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21 décembre 2019 6 21 /12 /décembre /2019 05:41
Par Jacques Littauer. Analyse inspirée par Les Économistes atterrés.
 
 
J’ai fait un rêve de service public

 

L’argument le plus dégueulasse du gouvernement est sans doute celui de l’incertitude. Comme il le répète, « Aujourd’hui, une personne qui travaille ne sait combien elle va gagner à la retraite ». C’est vrai. Et c’est logique : si vous avez 40 ans, il vous reste 25 ans à taffer, au minimum, et personne ne sait combien vous allez gagner, donc on ne peut évidemment pas calculer votre future retraite. 

Il est d’ailleurs amusant de voir un gouvernement qui se revendique en permanence du « monde qui change chaque jour sous nos yeux  » nous reprocher de ne pas connaître au poil d’euro près notre salaire lors des 30 ans à venir.

Mais il existe des solutions simples : embaucher des milliers de personnes qualifiées dans les caisses de retraite et permettre à chaque citoyenne, à tout moment, de demander ce que serait le montant futur de sa retraite selon différents scénarios. On pourrait appeler cela un « service public ».

 
L’aventure, c’est l’aventure

 

Alors que le système par points, c’est tout l’inverse. Oui, chacun de nous va recevoir, chaque année, une jolie lettre du ministre nous disant de combien de points nous disposons. La belle affaire. Mais combien de baguettes de pain et d’iPhone je vais pouvoir acheter, avec mes points ?

Eh bien je ne sais pas. Et je ne saurai jamais. Car tel est LE but de cette réforme : nous déposséder de nos droits actuels, bien réels, pour permettre au gouvernement de baisser nos retraites comme il le souhaite. Il n’aura en effet, au moment où nous prendrons notre retraite, qu’une chose à faire : baisser la valeur, en euros, du point.

Et c’est un expert qui le dit. Nous avons tous vu cette vidéo de François Fillonlors de son « Grand oral devant les patrons », lors de la campagne présidentielle : 

« Le système de retraite par points, j’y suis favorable. Mais il ne faut pas faire croire aux Français que cela va régler le problème des retraites. Le système par points, en réalité, cela permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue : cela permet de baisser chaque année la valeur des points, et donc de diminuer le montant des pensions ».

Tout est politique

J’apprends également, de source sûre cette fois, que certains fonctionnaires pourront désormais partir plus tôt. Leurs professions ? Policiers, pompiers, surveillants pénitentiaires, contrôleurs aériens, et militaires. ET C’EST TOUT. Vous ne remarquez rien ? Les personnels soignants, eux, si.

Conclusion d’Henri Sterdyniak : 

« L’objectif réel de la réforme des retraites est de passer du système actuel, qui fournit certaines garanties aux salariés, à un système permettant d’utiliser les retraites comme variable d’ajustement des finances publiques. Comme pour l’allocation chômage, le système est étatisé, le rôle des syndicats est réduit. C’est le rôle du rapport Delevoye de détourner l’attention vers « l’universalité » du nouveau système. La société française doit choisir entre une justice fictive et la prise en compte des différences d’espérance de vie et de capacité à rester en emploi selon la carrière. Elle doit choisir entre une paupérisation des retraités et une hausse des taux de cotisation qui permettait le maintien des niveaux de vie des retraités. Les choix faits par le rapport Delevoye doivent être mis en cause. Il existe des alternatives. »

 
Réforme des retraites : con comme un Suédois

 

 « Une couronne de pension pour chaque couronne cotisée. » Ce slogan de l’Agence suédoise des retraites – où la monnaie est la couronne suédoise – ne vous rappelle rien ? Ben si, c’est le « Un euro cotisé égale un euro de pension » du gouvernement.

