur mon chemin, Mais je n’ai pas voulu comprendre ».

 

Rarissimes sont les occasions où Brassens tentera de pulvériser les codes de ses illustres prédécesseurs comme, justement, Trenet a pu le faire :

 

 

Mais la liiiiiigne

Inconnuuuuue

Toujours diiiiigne,

Continuuuuue,

Malgré les invectives

Savamment laxativ’s,

Sa danse excitativ ‘

Dans le ciel.

 

 

Un seul de ses textes, écrit en novembre 1943, rend compte de sa captivité en Allemagne, et c’est pour convoquer des fantasmes sensuels et sexuels : 

 

 

Dans un camp sous la lune endormi,

Il y avait quatre amis d’infortune

Qui parlait de la blonde et la brune,

Dans un camp sous la lune endormi.

 

 

Le fantasme le plus transgressif du jeune auteur étant celui de l’amour physique d’un étudiant pour une directrice d’école :

 

 

C’est dans cette salle de musique

Qu’ils firent pendant plus de deux mois

La culture morale et physique

Qui procure de si doux émois.

 

 

C’est dans son camp de prisonniers que Brassens évoquera, non pas un Paris où les gens ont faim sous la botte allemande, mais un Paris anesthésié, rêveur :

 

 

Paris

S’est endormi

Au rythme d’une pluie d’automne.

Paris n’a point souci

Des gros nuages gris

Qui crèvent.

Car il est endormi.

 

 

C’est vers la fin de cette période que Brassens écrira “ Les amoureux des bancs publics ”, petit chef-d’œuvre repéré par Patachou qui eut le très grand mérite de pousser Brassens sur une scène. Mais, comme le regrettait García Márquez, « plus personne ne s’embrasse dans les rues de Paris. Que sont devenus tous ceux qui s’aimaient tant et qu’on ne voit plus? »

 

Avec un père communiste et une mère catholique, et ne voulant trahir ni l’un ni l’autre, Brassens a trouvé son salut dans des marges, du mouvement libertaire d’une part, et des petites rues et autres impasses parisiennes où il a vécu plusieurs dizaines d’années, même quand le succès avait, depuis un bon moment, sonné à sa porte : « Je n’avais pas d’argent mais je n’en avais pas besoin. Les autres étaient obligés, dans une certaine mesure, d’avoir des contacts avec la société. Moi, je n’en avais pas. » Püppchen, la compagne de sa vie, et lui ne vivront jamais sous le même toit. Il put pousser le culte de la frugalité très loin : « Pendant la guerre, on n’avait pas tellement besoin de manger, on pouvait continuer une petite bohème. » Il se vit par ailleurs comme quelqu’un d’hyper sensible (mélancolique, il dit avoir « une sensibilité d’une fille de 16 ans »), peu enclin aux manifestations extérieures.

 

Très tôt, Brassens fait le choix des réponses individualistes, estimant ne pas connaître de solution collective valable. Ce à quoi Jean Ferrat répondra par “ En groupe, en ligue, en procession ”. On constate que nombre de ses amis sont, majoritairement, des gens de droite, “ anars ” ou pas : Paul Fort, Ventura, Audiard, l’ancien communiste Roger Thérond. C’est ainsi qu’il excuse les engagements les plus répréhensibles et médiocres : « Il y a aussi des gens qui sont gendarmes comme d’autres ses sont engagés dans la LVF et comme d’autres deviennent médecins, parce qu’ils ne savent pas quoi faire ». D’où des contradictions chez ce « solitaire solidaire », « violent doux », athée lecteur des Évangiles.

 

L’alchimie créatrice de Brassens est produite exclusivement par la langue. Loïc Rochard observe qu’il joue avec les mots et que, « malgré lui, des idées passent, une morale surgit, une philosophie se dégage ». Il n’écrit jamais une chanson à brûle-pourpoint. Il développe à partir de deux ou trois mots qui ont fini par se réveiller, « comme des enfants que l’on portera peut-être un jour ». Pas de frichti, de la cuisine lente, amoureusement mijotée. Mais on ne dira jamais assez que Brassens fut largement autant musicien que parolier : « Pour moi, le poème commence toujours par un rythme ; ensuite viennent les mots, ensuite viennent les émotions, ensuite viennent les idées. Au commencement c’est le rythme, pas le verbe. Je m’applique à décalquer la musique et la mélodie sur le texte. Je suis le rythme du vers. Je ne veux absolument pas disloquer, détruire le rythme du vers. […] “ Le Le petit cheval dans le mauvais temps ” : la musique est déjà faite. » Ce n’est pas un hasard si des dizaines de musiciens de jazz ont repris des musiques de Brassens. Des dizaines de thèses ont été consacrées aux paroles de Brassens. On attend une grosse et bonne thèse sur sa musique qui amplifierait le remarquable Georges Brassens de Louis-Jean Calvet (Payot, 1993).

