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10 septembre 2015 4 10 /09 /septembre /2015 05:23

 

 

Henri Goursau. Dictionnaire des anglicismes. Saint-Orens : Les Éditions Henri Goursau, 2015.

 

Un homme qui aime les mots à ce point (et qui est de Saint-Orens) ne peut pas être totalement mauvais. Henri Goursau était déjà l’auteur d’une bonne vingtaine de dictionnaires. Il nous comble avec celui des anglicismes.

 

On ne frôle plus le ridicule, on s’y vautre. Combien de fois des directeurs de publications scientifiques ne m’ont-ils pas demandé de leur envoyer un « abstract » d’un article que je leur avais fait parvenir ? Vous me direz que, dans le même temps, outre-Manche, on vous écrit : « Could you send me a résumé of your article ? Mais le combat est très inégal. Actuellement, dans l’université française, on essaie de contourner par tous les moyens la loi (article L 121-3 du Code de l’éducation) qui veut qu’une thèse en France, préparée dans une université française, soit rédigée et soutenue en français. Personnellement, je serai pour le jour où, en Grande-Bretagne, on pourra soutenir des thèses en français.

 

I - Quelle est la différence entre « aparthotel » et « résidence hôtelière » ; « aquabike » et « vélo aquatique » ; « award » et « trophée » ; « babyliss » et « friseur », « badge » et « insigne » (« macaron ») ; « battle » et « bataille » ; « big bang » et « explosion originelle » ; « blind test » et « test à l’aveugle » ; « body » et « justaucorps » (mot du XVIIe siècle) ; « bodybuilding » et « culturisme » (ou « musculation », gonflette ») ; « broker » et « courtier » ; « business center » et « centre d’affaires » ; « challenge » et « défi » ; « challenger » et « concurrent » (« adversaire », opposant », « défieur », « compétiteur », « postulant », « prétendant », candidat au titre ») ; « faire son coming out » et avouer son homosexualité » ; « consultant » et « expert-conseil » ; « control panel » et « panneau de configuration » ; « dinghy » et « bateau pneumatique » ; « domestic flight » et « vol intérieur » ; « dream team » et « équipe de rêve » ; « eurobonds » et « euro-obligations » ; « fighting spirit » et « combativité » ; « flashmob » et « mobilisation éclair » ; « freezer » et « congélateur » ; « gang-bang » et « baise collective » ; « go » et « allez » ; « hoax » et « canular » ; « home-trainer » et « vélo d’appartement » ; « hooligan » et « voyou » ; « hovercraft » et « aéroglisseur » ; « ironman » et « homme de fer » ; « joint-venture » et « coentreprise » (« société en participation ») ; « jogging » et « course à pied » ; « klaxon » (nom de marque étasunienne que les Anglais n’utilisent quasiment pas) et « avertisseur » ; « leasing » et « crédit-bail » ; « lob » et « chandelle » ; « lobby gay » et « groupe de pression homosexuel ; « made in France » et « fabriqué en France » ; « Mae West » (hommage aux roploplos d’une actrice étasunienne) et « gilet de sauvetage » ou « brassière » ; « master class » et « classe de maître » ; « medley » et « pot-pourri » ; « melting-pot » et « creuset » ; « middle class » et « classe moyenne » ; « milk-shake » et « lait frappé » ; « mobile-home » et « maison mobile » ; « monitoring » et « surveillance » ; « mother fucker » et « fils de pute » (« nique ta mère », « enculé de ta race ») ; « motor show » et « salon automobile » ; « must » et « nec plus ultra » (« incontournable », indispensable ») ; « news magazine » et « magazine d’actualité » ; « nominé » et « nommé » (« sélectionné », « distingué », « en lice ») ; « offshore » et « en mer », au large », « extraterritorial ») ; « overbooké » et « débordé » (« surchargé de travail », « indisponible ») ; « overbooking » et « surréservation » ; « pacemaker » et « stimulateur cardiaque » ; « pancake » et « crêpe » ; « pay per view » et « paiement à l’émission » (« à la séance »), « pipeline » et « oléoduc » (« gazoduc ») ; « pitch » et « argument », « résumé », « condensé », « abrégé » ; « planning » et « plan de travail », « planification », prévision », « planigramme », « échéancier » ; « play-off » et « barrage », « série éliminatoire » ; « porter un toast » et « boire à la santé de » ; « prérequis » et « préalable » ; « prime time » et « heure de grande écoute » ; « private joke » et « blague intime » ; « profitable » et « rentable », « lucratif » ; « punchline » et « phrase forte », « réplique percutante » ; « queer-bashing » et « chasse aux pédés » (exact équivalent mais trop violent pour le politiquement correct) ; « random » et « aléatoire » ; « ranking » et « classement » ; « room service » et « service d’étage » ; « sampler » et « échantillonneur » ; « schedule » et « programme », « prévisions », « plan », « horaire », « barême » ; « être scotché » et rester interdit » ; « serial killer » et « tueur en série » ; « shopping mall » et « galerie commerciale ou marchande » (« mall » vient directement du français « mail ») ; « single room » et « chambre à un lit » ; « skate board » (ou « skate ») et « planche à roulettes » ; « spa » (du nom de la ville belge) et « station thermale », puis « baignoire à bulles » ; « spin doctor » et « façonneur d’image » ; « être en stand-by » et « être en attente » ; « storytelling » et « mise en récit » ; « superglue » et « colle forte » ; « trekking » (mot afrikaans) et « randonnée » ; « van » et « fourgonnette », « warm-up » et « échauffement » ; « what the fuck ! » et « c’est quoi ce bordel ? » (« merdier », « délire ») ; « work in progress » et « travail en cours » (« création évolutive » ; « wrap » et « roulé ».

