Le 2 avril 2025, Éric Zemmour a été condamné, en troisième instance, à 10 000 euros d’amende pour contestation de crime contre l’humanité, ayant soutenu en 2019 que le maréchal Pétain avait « sauvé des Juifs français » pendant la seconde guerre mondiale.
La France de Pétain aurait pu suivre l’exemple de la Finlande qui, bien qu’alliée à l’Allemagne, avait refusé de livrer les 2 000 Juifs finlandais à la solution finale d'Hitler, sauvant ainsi la quasi-totalité des Juifs du pays. Non ! La France de la collaboration ne s’opposa pas à la déportation à Auschwitz de 6 000 enfants juifs : par « humanisme », il ne fallait pas séparer les enfants de leurs parents.
Dans ce cas précis, Vichy était allé au-delà des exigences allemandes.
Hitler ne souhaita pas occuper la totalité de la France. En fait il n’en n’avait ni les moyens humains ou matériels. Le régime de la collaboration lui vint en aide dès juillet 1940. Un mois après la signature de l’armistice, le gouvernement de Vichy décide d’annuler toutes les naturalisations accordées depuis 1927. 7000 Juifs français (les “ Français israélites ”, comme on commençait à les appeler alors), cessent donc d’être français, donc de bénéficier de la protection de leur pays. Dans le même temps, le décret Crémieux de 1871 est abrogé : les Juifs d’Algérie cessent d’être des citoyens français pour redevenir des “ indigènes ”.
Le 18 octobre 194, le maréchal Pétain impose une définition biologique de qui est juif : toute personne issue de 3 grands-parents de race juive ou de 2 grands-parents de la même race si son conjoint lui-même est juif. Le décret indique une (première) série de professions qui sont désormais interdites aux Juifs : l'administration, la magistrature, l'enseignement, les postes à responsabilité militaire. Les Juifs ne peuvent pas non plus écrire dans les journaux hormis dans des publications scientifiques. Ils ne peuvent travailler dans le cinéma, le théâtre, la radio. Des quotas seront établis pour les professions libérales, ainsi que des règles qui détermineront les conditions dans lesquelles aura lieu l'élimination des Juifs en surnombre. Des dérogations pourront être accordées à celles et ceux qui ont rendu des services exceptionnels à l'État français (ayant combattu durant la Première Guerre mondiale, par exemple). Le 2 juin 1941 Vichy ordonne un recensement des Juifs, y compris français, sur tout le territoire – complétant un premier recensement édicté par les autorités allemandes l’année précédente, en zone occupée. Tous les Juifs ont désormais l’obligation de se rendre en mairie et de se déclarer, en précisant leur adresse. En même temps est promulgué un deuxième statut des Juifs ; la liste des professions qu’on leur interdit s’allonge.
Les 16 et 17 juillet 1942, une rafle (de Juifs étrangers) est demandée par le IIIe Reich – mais elle est organisée et exécutée par l’État français – qui va au-delà des demandes allemandes en arrêtant aussi 4 000 enfants, en plus de 9 000 adultes. Or la plupart de ces enfants sont français. Ils mourront en déportation.
Il s’organise heureusement une véritable résistance au martyre des Juifs. Il y avait environ 320 000 juifs en France en 1940. 76 000 furent déportés, 2 551 seulement revinrent des camps et, parmi ces derniers, aucun enfant. Si les trois quarts de la population juive ont survécu, c’est parce que la Résistance en général, et la Résistance Juive en particulier, sont intervenues et que des milliers d’autres se sont levés pour dire non à la politique génocidaire de l’occupant allemand et du gouvernement de Pétain. Des Français non-Juifs ont aidé des Juifs en leur fournissant toutes sortes de secours : des caches, des faux papiers, par exemple. Israël les qualifiera en 1953 de “ Justes parmi les nations ”. En France, plus de 3 000 personnes ont reçu ce titre. Par leur action, ces Justes ont permis aux trois-quarts des Juifs vivant en France d’échapper à la déportation.
Le 29 novembre 1941, l’occupant allemand réagit à cette résistance en demandant à Vichy de créer l’Union générale des Israélites de France afin d’assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics. Tous les Juifs sont tenus d’y adhérer. Á partir de 1942, l’intensification des rafles et de la déportation des Juifs contraint les organisations juives à mettre en place des structures dont certaines sont clandestines.
Lorsque Pétain parvient au pouvoir en juin 1940, le clergé français se rallie globalement à lui et n’émet aucune protestation devant le sort infligé aux Juifs. Il faut attendre l’été 1942 et l’aggravation de la persécution des Juifs pour que des membres du haut clergé émettent une vraie protestation, en particulier Monseigneur Saliège à Toulouse, le cardinal Gerlier à Lyon, Monseigneur Théas à Montauban. Monseigneur Saliège déclare le 23 août 1942 : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille ».
