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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 06:39

Pierre Lemaitre, prix Goncourt pour Au revoir là-haut en 2013, est l'invité de “La grande librairie ” sur France 3 demain pour son dernier ouvrage Trois jours et une vie, par lequel il renoue avec le roman noir. 

 

Ci-dessous, mon compte rendu de ce livre, en avant-première.

 

 

Peut-on rebondir après un prix Goncourt ? Je veux dire : rebondir en s’élevant. Pour Pierre Lemaitre, à l’évidence, c’est oui. L’auteur d’Au revoir là-haut a su se renouveler et écrire un roman policier différent de ceux qu’il nous avait proposés jusqu’ici. Même si, bien sûr, ils n’était pas que cela, ces derniers s'apparentaient au genre des slasher novels, des romans gore, à la tronçonneuse, du moins dans les chapitres introductifs, commençant par des scènes d'une grande violence, apocalyptiques. Ici Lemaitre installe le mystère avec lenteur. Un enfant en tue un autre, mais c’est presque par inadvertance, sur une impulsion pas vraiment méchante. On se dit : à quoi bon, d'autant plus qu'on sait qui est le coupable ? C’est que l’intérêt de l’œuvre est ailleurs. Pas dans l’histoire proprement dite, de fort bonne facture, cela dit. La clé de ce polar, l’auteur, en autorité royale, en bon deus ex machina, nous la livre de tout de go : « Dans les jardins et sur les gravats des maisons dévastées, on trouvait parfois un berceau de bébé, une poupée, une couronne de mariée, des petits objets que Dieu semblait avoir déposé là avec délicatesse pour montrer qu’avec Lui, tout doit se comprendre au second degré. » En d’autres termes, je vous raconte une histoire, toute de mon cru, mais ne vous cramponnez pas, ne vous fixez pas à son arbitraire : j’aurais pu vous raconter tout autre chose avec la même petite idée derrière la tête.

 

On retrouve dans ce livre deux thématiques chères à Lemaitre : l’inexorabilité du destin, avec l’idée que nos vies peuvent basculer sur une pichenette, et une vision du cosmos selon laquelle, comme disent les astrophysiciens, nous sommes des poussières d’étoile, en symbiose dans le monde. La nature est nous, par anthropomorphisme, et nous sommes la nature par « physiomorphisme ». Chaque thématique englobe l’autre, et réciproquement.

 

Dans ce roman, nous sommes, d’un point de vue onomastique, dans une France qui n’existe plus, ou alors dans des marges que les médias ne connaissent plus. Quand évoquent-ils la Lorraine des gros villages ? « A la fin de décembre 1999 une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang duquel, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt [le forgeron en flamand]. Cette disparition fut considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir. » Dans cet incipit, le narrateur omniscient s'impose en despote éclairé. Comme toujours chez Lemaitre, le social est présent : « Les rumeurs sur la diminution de l’activité de Weiser [nom lorrain signifiant approximativement « plus blanc »] circulaient cycliquement. On était passé de soixante-dix personnes à cinquante-deux. » La mère du héros Antoine, Madame Courtin (“ le petit homme  ”), fait le marché de Marmont (“ le mauvais mont ”). Elle est l’employé de Monsieur Kowalski, “ le forgeron ” en polonais, un patronyme venu d’ailleurs mais que l’on retrouve dans des films étasuniens à grand succès (Blade Runner, Die Hard 3, Gravity), sans parler du couple mythique d’Un tramway nommé désir, Stanley et Stella Kowalski. Le docteur du village s’appelle Dieulafoy (sans commentaire). La victime d’Antoine (“ l’inestimable ”) s’appelle Rémi, un prénom de l’est de la France signifiant “ le premier ”. On croise également le couple Préville. Et puis tous les fidèles qui viennent à la messe en provenance de Montjoue, Fuzelières, Varennes, ces villages dont les noms fleurent bon la France profonde. On verra le rôle capital joué, dans la vie d’Antoine, par la famille Mouchotte (“ l’importun ”, la mouche du coche), avec la mère qui va à l’église trois fois par jour.

 

Séquence typiquement lemaitrienne : un cadavre plein de vie, dans une geste et une immortalité fort bien rendu par le présent de narration : « Le corps roule lentement, à l’extrême bord du trou il semble hésiter puis, d’un coup, bascule et chute. La dernière image qui restera dans la mémoire d’Antoine, c’est le bras de Rémi, sa main qui paraît vouloir s’agripper au sol, se retenir de tomber. » La terre mère, la terre sexe, va accueillir ce corps : « A deux mètres de lui, juste sous le tronc massif du hêtre [arbre de la sagesse, généreux, nourricier], la grande fente noire du terrier… Une grotte. Pour l’atteindre, il faut monter une petite butte de terre. »

 

 

 

 

Comme toujours chez Pierre Lemaitre, la lutte des classes ne se cache pas derrière son petit doigt : « Les femmes s’étaient reculées, les hommes s’étaient rapprochés, il était en quelque sorte cerné : tous étaient ouvriers, pères ou frères d’ouvriers de l’usine de Monsieur Weiser. » Ce Weiser qui, à l’approche de Noël, embauche pour quelques heures par semaine des ouvriers qu’il a licenciés quelques mois plus tôt. Comme on ne retrouve pas le petit Rémi, « la perspective d’une colère collective n’était pas à écarter parce que chacun, pour des raisons sans doute différentes, se sentait victime d’une injustice et trouvait dans cette circonstance l’occasion de l’exprimer. » Les gens du peuple manquent tellement de noblesse, de sagesse, n'est-il pas vrai ?… Ils font « frémir » par leur éréthisme, les barrières de protection installées par la force publique.

 

Dans cette collectivité où le temps semble s’être arrêté (« Beauval, […] une ville où les enfants ressemblaient à leurs parents et attendaient de prendre leur place »), les faits divers « font diversion » : « L’exaspération villageoise qui transpirait depuis deux jours trouvait dans cette circonstance exceptionnelle une voie nouvelle d’expression, on se plaignait de la mairie, autant dire du maire, autant dire du patron de l’entreprise Weiser. Il y avait, dans cette irritation confuse, toute l’animosité que la menace sociale faisait peser depuis longtemps sur la collectivité et qui, à défaut de savoir s’exprimer ouvertement, se reportait sur cet événement. »

 

Au début du roman, nous sommes à la toute fin du XXe siècle. Mais Lemaitre a décidé de jouer avec nous. Cette France qui n’existe plus, “ de souche ” quoique agrémentée de quelques rameaux étrangers, est celle des années cinquante, quand on offrait des chalets en bois comme cadeau de Noël. Il ne manque que des Juva 4 à ces personnages qui vivent comme dans les romans de Simenon. Les gosses ont beau jouer avec leur PlayStation, il faut que les filles soient vierges au mariage tandis que tout le monde respecte la maréchaussée. Lisons ce court passage que Lemaitre, lecteur boulimique, aurait pu emprunter à Simenon :

 

  • C’est Monsieur Guénot [qui s’appelle encore “ Guénot ” aujourd’hui ?] qu’ils ont arrêté, lâcha Théo.