Note de lecture (196)
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25 avril 2021 7 25 /04 /avril /2021 05:11

 

 

Hernando Calvo Ospina. Un navire français explose à Cuba. Enquête inédite sur un attentat oublié. Bruxelles : Investig’Action, 2021.

 

Preuve, s’il en est encore besoin, qu’un événement n’existe que s’il est couvert par les médias dominants.

 

Le 4 mars 1960, le cargo français La Coubre, chargé de diverses marchandises, dont des armes belges, explose à La Havane. Des corps sont projetés dans tous les sens, jusque’à 300 mètres. Fidel Castro, son frère Raoul, le président de la nation Osvaldo Dorticos d’autres dirigeants se précipitent sur les lieux. Une deuxième explosion, tue davantage que la première. 70 personnes meurent, dont 6 marins français. Le lendemain, Castro déclare que la bombe n’a pas été placée à Cuba.

 

Les médias français n’ont quasiment rien dit de ce drame. Le gouvernement français y a prêté une attention distraite.

 

Cuba, sa jeune révolution, voulaient cet armement. Castro et les siens savaient qu’un plan secret visait à déstabiliser le régime, sous la férule d’Alan Dulles, directeur de la CIA et frère du secrétaire d’État John Foster Dulles. Les Dulles, une famille de hauts dirigeants depuis trois générations et actionnaires de la United Fruit, cette entreprise bananière – d’où l’expression – qui faisait la pluie et le beau temps en Amérique latine.

 

Le 17 mai 1959, une première loi de réforme agraire avait été promulguée. Plus de 400 domaines avaient été saisis et transformés en coopérative. Le gouvernement cubain s’était engagé à remboursant leurs propriétaires sur trente ans. Washington avait refusé cette proposition, acceptée par d’autres pays.

 

Le secrétaire d’État décide que, vu leur popularité dans le peuple, Castro et Guevarra doivent être éliminés. De nombreuses actions terroristes sont lancées dans tout le pays, la CIA ayant armé des groupes contre-révolutionnaires. La Révolution n’était au pouvoir que depuis six mois quand des avions bombardent l’île en vue d’une première invasion. Seuls deux pays européens, l’Italie et la Belgique, envisagent de vendre des armes à Cuba. Mais, sous la pression des États-Unis, l’Italie se rétracte. Á ce moment précis, Castro ne demande pas l’aide de l’Union Soviétique. C’est ainsi que le cargo français La Coubre partit d’Avers avec de l’armement belge.

 

Le 4 mars, dans le port de La Havane, une première explosion a lieu. C’est l’horreur : « Un gigantesque champignon de fumée obscurcit La Havane pendant de longues minutes. Quelques secondes plus tôt, […] s’étaient élevés vers le ciel des morceaux de métal, de bois et d’éclats d’armes […]. Ils retombèrent dans un rayon de 500 mètres. » La deuxième explosion fut encore plus meurtrière car de nombreux citoyens s’étaient rendus sur place pour porter secours, en plus de la police, de l’armée, des pompiers end e la Croix rouge.

 

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir étaient à La Havane au moment de l’explosion. Sartre ne masque pas son angoisse car cet événement lui rappelle l’invasion de la France par les nazis. « Comment peut-on tuer plus de cent personnes de façons aveugle », demande-t-il ? Il rendra compte du sursaut du peuple, de l’action héroïque de Castro sur les lieux dans son article du 15 juillet 1960 pour France Soir : « Ouragan sur le sucre ».

 

Partout des scènes d’horreur. J’en cite une : « […] Sur une table, deux hommes morts, […] qui ne portaient pas de blessures ni de brulures. […] Le médecin souleva le pantalon de l’un deux et palpa la jambe, il ne sentait que de la chair : il n’y avait pas d’os, dans l’autre non plus ; les os de cet homme étaient broyés. “ Il y a des centaines de fractures ”, dit le médecin et il ajouta : “ Et probablement tous les organes internes détruits. ” ».