Les Suédois, gens prévoyants, on fait leur « big bang » des retraites en… 1994. Avant, ils avaient un système proche du nôtre. Depuis, leur nouveau système fait l’admiration des costards-cravates du monde entier, car le processus de consultation a été extrêmement long – plusieurs années – et parce que le déficit a disparu (enfin, presque). Comment ? Très simple : en massacrant les pensions.

 

La retraite : 1 300 € en Italie ; 1 100 € en France ; et… 800 € en Suède

 

Les amis, je suis désolé, je repousse ce moment depuis le début de cette série, mais là nous allons faire un peu d’économie. Mais, je vous promets que ce sera comme chez le dentiste : rapide, pas si douloureux, et très utile.

La réforme du système suédois avait un but, un seul, le même que celle de Macron : assurer l’équilibre financier. Cela peut sembler évident, mais ce n’est pas le cas. 

Voici comment fonctionne notre système actuel :

1. On définit un âge souhaitable de départ à la retraite ;

2. On définit un rapport souhaitable entre votre dernier salaire, et votre pension de retraite.

Par exemple, en 2019, pour un salaire de 1 500 €, voici ce que vous touchez à la retraite, dans différents pays, classés du pays le plus chouette – l’Italie – au plus pourri – les Rosbifs :

Pays

Retraite

Italie 

1 380 € 

Espagne 

1 245 € 

France 

1 110 € 

Suède 

795 € 

USA 

735 € 

Japon 

555 € 

Royaume-Uni 

420 € 

 

On voit :

➡que la France est loin d’être le pays où la pension de retraite est la plus élevée. À Rome, Michele touche 270 € de plus que Paul à Tourcoing. À Madrid, Maria touche 130 € par mois de plus que Françoise à Grenoble ;

➡que Greta, à Stockholm, touche 315 € de moins que Véronique, à Clermont-Ferrand ;

➡et que le montant des retraites est tout simplement misérable auxÉtats-Unis, au Japon, et au Royaume-Uni. Regardez le montant de la retraite anglaise, My God !

Le rapport entre le salaire moyen et la pension de retraite moyenne est le « taux de remplacement ». C’est à partir de ces taux que j’ai calculé ces pensions de retraite.

 

Pays

Taux remplacement

Italie 

92 % 

Espagne 

83 % 

France 

74 % 

Suède 

53 % 

USA 

49 % 

Japon 

37 % 

RU 

28 % 

(source : OCDE).

 

Ce qui s’est passé en Suède, et que veut nous infliger Macron, c’est de figer pour toujours ce que nous cotisons. Oui oui, alors que la population vieillit, nous n’allons pas dépenser une part plus importante de la richesse nationale pour les retraités, car ce serait mal !

Souffrez, c’est bon pour le déficit

Il y a trois éléments essentiels dans un système de retraite :

1. L’âge moyen de départ ;

2. Le taux de remplacement jugé juste ;

3. Le montant des cotisations, le « taux de cotisations » exactement, c’est-à-dire la part de votre salaire qui vous est piquée chaque mois pour être filée aux vioques.

 

Comme l’explique Michel Husson, l’un de mes plus chers papas économistes, la réforme en Suède et celle de Macron constituent « une véritable inversion de logique ». Jusque-là prévalait une logique de besoins : dans un premier temps, l’âge de départ et le taux de remplacement étaient déterminés ; puis, dans un second temps, on en déduisait le taux de cotisation assurant l’équilibre du régime. 

Traduction : si on veut des retraites plus élevées, et partir avant 92 ans, il faut cotiser plus. On pourrait ? On pourrait. C’est ce qu’on a fait sans problème depuis que le système existe.

Mais, poursuit Husson « avec le nouveau système, on bascule dans un autre fonctionnement : c’est le montant total des ressources du système de retraites qui est fixé, l’âge et le taux de remplacement servent ensuite de variables d’ajustement ».

