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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 06:29

par Philippe Arnaud

 

Cette chronique portera sur une absence, sur un nom qui n'a pas été mentionné, sur un lien qui n'a pas été établi. De quoi s'agit-il ?

 

Il s'agit, bien entendu, de l'affreux assassinat de Samuel Paty, ce professeur d'histoire décapité par un terroriste salafiste. Tout le monde a parlé des parents d'élèves sympathisants islamistes qui ont exigé des sanctions à l'encontre de Samuel Paty (pour irrespect envers le Prophète), d'imams qui ont soufflé sur les braises, de mosquées qu'on va fermer, de "fichés S" qu'on va expulser, de réseaux qu'on va surveiller, d'associations qu'on va interdire, etc. Or, dans cette avalanche d'indignations, un nom a brillé par son absence : celui de l'Arabie saoudite.

 

1. L'Arabie saoudite, en effet, est le pays qui assure encore les approvisionnements en pétrole de l'Europe et d'une bonne partie du monde. C'est aussi le pays qui, depuis longtemps, a été instrumentalisé par les Occidentaux pour lutter contre les mouvements communistes en pays musulman, ou les nationalismes de ces pays, qui, parfois, recevaient l'appui de l'URSS. On pense en particulier au plus célèbre d'entre eux, Gamal Abdel Nasser, le président égyptien. Ce dernier, de 1962 à 1970, soutint les républicains du Yémen du Nord qui avaient renversé le roi du Yémen. Et ce dernier, en retour, reçut (déjà !) l'aide de l'Arabie saoudite.

 

2. L'Arabie saoudite, tout au long de la guerre menée par les Soviétiques en Afghanistan, finança les moudjahidines afghans, et contribua également à recruter des volontaires arabes pour combattre les ennemis athées de Kaboul. C'était l'époque où les journaux occidentaux et les intellectuels médiatiques ne tarissaient pas d'éloges sur les "combattants de la liberté" afghans. [Il est vrai qu'on n'était pas loin de la déliquescence de l'URSS, ce qui donnait du tonus à la propagande anticommuniste]. En 1992, après le retrait de l'Armée rouge, Mohammed Najibullah, le dernier président afghan prosoviétique et son frère, qui s'étaient réfugiés dans un bâtiment de l'ONU, en furent tirés - illégalement - par les moudjahidines et abominablement lynchés. Mais on n'a pas souvenir qu'à l'époque les médias français de grande diffusion s'en fussent émus (ils s'économisaient peut-être pour parler de l'incarcération de Carlos Ghosn...). 

 

3. Par ailleurs, comme l'écrit Pierre Conesa (ancien haut fonctionnaire et collaborateur du Monde diplomatique), le wahhabisme de l'Arabie saoudite ne se distingue guère du salafisme des mouvements djihadistes : l'un et l'autre se caractérisent par une même négation de la loi humaine par rapport à la loi divine. [Ce qu'ont fait précisément tous ceux qui, sur les réseaux sociaux, se sont déchaînés contre Samuel Paty, en considérant que la loi divine devait l'emporter sur le principe français de laïcité]. En Arabie saoudite aucune autre religion n'est autorisée que celle de l'Islam sunnite, en Arabie saoudite, les femmes ont toujours une condition subalterne, les travailleurs étrangers (entendre les ouvriers philippins, indiens ou pakistanais, pas les architectes qui conçoivent des tours ou des résidences de luxe) sont traités comme des esclaves, les gays et lesbiennes sont punis de mort), et on y pratique toujours la décapitation au sabre, la lapidation, la flagellation et l'amputation, voire la crucifixion.

 

4. L'Arabie saoudite est aussi ce pays qui, le 2 octobre 2018, a attiré Jamal Khashoggi, journaliste opposant au régime, dans son consulat d'Istanbul (donc sur un territoire étranger), qui l'a torturé, assassiné, et démembré à la scie avant de disperser ses restes - et ce, au moins avec le silence bienveillant des plus hautes autorités. [Un consul est un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, c'est donc ce dernier, et, au-dessus, son gouvernement, qui endosse la responsabilité de ses actes]. Or, quelle différence y a-t-il entre décapiter Samuel Paty au couteau de boucher et découper Jamal Khashoggi à la scie ? Juste une question de temps et de moyens : il aurait été délicat au meurtrier tchétchène de Samuel Paty d'effectuer à lui seul, en pleine rue, ce que plusieurs barbouzes saoudiens ont fait posément à l'abri de leur consulat d'Istanbul. Mais l'esprit est le même, la barbarie est la même, la sauvagerie est la même : comme on l'a parfois écrit, l'Arabie saoudite, c'est Daesh qui a réussi.