 

La différence, c'est qu'il n'y a pas de différence !

 

 

 

 

II- Lorsque les anglicismes changent le sens des mots français, c'est évidemment catastrophique pour nous car nous sommes en plein “ aliénation langagière ” (Henri Gobard).

 

En anglais, « activist » signifie « militant ». En français, l’activisme est une méthode préconisant l’action directe. Il s’agit donc d’une démarche assez violente (l’activisme de l’OAS). Hé bien, désormais, activiste s’utilise à la place de militant. Il n’y a plus d’« ordre du jour en français », que des « agendas ». Car « agenda » signifie ordre du jour, sens qu’il avait autrefois (ce qu’il faut faire aujourd’hui : agenda diei), et non le carnet qui nous accompagne dans la vie de tous les jours. En bon français, une alternative, ce sont les deux aspects d’un même problème : soit je vais au cinéma, soit je reste chez moi. Un chant alternatif nous permet d’écouter deux chœurs, deux chanteurs, deux instruments chantent ou jouent alternativement, en se répondant. Mais, en anglais « alternative » est une solution de rechange, une contrepartie, une autre possibilité. Donc … Le verbe anglais « to complete » ne signifie pas « compléter ». Mais désormais, certains francophones utilisent « compléter » à la place d’« achever », « terminer », « remplir ». Le « dédié à » m’horripile car les Anglais n’utilisent pas les expressions crétines du style « espace dédié ». Mais depuis que des massacreurs du français ont repéré le verbe « to dedicate », ils ont oublié « spécialisé dans », « consacré à », « conçu pour », « voué à », « dévolu à ». Dans les médias, un autre glissement fait des malheurs : « éditer » (« to edit ») à la place de « mettre en forme ». On ne passera pas sous silence l’horrible « éligible » (en bon français « qui peut être élu » dans une élection). Aujourd’hui, si vous êtes « éligible » à la fibre », c’est que vous n’habitez pas un trou perdu et que vous êtes « raccordable » (ou « qualifié » ou « admissible »). En anglais, « to initiate » signifie à la fois « lancer », « amorcer » et « initier ». Naturellement, le français d’aujourd’hui a adopté le premier sens qu’il n’avait pas jusqu’à il y a peu alors qu’il dispose de « débuter », « engager », « mettre en place », « inaugurer », « instaurer », « fonder ».

 

(à suivre)

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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 05:46

 

 

Pour moi, il restera à jamais le fils dans “ La famille Duraton ” que Radio Luxembourg programma tous les soirs jusqu’en 1966. Jean Carmet y tenait un rôle formidable. Jean-Jacques Vital (Jean Lévitan) était l’héritier des meubles Lévitan (« Un meuble Lévitan est garanti pour longtemps »). Mais il préférait les planches : “ 100 francs par seconde ”, “ Vous êtes formidables ”, “ À pied, à cheval et en voiture ”. Il lança les carrières de Guy Lux et de Pierre Bellemare. Il facilita les débuts de Bourvil.

 

La télé le marginalisa. Tout le monde l’oublia. Endetté jusqu’au cou, il se tua d’une balle en plein cœur le 27 septembre 1977 à l’âge de 64 ans.

 

(Impatienta doloris)

 

Sur la photo des Duraton, Vital à gauche, Carmet à droite.

 

 

 

 

 

 

 

Picasso l’avait dit à sa petite-fille Marina : il ne laisserait derrière lui qu’un naufrage. Quelques jours après la mort du maître, son petit-fils Pablito avait tenté de se suicider en ingurgitant de l’eau de Javel. Il mourrait après trois mois de souffrances atroces. Deux ans plus tard, son fils Paolo décéderait alcoolique. Jacqueline, la compagne des derniers jours qui n’avait pas permis à Pablito de se recueillir sur la dépouille de son grand-père, finit avec une balle dans la tête à 60 ans en 1986. Dora Maar, peintre et photographe de talent, était morte dans la misère au milieu de toiles qu’elle refusait de vendre. Quant à Marie-Thérèse Walter, elle se pendit dans le garage de sa maison de Juan-les-Pins le 20 octobre 1977, jour du cinquantième anniversaire de sa rencontre avec le peintre. Elle aura été son modèle et son égérie pendant une bonne dizaine d’années. Dans le calme et la discrétion.

 

Elle lui avait donné un enfant, Maya, qu’il n’avait pas reconnu.

 

(impatienta doloris)

 

 

 

 

 

 

 

Stephen Ward, le médecin de l’affaire Profumo/Keeler, ne s’est peut-être pas suicidé. Voir le tout récent ouvrage de Daniel Lesueur Sexpionnage à Londres (Éditions Camion Noir). Ward était un très bon ostéopathe et, en même temps, un peintre et dessinateur de grand talent (il fit le portrait du prince Philip).

En finir ! (94)

 

Il accueillait chez lui une bonne partie du Tout-Londres en goguette. Il fut accusé de proxénétisme (Christine Keeler et trois autres prostituées avaient déclaré avoir reversé une partie de leurs gains à Ward) afin qu'il ne puisse aller trop loin dans ses révélations croustillantes. Le soir des délibérations de la cour, il avala une forte dose de somnifères. Il n’entendra pas le verdict qui l’avait condamné à 14 ans de prison ferme. Il avait 50 ans.

 

(Subtractio)

 

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 05:35

À N.

