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19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 06:28

Né en 1922 à Paris, Marcel Mouloudji était le fils de Saïd Mouloudji, un Kabyle né en Algérie, et de la Bretonne Eugénie Roux. Il est décédé en 1994 à Neuilly-sur-Seine. À l’occasion des vingt ans de cette disparition, les éditions musicales Mercury viennent d’éditer un magnifique coffret de 300 chansons (13 CD) qui déroule la carrière si riche et attachante de ce créateur hors normes.

 

Mouloudji a connu une enfance très difficile : sa mère fut internée alors qu’il avait dix ans et il vécut dans une chambre de bonne avec son père et son frère. Adolescent, il rejoint les Faucons Rouges, un mouvement de jeunesse de gauche. Il restera toute sa vie marqué nettement à gauche, même s’il ne voulait pas se considérer comme un « chanteur engagé ». J’aurai l’occasion de le rencontrer une fois en 1974 à Amiens alors qu’il était venu chanter gracieusement pour des travailleurs en grève.

 

À 13 ans, il rencontre Sylvain Itkine, du groupe Octobre, puis Jean-Louis Barrault qui devient son protecteur. En 1936, il tient un rôle dans son premier film, La Guerre des gosses, première adaptation de La Guerre des boutons. À 16 ans, il connaît son premier vrai succès dans le film de Christian-Jaque Les Disparus de Saint-Agil) avec Eric von Stroheim et Michel Simon. Pendant la guerre, il vit dans la clandestinité et fréquente Sartre et Beauvoir, qui l’évoque à plusieurs reprises dans La Force de l’âge. À la Libération, il devient une figure marquante de Saint-Germain-des-Prés. Il se lance, pour des raisons – il faut bien le dire – alimentaires, dans la chanson, tout en continuant à tourner pour Christian-Jaque. Il obtient son premier grand succès en tant que chanteur en 1951 avec “ La Complainte des infidèles ”, extraite du film La Maison Bonnadieu de Carlo Rim. En 1952, il tient le premier rôle du film d’André Cayatte Nous sommes tous des assassins, un plaidoyer contre la peine de mort.

 

Mouloudji est un surdoué : il est l’auteur de la plupart de ses textes, de certaines musiques. À ses moments perdus, il peint remarquablement bien.

 

Mouloudji, 20 ans après

 

Il est l’ami de Prévert, de Boris Vian. En 1953, il crée “ Comme un petit coquelicot ”, que Raymond Asso a écrit pour lui. La chanson connaît un succès énorme. Elle est encore aujourd’hui reprise à tout va.

 

En 1954, à la fin de la guerre d’Indochine, Boris Vian écrit “ Le déserteur ”, qui se termine bizarrement pour une chanson pacifiste :

 

Si vous me poursuivez,

Prévenez vos gendarmes,

Que je possède une arme,

Et que je sais tirer

 

 

Un appel à la désertion, plus un appel au meurtre de gendarmes, c’est peut-être exagéré. Mouloudji conseille la version que l’on connaît et que Vian lui-même adoptera :

 

Si vous me poursuivez,

Prévenez vos gendarmes,

Que je n'aurai pas d'armes,

Et qu'ils pourront tirer

 

 

La France est en plein tropisme militaro-colonialiste puisque novembre de cette même année voit la Toussaint rouge, le début de la guerre d’Algérie. Chanter “ Le déserteur ” est un acte d’un courage rare (passible de dix ans d’emprisonnement).

 

Dès que Mouloudji s’approprie une chanson, elle est sienne à jamais. Un peu comme Yves Montand, Piaf et quelques très grands interprètes. Les chansons de Charles Trénet qu'il enregistre (“ Pauvre Georges André ”, “ En tournée ”, “ Les corbeaux ”, “ C'est le Rhône qui ronronne ”) deviennent “ mouloudjiennes ”. Tout comme “ Mon pote le gitan ” que Jacques Verrières avait composé suite à la disparition de son ami Django Reinhardt. On entend la nonchalance, la tendresse, une éternelle fêlure derrière le sourire. Avec lui, les feuilles mortes (quelle belle complicité avec Prévert !) sont encore plus mortes qu’avec les autres chanteurs : elles tombent avec l’infinie lenteur de la délicatesse de l’amour envolé. En revanche, une « triste ritournelle » sera prise à contre-pied par la magie du verbe :

 

Écoutez la triste ritournelle

Des amants errants

En proie à leurs tourments

Parce qu’ils ont aimé

Des femmes infidèles

Qui les ont trompés

Ignominieusement

 

 

 

Au début des années soixante, la vague yé-yé fait du dégât. Mouloudji quitte Philips (qui joue la carte « djeuns ») pour Vogue, où il crée une cinquantaine de chansons. Il fonde son propre label où enregistrent Nicole Louvier et Graeme Allwright. Certains de ses textes jouent habilement de l’humour et de la dérision : “ Les Beatles de 40 ” (ici par les 4 Barbus), “ Tout fout l’camp ” :

 

Y a plus de vrais hommes

Y a plus de drapeau

Y a plus d'Afrique

Y a plus d'colonies

Y a plus d'bonniche

Plus d'savoir-faire

Plus d'tradition

Plus qu'des affaires

 

 

Durant toute sa carrière, Mouloudji aura servi les autres tout en restant subtilement lui-même. Enfant prodige au cinéma dans les années trente, il interprétera plusieurs chansons marquantes de films à succès : la “ Ballade en si bémol ” écrite par Sacha Guitry pour son film La vie d’un honnête homme (1953) avec Michel Simon dans un rôle savoureux de frères jumeaux, l’extraordinaire “ Un jour, tu verras ”, paroles de lui-même, musique de Georges Van Parys, pour le film Secrets d’alcôve (film à sketchs de 1954 avec Jeanne Moreau, Vittorio de Sica et … Mouloudji), “ Si tu m’aimais ”, paroles de René Clair, pour le film Les grandes manœuvres du même René Clair en 1955, “ La complainte de la butte ” (paroles de Jean Renoir pour son film French Cancan. Mouloudji chanta Boris Vian : outre “ Le déserteur ”, “ J’suis snob ”, “ Valse jaune ” (ici avec Stéphane Grapelli). Il chanta François Sagan (“ Les jours perdus ”), Léo Ferré, avec qui il écrivit “ Le cirque ”, “ La jeune fille à la frange ”, Rue de Crimée ” et “ Cache-cache ”. Outre Prévert, il chanta Bruant (“ Le chat noir ”), Bernard Dimey (“ Un soir au Gerpil ”), la chanson “ Barbara ” et la chanteuse Barbara (le très poignant “ Dis quand reviendras-tu ? ”). Il fut proche de génies de la musique comme Van Parys, Crolla, Legrand.

