La fosse était ronde, comme une assiette ou une marmite profonde posée sur une table. Elle avait été comblée avec du sable, mais le sable avait un aspect différent : il ressemblait à une pâte épaisse, à cause du nombre de gens tués. La boue au fond n’avait pas séché, il y avait tellement de sang que c’était encore mou.
La chose la plus difficile à supporter, c’était l’odeur, celle de la terre et du sang mêlés. Et je ne pouvais pas bouger car il était sur moi, ses bottes me broyaient la tête.
Il hurlait : « Appelle la maison de Dieu pour qu’elle vienne te sauver, espèce de ----. » Puis il demandait encore : « Tu fais quoi comme travail ? Tu sers les maisons de Dieu, hein ? D’accord, fils de pute, c’est quoi ton nom ? » J’ai répondu, sans réfléchir : « Je m’appelle Mahmoud Hasan. » Je n’ai pas donné mon vrai nom à ce moment si proche de la mort, je ne sais pas pourquoi.
En tombant dans la fosse, j’ai vu quelqu’un que je connaissais depuis qu’il était enfant ; il s’appelait Elias. J’avais travaillé avec son père qui me respectait beaucoup.
J’ai senti qu’il me regardait, se demandant si c’était bien moi.
Puis j’ai entendu Elias dire : « Je t’en supplie, Robert, je suis prêt à m’agenouiller et à t’embrasser les pieds. Ce hajj, le dernier ici. Pour l’honneur, cet homme m’a élevé, je le jure sur mon honneur et le tien, mes parents et moi avons mangé chez lui. Je n’oublierai jamais cette faveur. Je t’en supplie, Robert. »
« Robert ! » Je n’oublierai jamais ce nom, que Dieu l’envoie en enfer. Il m’a dit : « Lève-toi, espèce de ----. » Il m’a saisi, m’a tiré par l’épaule au point de presque me la déboîter, et m’a jeté par terre. Puis Elias m’a dit de me lever vite, avant que quelqu’un arrive, et nous avons commencé à marcher.
Je n’avais fait que quelques pas quand j’ai entendu les tirs : « tou, tou, tou, tou, tou… » J’ai tourné la tête vers la fosse et je suis resté figé. Ils étaient en train de tous les abattre.
Extrait de « La fosse de la mort » (entretien n°16, réalisé le 16 février 1983), in Bayan Nuwayhed al-Hout, Sabra and Shatila : Septembre 1982, Pluto Press, 2004.
Haj Mahmoud, ouvrier technique du camp de Sabra est le seul survivant à être descendu dans la fosse ce samedi 18 septembre 1982. Quarante-trois ans après les évènements, son récit glace le sang tant il résonne avec l’actualité brûlante des massacres perpétrés quotidiennement contre les gazaouis depuis près de vingt mois.
Le caractère génocidaire de la guerre en cours ne fait aujourd’hui plus de doute, au moins depuis que la Cour Internationale de Justice a retenu, en janvier 2024, l’hypothèse du génocide et édité quatre ordonnances impliquant des mesures conservatoires et contraignantes. En mars 2024, Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les Territoires Palestiniens Occupés présentait son rapport « Anatomie d’un génocide » au Conseil des droits de l’homme. Nombre d’ONG internationales ont également dénoncé les actes de génocide de cette guerre d’extermination visant avant tout les civils palestiniens. Cet investissement juridique n’a pour l’heure mené à aucun jugement ni sanction. Bien au contraire, Gaza semble être le tombeau du droit international [1].
Un retour s’avère ici nécessaire, aussi bien pour souligner les errances du droit international que pour historiciser la qualification de génocide. En décembre 1982, l’Assemblée générale des Nations unies qualifiait déjà les massacres de Sabra et de Chatila d’« acte de génocide » dans sa résolution 27/123. Il y a quarante-trois ans, le rapport de la commission internationale d’experts indépendants sous la présidence de l’ancien ministre des affaires étrangère irlandais Sean MacBride faisait également usage de cette notion sans que celle-ci ne soit suivie d’une quelconque forme de condamnation ni d’un investissement spécifique de la part de la Cour internationale de Justice. Il quarante-trois ans, on disait déjà que la justice avait été enterrée à Sabra et Chatila.
