Je vais, dans ce qui suit, marcher sur des œufs.
Je suis proche de LFI, j’ai voté pour ce parti ou pour son chef, Jean-Luc Mélenchon, à plusieurs reprises et je le referai très certainement.
Lorsque je regarde les chaînes Info, donc les grands médias de droite et d’extrême droite, je suis à la fois fasciné et écœuré de les voir, 25 heures sur 24, tirer à boulets rouges, ou de manière fielleuse, sur mes hommes et femmes politiques préférés. Il faut dire qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Pour deux raisons : d’abord, ils sont payés pour ça et ils savent pertinemment ce qu’on attend d’eux lorsqu’ils se font recruter dans ces chaînes ; ensuite, dans un combat dialectique, argumenté et respectueux face à Mélenchon, Bompard, Coquerel et quelques autres, ils ne font pas le poids. D’où, dans leur bouche stipendiée, des argumentaires sciemment fallacieux, des affirmation péremptoires ni étayées ni démontrées, des insinuations malveillantes. Quand je les observe et quand je les subis, je pense toujours à l’air de la calomnie du Barbier de Séville :
C’est d’abord une rumeur légère
Un petit vent rasant la Terre
Puis doucement vous voyez calomnie
Se dresser s’enfler, s’enfler en grandissant
Fiez-vous à la maligne envie
Ses traits lancés adroitement
Piano, piano, piano, piano
Piano par un léger murmure
D’absurdes fictions
Font plus d’une blessure
Et portent dans les cœurs
Le feu, le feu de leurs poisons
Mais avec nos chaînes privées, pas de « rumeur légère », pas de « piano », pas de « léger murmure ». Non, du rouleau compresseur, du sans-gêne, de la décomplexion.
Depuis quelques mois, LFI et Jean-Luc Mélenchon sont accusés par ces médias d’antisémitisme. Le grief n’est pas à prendre à la légère car l’objet du délit supposé est douloureux. Par un crochet habile, les médias qui accablent LFI en direct – toujours sans droit de réponse, soit dit en passant – de leur animadversion, accusent la formation politique de gauche d’antisionisme puisqu’elle soutient la cause palestinienne. Je n’insisterai pas sur cette médiocre mantra.
J’utilise le mot “ mantra ” à dessein. J’aurais pu parler de “ ritournelle ” puisqu'à chaque fois qu’un responsable de LFI est invité sur ces plateaux, il doit – avant même que le débat commence, car les journalistes n’interrogent pas, ils débattent – faire amende honorable. Il leur est toujours reproché quelque chose. Un exemple parmi cent autres : “ Les 4 Vérités ” reçoit Manuel Bompard. On embraye sur l’agression du rabbin d’Orléans, une agression « condamnée rapidement » par LFI. Mais, car il y a un “ mais ”, cela « n’empêche pas Marine Le Pen » de rendre responsable LFI de ce forfait ignoble, « odieux et détestable » selon la présidente du RN. L’entretien débute donc par une sommation morale selon les termes et le prisme lepénien.
On comprend que cette rengaine usque ad consulationem saeculi puisse fatiguer Jean-Luc Mélenchon. Mais, à son niveau, il faut savoir nerfs garder. Ce qu’il n’a pas fait, ce 16 mars dernier, invité dans une émission politique de France 3 par Francis Letellier, un journaliste qui ne lui voue pas un amour débordant. Au persiflage de Letellier, Mélenchon répondit par une salve de questions violentes et incohérentes : « Pourquoi vous me posez cette question ? De quel droit ? Qui vous êtes ? Vous m’accusez ? Est-ce que vous m’accusez ? Alors taisez-vous ! De l'antisémitisme ? Pourquoi ça serait de l’antisémitisme ? Ça suffit ! Ça suffit maintenant ! », a-t-il encore tonné, juste avant que l'émission se termine de manière plutôt abrupte.