 

Il envisageait de rééditer ses œuvres sur CD mais la maladie l’en empêcha. Il mourut le 14 juin 1994. Il est enterré au Père-Lachaise.

 

 

 

PS : ici, un entretien avec deux des enfants de Mouloudji.

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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 06:58

Ci-dessous un sondage sur les airs de musique que les amoureux aiment se passer durant leurs ébats.

 

J'avoue que le “ Boléro ” en troisième position me plait bien. Vu que Ravel n'a pas trop connu les femmes (ni les hommes), il a dû y mettre, outre son génie, toute sa libido.

 

Relations sexuelles et musique
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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 06:16

J'imagine qu'elle ne fait pas que cela dans la vie, mais elle adore détourner des titres d'auteurs et de romans célèbres, se constituant ainsi, pour notre plus grand plaisir (et amusement), une bibliothèque imaginaire.

 

Elle a commencé à jouer avec Rimbaud et Rambo. Elle assume le graveleux (Les 3 mousses queutards d'Alexandre du Mât) et le débile (Lacan Coyote).

 

Elle détourne des panneaux d'autoroute :

Clémentine Mélois, la détourneuse

Des parfums :

Clémentine Mélois, la détourneuse

Des prénoms pour bol :

Clémentine Mélois, la détourneuse

Mais surtout des titres de livres :

Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
Clémentine Mélois, la détourneuse
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9 décembre 2014 2 09 /12 /décembre /2014 06:46

Alberto Santos-Dumont, cet intrépide Franco-Brésilien qui s’était d’abord frotté au ballon dirigeable, parvient à se maintenir durant 60 mètres dans le ciel de Bagatelle (en fait au-dessus de l’herbe) le 23 octobre 1906. Quelques semaines plus tard, il pulvérise son record en se maintenant au-dessus des mottes pendant 220 mètres.

 

Après la Première Guerre mondiale, Santos-Dumont est très inquiet à l’idée que l’aviation puisse se développer uniquement à des fins militaires. En 1928, il est atteint de sclérose en plaque. Il se pend à 59 ans dans une chambre du Grand Hôtel de Guarujà.

 

(Valetudinis adversæ impatienta)

 

 

 

 

 

 

Sappho, la poétesse qui aimait les femmes, mourra pour l’amour d’un homme qui l’avait laissé choir, en se jetant d’une falaise de l’île de Leucade à l’âge de 55 ans.

 

Cette aristocrate vécut au VIIe siècle sur l’île de Lesbos. Platon l’avait surnommée la « dixième muse ». Elle était vraisemblablement laide, basanée et de petite taille. L’étonnant n’est pas qu’elle ait été homosexuelle, ce qui était courant dans l’aristocratie de l’époque, mais qu’elle en ait parlé dans ses écrits. Jamais une femme n’avait osé cela. Un seul de ses poèmes a survécu dans son intégralité : “ L’hymne à Aphrodite ”. Comme tous les poètes, elle jouait de la lyre. Elle aurait inventé le plectre, l’ancêtre du médiator.

 

(Impatienta doloris)

 

 

 

 

Godefroy (dit Fred) Scamaroni fut un grand résistant corse né en 1914. Il aimait citer ce mot de Napoléon : « Jamais les Romains n’achetaient d’esclaves corses. Ils savaient qu’il était impossible de les plier à la servitude. »

 

Haut fonctionnaire, Scamaroni rejoint la France libre en 1940. En 1943, il prend la tête de la Résistance en Corse après avoir été membre de l’état major de De Gaulle à Londres. Son réseau est traqué par les fascistes italiens. Il est arrêté le 18 mars 1943. On lui promet la vie sauve s’il parle. « Vous ne savez pas ce qu’est l’honneur », répond-il. On lui arrache les ongles, on lui enfonce des morceaux de fer rouge dans les chairs. À un autre détenu, il dit : « Tu diras à ma mère, à mes sœurs, que ce n'est pas très dur de mourir et que je meurs content ».

 

Il décide de se suicider en se faisant passer un fil de fer à travers de la veine jugulaire. Il écrit sur les murs de sa cellule avec son sang : « Je n'ai pas parlé. Vive De Gaulle ! Vive la France ! ».

 

Les Italiens ne connaissent pas sa véritable identité. L'évêque d'Ajaccio refuse des obsèques religieuses à ce suicidé. Son corps est jeté dans une fosse commune.

 

En janvier 1944, après la libération de la Corse, sa dépouille est exposée à la demande du nouveau maire Eugène Macchini dans la cathédrale d'Ajaccio. Ce dernier l’accueille dans sa propre chapelle familiale du cimetière de la ville natale de Fred Scamaroni.

 

(Subtractio)

 

 

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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 13:56

Je lis ceci dans Le Parisien.fr :

 

« Une Winchester de la série «Au nom de la loi», cadeau personnel de Steve McQueen, des revolvers et pistolets rares, des fusils de chasse : Alain Delon a mis aux enchères lundi soir, la collection d'armes qu'il s'est constituée au fil des années et de ses rôles de flic ou de voyou. […] La Winchester à canon court de la série TV «Au nom de la loi» que Steve McQueen avait offerte à l'acteur français, a été adjugée 19.000 euros (hors frais). »

 

Si on a bien compris,  Steve McQueen a offert la célèbre Winchester à Alain Delon qui, il n’y a pas de petits profits, l’a vendue aux enchères pour 19 000 euros.