Cette révélation causa un choc. C’était un prof de sciences, un type très gros sur lequel couraient des bruits. Certains l’avaient vu, à Saint-Hilaire [le joyeux], sortir de certains endroits…

Emilie, surprise, se tourna vers Théo.

  • Il est pas chez les gendarmes, Monsieur Guénot, on l’a vu ce matin ! »
  • […] Guénot, il est pédé. On dit qu’il a déjà fait des choses avec des élèves… Il y a eu des plaintes, mais ça a été étouffé. Par le principal du collège, évidemment ! »

 

Onze ans plus tard, on retrouvera Antoine, étudiant en médecine, très entiché de sa jeune maîtresse Laura. Mais, comme dans la chanson de Guy Béart, « Laura, Laura pas ». Je n’en dis pas plus sur la vie amoureuse du héros. Un mot, tout de même : Antoine se fera berner comme dans les romans de gare des années cinquante par une jeune fille bovarysant de cliché en cliché : « Les “ n’abandonne pas la chair de ta chair ” succédaient au “ brasier que tu as allumé en moi ”, à “ la vague de désir ” qui l’avait “ submergée ”, à cette soirée dont elle était sortie “ exténuée de plaisir ”, un niveau d’indigence presque douloureux, on voyait tout à fait le genre de femme qu’elle était. »

 

Dans ce roman, au moins autant que dans les autres, Lemaitre met en scène une conscience collective qui n'est autre qu'un entrelacs hébété de consciences individuelles : « La simple idée que quelqu’un avait pu tuer Rémi, un amour de gosse connu partout pour sa petite bouille ronde et ses yeux vifs, pétrifiait parfois les conversations, de longs silences s’installaient sur l’image dont personne ne parvenait à se représenter toute l’horreur. » Maîtrise très efficace d’un auteur qui marie les sons, les images et la matière, comme dans cette courte description d’Antoine frappant à nouveau un camarade  avec un bâton qui : « explosa sur le crâne de Théo avec un bruit spongieux. »

 

Ce que l’on ne peut pas écrire – ou simplement dire – doit s’exprimer d’une autre manière. D’où, dans les sociétés du Pacifique, et puis maintenant dans les nôtres, les tatouages. Chez le jeune et malheureux héros assassin, ce qui ne peut être dit de manière articulée jaillit, déboule par le corps dans des descriptions où l'auteur s'en donne à cœur joie : « Le raz-de-marée né au fond de l’estomac le traversa de bas en haut dans un spasme foudroyant, lui broya les reins et explosa dans sa gorge en le soulevant littéralement du lit. Il plongea la tête vers le sol en laissant échapper un cri guttural montant des tripes, un filet de bile s’allongea pendant qu’asphyxié il cherchait à retrouver l’équilibre. Il était épuisé, son dos était une torture. A chaque mouvement de houle, son corps entier voulait s’extirper de son enveloppe, se retourner sur lui-même, se liquéfier et s’enfuir. » Ou encore cette étonnante comparaison automobile : « La panique s’emparait de lui, l’imminence de la catastrophe engloutissait sa vie, il devait déployer des efforts gigantesques pour faire retomber toute cette pression à grands coups de respiration lente [on est souvent asphyxié chez Lemaitre], d’autopersuasion et surveillait les palpitations de son imaginaire comme un moteur dont on guette avec anxiété le refroidissement après une brisque surchauffe. »

 

Toutes nos idées sont filles de nos sensations, écrivait Locke dans Essai sur l’entendement humain, parce que nous sommes soumis aux particules émises par l’univers. Volontairement ou involontairement, le corps, dans Trois jours et une vie, exprime la crise, la chute de l’homme, la coupure d’avec la transcendance. Le corps du héros est placé sur un axe syntagmatique vie/mort auquel se superpose le temps social, inexorable. Le héros mange, dort, vomit ; il somatise parce qu’il est civilisé. Par ailleurs (Lovecraft, Epouvante et surnaturel en littérature), « l’émotion la plus ancienne et la plus forte chez l’homme est la peur ». Le héros réagit par les boyaux, « nœuds gordiens de signification », selon Jean Borie, cette zone mystérieuse où l’érotisme, l’excrétion, la digestion et la fécondation sont vécues jusqu’aux tourments. C’est par le corps que tous les refoulés se dévident, un corps qui est la dynamique de l’histoire car c’est en lui que se résolvent les conflits personnels et sociaux, le corps des personnages étant aussi le corps du peuple dans sa condition d’existence sociale.

 

Comme Macbeth (II, 2), Antoine, « exténué », ne peut plus dormir (« Il m’a semblé entendre une voix crier : « Ne dors plus ! Macbeth a tué le sommeil. Le sommeil innocent, le sommeil qui démêle l’écheveau embrouillé du souci, le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du labeur douloureux, baume des âmes blessées, second service de la grande nature, aliment suprême du banquet de la vie. ») Mais s'il envisage l'errance des sorcières, il ne bouge guère.

 

Après Defoe dans Robinson Crusoë, Lemaitre articule la relation entre la solitude, Eros et la pulsion de mort. Le corps est le paradigme absolu, à équidistance de la société (l’argent, la situation) et de l’ego, d’un moi central, fléau d’une balance soumises au poids d’alternatives qui le dominent. Mais, tout bonnement, à l'instar de Sancho Pança, Antoine choisit, selon l’expression d’Orwell, l’alimentaire contre l’âme (« the belly against the soul »). La fin de l’état de grâce de l’enfance n’est pas assumée, pas plus que la chute de l’innocence n’est précipitée. La relation du héros et de celle qui sera sa femme est intense mais impersonnelle et elle relie deux êtres solitaires dans des circonstances qu’ils n’ont pas choisies.

 

Dans ce roman, tout commence par la naissance, comme le démontre le dénouement légèrement inattendu (que je ne dévoilerai pas).

 

 

Pierre Lemaitre. Trois jours et une vie Albin Michel : Paris, 2016

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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 06:31

J’ai eu le bonheur de participer récemment à la remarquable émission de France Inter, “ Affaires Sensibles ”, animée par Fabrice Drouelle, consacrée à 1984 de George Orwell.

 

Les responsables de l’émission m’avaient contacté par le biais de ce blog et avaient découvert que j’étais l’auteur d’un livre sur Orwell (George Orwell, vie et écriture), paru il y a une vingtaine d’années aux Presses Universitaires de Nancy. Durant l’échange téléphonique qui nous permit de faire connaissance, une collaboratrice de Drouelle me proposa de lire le texte de la fiction écrit et joué pour la circonstance.