Le problème est qu’il existe un questionnement légitime à propos de certains LFIstes. Ainsi, lors de l’élection présidentielle de 2022, 60 % des électeurs de la FI du premier tour ont refusé de voter contre Marine Le Pen au second. Ce phénomène surprenant a été particulièrement marqué dans les colonies françaises, mais aussi dans nombres de communes rurales en métropole.
Poser que LFI n’est pas antisémite car elle n’a jamais fait l’objet d’une condamnation judiciaire, c’est faire glisser la problématique du politique au judiciaire.
En 2018, empêché de manifester sur ordre de la police à l’instigation du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France, Mélenchon eut des mots aussi impétueux qu’ambigus à l’égard du CRIF, mais aussi, peut-être, des Juifs dans leur ensemble. Dans son billet du 2 avril 2018, il opposa « le peuple français » aux « communautaristes », il dénonça « l’allégeance à un gouvernement étranger », « un particularisme communautariste arrogant et sans pudeur », « l’outrage et le sectarisme communautaristes », « le premier groupuscule ethnique venu, se réclamant des intérêts d’un État étranger, écharpe tricolore ou pas ». Il opposa une ethnie à « la République commune », le CRIF au peuple français : « le CRIF et son bras armé de la LDJ ont proclamé devant le pays une singularité communautaire radicale dont je doute qu’elle soit beaucoup appréciée par la masse du peuple français. »
Le 22 octobre 2023, Jean-Luc Mélenchon reprenait cette opposition entre le peuple de France et certains Juifs à l’occasion du voyage de Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée Nationale à Tel-Aviv où, selon lui, elle était allée « camper et encourager le massacre des Palestiniens ». Le mot “ camp ” ne venait pas de nulle part. En effet, le campisme est né à l’époque de la guerre froide quand le monde était divisé entre le bloc de l’Est, sous domination soviétique, et le bloc de l’Ouest, sous domination étasunienne. Il fallait alors choisir son camp et diaboliser l’adversaire. Mélenchon n’y alla pas de main morte lors de la manifestation propalestinienne (interdite car se déroulant pour partie dans les quartiers du Marais et du Sentier) du 28 octobre : « Voici la France. Pendant ce temps Madame Braun-Pivet campe à Tel-Aviv pour encourager le massacre. Pas au nom du peuple français ! » Le choix de ce mot gêna certains soutiens Lfistes, tel Hadrien Clouet, député de Haute-Garonne qui, pour dégonfler l’outrance mélenchonienne, se fendit d’une plaisanterie, disons moyenne : « Il va falloir fermer tous les Decathlon de France ! »
Jean-Luc Mélenchon s’en est pris avec grande violence à Jérôme Guedj qui « s’agite autour du piquet où le retient la laisse de ses adhésions ». Or Guedj s’affirma « universaliste » et refusa d’être catalogué comme un « Juif de gauche ». Il appela par ailleurs à un cessez-le-feu et une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien. Dès le 13 octobre, Guedj avait exprimé sa compassion envers les civils palestiniens. Il fut néanmoins qualifié de « soutien du génocide en cours » et de « complice des exactions de Netanyahou ».
Les dérapages se suivent et se ressemblent. Le 23 mars 2013, François Delapierre, secrétaire national du Parti de Gauche, dénonça « les 17 salopards de l'Europe » faisant référence à l'attitude des 17 gouvernements de la zone euro à l'égard de Chypre. « Dans ces 17 salopards, il y a un Français, il a un nom, il a une adresse, il s'appelle Pierre Moscovici et il est membre du Parti socialiste ». « Une très belle expression », dit aux journalistes Jean-Luc Mélenchon, en qualifiant le ministre de « petit intelligent qui a fait l'EN » et qui a « un comportement de quelqu'un qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale. »
En juin 2024, Rima Hassan diffusa à deux reprises l’accusation complotiste selon laquelle Israël entraînerait des chiens pour violer des Palestiniens.