 

Les diplomates français en poste à La Havane ne s’émeuvent guère. On demande au premier secrétaire d’envoyer des télégrammes aux familles, ce qu’il ne fait pas, pour des raisons inconnues. L’ambassadeur ne rendra visite aux survivants français qu’un jour plus tard. Le gouvernement français ne réagit absolument pas. Il n’adressa aucun message de sympathie à la centaine de familles cubaines et françaises.

 

C’est lors des funérailles des victimes que la photographe Alberto Diaz Guttierez (alias Korda) prendra la photo la plus célèbre du XXe siècle, le portrait d’un Guvarra « au visage sévère, au regard sombre, lointain, mais très expressif. »

 

Le gouvernement cubain décide de donner 10 000 dollars aux familles des six victimes françaises qui avaient dû attendre quatre jours que la compagnie maritime du Coubre veuille bien annoncer la liste officielle des victimes françaises.

 

Il n’existe aucune preuve formelle de l’implication et de la responsabilité de qui que ce soit dans ce drame même si, suivez mon regard, les ennemis les plus acharnés de Cuba sont bien connus. Un an après l’explosion, Fidel Castro déclara : « Quand La Coubre a explosé, avec ce dantesque bilan d’ouvriers et de soldats dont les vies ont été détruites par ce sabotage criminel, nos ennemis nous avertissez du prix qu'ils étaient prêts à nous faire payer… »

 

Note de lecture (195)
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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 05:09

Ce samedi, à 15 h, j'ai regardé sur France 2 la retransmission des obsèques de Philippe, duc d’Édimbourg, époux de la reine Élisabeth.

 

Remarque 1. Thomas Sotto présentait le sujet et, comme à l'accoutumée, Stéphane Bern  "officiait" (presque à tous les sens du terme). Parmi les intervenants, à côté de Stéphane Bern, on trouvait Adélaïde de Clermont-Tonnerre [directrice du magazine "royaliste-people" Point de vue], dont le prénom et le nom sont, à eux seuls, tout un programme. Au début de l'émission, Thomas Sotto eut cette remarque : "C'est un moment d'Histoire (avec un "H" majuscule, au sens d'événement) qu'on va vivre", qu'il a réitérée à la fin : "Les mots sont souvent galvaudés mais on est vraiment en train de vivre un moment d'Histoire".

 

Cette remarque est révélatrice en ce qu'elle ignore 90 ans de transformation de l'histoire (avec un "h" minuscule, au sens de science du passé), notamment la révolution de l’École des Annales, initiée dans les années 1930 par Lucien Febvre et Marc Bloch, et qui jetait par-dessus bord l'histoire-bataille, l'histoire événementielle, et, surtout, l'histoire des "élites" (et plus encore des "élites" que sont les empereurs, les rois, les aristocrates, les ducs, les princes, les altesses de tout plumage) pour lui substituer l'histoire des masses, l'histoire économique et sociale, l'histoire des prix, des productions, des populations, l'histoire du climat, de l'alimentation, des techniques, des arts, etc. Pour Thomas Sotto, l'Histoire ne peut-être que la "grande" Histoire, autrement dit l'histoire des "grands"... [On ne s'étonnera donc pas des succès éditoriaux de Lorant Deutsch, Stéphane Bern, Eric Zemmour, Patrick Buisson, comme jadis de leurs prédécesseurs André Castelot, Philippe Erlanger,  Jean-François Chiappe et consorts].

 

Remarque 2. Au cours de la retransmission, un journaliste (Thomas Sotto, me semble-t-il) a évoqué des obsèques "en tout petit comité". S'il entendait par là que ces obsèques n'ont pas eu lieu, dans Londres, ou à la cathédrale Saint-Paul, en présence du gouvernement, du Parlement, du corps diplomatique et de trois millions de spectateurs le long des rues, la formule était exacte. Néanmoins, une cérémonie diffusée dans le monde entier, sur les télévisions et par Internet, par satellite et par câble ne saurait être dite "en tout petit comité". Il y a même dans cette façon de procéder, une manière hypocritement ostentatoire, comme le choix, par Chateaubriand, de son tombeau sur l'îlot du Grand Bé, sans inscription nominative, pour que tout le monde sache bien qu'il s'agissait là de la sépulture de l'auteur des Mémoires d'outre-tombe. Si la famille royale avait réellement voulu "d'un petit comité", elle n'aurait pas convoqué les caméras...