 

Lorsque je reçus ce document, quelques jours avant l’émission, je fus tout bonnement effaré par son contenu. La piécette ayant été enregistrée, il n’était plus possible de toucher à quoi que ce soit. Le texte était entaché de petites erreurs factuelles vénielles (ainsi Orwell est censé avoir « vécu de l’agriculture » alors qu’il loua quelques mois un jardin grand comme ma cuisine où s’égayaient trois poules et une chèvre), mais surtout d’un énorme contresens qui faisait d’Orwell ce qu’il n’avait jamais été.

 

Ce que j’ai toujours trouvé singulier chez bien des gens des médias (radio et télévision), c’est qu’ils savent tout. Donc, Vincent Deyghre, le responsable de cette fiction savait tout sur Orwell au point de réécrire sa vie. Cela relève du merveilleux. Bien que n’ayant vécu que 47 ans, Orwell eut une existence unique – de celles dont on dit qu’elles sont des romans – formidablement fertile en événements hors normes. Il fallait donc être un grand créateur, œuvrant pour le service public, pour se contreficher des faits, pour inventer l’impensable et créer un autre Orwell n’ayant strictement rien à voir avec l’authentique.

 

Deyghre écrivit (ou fit écrire) ce dialogue entre un prêtre anglican et Sonia Brownell, la seconde épouse d’Orwell :

 

 

Le prêtre -- O Père des miséricordes, nous t’en supplions humblement, vois, visite et soulage ton serviteur malade Eric Blair, dit « George Orwell », pour qui nos prières sont demandées. Donne-lui la patience dans son affliction ; rends-lui la santé, quand tu le jugeras à propos ; et accorde-lui d’achever sa carrière à ta gloire : ou fais-lui la grâce de recevoir si bien cette épreuve, qu’après avoir terminé cette vie pénible, il puisse habiter avec toi dans la vie éternelle ; par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.

 

Sonia Orwell – Merci mon Père. Et merci d’être venu si rapidement.

 

Le prêtre – Ce n’est vraiment rien, Madame Orwell. Mon aide, quoique modeste, vous est acquise.

 

Sonia Orwell – Les médecins lui ont écrasé le nerf phrénique, pompé tous les trois jours de l’air dans le diaphragme, tenté toutes sortes de traitements. Il a beaucoup souffert. Mais la maladie a continué à progresser. La Foi lui apporte peut-être un peu de réconfort et c’est la seule raison qui explique votre présence ici. Ou peut-être éprouve-t-il une sorte de patriotisme religieux vis-à-vis de l’Eglise anglicane ? Car il n’a jamais eu beaucoup de tolérance envers les papistes… Je suis moi-même foncièrement anticatholique.

 

En toute hâte – et sachant que cela ne servirait à rien – j’écrivis ceci aux membres de l’émission :

 

« Lorsqu’Orwell est mort, il n’y avait aucun ecclésiastique présent. L’écrivain ne pensait d’ailleurs pas mourir et envisageait un déménagement vers un sanatorium en Suisse. Au bout de son lit, il y avait une cane à pêche car il voulait taquiner le goujon. Il est mort d’un seul coup, d’une hémorragie pulmonaire, dans un demi sommeil. Il n’y avait personne dans sa chambre. Sonia n’était pas venu le voir depuis quatre jours car elle « avait un rhume ».

 

Orwell n’éprouvait pas « peut-être » une sorte de patriotisme vis-à-vis de l’Eglise anglicane. Il l’éprouvait assurément. Raison pour laquelle il avait voulu être enterré dans un cimetière anglican et non pas incinéré. Il avait, cela dit, expressément indiqué qu’il ne voulait pas de service religieux. »

 

Un scénariste a le droit d’inventer – jusqu'à, par exemple, faire danser Napoléon en tutu sur une corde à linge – mais la scène citée ci-dessus, qui se veut réaliste, est insensée et ne se trouve dans aucune biographie. Au mariage d’Orwell, il y avait deux témoins. Orwell était agnostique, pour ne pas dire athée. Il n’y avait aucune raison qu’un dialogue aussi profond avec un prêtre ait été le pivot de l’épisode d’avant mariage. Le prêtre était statutairement présent car le mariage avait été célébré grâce à une dérogation de l’archevêque de Cantorbéry puisqu’ayant lieu dans un hôpital (au Royaume-Uni, pays non laïc, des religieux peuvent servir d'officier d'état civil). Contrairement aux propos qui lui sont prêtés ici, Sonia n'était pas « foncièrement » anticatholique. Elle avait reçu une vraie éducation catholique qui l’imprégna toute sa vie, même si sa pratique s’effilocha au fil du temps.

 

 

 

 

A propos de l’absence de Sonia (que j’ai rencontrée à Paris au début des années soixante-dix, mais ceci est une autre histoire) durant les quatre derniers jours de la vie d’Orwell à l’hôpital, j’ai ma petite idée mais elle relève de l’anecdote. Sonia aima d’autres grands créateurs ou intellectuels, dont Merleau-Ponty pour qui elle éprouva une passion impossible car il préféra « l’amour » de sa femme (et de ses enfants) à « un amour » de la jeune Anglaise. Sonia a très clairement inspiré le personnage de Julia, l’amante de Winston Smith, le héros de 1984. En 1958, elle épousa Michael Pitt-Rivers, homosexuel notoire qui avait été condamné en mars 1954 à 18 mois de prison pour sodomie. Ce jugement très dur inspira la création d’une commission d’enquête officielle qui proposa en 1957 la dépénalisation de l’homosexualité. Celle-ci advint en 1967. Pitt-Rivers et Sonia divorcèrent en 1965. Même collatéralement, la vie d’Orwell fut un roman.

 

 

A part cela, je garde un très bon souvenir de l’interview de Fabrice Drouelle. A la différence d'autres animateurs, il ne se met pas en valeur et ne coupe pas sans arrêt la parole à ses invités. Il sait relancer avec modestie et efficacité. Il va à l’essentiel.

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 06:38

Le mot « buzz » n’existait pas encore à l’époque, mais l’ingénieur de l’école Centrale Patrice de Moutis avait su faire parler de lui en appliquant les calculs bayésiens pour maximiser ses chances aux courses hippiques. Il se faisait appeler « Monsieur X ».

 

Le 12 novembre 1958, en utilisant des prête-noms, il gagne le tiercé 35 fois dans l'ordre et 35 fois dans le désordre, raflant 5 millions de francs (anciens) pour une mise de 294 000 F, soit environ 20 fois la mise. Un peu plus tard, il fait mieux : 500 fois dans l’ordre et 2 500 fois dans le désordre. Le PMU s’inquiète.