 

Un des jurons préférés du capitaine Haddock, l’anacoluthe (du grec anakolouthos, qui signifie « qui est sans suite », « inconséquent ») est une rupture de construction.

 

Voici certainement la plus célèbre, la plus usitée dans le langage parlé : « l’appétit vient en mangeant ». Incorrecte et absurde, cette phrase est parfaitement compréhensible. « L’appétit » contrôle « vient », mais « l’appétit » ne contrôle pas « mangeant ». L’appétit ne saurait manger. Utilisant un calque de ce modèle d’anacoluthe, un boursicoteur dira : « les dividendes viennent en dormant ». Pour les grammairiens, le gérondif est correct lorsque les sujets sont coréférentiels. Des expressions proverbiales telles que « l’appétit vient en mangeant » attestent que cela n’a pas toujours été le cas.

 

Mon anacoluthe préférée, je l’ai repérée un jour dans un entrefilet : « En entrant dans la chambre, sa mère était morte ». J’ai bien aimé aussi, lors d’un JT de Canal+, une anacoluthe qui laissait entendre que, plus ou moins consciemment, un milliardaire et les avoirs de ce milliardaire, c’était plus ou moins la même chose : « Bernard Arnault est la quatrième fortune du monde. A 62 ans, son groupe pèse 41 milliards de dollars. » À noter – mais c’est un autre débat – que, pour les gens des médias, la fortune s’exprime en dollars, pas en euros, cette monnaie de singe pour le vulgus pecum. Et j'ai également adoré – mais il s'agissait malheureusement d'un canular – « Kim Jong Un a lâché cent vingt chiens pour dévorer son oncle. »

 

Cela dit, le jour où je me suis entendu dire : « Hier, je l'[ordinateur] ai fermé pour aller voir J. à midi et, en le rouvrant, c'était le bug de l'année. », j'ai pensé qu'il fallait que je consulte.

 

Les anacoluthes peuvent apparaître dans n’importe quelle partie d’une phrase, y compris en son début. Relisons l’excellent Jean Racine dans son Abrégé de l'histoire de Port-Royal : « On lui avoua ingénument comme la chose s'étoit passée ; et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux confrères, Guillard et Cressé. Les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d'un égal étonnement ; et après avoir confessé que Dieu seul avoit pu faire une guérison si subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. » Ou Léon Bloy : « […] il faut acheter quelque chose à la boutique annexée, espèce de bazar sulpicien du protestantisme le plus acariâtre, le plus répugnant, le plus morose. Ayant donc acquis deux ou trois bibelots peu précieux, une gueuse nous introduit. J'ai senti rarement une oppression aussi forte, une aussi pesante présence de l'abhorré […]. » Ouille, ouille, ouille, on ne sait plus très bien qui a fait quoi.

 

Pour les grammairiens, l’anacoluthe est une faute. Pour les linguistes, elle est un fait de langue. Pour les gens qui, comme moi, ont l’esprit politique mal tourné, elle est traversée par la lutte des classes. Pour les grands de l’époque de Louis XIV, l’anacoluthe était une obligation quasi mondaine. L’une des plus connues de Racine se trouve dans Andromaque :

 

« Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? »

 

Glosé par : « [Comme] je t'aimais [quand tu étais] inconstant, [imagine combien] je t'aurais aimé [si tu avais été] fidèle ! »

 

Nous sommes clairement dans l’entre soi de la classe supérieure quand, pour un alexandrin, on présuppose la vivacité d’esprit du destinataire. En revanche, je ne suis pas certain que, dans la phrase suivante, Stendhal ait déraillé volontairement (sans parler de ce que Freud aurait pu dire de cette phrase) : « Une fois par terre, les tilburys vont vous passer sur le corps ; » (Le Rouge et le Noir).

 

Au XXIe siècle, il semble que l’usage de l’anacoluthe soit inversement proportionnel à l’enseignement reçu. Ce qu’exprimait il y a quelques années la sociolinguiste Françoise Gadet : « Les façons de parler se diversifient selon le temps, l’espace, les caractéristiques sociales des locuteurs, et les activités qu’ils pratiquent ». Ou encore l’érudit professeur de français R. Anthony Lodge, pour qui, dans toute langue, se trouvent en concurrence des formes, aussi bien phonétiques que lexicales ou grammaticales, à valeur sociale inégale, pour lesquelles celles à valeur sociale élevée « seront affectées aux situations formelles, publiques » et celles à valeur sociale basse « aux situations familières, privées ». Se dessine donc une autre discrimination, non plus entre genres oraux et genres écrits, ni au sein des genres écrits, mais à l’intérieur des genres oraux. 

 

 

La rupture (à l’oral) que les linguistes affectionnent le plus depuis une cinquantaine d’années est cette phrase tellement authentique sortie de la bouche d’un enfant : « Moi mon père sa voiture les amortisseurs ils sont foutus ». Sans aller aussi loin, les publicités, surtout quand elles prescrivent et qu’elles veulent frapper les esprits rapidement, abusent de l’anacoluthe : « Pour vivre mieux, la médecine douce du Dr Machin établit quelques règles simples ». Dans le courrier, les formules de politesse les plus banales ont recours à l’anacoluthe : « En vous remerciant, recevez, Monsieur, mes salutations les plus distinguées. » Que se passe-t-il dans cet énoncé passablement absurde ? Le sujet (le contrôleur) de remercier n’est pas le sujet de la phrase « vous » mais une personne uniquement représentée dans le déterminant « mes ». Le tout est d’autant plus troublant que le verbe principal, recteur (« recevez »), est à l’impératif.