 

Ceci est faux. Qui ment ? Delon, Le Parisien ou les deux ?

 

Le souvenir de cette Winchester m’est revenu soudainement avec cette histoire. En 1963, dans une vente aux enchères organisée par Télé 7 Jours,  au profit de SOS Villages d'Enfants International, Bécaud avait acheté l’arme pour 15 000 francs.

 

C’est moins important que les 3 millions de chômeurs et les 8 millions de pauvres. Mais pourquoi raconter des histoires ?

 

Qu’en pense Gaya Bécaud ?

 

 

 

 

Je crois même que la nageuse Christine Caron était présente :

La Winchester de McQueen : Alain Delon a-t-il menti ?
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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 18:50

Elle a d’abord joué les nunuches (Sissi) sous la férule de sa mère tyrannique, proche – pas que géographiquement – d’Hitler et de Bormann, puis les femmes toniques et sans problèmes, et enfin les femmes ravagées et traînant des valises de problèmes. Elle fut l’actrice fétiche de Sautet avant d’être harcelée par la presse à scandales (on ne disait pas people, qui ne veut rien dire) à l’époque. On sut tout de ses amours, de son ancien mari suicidé, son ablation du rein, ses indélicatesses avec les impôts, le drame effroyable de son fils empalé alors qu’il voulait escalader la grille de leur propriété, l’alcool, les cigarettes, les médicaments.

 

Au matin du 29 mai 1982, Romy Schneider est retrouvée morte dans son appartement parisien. Elle avait 43 ans. La police retrouve sur son bureau une lettre inachevée, un mot d'excuse – sa fille ayant la rougeole – pour décommander une séance de photographie.

 

Suicide, excès, on ne le saura jamais.

 

Le magistrat Laurent Davenas préfère classer l'affaire sans autopsie pour, dit-il, « qu'elle garde son secret avec elle ». Il écrira dans un livre de souvenirs : « Ce corps, réduit par la vie à l’état de dépouille, je ne pouvais me résoudre à en faire une carcasse, palpée, manipulée, éventrée […] ».

 

Elle devait tourner une quatrième fois avec Delon.

 

Sa mère lui survivra 14 ans.

 

(Impatienta doloris)

 

 

 

 

Autre star fracassée : Jean Seberg.

 

On retrouva son corps décomposé sur la banquette arrière d’une petite voiture stationnée dans une rue de Paris. La légendaire vendeuse du Herald Tribune dans À bout de souffle finit par ne plus résister aux harcèlements du FBI, selon la thèse de son mari Romain Gary. Nous étions en 1979 et Jean soutenait effectivement des Noirs d’extrême gauche (les Black Panthers). Elle avait 40 ans. Elle vivait depuis longtemps sous antidépresseurs et avait déjà tenté de se suicider. Elle ne tournait plus. Le FBI l’a-t-il aidée à ingurgiter tout ce qu’on a retrouvé dans son sang ?

 

(Æquivocus)

 

 

 

Né en 1878 à Brest, Victor Ségalen fut médecin, romancier, poète, ethnographe, sinologue et archéologue. À l’exotisme « rance » de Loti, il préférait la « perception du Divers, la connaissance que quelque chose n’est pas soi-même. »

 

Après une première dépression nerveuse à cause d’un amour malheureux, il lit Nietzsche et publie au Mercure de France où il rencontre Huysmans, Gourmont. Il soutient sa thèse de médecine en 1902, un travail sur « L´observation médicale chez les écrivains naturalistes » qui traite des névroses dans la littérature contemporaine.

 

En 1903, il part pour Tahiti comme médecin de la marine de deuxième classe. En 1905, il épouse la fille d’un médecin brestois, qui lui survivra 49 ans. Il est médecin militaire sur la ligne de front en 1915. Après un tour du monde qui l’a mené sur les traces de Rimbaud en Afrique de l’est, puis en Chine où il est devenu un authentique sinologue, il rentre en Bretagne en 1919. Profondément neurasthénique, il est hospitalisé au Val-de-Grâce.

 

Le 21 mai 1919, alors qu’il est en convalescence dans sa Bretagne natale, il part en promenade. On le retrouve mort deux jours plus tard au lieu-dit forestier du Gouffre, un exemplaire d’Hamlet à portée de main. Ses amis disent de lui qu’il s’est convié sereinement au « festin du suicide ».

 

L’université de Bordeaux 2, où il a fait ses études, porte son nom, ainsi que l’UFR de lettres et sciences humaines de Brest.

 

(Tædium vitæ).

 

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22 novembre 2014 6 22 /11 /novembre /2014 06:58

Décidément, il est des écrivains qui savent écrire. L'écrivain José Corti a publié tout récemment un texte de Julien Gracq dont je propose cet extrait.

 

 

En somme, nous vivions bien. Chaque saison amenait ses fruits et ses plaisirs, et la Terre du Couchant n’était pas avare. Les vices dans le gouvernement du Royaume étaient si vieux, et leurs méfaits si capricieux dans leur enchevêtrement qu’ils finissaient par participer des hauts et des bas qui donnent sa variété à tout spectacle naturel : si on formait le vœu parfois de les voir « s’arranger », c’était de la même lèvre pieuse dont on souhaite que le temps « s’arrange » après la grêle ou la gelée. Comme l’habitué des alpages a cessé de réfléchir au caractère fâcheusement raboteux des montagnes, simplement on naissait à Bréga-Vieil au cœur d’un paysage social accidenté. Le secret conseil du Royaume était l’absence complète de mouvement, et la connaissance que l’homme accroche son champ et le laboure sur des pentes dix fois plus fortes que celles qu’il supporterait d’un pont de navire, quand celui-ci va sur la mer.

