L'affaire a fait grand bruit dans le pays de la gastronomie, je veux parler de ce fait divers sur le fast food Master Poulet dans la ville de Saint-Ouen. Pour résumer, le maire de la ville est littéralement en guerre contre ce restaurant trouvant qu'il y a déjà trop de fast-food dans la ville. La France n'est plus le pays des bistrots et des petits restaurants familiaux qu'on trouve au coin d'une rue. Si cela existe encore heureusement, c'est clairement une culture et une façon de vivre qui disparaît progressivement, tout comme les cafés.
La France est aujourd'hui le pays du fast-food, même si on a du mal à l'admettre et que cela fait mal aux fesses si je puis dire. La France est ainsi devenue le second pays où l'on trouve le plus de fast-food par habitant au monde juste après les EU. Alors, bien évidemment, quand on parle de fast-food, on pense naturellement aux grandes enseignes étasuniennes, Mac Donald, KFC ou encore Starbucks. On y voit tout de suite l'influence des EU sur nos habitudes alimentaires et l'on pourrait alors diagnostiquer ce problème comme étant un problème lié à l'influence de l'Empire. Sauf que ce ne sont pas nécessairement ces enseignes qui ont le plus progressé dans notre pays. Ainsi Master Poulet est une enseigne française, même si elle vise un public musulman, parce que s'affichant ouvertement hallal. Nous y reviendrons plus tard, mais nous voyons ici probablement un séparatisme culinaire qui rejoint en définitive un séparatisme spatial et matrimonial qui saute de plus en plus aux yeux.
Mais il n’y a pas que cette enseigne, on pourrait parler de O'Tacos, qui réussit l'exploit de faire à la fois insulte à la cuisine française et mexicaine. D'un point de vue calorifique, on pourrait même se demander si certaines de ces enseignes 100% françaises ne sont pas pires que les fast-food étasuniens par moment. Je ne vais pas faire ici une liste exhaustive de toutes les enseignes qui sont apparues depuis 20 ans et qui marquent la transformation de la France en un sous-État nord-américain sur le plan de la gastronomie, mais c'était juste pour souligner la gravité et l'importance du phénomène. Mon but est de comprendre le phénomène et de voir ce qu'il serait susceptible de faire pour l'inverser. Car, non ce n'est pas une bonne manière de se nourrir même si l'on exclut la simple question de l'identité culturelle française qui s'étiole dans ce brouhaha gustatif qu'est devenu la restauration en France.
Et, soyons honnêtes, cette affaire ne concerne pas que la restauration rapide. On le voit en faisant simplement nos courses. Il y a un appauvrissement massif de la variété de denrées que l'on peut acheter dans les grandes surfaces. Les rayons abats, très abondants encore il y a trente ans, ont pratiquement disparu de même que les viandes secondaires comme le cheval, le lapin, les pigeons et toutes ces productions qui garnissaient autrefois nos étals commerciaux. Les rayons viandes se résument généralement aux morceaux nobles et aux viandes hachées pour les plus modestes. Et ne parlons pas de l'invasion des plats préparés. Bref, ce que camoufle l'augmentation massive des fast-food, c'est qu'en réalité toute la tradition culinaire française s'effondre avec les nouvelles habitudes alimentaires. Alors on pourrait y trouver rapidement des explications économiques comme l'inflation, sauf que les abats par exemple sont généralement nettement moins chers que le bifteck au kilo, et de loin. Pourtant c'est difficile par exemple de se procurer dans les grandes surfaces du cœur de bœuf ou de la langue de porc.
L'autre explication est la facilité d'emploi. Les viandes moins communes nécessitent souvent un savoir-faire qui n'a sans doute pas été transmis. Comme les jeunes n'y ont jamais été habitués dans leur enfance, il est probable qu'ils n’ont pas le réflexe d'achat à l'âge adulte. Je suis vieux maintenant, étant né à la fin des années 70. Mais, grâce à ma famille, j'ai eu accès justement tout jeune aux produits traditionnels, même si certains n'étaient pas forcément à mes goûts comme la viande de cheval. Dans les années 80, les fast-food étaient déjà largement implantés en France, mais les jeunes avaient quand même encore accès à la culture culinaire traditionnelle. Aujourd'hui, j'ai l'impression que ce n'est plus du tout le cas sauf exception dans les grandes villes. Il y a eu comme une rupture de transmission, sans doute par facilité. Il est plus simple de faire du préparé et de faire un steak que de faire de la langue qui doit mijoter un bon moment.