Traduction : on prive le système de retraites de ressources, en déclarant que toute hausse des cotisations serait contraire aux droits du capitalisme. Puis, après, on vous dit que vous devez travailler plus longtemps, pour toucher une retraite plus petite, parce que, désolé, hein, mais les cotisations des jeunes étant insuffisantes…

Vous reconnaîtrez aisément cette pratique, mise en œuvre depuis des décennies à La Poste, à l’hôpital, à l’école, dans les transports publics, bref dans tous les services publics. Elle nous vient des États-Unis, où, dès les années 1970, elle porte le doux nom de starving the beast, autrement dit « affamer la bête » – la bête étant tout ce qui est public. Car, comme le dit le génial Bruno Amable, « l’usage de la baisse des recettes pour forcer celle des dépenses reste encore le moyen le plus simple de mettre en pièces l’État social  ».

 

 

 

Il ne faut pas réformer les retraites (II)

 

Massacre à Stockholm

Et les Suédois dans tout ça ? Prenons de leurs nouvelles :

« Bertil, 84 ans : le nouveau système lui a fait perdre 700 euros par mois. « Heureusement, j’avais souscrit une épargne privée », lâche-t-il.« Fini, les vacances à l’autre bout du monde. Et nous avons dû revendre nos deux voitures. » Marita, elle aussi retraitée, a dû travailler jusqu’à 69 ans. » (Challenges, 5 Oct. 2019).

Alain Lefebvre, spécialiste du système suédois : « Le niveau des pensions s’ajuste en fonction des cotisations collectées, c’est-à-dire de l’emploi. Lorsqu’il y a moins d’emploi, les retraites baissent. C’est arrivé deux fois ces vingt dernières années en Suède  » (Libération, Oct. 2018).

Et même trois fois, en fait : 3 % en moins en 2010 ; à nouveau 4,3 % de perdus en 2011 ; et encore 2,7 % d’envolés en 2014 (voir le graphique de cet article). 

« Un système idéal ? Pas vraiment. D’abord, il est de nouveau au bord du déficit, d’où une seconde réforme, qui a reculé l’âge légal de départ en retraite, de 61 ans à 64 ans d’ici 2026. Surtout, les pensions, qui s’élevaient à 60 % du salaire de fin de carrière en 2000, n’en représentent plus que 53 % aujourd’hui.  » (France Inter, juillet 2019).

« En France, le taux de pauvreté est de 7,5 % dans la tranche d’âge 65–74 ans, et de 7,9 % pour les plus de 75 ans. Il s’agit du taux le plus bas d’Europe. Pour la Suède, le taux de pauvreté est de 14,7 %, pratiquement le double.  » (France Info, 4 Oct. 2019).

 

Un dernier truc, et on va chez Ikea

 

Histoire de bien garder le sourire lorsqu’un député En Marche ! ou un journaliste mal informé vous vanteront les mérites du modèle suédois, voici 3 faits à leur coller dans les dents :

1. Les Suédois n’ont encore rien vu : il est prévu que le taux de remplacement s’effondre à seulement… 32 % en 2070. Une chute du niveau de vie des deux tiers le jour où Björn fait ses cartons ! Même les vieux Ricains auront plus.

2. Le système suédois, vanté comme égalitaire, ne l’est pas du tout, notamment parce que le montant qui vous est versé à la retraite est calculé en fonction d’une espérance de vie moyenne. Or, en Suède comme ailleurs, les ouvriers préfèrent quitter cette Terre bien avant les ingénieurs, les profs et les banquiers. De ce fait, comme l’explique Husson, « les catégories populaires « contribuent » aux retraites des plus favorisés  ».

3. Le temps long de la réforme en Suède, unique au monde, n’est pas synonyme ni de démocratie, ni d’intelligence collective, ni de rien de bien. Ce temps a surtout servi à « traiter les aspects les plus négatifs de la réforme, présentés comme techniques », afin d’arriver « à un consensus néolibéral ».

En France, on déteste le consensus. Alors quand en plus il est néolibéral…

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