Encouragés par ces exemples, de nombreux chrétiens vont contribuer au sauvetage des Juifs. Avant ces éminences catholiques, des responsables protestants avaient appelé à la résistance contre le nazisme, tel le pasteur Marc Boegner, président de la Fédération protestante et de l’Église réformée de France.
Une aide véritable ne tarde pas à se mettre en place. Des organisations humanitaires apportent leur secours aux Juifs internés dans les camps. Des résistants à l’ordre nazi aident des Juifs à quitter la France vers la Suisse ou l’Espagne. 85% des 11 000 enfants juifs échappent à la déportation grâce à l’action clandestine de nombreux Français. La fabrication de fausses cartes d’identité se développe. Des cartes d’alimentation sont distribuées. De faux certificats de baptême sont délivrés. Les fonctionnaires ayant décidé de protéger les Juifs à leurs risques et périls (préfets, maires, policiers, gendarmes) sont cependant une minorité. Leur action la plus efficace – même si elle ne fut pas très spectaculaire – sera d’avertir les Juifs des rafles à venir, ce qui contribua quelque peu à saboter la politique de Vichy.
Parmi les Justes, la catégorie professionnelle la plus représentée sont la paysannerie. Isolés dans les campagnes, jouissant de points de vue dans les montagnes (les Cévennes, la Haute-Loire, le Cantal, le Tarn, les Alpes, le Vivarais-Lignon), il est alors relativement facile aux paysans de cacher des Juifs. Apportent également leur contribution les ouvriers, les artisans, les cheminots. L’occupation de la totalité du territoire français va rendre la situation des Juifs dramatique. Il ne leur reste plus que de réussir à partir pour l’étranger ou entrer dans la résistance. Á noter que la zone d’occupation italienne (huit départements du Sud-est) du 10 novembre 1942 au 9 septembre 1943, sera aussi une terre de refuge, les autorités italiennes y assurant la protection des Juifs, aussi bien contre les menées allemandes que celles du gouvernement français.
200 000 juifs sont toujours en vie en France à la fin de l’occupation. Au moins 40 000 juifs sont restés à Paris. Ils n’auront pu réchapper à la déportation que grâce à la résistance passive de Français solidaires. Les Juifs vont également bénéficier de l’évolution de la guerre. En 1942, l’année la plus faste pour l’armée allemande, la déportation des Juifs français est plus massive que jamais. En août 1943, l’Italie ayant perdu “ sa ” guerre, Vichy cesse de dénaturaliser les Juifs français qui restent intégrés au tissu social. En 1944, les déportations vont s’accélérer, cette année étant la pire pour les Juifs.
Pétain n’aura pas été le bouclier – et encore moins le sauveur des Juifs français. Il aura laissé faire et accompagné l’horreur nazie. Son statut des Juifs fut l’un des plus durs d’Europe (les Juifs vont faire l'objet de 184 textes réglementaires ou législatifs dont 162 émanant des autorités de Vichy et 22 des autorités allemandes). Les motivations de Pétain étaient-elles racistes ? Dans ce domaine, le chef de l’État français fut d’une grande discrétion. Ainsi, il ne s’exprima pas durant l’affaire Dreyfus. Mais son antisémitise était assurément profond (au sens de sous-terrain), proche de celui de Maurras et de la presse de droite et d’extrême droite. Il exclut les Juifs de nombreuses fonctions sans ciller mais n’était pas favorable à l’étoile jaune en zone non-occupée et à la mention de la religion juive sur la carte d’identité. Il ne contribua pas à la souscription pour le monument Henry, signe de ralliement des antisémites et antidreyfusards. Pendant la Première Guerre mondiale, où son ascension dans la hiérarchie est fulgurante, il entretient d’excellents rapports avec le député juif Joseph Reinach, ardent dreyfusard et l’un des créateurs de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen. En 1934, Pétain est nommé ministre de la Guerre. Il ne manifeste aucun antisémitisme dans cette fonction. Très anticommuniste, il se montre hostile au Front populaire mais ne montre aucune hostilité vis-à-vis de Léon Blum. Sa seule prise de position publique sur la “ question juive ” durant les années 1930, est une condamnation des persécutions antisémites dans l’Allemagne nazie, juste après la Nuit de Cristal qui vit l’assassinat de centaines de Juifs. Ambassadeur en Espagne au moment de la déclaration de guerre de 1939, il est appelé au gouvernement en mai 1940 mais il estime la bataille déjà perdue. Il s’efforce de convaincre ses collègues ministres d’arrêter les combats et de demander l’armistice. Il propose un programme de redressement national. Pour lui, les Juifs ne sont pas responsables des malheurs de la France. Pétain incrimine la dénatalité et une armée sous-équipée. Á l’été 1940, le gouvernement de Pétain promulgue des lois xénophobes. Une différence est établie entre des Français de plein droit et des Français de seconde zone aux droits réduits. En septembre, un projet de discours lui est soumis : « Les Juifs recevront un statut. Ils cesseront d’être citoyens français pour devenir sujets français avec toutes les conséquences qu’entraîne ce déclassement. Quant aux immigrés indésirables, installés en France depuis 1918, ils seront expulsés du territoire. » Mais, dans un premier temps, le cabinet du chef de l’État se montre circonspect ou opportuniste : « Pas encore. On dira que c’est un asservissement devant l’Allemagne, le racisme n’est pas apprécié dans ce pays parce qu’il est allemand. » Ce projet est refusé.