 

Il y avait des jours encore où l’œil retrouvait sur cette terre poncée et usée par la familiarité de tant de paumes les escarres et les cicatrices du feu. Ces jours-là, comme les fantômes sortent des cimetières par les nuits de pleine lune, le regard du voyageur doué d’un pouvoir séparateur neuf découvrait les termitières de pierre des anciens calvaires basculés au creux des fourrés, pareilles aux hécatombes des grandes chasses, les tours à signaux, sombrées dans les feuilles, les châteaux de grès brut enfouis dans leur bauge de forêts, l’étang de leurs cours pavées mangées par l’herbe, et les anneaux de fer énormes scellés aux murs roussis où s’était cachée une race de chevaux d’Apocalypse. Mais le peuple du Royaume aujourd’hui consultait d’autres archives. Elles s’entassaient en liasses croûtées d’un limon de siècles aux greffes des cours de justice et aux registres des officialités, où les symboles de ce qui avait été richesse vraie se monnayaient et s’échangeaient en effigie. Quand il m’arrive de penser encore à ce temps de mon activité professionnelle, il me semble que la vie des habitants du Royaume se passait à échanger des signes authentifiés, son labeur à répertorier des pièces comptables. La fin dernière de la tenue des comptes était dans leur balancement : le Royaume inépuisablement fabriquait de l’équilibre, coïncidait sur le papier avec lui-même dans la figure de son identité.

 

 

 

 

Je me souviens pourtant combien la vie à Bréga-Vieil était douillette et confortable, ainsi que dans une maison dont on s’est résigné à condamner les pièces d’apparat. À l’orient du quartier du Bourg, s’enlevaient au-dessus des gorges de la Loesna les courtines du château des Comtes dominant les tuiles vernissées de la ville de leur pigmentation terne de rochers que n’atteignent plus les marées. À l’Ouest, la cathédrale surplombait un mamelon haut, un quartier depuis longtemps désertique, raccordé par une pente douce aux plateaux qui ceinturent la ville. Les rues coulaient, se serraient en faisceau sinueux dans l’ensellement entre les deux hauteurs, charriant avec elles une traînée de vie grasse, abandonnant les lourds vaisseaux de pierre à leur échouage sur ces parvis visités par le vent, où les après-midi d’été promenaient sans bruit de minuscules trombes de poussière. Il faut avouer que ces hauts lieux étaient devenus à Bréga-Vieil avec le temps extraordinairement inhospitaliers : un quartier claquemuré et hostile avec ses rares portes étroites, ses murs aveugles où la chaleur plaquait des essaims de mouches, – parfois une sonnette grêle au fond de ses jardins verrouillés dont les arbres pointaient à peine par-dessus le mur de clôture, un parti de soldats dans ses ruelles tournantes montant harnaché vers le château, ou la robe noire d’un prêtre battant aux murs crayeux comme une chauve-souris. À présent, quand me revient l’image de la ville, il me semble discerner qu’une espèce de torpeur faisait refluer de là la vie vers les points bas. La ville s’endormait, pesante, amarrée par les siècles aux pitons de ses roches de vigie, son poids aveugle tassé au plus creux de ce hamac avachi, dans un bruit faible de viscères satisfaits et dans la respiration assoupie des grandes chaleurs.

 
 
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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 06:08

Le coq chante, cocorico.

La poule caquette, le chien aboie quand le cheval hennit.

Le bœuf beugle et la vache meugle.

L'hirondelle gazouille, la colombe roucoule et le pinson ramage.

Les moineaux piaillent, le faisan et l'oie criaillent quand le dindon glousse.

La grenouille coasse mais le corbeau croasse et la pie jacasse.

Le chat comme le tigre miaule, l'éléphant barrit, l'âne braie, mais le cerf rait.

Le mouton bêle et l’abeille bourdonne.

La biche brame quand le loup hurle.

Le canard nasille.

Le bouc ou la chèvre chevrote

Le hibou hulule mais la chouette chuinte.

Le paon braille, l'aigle trompète.

 

 

Si la tourterelle roucoule, le ramier caracoule et la bécasse croule.

La perdrix cacabe,  la cigogne craquette.

Le corbeau croasse, la corneille corbine.

Le lapin glapit quand le lièvre vagit.

L'alouette grisolle, le pivert picasse.

Le sanglier grommelle,  le chameau blatère.

La huppe pupule.

La petite souris grise chicote.

Le geai cajole.

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 06:52

Georges Brassens. Journal et autres carnets inédits. Paris, Le Cherche Midi, 2014.

 

Dans un article sur François Mitterrand , j’avançais ceci : « J’ai toujours pensé – de manière très empirique – qu’on a une petite chance d’atteindre le vrai d’un homme politique lorsque celui-ci vient de subir un échec, qu’il est retourné à un quasi-anonymat qui l'oblige à l'introspection, qu’il est redevenu quelqu’un de presque ordinaire et qu’il doit puiser en lui toutes les ressources pour que la chute ne soit pas trop dure. »

 

Je me demande si le vrai d’un créateur n’est pas, partiellement à tout le moins, dans ses brouillons, ses esquisses, ses carnets plus ou moins secrets. La critique génétique – en vogue depuis une trentaine d’années mais qui risque de disparaître puisqu’avec l’ordinateur et internet nous n’aurons bientôt plus un seul manuscrit à nous mettre sous la dent – se nourrit des brouillons, des corrections, des paperolles chères à Proust. Elle nous dit qu’une œuvre n’est jamais close dans la mesure où son avant nous montre à quel point elle est l’aboutissement d’un travail de maturation constitué bien souvent de ballons d’essai, d’hésitations, de remises en cause, de moments de désespoirs, voire de régression. La lecture génétique vise à connaître le processus d’écriture (le work in progress des Anglo-Saxons). Tout texte a un avant-texte qui nous permet bien souvent de repérer l’étincelle qui jaillit de la braise et des fioritures que le créateur a éliminées en pleine conscience dans son œuvre finale. Lorsque – comme c’est le cas pour le livre qui nous intéresse ici – on a affaire aux “ Carnets ” du créateur, on rencontre, sinon son désir de créations, en tout cas son désir de créer. Lorsque le jeune Brassens note au débotté ces deux mots tout bêtes et sibyllins « manchot contagieux », il ne sait peut-être pas que, quelques mois plus tard il écrira, dans “ La mauvaise réputation ” :