Le génocide de Sabra et de Chatila reste dans l’ombre des Genocide studies. La marginalisation de ce cas d’étude dans les travaux de sciences sociales nous avait ainsi amenés, en 2016, à lui consacrer une note de synthèse dans le cadre de la Mission ministérielle détude en France sur la recherche et l’enseignement des génocides et des crimes de masse. Le texte qui suit est extrait de ce travail qu’il s’agit aujourd’hui de relire à la lumière de nouvelles découvertes archivistiques mais aussi au regard du génocide en cours silencé dans le champ académique hexagonal.
Sabra et Chatila est une étape centrale d’un génocide multiforme dont la principale caractéristique et de perdurer sur le temps long. Perpétré par les phalangistes libanais, il s’inscrit dans un plan plus large élaboré en amont par les responsables politiques israéliens visant à exterminer les Palestiniens. Le laisser-faire américain occupait déjà une place décisive dans la compréhension de ces massacres. Il est aujourd’hui central pour saisir comment Israël a pu, en l’espace de vingt mois, assassiner plus de 55 000 Palestiniens dans la bande de Gaza [2].
Quarante-trois heures de massacres
Le récit de sens commun, très présent chez une partie des Chrétiens Libanais, tend à considérer les massacres de Sabra et de Chatila comme une réaction de vengeance faisant directement suite à l’assassinat le 14 septembre 1982 de Bachir Gemayel, fondateur des Forces libanaises et fraîchement élu à la présidence de la république. Il convient de déconstruire cette chronologie qui mésestime aussi bien l’alliance forgée depuis 1975 entre Menahem Begin et Bachir Gemayel qui s’est accompagnée des massacres des Palestiniens de la Quarantaine et de Tal al-Zaatar l’année suivante, que le contexte très immédiat de l’invasion israélienne du Liban le 6 juin 1982 condamnée le jour même par un vote de l’ONU [3].
Fin août 1982, alors que l’armée israélienne occupe le pays depuis plus de deux mois, une Force Multinationale intervient pour superviser le départ des combattants de l’OLP achevé le 1er septembre. Puis, celle-ci se retire étrangement le 11 septembre trois jours avant l’assassinat le 14 septembre de Bachir Gemayel. Le lendemain de l’assassinat de Gemayel, Ariel Sharon prétexte l’urgence de maintenir l’ordre à Beyrouth où il resterait d’après lui entre 2 000 et 3000 combattants. Le 15 septembre au matin, l’armée israélienne commence à attaquer Beyrouth-Ouest et envahit cette partie de la ville.
Les Israéliens installent ensuite leur poste de commandement au dernier étage d’un bâtiment qui surplombe les camps. Depuis cette position, et équipés de jumelles et de télescopes ils disposaient ainsi de toute la latitude pour observer ce qu’il se passait dans les camps où entrent, le 16 septembre, des miliciens sous le commandement d’Élie Hobeika responsable du bureau des opérations militaires des Forces Libanaises. Les massacres dureront jusqu’au 18 septembre. Le nombre de morts reste difficile à évaluer compte tenu de la disparition des cadavres déplacés ou brûlés. En fonction des sources, on dénombre entre 800 et 3500, chiffre le plus vraisemblable qui ressort des conclusions de l’enquête menée par Bayan al-Hout autrice de l’ouvrage de référence sur le sujet [4].
Dès septembre 1982, Bayan al-Hout entreprend la collecte systématique de récits émanant des familles des victimes et des témoins directs, du siège de la zone par l’armée israélienne, à la perpétration des massacres par les miliciens, jusqu’à l’intervention des organisations humanitaires. Son travail, qui a permis d’identifier 906 victimes et 484 disparus, établit que plus de 56% d’entre elles ont été tuées le premier jour, 29% le deuxième et 13% le troisième qui a vu culminer le nombre d’enlèvements.
Bayan al-Hout conteste plusieurs points fondamentaux du rapport de la commission Kahane crée sous l’égide du gouvernement israélien en 1983 et confiée à Yitzhak Kahane, le président de la Cour suprême en Israël [5]. Le rapport, publié en février 1983, impute la responsabilité directe aux phalangistes et la responsabilité indirecte à Israël qui aurait pris ses décisions sans freiner la force destructrice des phalangistes. Apparaît ainsi toute la visée disculpatoire de cette commission puisque Kahane n’est pas autorisée à divulguer des informations « contraires à la sécurité d’Israël ». Ce n’est pas tant les approximations et les chiffres que conteste Bayan ; ce qu’elle récuse, c’est la fausse chronologie selon laquelle les massacres auraient pris fin avec le départ des miliciens libanais le samedi 18 septembre à 8h du matin.