 

Remarque 3. Les obsèques ne sont pas ce qui en constitue la finalité pratique (inhumer quelqu'un dans un caveau), mais ce qui en est la finalité idéologique et se déroule durant les deux heures précédant cet acte : mettre en scène un spectacle, et un spectacle codifié, à l'exemple de tous les sports que, depuis le XIXe siècle, ont inventés les Britanniques. On y voit des gens marcher de façon étrange, dans un accoutrement particulier, s'arrêter sans explication, repartir, accomplir des gestes ordinaires de façon bizarre, etc. Le port du cercueil de Philippe, par exemple, par sa gestuelle  réglée, fait penser à ces deux moments du rugby (sport éminemment britannique) que sont la mêlée fermée et la touche. Pour lever le cercueil, les soldats (dans l'analogon du maillot qu'est leur uniforme) se placent en face à face, comme les joueurs des équipes qui se disposent pour la mêlée. De même, les soldats hissent le cercueil sur leurs épaules comme les joueurs hissent celui des leurs qui va attraper le ballon lors de la touche. Plus tard, ils s'immobilisent lors de la montée des marches de la chapelle de Windsor, comme les joueurs s'immobilisent lorsqu'un des leurs s'apprête à frapper un coup de pied de pénalité (ou à transformer un essai). Et ainsi de suite.

 

La cérémonie des obsèques du prince Philippe a été un spectacle que la nation britannique s'est offert à elle-même, et dont l'équipe s'appelle famille royale. [Et, pour pasticher la définition du football par l'avant-centre Gary Lineker : "... et, à la fin, c'est toujours la reine qui gagne"].

 

Remarque 4. Le terme d'Histoire (au sens d'événement) pour parler des obsèques du prince Philippe, est d'autant plus inapproprié que les monarques britanniques n'ont plus de pouvoir depuis la Glorieuse Révolution de 1688 (et leur famille encore moins). Et, dans l'actuelle famille royale britannique,  le prince Philippe en avait encore moins que tous les autres, lui qui, exclu de l'ordre de succession au trône britannique, n'était pas même la centième roue du carrosse...

 

Remarque 5. Au cours de la retransmission, on a souvent entendu que le duc Philippe d’Édimbourg était né prince de Grèce et de Danemark.  Cette présentation était fallacieuse : si Philippe d’Édimbourg était effectivement né à Corfou on n'aurait pu, pour autant, le dire Grec (ou même Danois) : ce n'est pas parce qu'une chatte fait ses petits dans le four de la cuisinière qu'on doit les appeler des biscuits...

 

Remarque 6. Et effectivement, ce que l'on constate, au vu de la généalogie des familles royales d'Europe (toujours en fonction ou non), c'est qu'elles sont étroitement liées entre elles et ce depuis au moins le XVIIe siècle et qu'elles ne font que se recroiser au fil des générations. Par exemple, le défunt prince Philippe était prince de Battenberg (nom anglicisé en Mounbatten pendant la Grande Guerre). Mais Battenberg était aussi le nom de famille de l'épouse du roi d'Espagne Alphonse XIII (1886-1931), Victoire-Eugénie de Battenberg, arrière-grand-mère de l'actuel roi d'Espagne Philippe VI. Un autre exemple célèbre de cette parenté est, avant la guerre de 14, celui du roi d'Angleterre George V et du tsar de Russie Nicolas II, qui étaient cousins et se ressemblaient tant qu'après la mort du tsar en 1918, le roi George, en visite auprès des membres de la famille impériale russe, vit des serviteurs de son cousin se jeter à ses pieds, croyant apparaître leur ancien maître ressuscité...

 

Remarque 7. Au demeurant, les deux monarques (le britannique et le russe) étaient également cousins de l'empereur d'Allemagne Guillaume II. De même que l'actuelle reine Élisabeth II avait deux liens de cousinage avec son époux Philippe : par le roi Christian IX de Danemark et par la reine Victoria du Royaume-Uni. Où veux-je en venir avec ces généalogies ? A ceci :  il n'y a pas, en Europe, une dynastie par pays. Il n'y en a qu'une seule : européenne, endogamique, prolifique, protéiforme...