 

Tout le monde me montre au doigt

Sauf les manchots

Ça va de soi

 

et qu’en 1976, dans “ Don Juan ”, il n’ira pas de main morte avec ces deux vers :

 

Gloire à la bonne sœur qui, par temps pas très chaud,

Dégela dans sa main le pénis du manchot

 

(Il s’était précédemment frotté à cette situation dans « L’infirmière a prêté sa menotte au manchot. »).

 

A posteriori, nous aurons pu repérer ses obsessions, car rien n’est l’objet du hasard, comme nous débusquerons ses points névrotiques, ses haines, ses amours, ses emportements, ses rejets. Dans la mesure où ces carnets sont des éléments de genèse, nous ne lisons plus Brassens, nous le relisons. Comme tout créateur, Brassens a, par ailleurs, et il ne s’en est jamais caché, engrangé d’innombrables œuvres de poètes et chansonniers préexistants qu’il a intégrées de manière très personnelle à ses propres textes.

 

Ce livre, mis en forme de manière très rigoureuse et érudite par Jean-Paul Liégeois, nous aide à voir plus clair dans une œuvre et dans une personnalité qui ne se laissent jamais réduire à une simple expression.

 

Avec le recul, je me dis que le vrai de Brassens, pour ne pas dire le tout de Brassens, se trouve dans ces deux vers de “ La mauvaise réputation ” :

 

Non les braves gens n’aiment pas que

L’on suive une autre route qu’eux.

 

Rappelons que cette chanson met en scène un anticonformiste peinard qui, face aux bien-pensants, aux traditionalistes, en un mot aux cons (je reviendrai sur ce concept), fait de la défense passive, un peu comme Brassens qui, de retour du STO, se cache chez la Jeanne. Nous sommes dans un monde binaire : les « braves gens » et « on » (plus exactement « l’on », petit clin d’œil au beau style). Le « village sans prétention », peuplé de « culs-terreux » (mouais !) n’apprécie absolument pas les valeurs, le mode de vie du solitaire. On médit de lui, on le montre du doigt. Mettons. On se « rue » sur lui et on va le « pendre ». Sauf que personne ne se rue sur lui et que personne ne va le pendre. Dans l’univers de Brassens, les « braves gens » (avec toute l’ironie que peut comporter le mot « brave ») et un athée antimilitariste (protecteur de voleurs de pommes qui « ne fait de tort à personne ») se font face, n’empruntent pas la même « route », le « même chemin de petit bonhomme ».

Dans cette fantaisie magnifique, la confrontation n’aura pas lieu car elle n’a pas eu lieu. Sans oublier la forme, l’octosyllabe que Brassens affectionnait, l’enjambement dont il usait souvent, et ces accords de musique incongrus, ce rythme au millimètre que mes copains gratteurs de guitare dans les années soixante s’échinaient à reproduire du moins mal qu’ils pouvaient.

 

Dans ces carnets, dans ce Journal, on trouve quantités de mots, de groupes de mots que l’on retrouvera plus tard dans les chansons enregistrées, par lui ou par d’autres (Maxime Le Forestier au premier chef). Jean-Paul Liégeois a repéré que quarante et une chansons de Brassens sont nées dans son Journal. Et puis, il y a ces innombrables pépites dont Brassens n’a rien fait, ou pas grand chose. Ce qui nous laisse bien des regrets. Comme cette redoutable femme oxymore :

 

Sèche, revêche. Bois raboteux,

Et pie-grièche, et bâton merdeux.

Harpie, chipie.

Belle est la femme de ma vie.

 

Il faut dire que, tout au long de ces pages, des « merde » (« le dernier mot que je dirai, ce sera merde »), des « pine », des « con », nous allons en croiser à foison. Ce qui donne de Brassens, qui n’est plus un enfant, l’image d’un gamin pipi-caca-lolo, qu’on subodorait à l’écoute des chansons mais qui s’impose ici sans nuances. Je dirai que ces vocables sont autant de points de fuite qui lui permettent de contourner, d’éviter, de s’échapper de situations dont il a flairé la nocuité. « Ce n’est pas demain que je supprimerai le mot con de mon répertoire », écrit-il en 1964, en pleine maturité, donc à un moment où il aurait pu le supprimer. Le con chez Brassens est la version atténuée du salaud chez Sartre. Nommer sans nommer, nommer pour ne pas nommer. Le con est l’homme de foi, le pseudo-humaniste bien-pensant, bardé de certitudes qui croit que son existence, ses valeurs, sont de tout temps alors qu’elles ne sont qu’un produit de l’histoire. Le con est celui qui n’a pas d’angoisse. Mais dire les cons permet à Brassens d’évacuer sa propre angoisse, de poser l’autre comme un anti-modèle, mais sans révéler publiquement sa propre identité.