À rebours du rapport Kahane, Bayan al-Hout dévoile que les tueurs n’ont pas arrêté les massacres le matin du 18 septembre puisque qu’à sept heures, ils emmenaient les médecins et les infirmiers étrangers de l’hôpital Gaza pour les interroger et qu’à huit heures débutait la « grande marche » durant laquelle hommes, femmes et enfants furent contraints de marcher jusqu’à être rassemblés dans des cours ou sur des collines près de l’ambassade du Koweït. Grâce à sa gigantesque histoire orale, nous savons aujourd’hui que les massacres ont perduré toute la matinée du 18 septembre hors des camps sur la route de la cité sportive. C’est notamment son 39e entretien cité ici en prologue qui permet de restituer cette chronologie puisque Hajj Mahmoud, l’un des participants de la grande marche, est le seul être descendu dans une fosse commune et à en être ressorti vivant à midi.
Le juge Kahane n’a donc vraisemblablement pas fait son travail. Il décrit d’ailleurs l’immeuble utilisé par l’armée israélienne comme QG comme disposant de cinq étages alors qu’il en avait deux de plus.
Dès l’automne 1982, la commission MacBride remettait ses conclusions, donnant une tout autre interprétation du rôle des belligérants. Intitulée « Israël au Liban », elle établit qu’en tant que puissance occupante à Beyrouth Ouest à partir du 15 septembre, Israël avait pour tâche d’assurer la protection des populations civiles des camps, conformément à la convention de Genève. Dans l’un des appendices de son rapport, la commission insiste sur la notion de massacre génocidaire, de génocide culturel et de socio génocide définit comme : « tout acte délibéré commis avec l’intention de détruire la langue, la religion ou la culture d’un groupe racial, national ou religieux sur la base des croyances nationales, raciales ou religieuses de ses membres ». Elle rend responsables, directement ou indirectement, les forces israéliennes dans la planification de la tuerie. Puis, le 16 décembre 1982, dans sa résolution 27/123, l’Assemblée générale des Nations unies qualifie ce massacre d’« acte de génocide » par 123 voix pour et 22 abstentions.
Les deux acteurs impliqués de ce génocide à savoir Israël et les Forces Libanaises tendent à s’exonérer mutuellement en rejetant l’entière responsabilité des massacres sur l’autre partie. Cette tentative est également palpable au sein même des Forces Libanaises, les chefs du parti accusant des milices irrégulières et incontrôlées d’avoir perpétré les massacres.
Ces récits déculpabilisant ont aujourd’hui été entièrement démontés grâce notamment à la déclassification récente des annexes du rapport Kahane qui a permis de mettre au jour une volonté commune aux Israéliens et aux phalangistes de faire disparaître les Palestiniens ainsi que le rôle déterminant de politiques et militaires israéliens dans la mise en œuvre de ces massacres.
Les bourreaux libanais
Les sources font état du rôle crucial joué par Elie Hobeika, chef de la branche militaire des Forces Libanaises et donneur d’ordre à ses troupes. Dans son ouvrage Les secrets de la guerre du Liban, le journaliste français Alain Ménargues affirme que Fadi Frem, le commandant des Forces Libanaises a ordonné le déplacement de ses hommes vers les camps, tandis que le transfert a été mis en œuvre par Fouad Abou Nader, le neveu de Bachir Gemayel et Elie Hobeika.
Une autre source provenant directement de l’homme de confiance d’Elie Hobeika, Robert Hatem, affirme que le chef militaire des Forces Libanaises aurait asséné à ses troupes le 15 septembre qu’il fallait « nettoyer les camps des 2 000 terroristes qui s’y cachent encore […] reprenant ainsi la propagande israélienne servant à justifier l’offensive. « À nous de les chasser en direction des troupes de Tsahal qui les attendront à la Cité sportive [6] » aurait dit Hobeika à ses hommes. Dans son ouvrage From Israel to Damascus, Robert Hatem affirme qu’Elie. Hobeika aurait eu 24 heures pour préparer son « offensive » à l’aide de 200 membres de « forces spéciales », chacune sous les ordres d’un commandant différent : Joseph Asmar, Michel Zein, Georges Melko Maroun Mechaalani pour n’en citer que quatre [7]. Alain Ménargues confirme l’identité de ces hommes répartis en plusieurs groupes autour des mêmes Michel Zein, Georges Malco et Maroun Mechaalani.