 

En juillet 1961, il parie 61 millions à Grandville dans un petit PMU et gagne plus de 200 millions. En janvier 62 avec une quarantaine d'amis, il gagne près d'un demi milliard ancien.

 

Il conseille des journaux turfistes (ceux d’Alain Ayache qui avait lancé sa carrière de journaliste en se cachant dans un placard du restaurant Drouant pour espionner les jurés du prix Goncourt !) en utilisant une nouvelle méthode : éliminer des paris les chevaux théoriquement battus d’avance. Résultat : lors du prix “ Bride abattue ” à Auteuil, des jockeys retiennent leur monture. Enorme scandale. Monsieur X est poursuivi pour collusion avec la mafia des courses et condamné à plusieurs mois de prison. Incarcéré, il déprime, craint pour sa famille. Le 17 octobre 1975, peu après sa libération, il se tue d’une décharge de fusil de chasse dans sa maison de Saint-Cloud.

 

 

Quelque temps plus tard, son fils qui contestait publiquement les circonstances du décès de son père, estimant que celui-ci ne s’était pas suicidé, est également retrouvé mort et la police conclut également au suicide.

 

(Pudor)

 

 

 

 

 

Gaëtan Zampa naît le 1er avril 1933 à Marseille (sic car il avait vu le jour quinze jours plus tôt, mais mars est le mois des fous selon une légende napolitaine).

 

En Mars 1940, le petit Gaëtano boit l'eau non potable d'une fontaine publique et tombe gravement malade. Il guérit mais, ayant été tellement choqué, il en garde un bégaiement. Il débute dans le métier comme proxénète vers 1950. Le 5 août 1953, à vingt ans, il travaille dans le service d'ordre de Gaston Defferre comme l'un de ses gardes du corps (Oh, Edmonde !). Lors d'une manifestation de militants communistes, il disperse la foule en la menaçant avec une mitraillette en plastique et exfiltre Gaston Defferre. Defferre l'invite à une soirée et le remercie. Zampa lui répond : « Moi je ne vous ai rien demandé, maintenant vous êtes en dette avec moi. Je ne veux pas que vous l'oubliiez. Parce que l'homme le plus puissant de Marseille, c'est pas vous, c'est moi ». Oh, Edmonde !

 

En 1960, il réussit un casse mémorable à la Caisse d'Allocations Familiales des Bouches-du-Rhône, où il dérobe 1,6 million de francs nouveaux.

 

Jusqu'en 1965, Zampa travaille entre Paris et Marseille. Au début de 1964 il impose sa loi dans les rues marseillaises. Il se lance dans l’héroïne. Il n’oublie pas la prostitution, la drogue, les jeux, le racket.

 

En 1967, Zampa fait éliminer Antoine Guérini (qui a connu Defferre dans la Résistance quand tant de truands collaboraient), la grand caïd marseillais.

 

Pendant les années 1970, Zampa fournit l’ETA en armes. Il est peut-être à l’origine de l’assassinat de Pierre Goldman pour le compte des commandos para-policiers et para-militaires espagnols du GAL.

 

Il entre en conflit avec Francis le Belge et Jacky le Mat. Ça tire dans tous les coins. Ça meurt beaucoup.

 

Au début des années 1980, Zampa crée la plus grande boîte de nuit de la région marseillaise, “ Le Krypton ”. En août 1980, deux laboratoires de transformation d'héroïne sont découverts en Sicile. Production : 50 kilos par semaine.

 

En octobre 1981, Zampa est soupçonné d’avoir commandité l’assassinat du juge Michel.

 

Le 19 octobre 1983, sa femme Christiane et son avocat sont écroués pour abus de biens sociaux, infraction à la législation sur les sociétés, faux en écritures de commerce et complicité de ces délits. Le 21 octobre 1983, un mandat d'arrêt international est lancé à son encontre : les seules charges retenues contre lui sont des délits financiers (faux et usage de faux, abus de biens sociaux et banqueroute frauduleuse). Comme pour Al Capone. Le 29 novembre 1983, vingt-quatre heures après le plastiquage de deux établissements aixois appartenant à sa femme Christiane, Zampa est arrêté.

 

En prison, Zampa sombre dans la folie. Les voyous  le surnomment la “ marraine ” ou la “ balance ”. Il se tape la tête contre les murs. Les 20 et 22 juin 1984, il rate deux tentatives de suicide. Le 23 juillet 1984, Zampa se pend dans sa cellule des Baumettes avec la corde à sauter de son codétenu. Il décède le 16 août à 51 ans, après plusieurs jours de coma.

 

(Subtractio)

 

 

 

 

 

Le clown de mon enfance : Achille zavatta. Il naît le 6 mai 1915 à la goulette en Tunisie.

 

Il sait tout faire : acrobate, cavalier, dompteur, trompettiste, saxophoniste. Il aura six enfants de trois épouses successives. Il dirige un grand chapiteau, devient la vedette de la Piste aux étoiles, travaille pour Alexis Gruss, Jean Richard.

 

En 1978, il crée le cirque Zavatta mais il abandonne la piste en 1985. Il fait faillite en 1991.

 

Il tourne dans plusieurs films (La Jument verte,  La Malédiction de Belphégor,  Tintin et les Oranges bleus).

 

Il ne supporte pas sa vie de dialysé et se suicide le 16 novembre 1993 à Ouzouer-des-Champs. Il était franc-macon, membre de la Grande Loge de France.

 

(Tædium Vitæ).

 

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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 06:37

Désolée je ne peux pas m’en empêcher. Je craaaque. Amatrice inconditionnelle de la novlangue pédante, bureaucratique et poli­tiquement correcte, je me dois de partager les dernières découvertes.

 

Déjà cet été, j’ai adoré les campings qui ne veulent plus qu’on les appelle les campings parce que ça suscite instantanément dans l’esprit des gens l’image de Franck Dubosc en moule-boules ou de Roger et Ginette à l’apéro avec casquette Ricard et claquettes Adidas. Donc les professionnels de la branche demandent que l’on dise désormais « hôtellerie en plein air ». Haha. J’ai aussi appris que je n’étais pas petite mais « de taille modeste » et qu’un nain était une « personne à verticalité contrariée » [de l'anglais vertically challenged]. 
 

Si, si.

Mais rendons à César ce qui lui appartient, l’empereur du genre reste le milieu scolaire et ses pédagos à gogo. J’étais déjà tombée de ma chaise pendant une soirée de parents quand la maîtresse a écrit sur le tableau que nos enfants allaient apprendre à manier « l’outil scripteur » au lieu de tenir un crayon. Je me suis habituée au fait que les rédactions sont des « productions écrites », les courses d'école des « sorties de cohésion » et les élèves en difficulté ou handicapés des « élèves à besoins éducatifs spécifiques ». Mais cette année, sans discussion aucune, la mention très bien est attribuée au Conseil supérieur des programmes en France et à sa réforme du collège. Z’êtes prêts ? Allons-y.
 
