Ecrire sur la Guerre d’Algérie est toujours, pour moi, douloureux. A l’époque de la fin du commencement, la France était dirigée, en la personne de Guy Mollet, parce celui qui avait été le professeur d’anglais de mon père et le professeur de théâtre de ma mère pendant la Deuxième Guerre mondiale.
J’ai déjà abordé cette guerre, par exemple en faisant la recension du livre de mon ami Michel Cornaton La Guerre d’Algérie n’a pas eu lieu ou en évoquant quelques souvenirs d’un appelé.
Je propose ici une relation officielle, dans les termes exacts de l’administration militaire, d’un fait de guerre peu glorieux pour l’armée française, comme il y en eut des centaines d’autres.
« L’armée a placé deux barrages sur la route Madalah. Une liste nominatives de toutes les personnes contrôlées est établie.
Aucun incident dans la nuit du 10 au 11 août 1956.
La deuxième compagnie exécute un tir aux armes individuelles et collectives, les résultats sont bons.
Une patrouille motorisée est envoyée par la troisième compagnie à Ouled Brahim. Sa mission est de tendre des embuscades vers la partie Nord de ce centre. La quatrième compagnie reçoit ‘ordre de placer une embuscade d’une section renforcée à 1 km 500 au sud de Champlain.
12 août. La nuit a été calme.
Vers 11 heures, un message faisait connaître que le capitaine P. venait d’être tué et que deux sections (une quarantaine d’hommes) avaient été complètement anéanties par 250 rebelles. Au Sud-Ouest de Bouskène. La section d’appui partait rapidement sous les ordres du lieutenant L.
Trois tirailleurs rescapés étaient récupérés. Ils s’étaient camouflés au milieu de lauriers roses.
A 13 heures 30 plusieurs officiers arrivent sur les lieux.
Il fut possible de reconstituer le déroulement de cette tragique affaire. A 6 heures, le capitaine P. quitte Bouskène pour faire une reconnaissance dans les environs, vers le Sud. Il n’emporte pas de moyens radio. Il emmène avec lui deux sections.
Vers 8 heures, un habitant du douar Ziana se présente à lui et lui déclare que 10 rebelles en armes et en uniformes étaient chez lui il y a moins d’une heure. Ils avaient réclamé des armes et ravitaillement. Ces dix rebelles avaient fui à l’approche de la troupe. Le capitaine P. disposa ses hommes de part et d’autres de l’oued Remada. Le capitaine perçoit un fuyard et tire dans sa direction. Une fusillade crépite alors de partout, le combat s’engage violent et meurtrier, la surprise a été totale, les sections sont submergées par un ennemi évalué à environ 200 rebelles en uniformes et puissamment armés. Un soldat que les rebelles ont tenté d’achever est récupéré.
Plusieurs sous-officiers manquent, probablement fait prisonniers.
Le bilan définitif est de 20 morts, deux officiers, deux sous-officiers, cinq caporaux et onze tirailleurs. Les disparus sont au nombre de quinze. On compte deux blessés et quatre rescapés. »
Si on résume, 20 morts et de nombreux blessés parce qu’un officier avait décidé de partir au doigt mouillé, sans savoir où il allait, sans objectif précis. Dans ce cas, il y eut tout de même une justice car l’incompétent compta parmi les morts.
Lorsqu’il s’agissait d’informer une famille de la mort d’un des siens, voici le type de missive qu’on lui faisait parvenir :
« C’est une bien pénible mission pour moi que de vous confirmer la disparition de votre fils. L’élément dont il faisait partie s’est heurté ce jour à une bande de 200 hors-la-loi.
Dès le début de l’engagement, tous les nôtres, Français de souche et Français-Musulmans [on n’employait jamais le terme « Arabe »] au coude à coude se sont battus avec une énergie farouche et un héroïsme incomparable. Ayant à faire face à un ennemi cinq fois supérieur en nombre, les sections attaquées de toutes part furent bientôt submergées.
Le capitaine P., le sous-lieutenant D. furent tués, ainsi que plusieurs sous-officiers.
Depuis cette tragique journée, tout a été mis en œuvre pour retrouver nos chers disparus, le moindre renseignement exploité et nous n’aurons de trêve qu’après les avoir retrouvés. L’espoir reste entier.
C’est avec émotion, en songeant à l’angoisse qui vous étreint, que je vous prie Monsieur, de croire à toute ma sympathie. »
Pour ce qui est des parents qui reçurent la lettre ci-dessus, il restait à leur fils sept jours avant la quille (il avait effectué son service légal mais avait été maintenu pour combattre). Les parents avaient perdu trois enfants durant l'exode de 1940.
Environ 400 000 Algériens et 30 000 Français périrent pendant cette guerre.