C’est l’implication de ces forces dites « spéciales » qui conduit d’anciens responsables des FL à nier leur implication dans ces massacres. Assaad Chaftari, ex-commandant de l’appareil sécuritaire d’Élie Hobeika dédouane ainsi intégralement aussi bien Élie Hobeika que les Forces Libanaises dans leur ensemble : « Personne au sein des FL, je peux le certifier, n’a donné l’ordre de massacrer des civils Palestiniens » [8]. Balayant ainsi d’un revers de main toute forme de responsabilité, il rejette l’entière responsabilité des crimes sur des unités non formées n’ayant jamais été intégrées aux milices régulières. Il considère que l’unique erreur d’Élie Hobeika aurait été d’avoir confié cette « opération de police » à des bandes incontrôlables qui s’armaient et se finançaient grâce à des opérations de racket.
Ces propos restent marqués par une tentative d’auto-exonération, présentant tantôt ces massacres comme relevant d’une opération militaire (‘amaliya ‘askariyya) tantôt comme relevant de l’anarchie la plus totale (‘amaliya fawdajiyya) [9].
Michel Zein, Georges Malco et Maroun Mechaalani n’auraient donc jamais été officiellement affilés aux partis ? Dans Massaker, film documentaire réalisé par Monika Borgman et Lokman Slim, Maroun Mechaalani est pourtant présenté comme une figure tutélaire. « Mechaalani c’est la racine du parti Kataeb. Il a commencé tout de suite avec Bachir dès le début de la guerre avec les Bejin (troupe d’élite des FL) formée en Israël. Il n’était pas un numéro dans la hiérarchie du parti non, il était au-dessus du parti. Tout le monde avait peur de lui y compris Bachir. Lui n’avait peur de rien sauf de Dieu. Avec son groupe ils étaient tout le temps sous drogue ». Là encore, la référence aux substances illicites consommées par Mechaalani et son groupe participe à évacuer toute explication et à réduire ce massacre à une simple vengeance qui aurait débordé sous l’effet de la cocaïne. Ainsi conclut l’un des miliciens affiliés au groupe de Maroun Mechaalani réputé n’avoir aucun sentiment pour personne, ni pour sa mère, ni pour sa femme. Il était considéré comme un « animal » animé par une seule chose, l’amour du Christ et la défense de sa patrie : « Le 16 septembre nous nous sommes réunis. Nous étions trente-cinq. Maroun nous a dit ‘Préparez-vous’. Évidemment il ne fallait pas demander pour aller où. Celui qui demandait disait ‘on va où’ il pouvait rentrer chez lui. On s’est préparé. Je ne sais pas si Maroun avait reçu des ordres mais peu importe, on allait rentrer dans le camp pour venger Bachir. C’était clair : il fallait éliminer tout être vivant. Quand on a la volonté, on anéantit tout sans la moindre compassion ».
Dans les témoignages de quatre bourreaux recueillis par Monika Borgman et Lokman Slim se dégagent des détails importants sur motivations des acteurs et sur les méthodes d’administration de la mort. Non seulement quant aux armes utilisées (armes blanches essentiellement couteaux, haches) mais aussi sur l’acharnement sur les corps (démembrement des victimes avant de les achever ; têtes écrasées contre les murs, viols, égorgements, éventrements, tortures, actes de barbarie, chasse à l’homme, croix lacérées au couteau sur des corps des victimes, personnes victimes attachées aux véhicules et traînées vivantes, destruction de maisons au bulldozer). « Je tirais, je tirais et qu’est-ce que tu voulais tu que je ressente ? Je ne ressentais rien, c’était devenu une habitude. Tuer c’était pour moi comme fumer une cigarette. C’était que ça pour moi, un passe-temps ». À cela s’ajoute un acharnement particulier sur les femmes : « Les femmes avaient cette mauvaise habitude de crier pensant qu’en criant on allait les épargner alors que c’était tout le contraire ».
Jacques-Marie Bourget, premier journaliste à entrer dans les camps avec le photographe Marc Simon, revient sur ces scènes d’horreur et décrit des « têtes éclatées et écarlates (…) des femmes violées, d’autres éventrées, des lambeaux de chairs, des crânes ouverts à la hache, des cadavres d’enfants séparés selon un tri comme la séparation des sexes sur les bancs de l’église[10] ».