 

Le gérondif, qui, selon la linguiste norvégienne Odile Halmøy, est « une originalité du français, n’ayant d’équivalent formel et fonctionnel exact ni en latin, ni dans les autres langues romanes, ni dans les langues germaniques », est une source intarissable d’anacoluthes. Il permet, par exemple, le licenciement d’ouvriers qui n’en peuvent mais : « À partir de la fin mai 2005, la production passera de 975 unités par jour à 900, entraînant la suppression de la troisième équipe de fabrication ». Pas de patron, pas de DRH, pas d’actionnaires. Juste une évolution dans la production. L’absence de contrôleur permet toutes les ambiguïtés : « Il faut empêcher le soldat de s’enivrer en buvant sa solde ». Qui va boire ? Ou encore, cette publicité rassurante : « Pour préserver votre tranquillité à l’intérieur du domaine, autonome et entièrement clos, chaque villa est reliée par interphonie au portail automatique télécommandé, vous permettant ainsi de contrôler vos visites à distance. » Sympa, la villa.

 

La construction « pour + infinitif » est également très productrice, dans les modes d’emploi en particulier (surtout quand ils sont traduits du chinois) : « Pour fonctionner efficacement, l’utilisateur retirera le clapet n° 2 ». Dans la vulgate sportive également : « Pour continuer d’y croire, les Bleus doivent l’emporter le plus largement possible. » « La première pierre de l'imprimerie doit être posée, fin 1999, pour être opérationnelle en 2002. » (Le Monde). Sans parler de l’étrange « Pierre s’est couché tôt pour rester éveillé toute la nuit ». L’anacoluthe fait son miel des phrases causales : « Nous vous informons que Johnny Halliday viendra au Vinci le mercredi 08/11/2006. Ne pouvant mettre d'option sur son concert, toutes les personnes intéressées sont priées de se faire connaître. » L’anacoluthe aime également le gérondif et ses conséquences : « Pendant le week-end, les pompiers ont poursuivi leurs recherches dans l'établissement ravagé par le feu. Ils ont découvert le corps d'une femme et celui d'un enfant, portant le bilan provisoire à vingt-deux morts : dix enfants, sept femmes et cinq hommes. » (Libération). Un petit « ce qui » n’aurait pas fait de mal mais, au marbre, ils étaient pressés.

 

« En attendant », « en espérant », « en ajoutant », « en pensant » ouvrent la voie à de belles anacoluthes : « En attendant, les jeunes croyants venus en bus ont fait un petit détour pour voir l'escalier de la place d'Espagne. » (Le Figaro) ; « Du coup, en considérant tous les critères, Paris perd un peu de terrain sur Londres, et reprend la deuxième place dans le classement. » (Le Figaro).

 

De nombreuses phrases ne respectant pas la règle de coréférence se trouvent en rupture du fait qu’elles sont passives : « C'est à la conférence de San Francisco que Himmler a envoyé l'offre de capitulation. En dernière minute Combat annonce que l'offre de capitulation aurait été faite en s'adressant aussi à la Russie. » Même Claude Simon s’y met : « […] et comme les travaux de l'élévation des terres devaient être faits par les paysans en payant, j'apprends qu'on reste le mois entier sans les payer et que l'on substitue des punitions au salaire […]. » (Les Georgiques). L’écrivain Pierre Hamp s’est-il rendu compte de la salace ambiguïté d’un de ses gérondifs : « Biberon ne guérirait pas encore cette nuit sa marque au front. Bourrier commençait sur lui les railleries habituelles : On voit bien que t’as été fait en dormant. C’est pourtant pas la graisse qui t'empêche de courir. » ?

 

Si, à l’écrit, on laisse passer bien des choses, imaginez à l’oral, même quand le contrôleur est présent dans la phrase : « Je [Pierre Bergé] suis allé lui [François Mitterrand] parler un peu, lui dire merci, je suis parti et tout à coup, avant de franchir la porte, il me dit : « Ah, une minute ! ». Et je me retourne, il me dit : « Vous me tenez bien au courant pour la maison Zola ». Comment filmer une scène pareille ? Qui quitte la pièce ? La phrase suivante concernait-elle Adjani : « J’ai pensé qu’en retouchant son nez et son visage, elle serait plus jolie. » ? Jean Moncorgé s’emmêle un peu les pinceaux lorsqu’il évoque la relation de son père avec Marlène Dietrich : « Marlène ne pensait pas qu’il mettrait sa menace à exécution parce qu’elle était persuadée qu'en revenant en France, en revenant à Paris, il lui ouvrirait la porte et qu’il l’accueillerait à bras ouverts. Mais Jean Gabin tient parole. Il ne veut plus la revoir. Seulement la star, elle, n’accepte pas cette décision. »

 

Avec le passif pronominal, c’est franchement l’anarchie : « Cette tour s’observe en utilisant des jumelles. » « Ces choses-là se murmurent en souriant ». Tant que « le mur, murant Paris, rend Paris murmurant »…

 

Les constructions absolues (du style « la tête basse») favorisent les anacoluthes : « Mais aujourd’hui, le visage étréci, le torse engoncé dans une veste fourrée et le crâne couvert d’un bonnet marin, tout effort de style était voué à l’échec. » (Fred Vargas). Ou encore chez Pierre Lemaitre (qui s’est bien amusé quand ma femme et moi lui avons proposé une liste des anacoluthes qui parsèment son œuvre) : « Arrivés au dessert, Irène demanda : « Alors, ton affaire…? » Ici, le contrôleur devrait être Irène, mais ce n’est pas le cas à cause du pluriel de « arrivés ».