 

Remarque 8. En examinant de plus près ce réseau de familles, on constate de surcroît un curieux phénomène : pratiquement toutes incluent (parfois même à l'origine) une dynastie princière allemande. Et qui remonte parfois assez loin. Par exemple :

 

- Pour les Anglais. J'ai évoqué plus haut la Glorieuse Révolution anglaise de 1688, qui mit fin au règne du roi catholique Jacques II. Les catholiques étant à partir de cette date, exclus du trône, les Anglais, quelques années après, en 1714, allèrent chercher le plus proche parent protestant descendant du roi Jacques Ier : ce fut Georges de Hanovre, petit-fils de Frédéric V du Palatinat, de la maison de Wittelsbach (surnommé "Roi d'un hiver", à l'origine de la guerre de Trente ans). Puis, en 1840, "un" des successeurs de Georges Ier, la reine Victoria, épousa en 1840 le prince de Saxe-Cobourg-Gotha (qui était par ailleurs son cousin). Et, plus tard (je passe les intermédiaires), l'actuelle reine Élisabeth épousa, en 1947, Philippe de Battenberg(issu d'une lignée morganatique de la maison allemande de Hesse).

 

- Pour les Belges. La maison royale de Belgique est issue de cette même maison de Saxe-Cobourg-Gotha, ainsi que de la maison bavaroise de Wittelsbach.

 

- Je passe sur les autres maisons royales d'Europe, l'une des plus caractéristique étant celle de Russie dont, depuis 1762 avec le tsar Pierre III (qui était d'ailleurs né Karl Peter Ulrich de Holstein-Gottorp) tous les souverains, jusqu'à Nicolas II, (le dernier), eurent une mère et une épouse allemandes.  [Lors des obsèques du prince Philippe, il y eut une trace de cette parenté germanique dans la présence du prince Bernard de Bade, du prince Heinrich Donatus de Hesse et du prince Philippe de Hohenlohe-Langenburg].

 

Remarque 9. Pourquoi cette omniprésence de dynasties allemandes dans pratiquement toutes les familles royales d'Europe (et, parfois de rameaux secondaires de ces dynasties) ? En raison du prestige du Saint-Empire romain germanique ? De sa position au centre de l'Europe (prolongée, jusqu'en 1918, par les empires allemand et austro-hongrois ? Du fait qu'il n'y eut longtemps pas de monarque unique (comme en France) dans l'espace germanique et que les souverains locaux, même régnant sur un mouchoir de poche, y conservaient un statut princier, consacré par la Diète d'Empire, bien au-dessus de celui des aristocrates des autres pays ?

 

Remarque 10. Cette endogamie, cette multiplicité de liens croisés, souvent sur plusieurs générations, sont d'ailleurs une des caractéristiques des classes hyper-privilégiées, qui explique pour partie leur solidité, leur cohésion, leur capacité de résistance et de réaction aux revendication du reste de la population. Cela commence (comme l'écrivaient les Pinçon-Charlot dans Le Monde diplomatique de septembre 2001) par les rallyes, où les pères et mères convient les enfants "bien-nés", dès l'âge de 10-13 ans, à des sorties culturelles, à des soirées dansantes, à des lunchs, afin que ceux-ci apprennent à se connaître et qu'au moment où s'amorcent les flirts, les premières amours, ils évitent les "mésalliances". Puis cela se poursuit, à l'âge adulte, par la fréquentation de cercles de sociabilité (où l'on est reçu par cooptation) comme le Jockey Club, le Club de l'Union interalliée, le Dîner du Siècle, plus tous les cercles plus discrets, mais tout aussi prestigieux, où se rencontrent "les élites" de la naissance, de l'argent et des talents.

 

Remarque 11. Ces liens croisés ne se nouent pas uniquement entre personnes physiques, ils existent aussi entre personnes morales. Par exemple par l'entrée réciproque au capital de deux ou plusieurs entreprises, par la participation de leurs dirigeants aux conseils d'administration des entreprises dans lesquelles ils ont investi. Les classes privilégiées entretiennent entre elles une multiplicité de relations dont les classes moyennes n'ont pas idée. Ces classes sont entre elles comme les atomes du diamant par rapport aux atomes du graphite, très solides car arrimés les uns aux autres par de multiples liens..

 

Remarque 12. En cherchant les articles sur la généalogie, on tombe, à un moment ou à un autre, sur le généalogiste allemand Stephan Kékulé von Stradonitz, qui popularisa une méthode d'arbre généalogique ascendant connue sous son nom. [L'individu-source y est numéroté 1, son père 2, sa mère 3, et ainsi de suite. Chaque père reçoit un numéro du double de son enfant et la mère le numéro de son conjoint plus 1. Et, parfois, l'arbre généalogique n'y est pas présenté de façon classique (comme un arbre) mais sous-forme d'une série de cercles concentriques, l'individu-source figurant dans le cercle central.] Et Stephan Kékulé von Stradonitz (en 1898-1904) dressa 79 tableaux d'ascendance de souverains européens et de leurs conjoints. Mais ce n'est pas à ce digne généalogiste que je souhaite m'arrêter mais à son père, qui fait l'objet de la remarque suivante.