L’antisémitisme de Pétain est classiquement français. Pour lui, l’influence des Juifs est disproportionnée. Il assimile la menace juive à une menace révolutionnaire. En 1941, il accepte la création d’un commissariat général aux Questions juives, confié à Xavier Vallat, antisémite proclamé. Un second statut des Juifs, préparé par le commissariat général et signé par Pétain le 2 juin 1941, prescrit le recensement des Juifs. Par confiance dans le vainqueur de Verdun, par respect de la légalité, de nombreux Juifs s’y soumettent. Au grand Rabbin de France, Pétain explique : « L’obéissance à la loi est un des principes essentiels de tout État et une des conditions indispensables au redressement de la France que je poursuis, vous le savez, de toutes mes forces, en faisant appel au dévouement et, si besoin est, à l’esprit de sacrifice de tous mes concitoyens, dans quelque situation qu’ils se trouvent placés. »
L’amiral Darlan prépare un projet de transfert d’apatrides juifs de la zone libre vers le Sud algérien ou Madagascar, une solution qui sied au maréchal. Xavier Vallat est remplacé par encore plus fanatique que lui : Louis Darquier dit de Pellepoix. Membre des Croix de Feu, fondateur en 1936 de son propre parti : le Rassemblement antijuif de France, issu d’une famille proche du Parti radical, il mourra de sa belle mort à 82 ans dans l’Espagne de Franco. Il déclare en 1937 : « nous devons résoudre de toute urgence le problème juif, soit par l'expulsion soit par le massacre ». Il souhaite, en zone libre, le port de l’étoile jaune. Pétain de voit rien à redire à cette mesure. Il demande simplement aux Allemands trois dérogations à titre personnel, reconnaissant, en creux, le bien-fondé de cette mesure ignoblement vexatoire.
Lors de l’été 1942, Pétain laisse se dérouler les rafles des Juifs, à commencer par celle du Vel’ d’Hiv’, malgré les interventions de l’épiscopat. Les enfants des Juifs apatrides vont rejoindre leurs parents dans les camps, après des périples atroces dans des wagons plombés sans nourriture et quasiment sans eau. Le secrétaire général à la police veut voir les Juifs « disparaître du continent ». Dans son ouvrage La France de Vichy – 1940-1944, Robert Paxton écrira : « Plus personne ne peut contester que les premières mesures antijuives de 1940 relevaient d'une initiative purement française, ni que ce soit Vichy lui-même qui a insisté en 1942 pour coopérer à la déportation des Juifs vers l'Est. ». Le Consistoire central écrit une lettre particulièrement claire à Pétain : « Le Consistoire central ne peut avoir aucun doute sur le sort final qui attend les déportés, après qu’ils auront subi un affreux martyre […] Le programme d’extermination a été méthodiquement appliqué en Allemagne et dans les pays occupés par elle, puisqu’il a été établi par des informations précises et concordantes que plusieurs centaines de milliers d’Israélites ont été massacrés en Europe orientale ou y sont morts après d’atroces souffrances à la suite des mauvais traitements subis. » Pétain explicite alors sa position aux Allemands : « « La raison d’État doit l’emporter devant tout autre sentiment compréhensible d’humanité. »
Lors de son procès pour intelligence avec l’ennemi et haute trahison – ce qui n’était pas rien –, il sera reproché à Pétain sa législation antisémite « calquée sur celle du Reich ». Habilement, son avocat Me Isorni inventera une fable acceptable pour beaucoup : le Maréchal aura évité aux Juifs de France la solution finale, donc aura sauvé des Juifs français. Une poignée, en effet…
(Á suivre)
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