 

Peut-être parce qu’elles s’adressent à un public peu lettré à qui il faut apprendre rapidement à vivre, les affichettes regorgent d’anacoluthes : « Afin de pouvoir maintenir des prix si avantageux, vous êtes priés de débarrasser votre vaisselle. » « Afin de réduire le temps d’attente, un ascenseur est à votre disposition dans le service d’orthopédie. » Une de mes préférées : « Chers clients, Pour votre confort et pour en garantir l’hygiène, ces toilettes sont nettoyées régulièrement. » La rage d’un de mes anciens médecins s’adressant à une patientèle peut-être un peu bornée m’avait bien diverti mais, pervers et lâche, je n’ai rien dit :

« Si la fenêtre force pour l’ouvrir

C’est normal

Elle est bloquée par un verrou et vous êtes en train de tout esquinter. »

 

Si l’anacoluthe a de beaux jours devant elle, c’est parce que le discours dominant devient à la fois de plus en plus pauvre et de plus en plus normatif et autoritaire. Mais ce n’est plus le message qui est autoritaire, c’est le medium.

 

Photo : Évelyne Guyader-Debrabant 

 

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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 05:44

 

 

Il en est qui ratent tout, y compris leur suicide.

 

Pierrre Charles Sylvestre de Villeneuve est né en 1763. Il s’engage dans la marine à 16 ans et participe à la guerre d’Indépendance des États-Unis. Bien que noble, il soutient la Révolution.

 

Contre-amiral en 1796, il prend part à l’expédition d’Égypte, où il commande l’arrière-garde de la flotte française à la bataille d’Aboukir, mémorable pâtée.

 

C’est à la bataille de Trafalgar que Villeneuve donne la vraie mesure de son absence de talent. Selon Las Cases, sa « mollesse » fit tout perdre. Incapable d’ordonner la moindre manœuvre, il assiste, impuissant, à la destruction de ses navires, dont le sien. Il semble rechercher la mort au combat en restant bien en vue sur le pont de son navire balayé par la mitraille. Peine perdue. Quand ça veut pas …

 

C’est le commencement de la fin pour Napoléon qui renonce à envahir l’Angleterre (cet épisode est relaté dans l'Austerlitz d'Abel Gance, film que j'ai revu récemment pour la première fois depuis 55 ans et qui n'a pas vieilli d'un point de vue esthétique).

 

Prisonnier, Villeneuve est bien traité par les Anglais qui, pour le mortifier et l'humilier, l’invitent à assister aux grandioses funérailles de l’Amiral Nelson, mort au combat, lui.

 

Il est rendu à la France en 1806.

 

Il débarque à Morlaix, s’arrête à Rennes. On le retrouve mort le 22 avril à l’Hôtel de la Patrie. Il se frappe de six coups de couteau dans la poitrine et poignarde également sa femme : « Ma tendre amie, comment recevras-tu ce coup, hélas, je pleure plus sur toi que sur moi. C’en est fait, j’en suis au terme où la vie est un opprobre et la mort un devoir. »

On ne sait où il est enterré.

 

(Pudor)

 

 

 

 

 

On sait que dans la famille de Philippe de Villiers (Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon) il s’en est passé des vertes et des pas mûres. Un chevalier de Villiers, né en 1652, né des amours de Monsieur de Jarzé et de la célèbre courtisane Ninon de Lenclos, eut, quant à lui, la surprise de sa vie lorsqu’il découvrit l’identité de la (vieille) femme dont il était tombé follement amoureux.

 

Je propose cette stupéfiante histoire, telle qu’elle a été narrée par Roger Duchêne :

 

“ Elle inspira « une passion funeste » à un fils chéri, le chevalier de Villiers, dont le père est cette fois Jarzé. Elle le reçoit chez elle « comme elle recevait alors les jeunes gens de la plus haute naissance, que leurs parents venaient la prier d'admettre au nombre de ses amis pour y prendre, si j'ose le dire, cette fleur du monde qu'elle avait l'art de répandre sur tous ceux qui l'approchaient ». Jarzé, qui destinait son fils « à des emplois où les grâces de la figure et de l'esprit pouvaient être essentielles, ne voulut pas lui faire perdre des leçons si utiles pour lui et auxquelles il avait plus droit qu'aucun autre ». Mais le chevalier de Villiers avait un coeur sensible et sa reconnaissance pour le bon accueil de Ninon se transforma bientôt en sentiments plus tendres, encouragés inconsciemment par la préférence involontaire qu'on lui marquait. « Cent fois, il ne sut que penser de quelques regards où se peignait de la tendresse. »

 

 Quand Ninon s'aperçut de l'amour que le jeune homme n'arrivait plus à lui cacher, elle essaya contre lui les secours de la rigueur et de l'absence. Il lui promit de ne plus l'aimer. Vainement. Un jour, elle le fit passer dans son cabinet : « Levez les yeux sur cette pendule, insensé que vous êtes. Il y a maintenant plus de soixante cinq ans que je vins au monde. Me convient il d'écouter une passion comme l'amour ? Est ce à mon âge qu'on peut aimer et qu'on doit être aimée ? Rentrez en vous même, chevalier. Voyez le ridicule de vos désirs et celui où vous voudriez m'entraîner. » Les larmes versées en prononçant ces mots par l'objet de sa passion ne firent qu'augmenter les désirs du jeune homme. « Est ce là, réplique-t-il, cette Ninon si tendre et si philosophe ? N'a-t-elle pris que contre moi cette ombre de vertu qui suffit à son sexe pour se croire estimée ? » Prisonnière de son personnage, la séductrice ne sait que répondre et ordonne au jeune homme de sortir.