 

 

Remarque 13. Le père de Stephan Kékulé von Stradonitz s'appelait Friedrich August Kékulé von Stradonitz et il était non pas généalogiste mais chimiste. Parmi ses découvertes figure celle de la formule développée du benzène. Ce qui m'a fait passer de l'un à l'autre a été leur façon de représenter graphiquement leur découverte, par des cercles concentriques et une formule mathématique simple pour le fils, par la présentation cyclique du benzène pour le père. Il m'est alors venu l'idée [que je soumets à votre jugement] que les liaisons des dynasties européennes (autour d'un petit nombre de familles de base : Hesse, Saxe, Glucksbourg, Holstein, Hohenzollern, Wittelsbach...) s'apparentent aux combinaisons de la chimie organique, où un petit nombre d'atomes (carbone, hydrogène, oxygène, azote...) s’agglomèrent pour former des assemblages diversifiables presque à l'infini, ce qui expliquerait à la fois leur air de parenté, leur solidité et leur plasticité. Ainsi, de manière inconsciente – mais instincti – les classes dominantes (et, parmi elles, les classes hyper-privilégiées) reconstitueraient-elles, au niveau de leur groupe social, ce qui advient au niveau de la matière, en cherchant, chaque fois, à lui conférer la cohésion la plus solide.

Le prince Philippe et la fibre républicaine de Philippe Arnaud
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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 05:21

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Je lis toujours un exemplaire de la presse locale lorsque je voyage hors de mon département, pardon : hors de mon “ territoire ”, comme il faut dire maintenant dans la langue que l’idéologie du banquier éborgneur nous impose avec l'aide des médias  qui se courbent. Cette foi-là, c’était L’Indépendant de Perpignan.

 

Un article retint mon attention, consacré à une femme d’une quarantaine d’années qui avait abandonné son travail pour s’investir dans son village natal, celui de ses ancêtres jusqu’aux alentours de 1400.

 

Elle avait des idées plein la tête : la mise sur pied de commissions spécialisées pour étudier un projet de station d’épuration, pour envisager la réfection de chemins communaux, pour repenser les transports scolaires etc. Cet allant était bien sympathique.

 

Á la fin de ma lecture de l’article, je découvris que ce village comptait 36 habitants. Nettement plus que les 21 habitants de Molpré ou les 17 âmes de Combe dans le Jura.

 

Autrefois, on se gaussait de la lourdeur de la bureaucratie soviétique. La France aux 34 697 communes est douce aux mille-feuilles départementaux. Á noter, cela dit, qu’elle a légèrement progressé depuis la Révolution qui avait créé 41 000 communes. Des pays comparables au nôtre en ont entre 8 et 12 000 Mais nous avons le souci du détail et de la précision. Ainsi, nos terres antarctiques sont-elles divisées en 5 districts. Nos manchots n’en sont que mieux gérés.

 

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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 05:15

 

 

 

Né en 1548, Giordano Bruno était un frère dominicain et un philosophe. Son plus grand apport aux sciences, insupportable aux yeux de l’Église, fut d’avoir développé la théorie de l’héliocentrisme. Il postula, après Copernic, que le soleil n’était plus le centre de l’univers mais un point autour duquel s’organisait le système solaire. D’un point de vue philosophique, le concept débouchait sur l’hérésie suprême : l’univers était infini et n’avait ni circonférence ni centre : « Il n'y a aucun astre au milieu de l'univers, parce que celui-ci s'étend également dans toutes ses directions. Chaque étoile est un soleil semblable au nôtre, et autour de chacune d'elles tournent d'autres planètes, invisibles à nos yeux, mais qui existent. Il est donc d'innombrables soleils et un nombre infini de terres tournant autour de ces soleils, à l'instar des sept « terres » [la Terre, la Lune, les cinq planètes alors connues : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne] que nous voyons tourner autour du Soleil qui nous est proche. »

 

 Or, pour l’Église, seul Dieu était infini. Bruno fut donc accusé d’athéisme et d’hérésie. Comme, par ailleurs, il affirma que Jésus Christ n’était qu’un « mage habile », que le saint-Esprit était l’âme de notre monde et que Satan serait sauvé, il fut condamné à être brûlé vif après huit années d’aveux extorqués par la torture, de rétractations et de procès.