 

Comme chez Guitry, le rapport aux femmes relève du contre/tout contre :

 

Et quand j’aurais cent sept ans

– Cent sept ans c’est une somme –,

S’il me reste encore des dents,

Elles seront pour ta pomme

 

Bientôt, il se fera « tout petit » devant une poupée qu’il dominera car elle « fait “ maman ” quand on la touche » (chez Brassens, les femmes crient souvent « maman ! » au moment de l’orgasme). Des femmes, Brassens ne retient souvent que les fesses. Ses allusions, même amusantes, aux arrière-trains (« Elle laissait la Vénus Hottentote loin derrière), finissent par lasser. D’une manière générale, le fessier compte beaucoup. Ainsi, on meurt « plus haut que son cul ». Et quand il se masturbe, Brassens pense à qui, je vous le donne en mille ? À Gisèle Halimi, qui, en 1978, a cinquante ans. Dans ce fantasme, il ne faut pas voir qu’un hommage à cette avocate de gauche qui, à l’époque, a fondé le mouvement Choisir la cause des femmes, a défendu une jeune fille qui avait avorté après avoir été violée. Dans sa représentation des femmes, Brassens, comme d’autres oscille entre la putain, la « fille de joie », proche et accessible et la pucelle, totalement fantasmée. En témoigne “ Chansonnette à celle qui reste pucelle ”, un texte qui lui a nécessité des mois de labeur :

 

Et tu sers de cible

Mais reste insensible

Aux propos moqueurs,

Aux traits à la gomme.

Comporte toi comme

Te le dit ton cœur.

 

Peut-être, mais il n’existe qu’une seule occurrence dans l’œuvre de Brassens où le pucelage – féminin, cela va sans dire – est assumé et vécu de manière offensive : « Elle lui trancha la verge et lui dit : “ Quand vous me rendrez mon pucelage, je vous rendrai votre sexe. ” »

 

Dans ce livre, Brassens tourne, à n’en plus finir, autour de son engagement. Avant de chanter “ Mourir pour des idées ” en 1972, il proposera qu’aucune « idée sur terre  n’est digne d’un trépas ». À propos de trépas, la mort l’obsède, même s’il s’en sort par des pirouettes : « J’économise mes larmes, j’en aurai besoin pour vous enterrer tous. », « Piaf nous a longtemps caché qu’elle était morte. », « Mon tailleur, quand il me coupe un nouveau costume, / est loin de se douter qu’il me taille un linceul », « Avant de me dire immortel, attendez que je sois mort ! ». L’engagement de Brassens a fait l’objet d’innombrables études, comme celle de Jacques Vassal, Brassens, homme libre. En deux mots (ce qui est très injuste, j’en conviens) : il y a chez l’homme privé une pulsion d’engagement, souvent suivie d’une pulsion de dégagement chez l’homme public. Comment peut-on s’en prendre aux cognes, à la maréchaussée et aux soutanes quand on écrit

 

Gloire au flic qui barrait le barrage des autos

Pour laisser traverser les chats de Paul Léautaud

Et gloire à ce curé sauvant son ennemi

Lors du massacre de la Saint-Barthélémy !

 

(“ Don Juan ”)

 

Mais dans un Carnet de 1951, il écrit, visionnaire : « Créer l’assistance aux prévenus. Rendre publics les interrogatoires (sans exception !). Services chargés de détecter les chambres de torture clandestines. »

 

Dans de nombreux entretiens et écrits, en particulier autour de Mai 68, Brassens va tourner autour du pot et s’emberlificoter les pinceaux. On comprend et on approuve son obsession pour László Rajk, pendu à Budapest en 1949 après avoir été accusé d’avoir œuvré pour les États-Unis, et réhabilité dès 1956. Il faut dire que, depuis ses lectures de Villon, peut-être, le spectre des pendus hante l’homme et le poète (à noter, outre les pendus, la présence récurrente dans ses Carnets de culs-de-jatte et de manchots, ce qui n’est pas surprenant chez un homme né en 1921 et qui a dû côtoyer nombre de ces mutilés de retour du front). Mais faut-il parler des manifestants de 68 en termes de « M’as-tu vu sur les barricades ? », ce qui l’exonère  d’avoir été invisible quand des millions de gens se battaient pour un mieux-être ? Chez lui, Brasillach finit par valoir Guy Môquet :

 

Ils méritent d’être respectés.

Non, peuchère, ils ne sont pas morts pour leurs idées.

Mais parce qu’ils …

Ou parce qu’ils avaient des copains pétainistes (communistes).

Leur sacrifice est digne d’être respecté.

 

Peut-on parler d’analyse politique lorsqu’on lit sous sa plume « On a craché sur la figure à son patron – ce qui est discutable au point de vue du bon goût. […] La guillotine a failli réapparaître. Les tricoteuses étaient déjà prêtes. » ? Pour Brassens et sa vision binaire et simpliste du monde, il n’y a rien entre le statu quo et ce qu’il appelle, faute de mieux ou par paresse intellectuelle, une « solution collective miraculeuse ». À noter qu’il n’y aurait pas de dégagement politique sans un petit prurit misogyne :

 

Celles qui crient quand on les baise,

« Paix au Viet Nam »

Me mettent un peu mal à l’aise

Et je les blâme.

 

De fait, il blâmera son immobilisme dans “ La tondue ”, une chanson non interprétée par lui-même mais rendue publique par Maxime Le Forestier :

 

Les braves sans culottes et les bonnets phrygiens

Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens

J’aurais dû prendre un peu parti pour sa toison

J’aurai du dire un mot pour sauver son chignon

Mais je n’ai pas bougé du fond de ma torpeur

Les coupeurs de cheveux en quatre m’ont fait peur.

 

Ce texte était une réponse au poème “ Némésis ”, où Lamartine proposait exactement le contraire de celle de Brassens pour qui il n’existe pas de cause juste :

 

Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires/ En secouant leur torche aiguisent leurs poignards,/ Jettent les dieux proscrits aux rires populaires,/ Ou traînent aux égouts les bustes des Césars !/ C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste ;/ C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté,/ Et de défendre au moins de la voix et du geste/ Rome, les dieux, la liberté. Qu’on se le dise, quand l’Espagne « brûlait dans un grand feu grégeois,/ Je chantais, et j’étais pas le seul, Y a d’la joie. » (“ Honte à qui peut chanter ”)

 

 

Mais on appréciera, chez ce fils d’immigrée italienne, son rejet de la patrie vécue comme un concept … de rejet : « J’ai deux pays : le monde depuis la France. /Moi, je n’aime pas ma patrie, j’aime la France. »

 

 

Des carnets aux objets finis, il y a généralement progrès, mais pas toujours. Que n’a-t-il exploité ces deux vers saisissants :

 

Il a plu sur le tambour de l’enfant.