 

    Elle décide de frapper un grand coup, et après avoir consulté Jarzé, qui la délivre du secret, elle convoque le chevalier dans sa petite maison de Picpus, au faubourg Saint Antoine. Il y vole comme à un rendez vous galant. Il trouve sa dame seule, mais triste et abattue. Il lui redit son amour, qui surpasse toute raison. N'écoutant que son ivresse, il se porte « à la dernière extrémité » quand Ninon, indignée, s'écrie : « Arrêtez, cet affreux amour ne sera point au dessus des devoirs les plus sacrés. » Elle lui découvre sa naissance. Mais le jeune homme « prononce à peine une fois le doux nom de mère », tant il sent brûler dans son cœur la même ardeur criminelle. Il s'enfuit et, dans un bosquet proche, se jette bientôt sur son épée. Ninon l'y trouve et, "dans ses yeux presque éteints", aperçoit encore de l'amour... ”

 

 

(Pudor)

 

 

 

Ninon de Lenclos fut une des femmes les plus extraordinaires du XVIIe siècle. À la fois savante, athée et libertine. Elle corrigea une première version du Tartuffe de Molière et légua par testament 2 000 livres au jeune Arouet (Voltaire), alors âgé de 11 ans, en qui elle avait vu un petit génie. Elle mourut peu après à 85 ans.

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9 août 2015 7 09 /08 /août /2015 05:41

Né en 1951 à Séverac-le-Château, Armand Vaquerin faisait partie, selon le Sunday Times en mars 2006, des 10 joueurs de rugby français les plus effrayants.

 

Il détient toujours le plus gros palmarès national du rugby français en tant que joueur, obtenu grâce à son club de Béziers, qui domina le rugby hexagonal dans les années 1970-1980.

 

Il remporta dix titres.

 

En août 1992, il dispute son jubilé à Béziers, devant un parterre d'avants français internationaux.

 

Il décède en 1993 à l'âge de 42 ans, neuf ans après la fin de sa carrière sportive au plus haut niveau, au cours d'une « démonstration » de roulette russe dans le bar biterrois « le bar des Amis », avenue Gambetta, avec la dernière des six balles restées dans le barillet. Il était rond comme une pelle.

 

Depuis l'année de son décès, il donne son nom au challenge de prestige Armand Vaquerin.

 

(Furor)

 

 

 

 

 

Tout le monde connaît les circonstances de la mort du maître d’hôtel Vatel le 23 avril 1671. Il était né en 1631 à Tournai et s’appelait en fait Fritz Karl Vatel et était d'origine suisse. Il servit Fouquet et Louis II de Bourbon Condé.

 

Pour tenter de rentrer définitivement dans les grâces du roi, le prince de Condé organise une fête grandiose de trois jours et trois nuits, pour 50 000 écus. Pour le dîner du vendredi 24 avril, jour maigre, Vatel décide de ne pas présenter aux invités des poissons pêchés en rivière : soit ils sont trop communs, soit leur pêche au mois d'avril est trop aléatoire (saumon, truite) pour assurer le ravitaillement.

 

Pour une vente du vendredi sur les marchés de la région de Paris, les pêcheurs doivent rentrer au port entre le mercredi après-midi et les premières heures du jeudi. Quelques jours auparavant, Vatel a donc envoyé des serviteurs passer commande de poissons. Au petit matin du vendredi, Vatel attend sa livraison à 4 heures du matin. Mais à cette heure, seulement deux paniers arrivent. Il attend jusqu'à 8 heures, en vain. Pour Vatel, c’est le comble du déshonneur. Il déclare au contrôleur en second Gourville : « Monsieur, je ne survivrai pas à cet affront-ci, j’ai de l’honneur et de la réputation à perdre. » Gourville se moque de lui. Selon la Marquise de Sévigné, Vatel monte alors dans sa chambre et se jette à trois reprises sur son épée calée dans la porte pour sauver son honneur, au moment où son importante commande de poisson arrive. Il avait 40 ans.

 

« Je ne puis m’en remettre », écrira Madame de Sévigné à sa fille.

 

(Furor)

 

 

 

 

 

 

 

Aris Veloukhiotis, bien avant Yanis Varoufakis, donna du fil à retordre aux Allemands. Membre du parti communiste KKE, il devint l’un des chefs de la résistance. Il constitua en Yougoslavie un « Etat des montagnes » administré par des conseils populaires élus. Lorsque les Britanniques libérèrent la Grèce, ils installèrent un gouvernement bourgeois, au grand dam de Veloukhiotis.

 

Ce gouvernement entend désarmer la résistance. C’est le début de la guerre civile. Staline envoie un ambassadeur à Athènes, cautionnant par conséquent le régime en place. La direction du KKE s’incline, à l’exception de Veloukhiotis. Le parti le désavoue et l’exclut. Le 16 juin 1945, il dégoupille une grenade en compagnie de son aide de camp. Leurs têtes seront exposées en place publique.

 

Suite à la répression anticommuniste consécutive au retour du roi Georges II, deux dirigeants communistes se suicideront en 1948 et 1951.

 

(Pudor)

 

 

 

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6 août 2015 4 06 /08 /août /2015 06:14
Le gouvernement indien veut censurer les sites pornos !
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A Khajuraho, les femmes ne se font pas prier !