Donc, demain, l’élève n’apprendra plus à écrire mais à « maîtriser le geste graphomoteur et automatiser progressivement le tracé normé des lettres ». Il n’y aura plus de dictée mais une « vigilance orthographique ». Quand un élève aura un problème on tentera une « remédiation ».

Mais, curieusement, le meilleur est pour la gym… oups pardon! pour l’EPS (Education physique et sportive). Attention, on s’accroche : courir c’est « créer de la vitesse » nager en piscine c’est « se déplacer dans un milieu aquatique profond standardisé et traverser l’eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête » et le badminton est une « activité duelle médiée par un volant ». Ah! c’est du sportif, j’avais prévenu, Les précieuses ridicules de Molière, à côté, c’est de l’urine de jeune félidé (je n’ose pas dire du pipi de minet).
 
Alors, les amis, ne perdons pas ce merveilleux sens du burlesque et inventons une nouvelle catégorie : la « personne en cessation d’intelligence » autrement dit, le con.

Signé : Martina Chyba, parent d’élève. Ah non ! re-pardon…

 
            Martina Chyba, " génitrice d’apprenant "

 

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 06:35

J'aime beaucoup la couverture de la version anglaise d'Au revoir là-haut. Très belle illustration, bien en rapport avec l'esprit du livre. Et le titre, “ La grande escroquerie ”, rend parfaitement compte du contenu de l'ouvrage. Avec l'utilisation de “ great ”, qui marque l'admiration.

 

La traduction littérale, “ Good Bye, Up There ” aurait senti, justement, sa traduction à plein nez. “ Au revoir ” ne signifie pas “ salut ”, “ good bye ”, “ ciao ” mais “ nous nous reverrons, nous nous retrouverons ” (au ciel). Une vraie traduction littérale aurait été “ We'll meet again up there ”. Mais elle aurait pesé deux tonnes.

Au revoir là-haut chez les Grands-Bretons
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23 janvier 2016 6 23 /01 /janvier /2016 06:41

En 1869, Dumas est malade. Il part se reposer en Bretagne. Il s'engage tout naturellement (!) dans la rédaction d'un Dictionnaire de cuisine, un dictionnaire qu'il est difficile d'utiliser comme livre de cuisine car n'y figurent ni temps de cuisson ni proportions. Le grand-père d'Alexandre Dumas était aubergiste, sa mère cuisinait des haricots de mouton pour “ protéger la vertu des dames ”. Toute sa vie, Dumas accueillit à sa table de nombreux convives : écrivains, amis, maîtresses etc. Il mourra avant d'avoir vu son dictionnaire publié.

 

Pour accompagner une salade, j'ai un jour essayé la sauce vinaigrette “ Dumas ”. De quoi nourrir deux villages éthiopiens :

 

Ingrédients : 6 pers

4 jaunes d'oeufs (cuits durs)
3 cuil à soupe d'huile d'olive
1 cuil à soupe de thon écrasé (au naturel)
1 cuil à soupe de pâte d'anchois
1 cuil à soupe de cerfeuil finement haché
6 cornichons très finement émincés
2 cuil à soupe de vinaigre de vin
1 pointe de paprika / sel et poivre

Dans un grand bol, mélanger les jaunes d'oeufs durs écrasés
avec le sel, poivre, le vinaigre et l'huile.

Ajoutez-y le thon, la pâte d'anchois, le cerfeuil haché et les
cornichons émincés. Parsemez d'une pointe de paprika.

 

 

 

 

DÎNER DE TRENTE-DEUX COUVERTS
 SERVI LE

19 JANVIER 1864

Chez

ALEXANDRE DUMAS

***

Potages

Printanier à la royale
Viennoise

Hors-d'œuvre

Petites bouchées à la Cancale
Caisses à la marquise

Relevés

Turbots à l'amirale
Selles de venaison à l'anglaise

Entrées

Poulardes à la Rozolio

Filets de bécasses à la Favorite


Quenelles de rouget au velouté


Chauds-froids d'alouettes

Extra

Punch à l'ananas

Rôts

Faisans truffés sauce Périgueux
Chapons rôtis au cresson

Entremets

Salade suédoise


Asperges en branches


Petits soufflés aux mandarines


Gâteau Marie-Louise
Dessert

 

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 06:05
Point n'est besoin d'être catholique pratiquant, ni même abstinent, pour savoir que les symboles comptent beaucoup et qu'un pape qui vit dans deux pièces au Vatican ne se croit pas sorti de la cuisse de Jupiter. Son prédécesseur avait le charisme de la pierre sur laquelle Jésus a bâti son église. François semble se faire apprécier des fidèles par sa simplicité.
 
Nathalie, vite, ma haire, je te prie, et ferme bien les portes d'Hadès !
 
 
1. Il a changé le trône d'or pour une chaise en bois... quelque chose de plus approprié pour le disciple d'un menuisier.
 
2. Il ne veut pas l'étole rouge brodée d'or, héritier de l'empire romain, ni la cape rouge.
 
3. Il utilise les mêmes vieilles chaussures noires, pas le rouge classique.
 
4. Il porte une croix en métal, pas de rubis, ni d'or, ni de diamants.
 
5. Son anneau papal est en argent, pas en or, il est fait avec les 2 alliances de ses parents.
 
6. Il porte toujours le même pantalon noir sous la soutane, pour se rappeler qu'il est un prêtre comme les autres...
 
 
7. Il n’y a pas de tapis rouge. Il n'est pas intéressé par la gloire et les applaudissements.
 
 
D'un pape ... l'autre
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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 06:11

 

Florence Bouas et Frédéric Vivas. Du fait de cuisine. Traité de gastronomie médiévale de Maître Chiquart. Actes Sud, 2008.

 

Pour ne rien vous cacher, les auteurs (je connais l’un d’eux) m’ont offert ce livre, qui date de 2008, et qui m'a confirmé que ce qu’il y a de bien avec les éditions Actes Sud, c’est qu’on pourra lire leurs productions d’aujourd’hui dans 200 ans sans perdre son temps. Elles auront toujours la saveur des repas concoctés par Maître Chiquart.

 

En 1420, maître Chiquart écrit pour le duc de Savoie un traité intitulé Du fait de cuisine. C’est la seule version connue à ce jour de l’organisation d’un banquet au Moyen Age. En l’honneur d’Amédée VIII de Savoie, le maître réalisera en trois jours de réjouissances près de quatre-vingts recettes. Pour vous mettre l’eau à la bouche, je vous donnerai à la fin de cette chronique le repas prévu pour les convives malades. Il vous dégoûtera à jamais des tambouilles d’hôpital.