 

5. Mais l'Arabie saoudite, c'est aussi le pays qui investit massivement en France dans l'économie, notamment dans les loisirs, l’hôtellerie de luxe, l'agro-alimentaire. C'est le pays dont les riches ressortissants sont de bons clients des joailliers de la place Vendôme ou de la rue de la Paix : on ne fait pas de misères à des clients qui achètent des montres de luxe à la brouette. Et surtout, c'est un très bon acheteur d'armes, de munitions, de navires de guerre, de sous-marins et des fameux canons de 155 mm Caesar, qui peuvent se déplacer jusqu'à 100 km/h sur route et dont les obus-roquettes portent jusqu'à 50 km. Et dont Florence Parly, notre actuelle ministre des Armées, prétendait, en avril 2019, avec une mauvaise foi en acier chromé, qu'elle n'avait "aucune preuve" [sic] que les armes vendues par la France à l'Arabie saoudite [étaient] utilisées contre des civils" [dans l'actuelle guerre que mène ce pays au Yémen].

 

6. En résumé : pendant que le président de la République, avec des trémolos dans la voix, invite les Français à se rassembler derrière le cercueil de Samuel Paty, sa ministre des Armées ferme les yeux sur l'idéologie et les agissements d'un État précisément à l'origine des crimes et abominations salafistes. Comme le disait Bossuet : "Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes".

Salmuel Paty et l'Arabie saoudite

Je vous propose par ailleurs ce questionnement de Vincent Moret dans les colonnes du Grand Soir :

 

  • Pourquoi le prof, objet de menaces, a-t-il dû aller s’expliquer (lui !) au commissariat ?
  • Pourquoi a-t-on accepté que le père plaignant et sa fille ne répondent pas aux convocations de la police ?
  • Pourquoi le collège n’a-t-il pas publié un communiqué immédiat pour dire que la gamine n’était pas en classe ce jour-là ?
  • Pourquoi la rectrice n’a-t-elle pas publié aussitôt un communiqué de soutien ?
  • Pourquoi était-il prévu qu’un inspecteur d’Académie descende au collège pour recueillir les explications du prof (et éventuellement lui apprendre ce qu’il aurait dû faire dans son cours ?).
  • Pourquoi la principale du collège a-t-elle reçu le parent de la menteuse, sans le prof ?
  • A quel titre un responsable musulman qui n’avait rien à voir avec le collège, accompagnait-il le parent ?
  • Pourquoi la menteuse n’a-t-elle pas été immédiatement interrogée par la police ?
  • Pourquoi nous a-t-on fait croire, jusqu’au jour tragique, que le prof avait demandé aux élèves musulmans de lever la main (de se désigner) et de sortir s’ils le voulaient ?
  • Pourquoi a-t-on laissé entrer en France, sans contrôle, sans enquête, 50 000 à 60 000 Tchétchènes dont beaucoup avaient mené la guerre au nom d’Allah contre les Russes ?
  • Pourquoi avons-nous aimé les djiadistes Tchétchènes jusqu’à nous faire oublier leurs attentats meurtriers à Moscou ?
  • Accessoirement, pourquoi avons-nous oublié les attentats meurtriers des djiadistes ouïghours en Chine et combien allons-nous en accueillir derrière le paravent des fake news sur leur « génocide » ?
  • Pourquoi sommes-nous si hospitaliers avec ces fanatiques et si cruels avec les migrants de Calais et les autres qui se noient en mer, fuyant la guerre que leur fait l’Occident, abandonnant leurs villages détruits pas nous ?

Les réponses sont dans les mots : « America First », atlantisme, nos clients saoudiens, ventes d’armes, plutôt la charia que le Front populaire ».

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commentaires

Ailleurs. 25/10/2020 11:52

Excellente réflexion ; merci infiniment.

Si notre regard se détourne vers les maîtres véritables de l'Arabie dite "Saoudite" (même sous Louis XIV, nous n'avions pas eu droit à la France "Bourbonnienne"!...), à savoir les Etats-Unis, nous voyons que s'y répandent, de manière accélérée, des idéologies étonnamment similaires à l'Islamisme, mais sur le mode chrétien, cette fois-ci.