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3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 05:52

En 1920, on a remplacé un linteau par un autre linteau.

Stonehenge : pas tout à fait authentique
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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 06:12

En finir ! (91)

 

Né en 1823 à Strasbourg, le député (d'abord) d’extrême gauche Marie-Edmond Valentin fut proscrit pendant 20 ans par Napoléon III. Il s’exila en Angleterre et devint professeur à l’école militaire de Woolwich. Il ne revint en France qu’en 1870.

 

Après la chute de l’Empire, Thiers le nomma préfet du Rhône en 1871. Eperdu de reconnaissance, il écrasa à Lyon l’insurrection ouvrière, prenant lui-même d’assaut les barricades du quartier de la Guillotière. Sénateur dans les rangs de la Gauche républicaine, il reçut la Légion d’honneur. Ne se sentant plus, il exigea le traitement afférent à la décoration, réservé aux militaires. Ceci lui fut refusé.

 

Il se tua de deux coups de revolver dans le cœur, le 1er novembre 1879, à 56 ans. La République perdit un grand serviteur.

 

(Pudor)

 

 

En finir ! (91)

 

 

Dali ne l’aimait pas (« la honte de la peinture mondiale »). Et pourtant, quelle intelligence : « Je pose le blanc et noir de Delacroix ou de Millet ou d'après eux devant moi comme motif. Et puis j'improvise de la couleur là-dessus mais bien entendu pas tout à fait étant moi mais cherchant des souvenirs de leurs tableaux – mais le souvenir, la vague consonance de couleurs qui sont dans le sentiment, sinon justes – ça c'est une interprétation à moi ». Et puis son français n'était pas mauvais ...

 

A l’âge de 37 ans, Van Gogh se tire une balle de pistolet dans la région du cœur. Trente diagnostics ont été posés à propos de sa maladie : entre autres, schizophrénie, trouble bipolaire, syphilis, saturnisme, épilepsie, maladie de Menière, porphyrie aigüe. Sans parler du surmenage, de la malnutrition, de son penchant pour l’absinthe.

 

Le 29 juillet 1890, dans un champ derrière le château où il peint une ultime toile, il se tire un coup de revolver dans la poitrine. Le coup manque de précision. Revenu en boitant à l'auberge Ravoux, il monte dans sa chambre. L'aubergiste Arthur Ravoux fait venir le docteur  qui lui fait un bandage sommaire. Vincent van Gogh meurt deux jours plus tard, son frère Théo à son chevet.

 

En 2011, une nouvelle hypothèse sur la mort de Van Gogh a été avancée : le peintre aurait été victime par accident d'une balle tirée par les frères Gaston et René Secrétan, deux adolescents qu'il connaissait, ces derniers jouant « aux cowboys » avec une arme de mauvaise facture à proximité du champ où Van Gogh se promenait. Avant de succomber deux jours plus tard, le peintre aurait alors décidé d'endosser toute la responsabilité de l'acte en déclarant s'être visé lui-même, dans le but de protéger les garçons. Hypothèse vraisemblablement farfelue.

 

(Impatienta doloris).

 

 

 

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 06:15

Ils ne l'ont même pas fait exprès !

Système U et l'ortografe

Franprix n'est pas mal non plus :

Système U et l'ortografe
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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 06:11

François-Henri Désérable. Evariste. Paris : Gallimard, 2015

 

Décidément, le commerce amiénois nous fournit ces temps-ci des gens peu banals. Après les meilleurs producteurs de macarons de France depuis cinq générations, la famille Trogneux, dont le gendre n’est autre que notre ministre des finances royaliste et ci-devant banquier, voici la grande quincaillerie Désérable qui nous offre un rejeton tout à fait extraordinaire en la personne de François-Henri, joueur de hockey professionnel (Amiens est une ville de tradition hockeyeuse), mais surtout écrivain déjà confirmé après deux livres, Tu montreras ma tête au peuple, une approche très personnelle de la Révolution française publiée à l’âge de 25 ans chez Gallimard, et cette vie romancée du génie des mathématiques Evariste Gallois, chez le même éditeur.

 

Il faut arborer la triste trogne d’un pisse-froid du style d’Aymeric Caron pour ne pas apprécier ce jeune auteur. Caron qui fait la leçon à Désérable, alors qu’il va récupérer quelques dividendes de sa médiocre gloire sur le plateau de l’émission Fort-Boyard. La télé rend fou les esprits simples !

 

On n’a jamais dit « Albert » (pour Einstein) oui « Louis » (pour de Broglie). Mais on dit « Evariste » (pour Galois). Ce mathématicien qui avait élaboré à l’âge de 17 ans, des théories impensées avant de mourir à 20 ans fut un des grands héros romantiques de la première moitié du XIXe siècle. Il connut Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, la prison pour des raisons politiques nobles, avant de mourir, après une longue agonie, lors d’un duel stupide au pistolet, un objet qu’il n’avait jamais manié durant sa courte vie. Les causes de ce duel sont à jamais obscures et Désérable a bien raison de ne pas trancher péremptoirement parmi diverses hypothèses : duel entre rivaux amoureux, manigance de la police secrète qui aurait organisé la mort de ce trublion extrémiste par le biais d’un duel, plus vraisemblablement « duel imbécile entre amis ». On sait seulement de source sûre qu’Evariste écrivit dans sa dernière lettre, quasi assuré qu’il allait y passer : « Gardez mon souvenir puisque le sort ne m’a pas donné assez de vie pour que la patrie sache mon nom. »

 