Le tambour ne sonne plus comme avant.

 

Il arrive que l’ébauche soit meilleure que la chanson enregistrée, comme ici :

 

Les cabarets de la place par le meilleur pilier.

Drôles de particuliers, drôles de sommeliers …

Et quand dans le ruisseau, le soir, on le trouve ivre

Mort, croyant tout de bon que j’ai cessé de vivre,

Les gens dits “ naturels ” m’arrachent les souliers

 

(Carnets)

 

Le tavernier du coin vient d’me la bailler belle.

De son établissement j’étais l’meilleur pilier.

Un certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre

Mort, croyant tout de bon que j’ai cessé de vivre

(Vous auriez fait pareil) s’en prit à mes souliers

 

(“ L’épave ”)

 

Neuf fois sur dix, heureusement, le produit fini est meilleur que le brouillon :

 

Elle était délicate et l’on devait se cu

Rer les ongles avant de lui pincer le cul.

Elle nous emmerde.

 

(Carnets)

 

Ell’ m’emmerde, ell’ m’emmerde et m’oblige à me cu

Rer les ongles avant de confirmer son cul,

Or c’est pas Callipyge

 

(“ Misogynie à part ”, où il emprunte à son compatriote Valéry son triptyque « les emmerdeuses, les emmerdantes et les emmerderesses »).

 

La vague, indifférente, est venue effacer

L’empreinte que ton cul naguère avait laissée

 

(Carnets)

 

La vague indifférente hélas avait roulé

Avait fait plage rase, avait annihilé

L’empreinte de ses sphères.

 

(“ L’inestimable sceau ”)

 

Georges Brassens a pu écrire des centaines de chansons, il ne s’est jamais vraiment livré, ce qui était son droit le plus strict : « Moi, quand j’aime, je n’aime pas le dire. C’est pourquoi je n’ai pas parlé de mes parents – sauf une fois dans une mauvaise chanson. » Quand il était piqué, il préférait botter en touche avec des gamineries du style « Sous les roses, il n’y a pas d’épines … mais des pines ! »

 

Tant pis pour nous.

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6 novembre 2014 4 06 /11 /novembre /2014 06:59

Je me permets de reprendre un article consacré à Charlotte, de David Foenkinos, publié dans ce blog le 9 septembre 2014.

 

 

 

David Foenkinos. Charlotte. Paris : Gallimard, 2014.

 

Quel incipit : « Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe » ! Charlotte Salomon, qui va vivre entourée de morts mystérieuses et qui mourra à vingt-six ans, accéda à son identité comme Vincent Van Gogh qui allait tous le dimanches avec ses parents s'incliner devant la tombe de son frère … Vincent Van Gogh.

 

Je n’ai jamais compris le léger mépris d’une certaine critique de gauche – styleInrocks – à l’égard de l’auteur de La Délicatesse qui ne voit en lui qu’un producteur de bluettes. Nous sommes en présence d’un des écrivains les plus intéressants qui soit. Dans les deux sens du terme : ce qu’il raconte vaut le détour et, par ailleurs, il sait nous intéresser. S’il se regarde beaucoup, ce n’est par pur narcissisme. J’avais relevé en 2011 à quel point il avait été capable de se décentrer, de se déporter pour imaginer une psychanalyse de John Lennon, lui qui avait six ans lorsque le Beatle mourut et qui n’a pas vécu l’allégresse collective culturelle des années soixante. Dans ma recension de son Lennon, j’écrivais ceci, qui est valable pour le présent roman :

 

« Depuis le Flaubert de Sartre – ou encore le Fouché de Zweig, pour aller jusqu'à la vérité de l'autre, il faut aller au fond de soi-même, oser l'autre au sens où chaque ligne écrite est un danger pour soi. David Foenkinos l'a réalisé de manière à ce point magistrale qu'après quelques pages où il a installé Lennon sur le divan d'un psychanalyste, on oublie qu'on lit un texte d'un écrivain – de fiction – français : on écoute, “ pour de vrai ”, comme disent les gosses, les confessions de John et rien d'autre. »

 

Note de lecture (136)

Charlotte Salomon fut une grande artiste qui ne put malheureusement pas aller jusqu’à la plénitude de son art. Foenkinos explique ici la démarche de cette créatrice si singulière :

 

« Sa facture reste assez classique, elle ne semble pas avoir beaucoup eu l'occasion de découvrir “ l'art dégénéré ” (mais l'influence de Nolde et de Munch peut se voir parfois), mais elle laisse alors libre cours à une fantaisie exubérante : les personnages se multiplient sur la feuille, l'image se démultiplie, se décompose, textes et dessins se mêlent, les lignes sinuent entre les corps. C'est un art immédiat, brut, paroxystique ; peu importe le savoir-faire, la mise en page, il y a urgence, Charlotte doit finir avant le coup de sonnette à l'heure du laitier. » Notons cependant que l’auteur commet un léger contresens à propos des choix de Charlotte :

 

« Charlotte enchaîne les natures mortes.

Et s’arrête sur cette expression : nature morte.

Comme moi, pense-t-elle. »

 

Une petite remarque, cher David. Nature morte se dit Stillleben en allemand,still connotant à la fois l’idée de calme et de silence. Ce qui est bien aussi.

 

C’est la mort, un dramatique sens de l’urgence, qui vont nourrir l’œuvre de la jeune artiste. Et puis aussi le sens de l’absurde. La mort de la première Charlotte, la tante de Charlotte Salomon, « est lente, mélancolique ». Pensons à tous les suicidés de cette famille, dont la conscience claire de l'enfant ne sait rien : 

 

« Quelque chose ralentit en elle.