Pourtant, parallèlement à ce phénomène de fast-food il y a aussi d'autres orientations qui montrent qu'une partie de la population essaie de faire encore des efforts. Ainsi le succès d'entreprises qui proposent des kits de repas comme Hello Fresh montre qu'il y a une demande pour cela. Mais, bien souvent, les recettes ne sont pas françaises et les Français lorgnent souvent pour les recettes exotiques venant du Mexique ou de pays d'Asie. Tout n'est donc pas forcément perdu et la paresse gastronomique peut sans doute être inversée, surtout que la population a quand même une grande hantise du surpoids dans une société qui continue malgré tout à promouvoir la vie en bonne santé, et les physiques avantageux, comme le prouve le succès du fitness.
L'évolution de la gastronomie en France est donc liée à plusieurs facteurs. Le premier est la modernisation économique, le fait que les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler a clairement cassé la transmission traditionnelle qui se faisait au sein des familles. Les femmes n'ont plus le temps de cuisiner comme avant. Cependant, dans des pays comme le Japon, le système de restauration a en quelque sorte pris le relais. Dans ce pays, les gens mangent beaucoup dehors et la tradition culinaire a été largement transmise. Les fast-food japonais font très japonais comme l'enseigne SUKIYA, des franchises qui n'ont rien à envier aux fast-food étasuniens en termes de fréquentation dans le pays. Chez nous, le système de la restauration n'a pas réussi cette transition. La gastronomie française est devenue graduellement l'apanage d'un petit groupe d'esthètes qui ont en quelque sorte muséifié la culture culinaire française. Un phénomène qu'on peut comparer à la mort progressive du cinéma populaire de notre pays, jadis pourtant très riche dans ce domaine.
L'autre facteur est le peu d'attachement des Français pour leur culture et leur pays. On dit souvent les Français chauvins. C'est en réalité tout le contraire dans la gastronomie, comme dans l'économie et la politique. Ils sont les premiers à tomber dans la xénophilie délirante et à préférer toujours l'étranger au local. Le dernier point est bien évidemment le changement de population de plus en plus visible. Les Français ayant perdu le goût de leur propre art culinaire, comme en vouloir aux immigrés de fraîche date de n'y trouver aucun intérêt ? Pire que cela, une grande part de notre art culinaire tourne autour du porc et de sa transformation. La réussite de l'intégration des immigrations en France aurait produit logiquement plutôt un Master Pig qu'un Master Poulet. Le hallal et le rejet du porc forment un duo de rejet de la culture nationale assez radical et dont les Français n'ont probablement pas vraiment conscience. Le repas est une forme de socialisation, surtout dans notre pays. Il est désormais bien tard et l'on voit bien plusieurs peuples habitant côte à côte, et cela se traduit par ces phénomènes de séparation dans la restauration elle-même.
Alors que faire ? Je n'ai pas de solution miracle, mais déjà peut-être faire un effort sur l'éducation des plus jeunes, en particulier à l'école puisque c'est le seul endroit où la collectivité peut réellement agir. Peut-être faudrait-il des cours de cuisine dans les écoles. Après, j'ai bien conscience que l'école a déjà d'énormes problèmes en particulier concernant la transmission des savoirs essentiels et que ceci n'est peut-être pas une priorité. La taxation des fast-food et de la malbouffe est aussi à prendre en compte. Il faut favoriser des comportements plus sains sur le plan nutritionnel, mais il s'agit là quelque part quand même d'un aveu d'échec. Nous devons surtout revaloriser notre patrimoine en utilisant tous les moyens modernes. Nous évoquions récemment les chaînes de télévision publiques. Revaloriser la culture culinaire française en la modernisant et en la présentant sous des formes nouvelles pour la jeunesse, voilà une véritable mission de service public.
Par Yann, sur le site Le Bon Dosage
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