Paris : Gallimard 2024 (II)
Pour en revenir à la géopolitique, Todd constate que l’Europe s’est retrouvée engagée dans une guerre contraire à ses intérêts et autodestructrice, alors que ses pères (première et deuxième génération) avaient gagné leur croûte (soyons vulgaire, ils le méritent) en vantant une Union européenne toujours plus approfondie, dotée d’une monnaie stable et forte, un contrepoids face aux trois géants. Malheureusement, cette UE a « disparu derrière l’OTAN », l’axe Paris-Berlin « ayant été supplanté par un axe Londres-Varsovie-Kiev piloté depuis Washington. Le plus fort de café étant que la Russie ne faisait peser strictement aucune menace sur l’Europe occidentale, souhaitant au contraire renforcer ses liens économiques avec l’Allemagne en particulier.
Bref, l’anomie aurait plutôt tendance à s’installer en Europe. Avec, en tête du peloton (Ô cruel Todd et son « Croule Britannia »), le Royaume-Uni qui n’est même plus capables de former ses propres médecins (50 % de ses praticiens viennent de l’Inde et du Pakistan). Pendant ce temps, sa classe politique, tous partis confondus, a bandé tous ses efforts pour privatiser tant qu’elle pouvait : les chemins de fer, l’approvisionnement en eau « renvoyés à leur forme fragmentée du XIXe siècle ». Des services publics d’une valeur de plusieurs milliards de livres ont été externalisés (outsourcing, comme on dit outre-Manche) : les prisons, les allocations de logement et les services fiscaux, le nettoyage des rues et des écoles, de grands contrats informatiques dans l’administration, des services sociaux destinés aux personnes âgées ou handicapés. On tombe toujours du côté où l’on penche. Comment dès lors s’étonner que l’ancien Premier ministre travailliste (sic) Anthony Blair soit devenu l’un des hommes les plus riches du Royaume-Uni ?
La solidité d’Emmanuel Todd en tant que démographe est bien connue. Pour nourrir de longs développements sur ce qu’il appelle le « nihilisme » des pays occidentaux, il cite des études sur la mortalité aux EU. Elle n’a cessé d’augmenter depuis l’an 2000, particulièrement chez les Blancs de 45 à 55 ans. Par alcoolisme, suicide ou addiction aux oppioïdes (antidouleurs dangereux menant fréquemment au suicide). Seul de tous les pays riches, le pays voit une baisse globale dans son espérance de vie : de 78,8 ans en 2014 à 77, 3 en 2020, et à 76,3 en 2021. Ce qui n’est pas rien (d’autant que les EU consacrent à la santé les plus fortes dépenses au monde). Pendant ce temps, les Britanniques et les Allemands vivaient 80 ans, les Français 82 et les Japonais 84. Du côté russe, l’espérance de vie avait progressé de 65 à 71 ans de 2002 à 2020. Parallèlement, en 2020, la mortalité infantile était de 5,4 pour 1 000 naissances aux EU, contre 4,4 en Russie, 3,6 au Royaume-Uni, 3,5 en France et 1,8 au Japon.
Cela fait 60 ans que les EU caracolent en tête pour ce qui est de l’intégration des jeunes dans l’enseignement supérieur. Mais selon les tests d’aptitude, les compétences verbales et les compétences en mathématique ne cessent de dégringoler depuis 2005. Dans tous les groupes ethniques. En 1961, un étudiant travaillait 40 heures par semaine. En 2003 : 27 heures.
Un signe de déréliction sociale irréfragable est le remplissage des prisons. Les EU comptaient en 2019 531 prisonniers par million d’habitants contre 300 en Russie, en partie, il faut le dire, grâce à la constitution du groupe paramilitaire Wagner (au moins 25 000 hommes). Pour le Royaume-Uni, le chiffre est de 143, pour la France 107 et pour le Japon 34.
Pour en venir à la Realpolitik, les Etats-Unis ne sont pas capables de produire les armes dont l'Ukraine a besoin. Et Todd ne parle pas ici des résistances d'une bonne partie delà classe politique du pays qui ne veut pas de cette guerre, de droite comme de gauche. Selon Todd, la globalisation, voulue et organisée par les EU, a sapé leur hégémonie industrielle. En 1928, la production industrielle EU représentait 45 % de celle du monde. En 2019, elle avait chuté à 17 %. L’industrie de défense, qui employait 3,2 millions de travailleurs il y a 40 ans, n’en emploie plus que 1,1 million. La montée des inégalités engendre une instabilité croissante de l’économie et une baisse de niveau de vie. L’élite WASP a disparu. Joe Biden est d’origine catholique irlandaise. Anthony Blinken, le secrétaire d’État, est juif. Le secrétaire d’État à la défense, Lloyd Austin, général quatre étoiles, est noir et catholique. Alors que la population des EU compte 13 % de Noirs, le cabinet Biden en compte 26 %. Les WASPS ne représentent plus que 46 % des étudiants des trois grandes universités Harvard, Yale et Princeton. Les Asiatiques, 6% de la population, comptent pour 28 % des étudiants des grandes universités. Les Juifs constituent 1,7 % de la population des EU mais comptent pour un tiers des grandes fortunes, même si leur influence recule dans le monde universitaire. On observe un recul identique des Juifs à Hollywood.
Plus généralement, « les individus qui composent le groupe dirigeant de la plus grande puissance mondiale n’obéissent plus à un système d’idées qui le transcende mais réagissent à des impulsions venues du réseau local auquel ils appartiennent. » L’Occident produit de moins en moins : il consomme.
Au niveau mondial, l’Occident n’a jamais été aussi isolé. Seuls ont condamné la Russie l’Europe, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, le Costa Rica, la Colombie, l’Equateur et le Paraguay. C’est à dire 12 % de la population mondiale.
Todd propose une thèse très audacieuse, et peut-être très originale si elle est avérée, pour expliquer le recul fondamental de l’Occident : le reste du monde est patrilinéaire. Le monde occidental est bilatéral, nucléaire et libéral. Ce qui n’empêche pas que dans la République islamique d’Iran les femmes font désormais plus d’études que les hommes et ont en moyenne 1,7 enfant (moins que les Françaises).
Bref, le reste du monde bouge.
PS : après avoir lu cette recension, un ami m'écrit ceci :
Je connais bien Emmanuel TODD. Son père, Olivier TODD fut mon professeur d'Anglais de la 5ème jusqu'en Mathélem au lycée international de Saint Germain-en-Laye. J'ai été pion dans mon ancien lycée en 1967 - 1968 et Emmanuel TODD était, alors, en Terminale et j'avais souvent parlé avec lui de ses orientations futures, car mon propre cursus (Ingénieur puis Sciences Po) l'intéressait. C'est un esprit original, même s'il est parfois un peu maximaliste dans ses raisonnements qu'il fonde peut-être un peu trop sur les seules analyses démographiques.