Le député LFI David Guiraud utilisa l’expression “ dragons célestes ” après avoir fait référence, sur les réseaux sociaux, à un épisode du manga One Piece, lui-même instrumentalisé par la fachosphère. L’expression « dragons célestes » est utilisée depuis plusieurs années par la fachosphère pour désigner le « complot juif mondial », sans reprendre le mot et ainsi échapper à la vigilance des algorithmes. Une pratique ancienne : le polémiste d’extrême droite Alain Soral avait en son temps popularisé l’expression « communauté organisée ».
Le même David Guiraud traita à quatre reprises le député Meyer Habib de porc. Le fait que les personnes juives ont été dans l’histoire comparée aux porcs comme les personnes noires ont été comparées au singe rend l’insulte antisémite. On peut ne pas aimer Meyer Habib, mais il n’y a pas de différence entre traiter une personne noire de singe et une personne juive de porc. Pour le journaliste Jean-Marc Albert, « identifier l’autre au porc ne relève pas seulement d’un dénigrement dégradant mais d’une volonté de fracturer le corps intime et symbolique de sa victime pour le retrancher de l’humanité commune. »
En septembre 2024, Jean-Luc Mélenchon fut à deux doigts de traiter le président de l’Université de Lille de nazi car il avait refusé d’accueillir sa conférence. Il osa cet amalgame : « Moi, je n'ai rien fait », disait Eichmann. « Je n'ai fait qu'obéir à la loi telle qu'elle était dans mon pays ». Alors ils disent qu'ils obéissent à la loi et ils mettent en œuvre des mesures immorales qui ne sont justifiées par rien ni personne. »
Après le viol d’une enfant de 12 ans parce que juive, Jean-Luc Mélenchon réagit très promptement comme il fallait. Il mit en garde contre l’antisémitisme, qu’il qualifia de « résiduel » dans notre pays. Le mot gêna. D’abord parce que le mot résiduel a deux sens : ce qui constitue un résidu, comme les matières résiduelles, et ce qui persiste sans pouvoir être éliminer, comme une fatigue résiduelle. Que voulait dire exactement Mélenchon quand on sait qu’au troisième trimestre 2024 il y eut trois fois plus d’actes antisémites qu’au premier trimestre 2023 ? Avait-il fait exprès de « créer du doute » ?
Si c'est le cas, il a eu tord car il ne faut jamais prêter le flanc à l'ennemi. La classe politique et les médias dominants usent systématiquement de la même tactique : empêcher LFI de parler politique et économie car cette formation est la seule disposant d'un programme en rupture – modeste, certes – avec l'ordre bourgeois.
Où est l’ennemi ? D’origine juive mais athée et matérialiste, Emmanuel Todd l’a fort bien repéré : « Si la Wehrmacht revient dans Paris, je vais me cacher chez un militant LFI plutôt que chez un militant de la droite classique ou du Rassemblement National. Pour moi, la meilleure façon de situer le vrai risque antisémite n’est pas la fixation sur telle ou telle citation mais la fréquence de l'occurrence du thème juif dans le discours des gens. C'est à dire qu’un type qui vous dit tout le temps qu'il veut défendre les juifs me fera aussi peur qu'un type qui dit toujours que les juifs sont malfaisants parce que c'est quelqu'un qui prendra l'existence du peuple juif exagérément au sérieux et je me sentirais personnellement beaucoup plus en sécurité avec quelqu'un qui simplement ne pense jamais aux juifs et en ce sens toutes les déclarations de droite ou venant du Rassemblement National tout d'un coup complètement obsédé par l'antisémitisme me paraissent – alors là je parle en tant que d’origine juive – beaucoup plus inquiétantes que les deux ou trois âneries antisémites sorties à LFI à un certain moment de troubles liés aux événements de Gaza. La conversion anti antisémite de toute la droite française est pour moi hyper bizarre parce que c'étaient les milieux qui étaient antisémites en fait traditionnellement, historiquement, et donc je reconnais tout à fait la menace d'un retour de l'antisémitisme mais je suis en fait beaucoup plus inquiet de l'émergence ou du retour de la question juive dans des parties qui risquent de s'allier et d'être majoritaire. »
Alors Mélenchon et les amis de LFI, encore un effort !
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