De plus en plus de personnalités états-uniennes, haut placées et très influentes, font de moins en moins mystère de leur opposition viscérale et principielle à tout ce qui est, de près ou de loin, inspiré par les Lumières. Voici un des juristes les plus réputés de l'université Harvard (elle-même la plus prestigieuse du pays), qui tombe le masque et prône avec une franchise presque méritoire les bienfaits d'une théocratie catholique intégriste, très ouvertement et très consciemment totalitaire et autoritaire ; un véritable paradis sur terre à ses yeux, car "les sujets [y] rendront grâce à leur chef, qui, par la contrainte de ses lois, les incitera à des désirs plus authentiques".

https://www.theatlantic.com/ideas/archive/2020/04/common-good-constitutionalism-dangerous-idea/609385/

Nous, Français, ne nous rendons pas du tout compte à quel point nos valeurs d'émancipation, celles de la République, et donc de la Révolution et des Lumières, suscitent la haine inexpiable des classes dirigeantes du monde entier, qui ne reculeront devant rien pour abattre ce frein à leur domination totale sur les corps et sur les âmes.

AF30 24/10/2020 13:03

Si je devais donner une date de départ à ce long processus politique qui nous a mené par étapes à la situation d'aujourd'hui, je choisirais le coup d'état contre le dirigeant iranien Mossadegh. Bien évidemment dans un processus historique Il n'y a pas de date 0 et même si des faits marquent un saut ou une rupture, ils s'inscrivent souvent dans un mouvement plus large.
Ce coup d'état ( britannique + US )est d'autant plus déterminant quand on constate les effets ultérieurs de l'arrivée au pouvoir dans ce pays des ayatollahs.
Nous étions avant cette date, il me semble, dans une logique internationale du développement de sécularisation des pouvoirs, de la laïcité. Voir par exemple le discours bien connu de Nasser à propos des frères musulmans - https://youtu.be/D-DZUnh8-Ro - très applaudi ou la présence de Bourguiba en Tunisie, la Turquie de cette époque.
Par ailleurs le crime est tellement horrible que dans un premier temps toute réflexion est emportée par la vague du rejet et du sentiment qui nous porte à la compassion pour le victime d'abord et les siens ensuite. Il faut dire également que si il y a réflexion, celle-ci serait automatiquement et injustement du côté du criminel et contre la victime.
Et à ce sujet le texte suivant donne une bonne mesure de la réalité : https://www.voltairenet.org/article211344.html
Jamais complaisant avec le criminel mais une exposition des faits qui nous rappellent quelques tolérances que nous n'aurions pas dans d'autres situations. Je prendrai un seul exemple : la caricature elle-même ( elle est accessible dans le texte en question ). Ayant été lecteur de la première époque de Charlie je sais le niveau des transgressions qu'on pouvait y lire, en particulier Choron, mais il y avait un esprit émancipateur et les lecteurs étaient en âge d'y être confrontés. A contrario si le dessin est bien celui qui a été présenté aux élèves, des élèves de 4ème quand même, je ne peux m'empêcher de trouver cela déplacé. La preuve tous les médias télévisés se sont bien gardés de la montrer, pour des raisons uniquement d'indécence. J'ajouterai que j'imagine ce qui se dirait si une caricature semblable accentuant l'âge de Mme Macron dans la même tenue, dans la même position et à la place de l'étoile là où elle est placée dans la première caricature, un sextoy.

AF30 24/10/2020 13:47

En me relisant je me rend compte que la dernière phrase et la comparaison sont déplacées. S'il m'était possible de la retirer Je le ferais. En plus elle est con !

maxime vivas 24/10/2020 10:34

Article nécessaire. Bravo.

anonyme 24/10/2020 09:22

Permettez moi de garder l'anonymat mais soyez assuré de la véracité de mon témoignage.
J'ai travaillé dans le années 90 dans des bureaux Western Union qui font le transfert d'argent. J'ai vu arriver, jour après jour, des sommes qui venaient d'Arabie Saoudite et des Émirats dont le transfert était justifié comme "aide à la construction de mosquée". Ces transferts étaient systématiquement signalé à TRAFIN sans aucune suite à ma connaissance. Il y avait une société qui en recevait journellement et dont la raison sociale disait qu'elle s'occupait du ménage dans les tours de la Défense (situation idéale pour espionner). Personne ne semble s'être étonné de cela. Bref, les gouvernements successifs ont laissé faire une entreprise de subversion sans intervenir. Nous payons aujourd'hui cette lâcheté politique.