La construction de la figure du Palestinien comme ennemi à anéantir est ici centrale comme en témoigne le recours à la sémantique du « nettoyage », révélateur de l’objectif de suppression totale du groupe. « Notre mission était claire il fallait nettoyer (tandhif), éliminer tout le monde mais en réalité personne ne savait vraiment ce que faisait l’autre ».
Les donneurs d’ordres israéliens
Dans l’imaginaire collectif, Sabra et de Chatila reste associé à l’idée que, durant trois jours consécutifs, les FL ont massacré les Palestiniens sous le regard des soldats israéliens perchés dans leur tour de contrôle surplombant les camps. On retient notamment l’éclairage des camps que les Israéliens ont fourni en appui logistique aux miliciens. Cette image est trompeuse et masque le rôle central joué par Israël dans la mise en œuvre de ces massacres.
Le rôle clé des Israéliens se retrouve à plusieurs niveaux. Le 15 septembre, les soldats israéliens attaquent Beyrouth-Ouest prétextant chasser les combattants de l’OLP et se déploient autour des camps de réfugiés. Thomas Friedman relate ainsi les tirs d’artillerie provenant des positions israéliennes surplombant le camp à l’ouest [11].
Les sources évoquent également la présence, le 16 septembre, d’hommes parlant hébreu entre eux dans le camp. Outre l’unité Sadm, unité d’élite de Bachir Gemayel formée et entraînée en Israël [12], il s’agit de la présence de groupes appartenant à l’unité d’élite Sayeret Matkal. D’après Alain Ménargues, ces commandos israéliens semblaient bien connaître les lieux. « Dès qu’un Palestinien ouvrait la porte de sa maison, il était abattu sur place ». D’autres témoignages font état d’hommes portant une kippa ou encore de traces d’emballages portant des inscriptions en hébreu ; la carte d’identité du sergent Benny Haïm aurait également été trouvée sur place. Ce n’est que dans un deuxième temps que l’armée du Sud Liban, milice supplétive d’Israël, pénètre dans les camps. À ce moment-là, le chef d’État-major de l’armée israélienne Rafael Eitan interdit à ses troupes l’entrée à Sabra comme à Chatila.
Les responsables israéliens sont aussi ceux qui signent la fin des massacres. Si le ministre de la Défense Ariel Sharon avait affirmé que cette demande avait été formulée dès le vendredi 17 septembre à 11 heures, les miliciens ont bien été autorisés à rester dans les camps jusqu’au samedi. Cette décision, prise par le haut commandement israélien, reste l’une des plus controversées : À 16h30 vendredi, après qu’Ariel Sharon a affirmé que le général Drori avait ordonné la fin de l’opération le matin même, lui et le général Eytan ont rencontré à nouveau les Phalangistes. À ce moment-là, a dit Sharon, il a été « convenu que tous les Phalangistes quitteraient les camps de réfugiés samedi matin ».
L’autre volet de cette intime coopération repose sur les réunions qui se sont tenu en amont des massacres entre les responsables de l’armée, le Mossad et les Phalanges les 15 et 16 septembre. Le matin du 15, Rafaël Eitan chef d’État-major arrive au siège des Phalanges et ordonne de se tenir prêt pour l’attaque à venir. Les phalangistes demandent un délai de 24 heures pour se préparer [13]. Robert Hatem revient quant à lui sur la journée de condoléances du 15 septembre qui a eu lieu dans la maison de Bachir Gemayel à Bikfaya au cours de laquelle les Israéliens auraient demandé aux Phalangistes de « vider les camps de deux mille terroristes ». D’après Robert Hatem l’ordre de vider les camps aurait été adressé par Sharon à Elie Hobeika [14].
Le rôle des États-Unis : du laisser-faire à la cobelligérance
Sabra et Chatila doit aussi être lu au regard d’un contexte international qui a permis ces massacres. Alors même que la mission de la Force Multinationale était de protéger les civils [15] son départ quelques jours seulement après celui de l’OLP reste mystérieux [16]. Une enquête reste à faire pour saisir les raisons qui ont conduit au départ précipité des forces franco-italo-américaines présentes pour coordonner le départ de l’OLP et censées garantir la sécurité des populations civiles des zones évacuées [17].