Avec un nom pareil, Evariste ne pouvait qu’être le plus grand (âristos, le meilleur), l’égal d’un Newton. Ou encore d’un Rimbaud qui n’aurait pas eu le temps d’écrire sa Saison. Comme la plupart d’entre nous, Désérable n’est guère mathématicien. C’est par la poésie, l’approche littéraire qu’il nous offre la fulgurance scientifique du jeune génie : « il pressentait qu’il touchait là aux puissances célestes, qu’il était dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini ; …il croyait aux mathématiques, il y voyait l’alphabet grâce auquel, après le claquement de doigts originel, l’univers fut écrit : en faisant des mathématiques, il croyait au Vieux. » (J’adore comment Désérable appelle Dieu « Le Vieux ») ! Ses professeurs de Louis-le-Grand repèrent en lui la « fureur des mathématiques ». Il publie son premier article à 18 ans : Démonstration d’un théorème sur les fractions continues périodiques dans les Annales de Gergonne, le plus grand journal consacré aux mathématiques (pour les balaises, c’est ici).

 

 

Juste avant qu’Evariste entre à l’école Normale (future Normale sup’), son père, jacobin, libéral, un peu poète, se suicide : « On l’oublie trop souvent, mais c’est aussi l’enfant qui meurt quand meurt le père. La mort emporte le père dans la tombe, et la tombe se referme sur l’enfant. »

 

Lors des Trois Glorieuse, Evariste est absent. Il aurait voulu en être mais le directeur de l’Ecole avait fermé les portes à clé. Politiquement, il se situe du côté de la Société des amis du peuple, comme Arago, Blanqui, Raspail. Cet « agglomérat de francs-maçons, de libéraux, de saint-simoniens, de carbonari, de jacobins plus ou moins modérés » veut empêcher l’accession au trône de Louis-Philippe. Il s’enrôle dans l’artillerie de la Garde dissoute. Mais, en 1832, déboule sur l’Europe un mal qui va tuer dix fois plus que les armées napoléoniennes : le choléra. La description par Désérable de Paris infesté vaut le détour : ceux qui étaient nés dans la fange « prenaient des cuites de plomb dans des brocs rapinés sur les étals des marchands, forniquaient à la va-vite dans des arrière-cours insalubres, devant la vermine et leurs bâtard aux pieds bots, aux lèvres crénelées, puis s’endormaient à même le sol d’un sommeil de plomb aussi lourd que leur cuite de plomb, sur un lit de paille et de blé, de boue séchée que parfois ils bouffaient comme ils bouffaient le pain noir que plus tard ils chiaient dans la Seine ; et pour étancher la soif quand ils n’avait plus de vin, ils se penchaient sur le fleuve vert-de-gris, et quoiqu’il charriât leur merde et la merde du tout-Paris, comme des porcs dans une auge ils en buvaient la substance visqueuse qui ressemblait vaguement à de l’eau, si l’on fermait les yeux. Alors un matin on défonçait la porte de leur taudis, et on les trouvait tout grelottants, les yeux excavés, la langue blanche, pendante, les lèvres tremblantes, violacées, et surtout, ce qui ne trompait pas, la peau du visage bleuie au lapis-lazuli. »

 

Mais au révolutionnaire déchaîné, il ne reste que quelques semaines à vivre, pour connaître l’amour et la mort. Sa relation amoureuse s’échouera, selon Désérable, dans une éjaculation précoce qui, elle aussi, vaut le déplacement : « Vous attendez qu’elle s’offre à vous sans pudeur, délirante d’amour, avec l’extase révulsée des madones, la candeur affectée des jeunes vierges, et cela vous révulse et vous fascine, et d’avance vous tressaillez de plaisir et de joie comme vous tressaillez de plaisir et de terreur à huit ans dans Bourg-la-Reine contre le tapis de brocart du salon, de plaisir et d’extase à quinze ans dans le dortoir de Louis-le-Grand, à dix-huit dans celui de l’Ecole, de plaisir et de chagrin il y a trois mois sur un grabat de Pélagie, or elle ne bouge pas, ne bouge plus, elle reste là, prostrée, bête traquée qui ne sait pas où s’enfuir, alors d’une main vous relevez son jupon et de l’autre vous saisissez le petit appendice volcanique qui vous brûle en bas du ventre mais déjà c’est l’éruption de lave blanche et sa robe, les mille raies, sa peau d’albâtre, l’amour et les étoiles là-haut dans le ciel de bleu de Prusse, tout cela est souillé. »

 

Il reste donc à mourir. En écrivant, comme Mozart et Proust aux portes de la mort, le mot « fin » d’une œuvre fabuleuse. En se battant à cause d’une infâme coquette, dans un misérable cancan, en cédant à une provocation idiote dont l’histoire n’a même pas retenu le nom. Pour l’œuvre décisive à venir, il n’a plus le temps. En phrase courtes, il écrit un testament dans lequel il s’enveloppe comme dans un linceul : « c’est dans les pages qu’il a laissées qu’est enveloppé son esprit. »

 

Bien longtemps, la France ne reconnaîtra pas le fils prodige, et il faudra attendre une quarantaine d’années pour que cette pensée unique se propage jusqu’à Cambridge et Berlin, pour que cette ébauche de vie atteigne la lumière.

 

La balle lui avait dévasté le ventre. Evariste demeura conscient jusqu’au bout dans d’atroces souffrances. Il eut le courage de refuser l’aide d’un « corbeau en soutane » venu lui apporter l’extrême onction. Mais le « Vieux » avait tourné son pouce vers le bas...

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