Mon ami et maître Holger Klein est décédé tout récemment à l'âge de 86 ans. C’est tout un pan de ma vie qui s’est écroulé. Nous nous connaissions depuis la fin des années 1970. Il fut un très éminent professeur de littérature anglaise en Allemagne, en Angleterre, en France et en Autriche. Sa culture était encyclopédique : il connaissait parfaitement la littérature allemande et avait plus qu’un faible pour la littérature française (il était capable de réciter du Baudelaire pendant une demi-heure d’affilée). Sans parler du roman policier, son jardin secret. Sa “ liste de publis ”, comme on dit dans notre jargon, était kilométrique. Mais je note qu’Holger offrait à chaque article, à chaque livre, quelque chose de neuf, n’étant pas de ceux qui se contentaient de changer l’emballage d’un contenu exploité jusqu’à plus soif. Je relèverai simplement son travail sur le théâtre de Priestley (J.B. Priestley’s Plays), Artistry of Political Literature Essays on War, Commitment and Criticism, une réflexion sur l’engagement dans la littérature, Narrative Strategies in Early English Fiction où il abordait les œuvres d’Aphra Behn, David Gascoigne, John Lily, Marguerite de Navarre, Philip Sidney, Thomas Lodge, Robert Greene, Gustave Flaubert, et bien d’autres.
La fin d’Holger était malheureusement annoncée depuis un bon moment. Il souffrait de dégénérescence maculaire (lui qui avait lu 10 000 livres était mortifié de ne plus pouvoir en ouvrir un seul) et Alzheimer l’avait rattrapé il y a peu. Il a fait venir sa femme et ses filles à son chevet et il s’est éteint en leur présence, volontairement, stoïquement.
Nathalie et moi sommes de tout cœur avec son épouse Dorothea, très férue elle aussi de littérature, et avec leurs trois filles.
Dorothea et Holger m’avaient fait la gentillesse de s’infliger l’aller et retour Salzbourg-Toulouse il y a seize ans pour fêter mes soixante ans (voir photos ci-dessous).
Né en 1938, il avait de vrais souvenirs d’enfant de la guerre, des bombardements alliés en particulier. Mais l’épisode qui l’avait le plus traumatisé avait été, en 1945, l’arrestation par la Gestapo de son père qui, directeur d’école, refusait d’accrocher le portrait du Führer dans ses classes. Ne voulant peut-être pas insulter l’avenir, les gestapistes l’avaient relâché le soir même sans l’avoir molesté. Mon ami garderait de cet épisode un bégaiement, léger mais tenace.
Il va de soi que cette famille allemande n’avait absolument aucune responsabilité dans l’horreur nazie. Néanmoins, Holger connaîtra longtemps – s’il l’a jamais perdu – un sentiment de culpabilité vis-à-vis de la France qu’il adorait et de sa littérature qu’il chérissait par-dessus tout.
Il y a une trentaine d’années, je m’étais rendu avec lui à Oradour-sur-Glane. J’ai vécu pendant une décennie pas très loin du village martyr. J’y avais souvent accompagné des parents, des amis. J’avais mis un terme à ces pèlerinages après avoir surpris un vieux copain anglais en train de prendre sa fille en photo devant l’une des voitures calcinées. « Devant la tour Eiffel, je comprendrais », lui avais-je dit, « mais, dans ces lieux, c’est limite. Les vivants ne doivent pas polluer ce théâtre de mort ».
Un jour, donc, de passage chez moi, Holger me dit : « j’aimerais que tu m’emmènes à Oradour ». « Tu n’y es jamais allé ? », lui demandai-je un peu surpris. « Non car si j’y étais allé seul ou avec ma femme, j’aurais eu l’impression de commettre une effraction. Je ne peux m’y rendre qu’avec toi, mon meilleur ami français. » « Ce sera un honneur », lui répondis-je. Je fis naturellement une exception pour lui.
Nous marchâmes longuement dans Oradour, sans un mot. Devant les petits objets personnels des enfants martyrs (encriers, ciseaux, porte-plumes), il pleura.
Pour terminer sur une note plus légère, je n'oublierai jamais qu’Holger Klein c’était aussi la joie, un formidable humour (il était à fond “ wider den tierischen Ernst ”), les réunions débridées entre amis.
Et le goût des bons vins français.
Adieu, très cher Holger.
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