Qu’en est-il du rôle des États-Unis ? Dès 2012, Seth Aniska analysait le tournant que représentait le discours de Ronald Reagan du 1er septembre 1982 lequel soutenait une évacuation israélienne des Territoires palestiniens occupés et appelait à l’ouverture de négociations. Ces paroles, inadmissibles pour Menahem Begin, ouvrirent une période de froid entre les deux parties. Seth Aniska montre comment, à plusieurs reprises, les États-Unis ont essayé d’imposer leurs vues aux responsables Israéliens, en vain.
Le 15 septembre, au cours d’une rencontre avec l’ambassadeur israélien à Washington, Lawrence Eagleburger, sous-secrétaire d’État américain appelle au retrait immédiat de l’armée israélienne de Beyrouth Ouest. Cette demande est restée sans réponse. D’après Eagleburger, les États-Unis ont été « victimes d’une tromperie délibérée de la part d’Israël [18] ».
Le 16 au soir l’envoyé spécial américain Morris Daper ainsi que l’ambassadeur américain à Tel Aviv Sam Lewis se réunissent avec le ministre de la défense Ariel Sharon, le chef d’état-major Rafael Eitan et le général Yehoshua Saguy. Draper exige l’évacuation des miliciens libanais des camps et demande que l’armée libanaise prenne la place des phalangistes. Le général Saguy s’y oppose et rétorque « Et qui va les empêcher de rester ?[19] » .
La réunion cruciale se tient le 17 septembre à midi : alors que les massacres se poursuivent dans les camps, l’envoyé américain Morris Draper rencontre à midi Ariel Sharon et affirme : « Nous n’avons pas pensé que vous deviez entrer. Vous auriez dû rester dehors [20] » . Prétendant qu’il reste toujours entre deux et trois mille combattants dans les camps, Sharon répond : « Que vous l’ayez pensé ou pas… Quand l’existence et la sécurité sont en jeu, tout est de notre responsabilité, on ne laissera jamais personne d’autre décider pour nous [21] ».
La nouveauté des annexes du rapport Kahane déclassifiées en 2018 et découvertes par Seth Aniska repose sur le verbatim Sharon-Draper qui montre que les massacres de civils palestiniens ont bien été prolongé de 48h supplémentaires grâce à l’acquiescement de Draper [22]. Lorsque le président Reagan fait sa fameuse déclaration « outrage and revulsion over the murders », il est déjà trop tard [23].
Ces éléments nous permettent de lire sous un autre jour les relations entre l’administration américaine et le Premier ministre Netanyahou, souvent qualifiées de conflictuelles en particulier depuis le retour de Trump à la maison blanche. Ce dernier serait ainsi parvenu à imposer au premier ministre israélien le cessez-le-feu du 15 janvier 2025 entré en vigueur quatre jours plus tard. Pourtant, de l’invasion de Rafah en mai 2024 au blocage de l’aide humanitaire, Netanyahou n’a jamais répondu auxdites exigences d’Antony Blinken ou de Steve Witcoff. Il a même brisé le cessez-le-feu imposé par Trump sans que cela n’entraîne aucune sanction. Alors que Gaza est de nouveau sous le feu depuis le 18 mars, les États-Unis jouent les négociateurs à Doha, laissant ainsi le temps à Israël de poursuivre ses massacres et couvrant une nouvelle phase plus meurtrière le génocide. L’implication des agences américaines est totale, de la fourniture d’armes jusque dans la délivrance de l’aide humanitaire qui n’est qu’une extension d’un plan de l’armée israélienne [24].
Des plans génocidaires toujours mis en œuvre 1948 – 1982 – 2023
Ce que révèlent les annexes du rapport Kahane, c’est aussi l’inscription de Sabra et Chatila dans des discussions plus anciennes entre Israéliens et phalangistes visant à supprimer toute présence palestinienne du Liban. Pour Seth Aniska : « Le plus important est que ces plans n’étaient pas limités à l’expulsion des seuls combattants de l’OLP. Il ressort clairement de divers documents que ce plan concernait les réfugiés palestiniens en général » [25]. En juin 1982, une semaine après l’invasion israélienne, Bachir Gemayel déclare au directeur du Mossad, Nahum Admoni : « Il est possible que, selon le contexte, nous ayons besoin de plusieurs Deir Yassine [26] ».