 

Bruno fut un étudiant brillant qui entra chez les Frères Prêcheurs heures à l’âge de 17 ans. Il est ordonné prêtre à 25 ans. En secret, il admire Érasme et sa liberté de pensée par rapport aux canons. Il s’intéresse à la magie et à la cosmologie. Il repousse le dogme de la Trinité et doit abandonner son froc dominicain. Un procès est instruit afin de le déclarer hérétique. Il s’exile dans le comté de Savoie, à Chambéry puis dans la calviniste Genève.

 

Il est excommunié en 1578. Il séjourne ensuite à Lyon, puis à Toulouse où il exerce comme maître ès-arts en mathématique et en physique. Il publie Clavis Magna, un ouvrage sur la mnémotechnique (sa mémoire était phénoménale). Henri III devient son protecteur et lui octroie une chaire de « lecteur extraordinaire et provisionné ». Il se rend ensuite à Londres et à Oxford où il s’en prend à l’Église anglicane. Dans ses écrits scientifiques (La Cause, le principe et l’un, De l’Infini, de l’univers et des mondes), il imagine un univers rempli d’une infinité de mondes. Dans Les Fureurs héroïques, il offre la vision d’un monde d’où Dieu est exclu.

 

Il retourne à Paris mais n'est plus en odeur de sainteté auprès d’Henri III. Il se rend en Allemagne et se rapproche des luthériens. Cependant, il finit par être excommunié de leur Église. Il poursuit ses recherches sur l’infiniment petit et sur le système mnémotechnique.

 

Il retourne Italie mais est dénoncé auprès de l’Inquisition vénitienne. Il est incarcéré dans la prison du Saint-Office de San Domenico di Castello.

 

Au cours de huit années de procès, l’accusation va d’abord se concentrer sur son rejet de la transsubstantiation, de la Trinité, de sa négation de la virginité de Marie, de son blasphème contre le Christ. Sont ensuite critiquées sa vision cosmologique et sa croyance en la métempsycose. Puis dix accusations sont ajoutées. Mais les tribunaux vénitiens le blanchissent.

 

Il n’est malheureusement pas libéré car le pape Clément VIII le fait extrader vers Rome. Il refuse de se rétracter : « Je ne recule point devant le trépas et mon cœur ne se soumettra à nul mortel. Je ne crains rien et je ne rétracte rien, il n'y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j'aurais à rétracter. » Il est condamné à être exécuté « avec autant de clémence qu'il se pourrait et sans répandre de sang » (« ut quam clementissime et citra sanguinis effusionem puniretur »). Sur le bûcher Bruno déclare : « Vous éprouvez sans doute plus de crainte à rendre cette sentence que moi à la recevoir. »

 

Les circonstances de sa mort, après huit années de procès, ont été relatées par le menu. Il est entièrement dénudé et on lui cloue la langue sur un mors de bois pour l’empêcher de parler pendant son martyre.

 

 

Quand l’Église catholique soumettait à la torture le plus grand scientifique au monde avant de l'exécuter

Un lecteur m'écrit ceci :

 

Bons chocolats. 
Giordano Bruno était un emmerdeur de trop, en des temps de compétition impérialiste sur les âmes et +. Par ce n-ième martyre infligé par la Sainte Inquisition, l'Eglise aura verrouillé son monde pour encore encore quelques décennies. Le téléfim de 2006 « Galilée ou l'amour de Dieu » (youtube.com/watch?v=19cUtss1ga8 ) rend assez bien compte à mon avis des enjeux de l'époque, et peut-être d'aujourd'hui ? N'est-ce pas, Khashoggi, . 
Guy Béart dans « La vérité » (youtube.com/watch?v=AfpSRnahQig), et les mésaventures de différents lanceurs d'alerte jusqu'en notre ère covid, nous suggèrent que le contrôle des esprits est inséparable de la structuration de la société. Liberté, je n'écris pas ton nom impunément. Et vive Vivas.

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13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 06:08

 

 

Á l’époque maire adjoint d’Auch, il nous avait fait l’honneur et l’amitié de nous marier, Nathalie et moi. Et puis il avait présidé aux baptêmes républicains de Raphaëlle et de Rébecca. Il nous a quittés après une longue, beaucoup trop longue, maladie, sans se plaindre, dans la plus parfaite des dignités.