 

Amédée VIII qui, depuis que je l’ai rencontré dans cet ouvrage, me plait beaucoup, fut un temps antipape. Pas antimoine, vous l’aurez relevé. Il vécut au château de Ripaille (l’expression vient de là), près de Thonon-les-Bains. A son niveau, il contribua au génie culinaire français au Moyen Âge. On a longtemps cru – n’est-ce pas Brillat-Savarin (La Physiologie du goût) et Alexandre Dumas (Mon dictionnaire de cuisine) ? – qu’entre Horace et Scarron la cuisine française n’exista que par la quantité aux dépens de la qualité. Que nenni ! Tout comme dans le domaine de la médecine d’ailleurs, le Moyen Âge culinaire se montra fort inventif et raffiné.

 

 

Ce livre nous donne à comprendre le discours, la syntaxe de la cuisine de cette époque, à l’image d’une société codée et hiérarchisée. Bouas et Vivas citent l’historienne étasunienne Barbara Ketcham Wheaton, autrice de L'office et la bouche: étude des mœurs de la table en France, 1300-1789 (Paris: Calmann-Lévy, 1984) – Savourer le passé, dans l’édition originale – : « l’étiquette médiévale est fondée sur le principe que tout homme se situe à un rang social précis, relatif à celui de toutes les autres personnes présentes. »

 

Pour les seigneurs, le repas est « mis en Cène », dans la mesure à il a une fonction ludique, religieuse et politique. C’est pourquoi Chiquart demande à son maître des « finances à grand foison ». Comme le dira plus tard Marcel Mauss, le repas est « un fait social total ». Amédée est un fin diplomate : dans le tourbillon guerrier de l’époque, il saura préserver la paix en ses terres grâce à des repas à l’image de la prospérité et la tranquillité de sa chère Savoie. Un blanc-manger bien placé vaut mieux qu’un duel bravache, même à fleurets mouchetés.

 

Après avoir confié le duché à son fils Louis (l’aînée masculin de ses neuf enfants), Amédée se retira à Ripaille où il vécut de manière quasi monacale, donc en mangeant bien, j’imagine.

 

LES METS POUR MALADES

 

Selon l’ordonnance des seigneurs médecins

 

Restaurant

Ressise*

Beurre d’amandes

Ecrevisses farcies

Porée verte d’épinards et persil

Coings en pâté

Coulis de chair

Poires cuites sans braise ni eau

Emplumeus** de pommes

Blanc-manger de chapons

Blanc-manger de perdrix

Avenat ( ?)

Syseros ( ?)

Semoule

Orgeat

 

 

 

*Préparation pour un malade qui consiste à laisser prendre son rassis à une solution de farine et d'eau.

** Compote de pommes avec amandes et raisins secs.

 

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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 06:39

Le blog savoirsdhistoire  se propose de nous instruire en matière de sexualité. Si vous voulez savoir qui m'a transmis le lien, ne cherchez pas : il s'agit bien sûr de ma compatriote ch'tie Ida.

 

S'il fallait une énième preuve que les catholiques, comme les adeptes de toutes les religions révélées ne pensent qu'à ça, ce qui suit donnera peut-être quelques regrets aux athées. A titre personnel, le poisson dans le vagin, ça m'a scié.

 

 

[Les Heures de Dunois, c. 1440 - c. 1450 (après 1436), Yates Thompson 3, f. 143v, The British Library. (clique, si tu l'ose)]
[Les Heures de Dunois, c. 1440 – c. 1450 (après 1436), Yates Thompson 3, f. 143v, The British Library.]

Aujourd’hui je vous propose un article foutrement intéressant, on va parler de cul, de fornication contre-nature et du godemiché médiéval, alors attachez vos ceintures…

Je suis passionnée de vieux manuscrits et au cours de mes errances littéraires je suis tombée sur le pénitentiel de Burchard de Worms : le Corrector sive Medicus (le Correcteur ou le Médecin). Burchard est un célèbre évêque de l’Église impériale allemande, mon histoire se passe donc en Allemagne dans la petite ville de Worms, aux alentours de l’an mil. Le pénitentiel, c’est le guide utilisé par le confesseur lors du sacrement de pénitence, il comprend donc une série de péchés brièvement décrits suivis du tarif expiatoire, selon la gravité de la faute. Mais celui de Burchard est plutôt conséquent puisqu’il est composé de 159 chapitres abordant divers péchés et autres transgressions aux valeurs chrétiennes. Le pénitent doit répondre à un questionnaire de 194 questions afin d’avouer puis d’absoudre ses péchés (homicide, adultère, ainsi que les pratiques et croyances païennes ou diaboliques).

Si j’ai décidé de vous parler de Burchard, c’est parce que c’est un gars cool, un humaniste, il prêche une justice modérée et vise à l’édification des mœurs. D’ailleurs Georges Duby dit de son Corrector sive Medicus que « cet ouvrage est monumental : une sorte de cathédrale dont le plan repose sur l’idée d’un progrès vers le salut » [Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre, Paris, Hachette, 1981, p. 69]. Pour laver les souillures de l’âme des pécheurs, Burchard emploi une casuistique bien précise, avec des termes choisis, des situations concrètes… Du coup, lire son pénitentiel nous donne un bel aperçu des croyances populaires, des vices et des mœurs du XIe siècle et ça me permet d’aborder le sujet qui me préoccupe aujourd’hui : vous démontrer que la sexualité médiévale est bien moins austère que ce que laisse penser la grande majorité des représentations littéraires et picturales timorées qui nous sont parvenues, généralement d’ailleurs issues de la plume ou du pinceau d’ecclésiastiques.

D’ailleurs, coupons immédiatement court aux billevesées qui tendent à faire croire que le clergé médiéval était prude et abstinent. Oui, d’accord, l’abbé Odon de Cluny1, au Xe siècle, assimilait la femme à un sac de fiente. Mais vous allez voir qu’en vérité, l’Église était bien plus portée sur la chose qu’on ne veut l’admettre. Les parties de jambes en l’air au sein des monastères étaient connues et Burchard y fait également référence dans son pénitentiel lorsqu’il demande :  « As-tu forniqué avec une moniale, c’est-à-dire avec une épouse du Christ? Si oui, tu feras pénitence quarante jours, ce qu’on appelle carême, au pain et à l’eau, pour les sept années suivantes; et tant que tu vivras, tu observeras tous les vendredis au pain et à l’eau » (question 46).

 

''Le Roman de la Rose'' Ms. Fr 25526, fol. 111 v °, Bibliothèque Nationale de France, Paris.
[« Le Roman de la Rose » Ms. Fr 25526, fol. 111, BNF, Paris.]