[…] Elle marche rapidement vers sa destination.

Un pont.

Un pont qu’elle adore.

Le lieu secret de sa noirceur.

Elle sait depuis longtemps qu’il sera le dernier pont.

Dans la nuit noire, sans témoin, elle saute. »

 

Cette première mort fracasse la famille car elle est indicible : 

 

« Quel est le mot utilisé quand on perd sa sœur ?

Il n’en existe pas, on ne dit rien.

Le dictionnaire est parfois pudique.

Comme lui-même effrayé par la douleur. »

 

On dit à l’enfant que sa tante s’est noyée accidentellement. « C’est donc qu’elle ne savait pas nager ? »

 

Dans le destin de Charlotte et de sa famille, il n’y a pas de « parce que », de « donc », de « si ». Il n’y a pas d’« avant », il n’y a pas d’« après ».

 

Note de lecture (136)

Bref, le destin de Charlotte Salomon, jeune fille juive, issue d’une famille athée, laïque où l’on adore les chants chrétiens, a habité Foenkinos pendant des années. En Allemagne et en France, il a suivi l’errance dans la peine de cette jeune femme proscrite. Pour transcrire ce long calvaire entrecoupé de brefs moments de bonheur relatif, il a choisi la forme d’un poème en prose constitué de phrases courtes. « C’était », dit-il, « une sensation physique, une oppression. J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer. » Cette sensation étrange m’a rappelé une lecture de poèmes d’Henri Meschonnic par lui-même. Je revois l’auteur de L’obscur travaille la tête appuyée sur sa main gauche, rythmant ses vers de sa main droite avec lenteur et ondoiement. Dans un souffle presque inaudible. Et je m’étais dit que tout Auschwitz était dans cette parole asphyxiée. C’est ainsi que je m’explique la forme du livre de Foenkinos : plus Charlotte crée – y compris un enfant qu’elle porte en elle – plus elle a besoin d'un oxygène qui se raréfie, plus elle se rapproche de la chambre à gaz.

 

Pour renforcer la véracité de son récit (forcer, dirais-je), David Foenkinos entre dans son livre en tant que lui-même : « Je l’ai visitée par un soleil radieux en juillet 2004 ». Par cet artifice (nous sommes dans un roman, n’est-ce pas ?), il espère se situer plus efficacement dans la mémoire de son personnage et dans son espace-temps. Seulement, sa démarche n’est pas pleinement couronnée de succès : « Mais grâce à cette femme, j’ai pu effleurer l’année 1943. » « Effleurer ». S’immiscer d’autorité dans son récit ne lui permet pas de pénétrer pleinement les soubassements de l’histoire.

 

Reste l’art, la clé de toute compréhension. Car ce que Charlotte peint compulsivement, elle l’a vu, et ce qu’elle voit, elle le peint :

 

« À Gurs, Charlotte est frappée par l’absence de toute végétation.

C’est une extermination totale du vert. »

 

Et surtout il y a la métaphore centrale du livre, la thèse de la démarche artistique de Charlotte, magnifiquement exposée par Foenkinos. La beauté du projet de cette artiste qui rejoint celui de l’auteur :

 

« Où est la vie ?

Où est le théâtre ?

Qui peut connaître la vérité ? »

 

En effet, le monde entier est un théâtre, disait le Shakespeare de Comme il vous plaira. Comme celui de Charlotte (Leben ? oder Theater ?), le projet esthétique de Foenkinos, dans cet ouvrage comme dans les autres d’ailleurs, est d’assumer l’irréalité de la création fictive. Ce n’est pas sa Charlotte qui est irréelle, mais c’est la manière dont il la décrit. Son projet d’une écriture de l'extermination des juifs, d’une écriture de la victoire des barbares qui ont assassiné tous les Mozart, passe à la fois par une coexistence avec cette barbarie et une mise à distance avec les bêtes immondes (« Tenir en respect la sauvagerie environnante », dira Leiris à propos de Bacon). Nietzsche, que je cite de mémoire, estimait que pour ne pas avoir peur il fallait connaître. Pour connaître le monde, il faut le lire, puis l’écrire puisqu’au commencement est le mot et donc que la chair se fait verbe.

 

La quête de Foenkinos, cette flèche du temps qu’il suit en sens inverse vers les lieux de la mort, vers la destruction de la beauté où il ne fait vraisemblablement que frôler le vrai de son héroïne, l’aide néanmoins à retrouver le rapport de l’art au réel et à l’imaginaire. Ce frôlement est suffisant pour parvenir à la ressemblance, pour représenter, pour refigurer. Depuis que, comme le disait Oscar Wilde, la Nature imite l’art, nous savons ce qu’est un lumbago psychosomatique car nous avons lu Je vais mieux. Avec cette Charlotte, nous avons vérifié qu’il fallait construire des fictions pour connaître la vie. Et pour vivre.

 

PS : pourquoi Foenkinos s’obstine-t-il à utiliser certains mots français dans leur sens anglais : « dévasté » (dont il use et abuse), « populaire » (une élève populaire) ?

 

PPS : J’ai rendu compte de Je vais mieux ici, et des Souvenirs ici.

 

PPPS (très perso) : Entretien de David Foenkinos dans Elle :

 

“ Pour moi, trouver le prénom d’un personnage, c’est 90 % du travail. Je m’amuse parfois à dire que, si j’écrivais un livre qui s’appelle « Bernard », on n’aurait pas besoin de le lire, on saurait très bien que cela se passerait mal... « La Délicatesse », c’est un film très « Nathalie », le prénom – que j’adore – de l’héroïne. Sur Facebook, il y a un club des Nathalie lectrices du livre. Et, bien après avoir choisi ce prénom, je me suis rendu compte que son étymologie était liée à la Renaissance. ”

 

Bernard et Nathalie Gensane vous remercient, cher David.

 

Note de lecture (136)
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