 

C’était un homme exceptionnel. Gersois jusqu’au bout des ongles, cet agrégé d’histoire et géographie connaissait chaque centimètre carré de son département, dans sa géographie comme dans son histoire. C’était un homme de convictions, un vrai socialiste, laïque et républicain.

 

Il était né dans une famille d’agriculteurs de Lasserrade, à l’ouest d’Auch, en bordure des vignobles du Madiran et du Saint-Mont, en terre d’Armagnac. On le voit ci-dessous nous préparer un breuvage géant. Élève de l’école normale, il débuta comme jeune instituteur en Normandie puis fut nommé professeur d’histoire et géographie au lycée du Garros à Auch après s’être spécialisé dans l’étude des Premier et Second Empires. Il fut l’une des chevilles ouvrières de la Société archéologique du Gers. Sa vie durant, il fut par ailleurs un passionné de rugby qu’il pratiqua à un bon niveau.

 

En tant qu’adjoint à la culture d’Auch, il lança de nombreux chantiers culturels, dont celui de la restauration de l’escalier monumental et de la place de la Libération.  Il œuvra à la transformation du musée des Jacobins devenu musée des Amériques et pôle national de référence pour les arts précolombiens. Il présida à la naissance du centre d’innovation et de recherche circassien.

 

En Afrique noire, on a coutume de dire qu’un “ vieux ” qui meurt, c’est une bibliothèque qui disparaît. C’est tout à fait le cas avec le décès de Gilbert Sourbadère. Sans forfanterie, sans être pédant, il savait tout.

 

Á Marie-Hélène, à leurs enfants et petits-enfants, je présente mes plus sincères condoléances.

 

Sur la photo du bas (2005), de gauche à droite : Marie-Hélène Sourbadère, Gilbert Sourbadère, Raphaëlle Gensane sur les genoux de sa tante Patricia Rossi-Neves.

 

 

Gilbert Sourbadère
Gilbert Sourbadère
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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 05:54

Á sa naissance (1626), Christine de Suède était poilue comme un babouin de sorte que, enfant, on la prenait pour un garçon. Elle fut d’ailleurs élevé comme un garçon et le roi de Suède Gustave II Adolphe, qui avait décidé qu’elle lui succèderait, lui donnera le titre de “ roi de Suède ” (et non “ reine ”).

 

Sa mère ne s’occupe quasiment pas d’elle, sauf pour l’élever comme un garçon, si bien qu’elle chutera à plusieurs reprises et aura une épaule estropiée. Ce qui n’apparaît pas dans le film La reine Chistine, interprétée par Greta Garbo.

 

C’est une femme très intelligente qui correspond avec Pascal, Spinoza, Descartes, qu’elle invite à Stockholm où il mourra.

 

Lorsqu’elle monte sur le trône, Christine doit accepter la tutelle du chancelier Axel Oxenstierna qu’elle écartera d’une pichenette.

 

Cela dit, elle est favorable à la loi salique et, trouvant stupide que des femmes puissent exercer le pouvoir, elle s’applique cette règle à elle-même et abdique au bout  de 12 ans de règne. Elle se plonge dans la littérature et la philosophie, ainsi que dans la peinture. Son peintre préféré est Gérard Dou dont Salvador Dali admirera la finesse des détails. Christine traverse l’Europe à cheval, en s’habillant en homme et en fumant la pipe. On lui prête alors de nombreuses conquêtes, tant masculines que féminines. Elle admire Ninon de Lenclos, musicienne, grande amoureuse (hum, hum !) et athée, et  côtoie la Grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV et femme la plus riche de France.

 

Après avoir tenté en vain de reconquérir le trône suédois et ayant même essayé de s’assoir sur le trône polonais, elle s’installe en Italie pour le reste de ses jours. Le pape la prend sous sa coupe. Elle réside dans un palais dans le quartier du Trastevere qu’elle transforme  en musée. Elle est l’amie du Bernin et de Scarlatti. Bien que convertie catholique elle soutient les protestants de France victimes de dragonnades. Elle vit une passion torride avec le cardinal Azzolino qui sera son exécuteur testamentaire.

 

Elle repose dans la crypte de la basilique Saint-Pierre de Rome.

 

 

 

Femmes au pouvoir (6)
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