On va voir que Burchard avait pensé à tout, et qu’il avait une imagination débordante…


La question 106 en est un bon exemple : « Si, en l’absence de ta femme, sans que tu le saches et ta femme l’ignorant aussi, la sœur de ta femme est entré dans ton lit, et tu as pensé qu’elle était ta femme et tu as couché avec elle, si tu as fait cela, tu pourras avoir ta femme légitime une fois la pénitence accomplie. Mais la femme adultère cependant devra subir le juste châtiment et être privé de mariage pour l’éternité ». Ou alors la question 107 « As-tu forniqué avec deux sœurs, l’une ne sachant pas que tu avais souillé l’autre et toi ignorant que la deuxième était la sœur de la première? Si oui, tu feras pénitence sept ans aux jours établis et après tu pourras avoir un mariage légitime ».

 

Burchard, propose donc diverses sentences pour expier les copulations illégitimes et on pourrait presque jouer au jeu des 7 familles. Ainsi, question 119, « As-tu forniqué avec ta tante paternelle ou maternelle, ou avec la femme de ton oncle paternel ou maternel? Si oui, tu feras pénitence dix ans aux jours établis, l’une d’elles au pain et à l’eau; tant que tu vivras, tu ne seras jamais plus sans pénitence et tu demeureras sans espoir de prendre épouse, excepté si l’évêque te concède quelque miséricorde ». Ensuite, avec la belle-fille, la belle-mère et la fiancée de ton fils, c’est la pénitence jusqu’à la mort.

Mais Burchard combat aussi les plaisirs solitaires, et au passage, prends bien le temps de décrire ce qu’il ne faut pas faire : « As-tu forniqué seul avec toi-même, comme certains ont l’habitude de faire, en prenant dans ta main ton membre viril, et tirant ton prépuce et remuant ta propre main, de sorte que par ce plaisir tu as projeté ta semence? Si oui, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau»(123ème question).

Et sinon, comme à l’époque ils avaient pas pensé à la tarte aux pommes, il y a le péché du bout de bois percé, très rustique, très médiéval : « As-tu forniqué, comme certains ont l’habitude de faire, en mettant ton membre viril dans un morceau de bois perforé ou quelque chose de cette sorte, et par ce mouvement et ce plaisir tu as projeté ta semence? Si oui, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau »(question 124).

Passons maintenant au péché de pédérastie qui, comme nous allons le voir, n’était pas aussi réprimé qu’on essaye toujours de nous le faire croire, du moins, pas durant les premières décennies du XIème siècle, au moment où Burchard rédige son pénitentiel. J’en profite pour vous dire que le vocable «homosexualité» est apparu seulement au XIXe siècle, ce n’était donc pas en ces termes qu’on parlait de l’amour entre Gauvain et Lancelot, par exemple. L’homosexualité était très liée à l’univers féodal et à l’initiation au pouvoir du jeune chevalier par son seigneur. De son côté, Jacques Le Goff, dans un chapitre intitulé Chevalerie et sodomie (j’adore la rime), reconnaît l’existence d’une homosexualité cléricale et monastique largement répandue durant tout le XIIe siècle. C’est seulement à partir du XIIIème siècle que se propage une littérature anti-sodomique faisant allusion à la destruction de Sodome et Gomorrhe et que l’amour charnel entre hommes, considéré comme une hérésie, condamnera ses adeptes au bûcher.

 

Liber Gomorrhianus (Book of Gomorrah) , .c.1048-54
Liber Gomorrhianus (Book of Gomorrah by Saint Peter Damian), c.1048-54

Pour Burchard, pas de bûcher, dix à quinze ans de pénitence suffisent, comme le démontre la question 120 : « As-tu forniqué comme les Sodomites font, c’est-à-dire que tu as introduis ta verge dans le derrière d’un homme, t’accouplant ainsi avec lui suivant l’usage des Sodomites? Si tu as une femme et que tu as fait cela une ou deux fois, tu devras faire pénitence dix ans aux jours établis, l’une d’elles au pain et à l’eau. Si tu as l’habitude de faire cela, tu devras faire pénitence douze ans aux jours établis. Si tu as perpétré le même crime avec ton frère de sang, tu devras faire pénitence quinze ans aux jours établis ».

Et c’est limite si Burchard donne des idées à ses pénitents avec ses petites questions indiscrètes. Dans le genre, il y a la question 121 : « As-tu forniqué avec un homme entre les cuisses, comme certains ont l’habitude, en mettant ton membre viril entre les cuisses d’un autre et t’agitant ainsi jusqu’à déverser ta semence? Si oui, tu feras pénitence quarante jours au pain et à l’eau ». Ou encore, « As-tu forniqué, comme certains ont l’habitude de faire, en prenant dans ta main la verge d’un autre, et l’autre la tienne dans sa main, et ainsi en alternant vous avez remué vos mains, de sorte que par ce plaisir tu as projeté ta semence? Si oui, tu feras pénitence trente jours au pain et à l’eau » (question 122). Ce que je trouve sympa avec le bon Burchard c’est qu’il dédramatise un peu la faute en ponctuant ses interrogations de « comme certains ont l’habitude de faire »…

Et alors avec la question 154, j’ai découvert l’existence du gode ceinture médiéval, et là aussi je ne peut m’empêcher de penser que Burchard encourage presque la pratique en fournissant à son pénitent le mode d’emploi DIY, mais avec la mention  »ne faites pas ça chez vous » : « As-tu fait ce que certaines femmes ont l’habitude de faire : tu as fait un objet ou un instrument en forme de membre viril, de la taille que tu voulais; tu l’as lié avec une ceinture à la place de ton sexe, ou celui d’une autre; et tu as forniqué avec d’autres femmes, ou les autres avec toi, avec cet instrument ou un semblable? Si oui, tu feras pénitence cinq ans aux jours établis ». Sérieusement, Burchard…!

 

['Fieschi Psalter', Cambrai ca. 1290-1295 (Baltimore, The Walters Art Museum, Walters Manuscript W.45, fol. 166v)]
[‘Fieschi Psalter’, Cambrai ca. 1290-1295 (Baltimore, The Walters Art Museum, Walters Manuscript W.45, fol. 166v)]

Le coquin continue avec la version « petit poney », également destinée à la gent féminine : « As-tu fait ce que certaines femmes ont l’habitude de faire: tu t’es placée sous une bête de trait et l’as provoqué à l’accouplement par quelconque moyen, et ainsi elle s’est accouplée avec toi? Si oui, tu feras pénitence un carême, au pain et à l’eau, pour les sept années suivantes, et tu ne seras jamais plus sans pénitence » (question 158).

 

La Reine Pasiphaé embrassant le Minotaure. The Book of the Queen, c.1410-c 1414, Harley MS 4431, f.116r, The British library.
La Reine Pasiphaé embrassant le taureau. The Book of the Queen, c.1410-c 1414, Harley MS 4431, f.116r, The British library.

La malheureuse doit également se repentir si elle tente de séduire son homme en pimentant un peu la relation : « As-tu goûté la semence de ton mari, afin qu’il s’enflamme davantage d’amour pour toi grâce à tes agissements diaboliques? Si oui, tu feras pénitence sept ans aux jours établis » (question 166).

Sinon, pour les intéressées, une recette de philtre d’amour énoncée ingénument par notre Chef Burchard au détour de sa question 172 : « As-tu fait ce que certaines femmes ont l’habitude de faire: elles prennent un poisson vivant, l’introduisent dans leur vagin, et le tiennent là jusqu’à ce qu’il soit mort; et après avoir cuit ou grillé ce poisson, elles le donnent à manger à leur mari pour qu’il s’enflamme davantage d’amour pour elles? Si oui, tu feras pénitence deux ans aux jours établis ». Si parmi vous certaines testent ce procédé, tenez-moi au courant de son efficacité !

Enfin, Burchard est sur tous les fronts, et le voilà qui fait de la prévention contre la biture parce que l’alcool c’est le Mal. Alors, pour savoir si vous avez dépassé les bornes des limites, il suffit de répondre à la question 84 : « As-tu déjà tant bu que tu as vomi par ébriété? Si oui, tu feras pénitence quinze jours au pain et à l’eau ». Mais le pire, c’est de picoler avant la messe… Et la question 86 est là pour nous le rappeler : « As-tu vomi le corps et le sang du Seigneur par ébriété? Si oui, tu feras pénitence quarante jours au pain et à l’eau ».

 

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Une fois que le pénitent à répondu aux questionnettes et qu’il a dénombré ses divers péchés, il faut les expier. Et oui… « Faute avouée est à demie pardonnée », c’est pas le credo de Burchard. Et là, la pénitence peut être rude, notamment si vous les cumulez… Mais comme nous l’avons vu, le bon évêque impose généralement de simples jeûnes au pain et à l’eau, et donc la privation de mets tels que les viandes, poissons, fromages, hydromel et bière. Enfin, tout dépend du péché… Si jurer sur la tête de Dieu correspond à quinze jours de jeûne, pour un adultère vous prenez directement pour sept ans. S’ajoute à cela, selon la faute, d’autres châtiments tels que les mortifications corporelles, l’aumône, voir l’exil.

Et je finirai ma modeste prose par une belle citation de Burchard, qui condamne la récidive : « si aujourd’hui tu as accompli quarante jours de pénitence au pain et à l’eau pour une faute quelconque, et que tu recommences cette faute, la pénitence que tu as faite n’est pas valide, selon ce qui est dit : « Tel un chien qui retourne à son vomi, et la truie à son bourbier » ainsi sera le pécheur qui retourne à sa faute confessée précédemment » (question 51).

Allez, tous au jeûne !

1.​« Si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, la vue des femmes leur soulèverait le coeur : cette grâce féminine n’est que saburre*, sang, fiel. Quand nous ne pouvons toucher du doigt un crachat ou de la crotte, comment pouvons nous désirer embrasser ce sac de fiente? » Odon, Abbé de Cluny. Cité par Jean-Pierre Albert, « Les belles du Seigneur », Communications, Paris, Seuil, 1995, p.71.

 

* Matières jaunâtres amassées dans l’estomac à la suite de mauvaises digestions et déposées sur la langue.

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1 janvier 2016 5 01 /01 /janvier /2016 07:06

 

 

Fabienne Boullier Cornaton. Grandeur et décadence d’une danseuse de flamenco. Paris : L’Harmattan, 2015.

 

Fabienne Boullier Cornaton narre dans ce livre des souvenirs vieux d’une quarantaine d’années. Nous sommes bien sûr en Espagne, et Franco est presque mort. Une jeune française formée à la rude école de la danse classique française (elle dansera chez Béjart) s’expatrie pour rejoindre les très nombreuses danseuses non espagnoles qui peuplent la scène flamenca tra los montes. La concurrence est rude, il faut accepter d’être traitée comme des « serpillères », un statut d’Intouchable, pour devenir un jour une flamenca accomplie et pour savoir, en fin de compte, comme tous les vrais artistes, ce que l'on n'a « pas envie de savoir ».

 

Pourquoi tant d’immigrées (françaises, nord-américaines, russes, australiennes) ? Parce que la bourgeoisie espagnole n’exhibe pas ses filles sur scène. Les danseurs sont souvent gitans, comme l’ange déchu Gabriel, au regard « voilé par les vapeurs d’alcool » et dont le couple bat de l’aile. Et qui, comme bien des Gitans, n’a que le flamenco pour manger.

 

Fabienne (je l’appelle « Fabienne » car nous fûmes amis il y a fort longtemps ; ma fille aînée fut son élève, encore subjuguée aujourd’hui) est douée d’une sensibilité rare qui s’appuie sur une grande culture artistique. Ecoutons-la voir littéralement la musique : « Il m’a fallu écouter le Tantum ergo de Duruflé. Je le connaissais et c’était même mon chant d’église préféré parce qu’il me faisait penser à des terres du Sud refroidies par la nostalgie du Nord, et qu’il aurait suffi de l’orner un peu pour l’arranger en fado portugais. Ce chant presque méditerranéen aux couleurs douces et chaudes, pour une célébration du soir douce et chaude où il ne se passe rien, rien que l’adoration, rien que le déclin du jour. » (Pardonne moi, Fabienne, je préfère celui de Verdi qui a peu à voir mais qui me rappelle la campagne parmesane ; ou encore celui de Schubert qui me vrille le cœur).

 

Fabienne a vécu l’inexorable transformation marchande du flamenco, de sa réalité au simulacre : « En se professionnalisant, en valorisant la performance et l’apparence, le flamenco perdait son âme, se vidait de sa substance […]. Il ne serait bientôt plus qu’une exploitation illimitée de pas, de figures et de rythmes, enfermées dans des formes sclérosées […]. »

 

Cet ouvrage m’a transporté « ailleurs », mais j’ai éprouvé un petit regret en le refermant, celui de ne pas avoir appris grand-chose sur la relation profonde – au delà de la quête personnelle – qui a pu unir cette danseuse à cette danse. Peut-être le parti pris d’une dérision modérée a-t-il fait écran. Je me suis plus approché de son mysticisme, de son amour exigeant à l’écriture, que de sa relation à Terpsichore.

 

 

 

 

Fabienne Boullier Cornaton en compagnie de Jean Tardieu et de son épouse.

 

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