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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 14:15

J’ai suffisamment dénoncé les méfaits politiques et culturels du globish dans ce blog pour ne pas dire quelques mots sur la manière dont la langue anglaise est bousculée, abâtardie et donc transformée par ses utilisateurs non anglophones.

 

Lorsque deux peuples, donc deux langues sont en contact, il se passe des choses aussi inattendues qu’ingérables. J’ai ainsi brièvement expliqué dans les colonnes du Grand Soir pourquoi les jeunes (et moins jeunes) Français des beaux quartiers utilisaient désormais « trop » à la place de « très » (« cette glace à la pistache est trop bonne ») sous l’influence de l’immigration en provenance d’Afrique noire.

 

Je vais ici m’inspirer d’un article savant d’Ian MacKenzie, maître d’enseignement et de recherche à l’université de Genève, “ Lexical Inventiveness and Conventionality in English as a Lingua Franca and English Translations ”, publié par la revue The European English Messenger.

 

Les Anglophones n’apprécient guère que leur langue soit désormais affublée du surnom de globish (mot valise pour global English). À juste titre, ils préfèrent la dénomination d’ELF, « English as a Lingua Franca ». La première lingua franca fut la langue franque, une langue véhiculaire utilisée du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle autour de la méditerranée par les marchands, les marins, et toutes les personnes déplacées de manière temporaire ou permanente. Les quatre langues qui prédominèrent dans cette langue franque furent l’italien, l’espagnol, le portugais et le français. Raison pour laquelle, par exemple, le mot « sabir », qui vient du portugais et de l’espagnol « saber » (latin sapere) signifie « savoir ».

 

 

En tant que langue véhiculaire, une lingua franca est fondamentalement utilitaire. Voir les exemples de l’anglais des institutions internationales et du système bancaire, le kiswahili en Afrique subsaharienne, le dioula en Afrique de l’Ouest, le quechua dans l’Amérique promue au rang de « langue générale » par les colons espagnols), ou encore l’espéranto. Parfois, mais pas toujours, une lingua franca possède un vocabulaire assez limité et une grammaire rudimentaire.

 

Au XXIe siècle, l’anglais en tant que lingua franca, est un moyen de moyen de communication bien plus obligé que choisi. Comme le fait observer MacKenzie, la plupart des locuteurs qui l’utilisent pensent parler anglais et non globish. C’est donc tout à fait inconsciemment qu’ils triturent, manipulent et transforment la langue source. Ce qui ne doit pas surprendre dans la mesure où un contact entre deux langues amène des simplifications dans ces deux langues. Voir, par exemple, l’usage appauvrissant que les francophones font en français des verbes « concerner » ou « dédier ». C’est pourquoi lorsque l’on traduit du globish ou de l’ELF, on aboutit à des traductions plates car l’on choisit presque systématiquement des termes au champ sémantique pauvre. Fioraso et les Solfériniens peuvent se croire innovants et modernes : des cours en « anglais » dans l’université fançaise signifient inéluctablement un appauvrissement du français. Ce sera bel et bien Proust que la gauche américaine aura assassiné.

 

MacKenzie remarque tout d’abord que les locuteurs de l’ELF utilisent une quantité non négligeable de mots qui n’existent pas en anglais. Ce phénomène existe depuis belle lurette avec, par exemple, mettre « un smoking ». On a affaire dans ce cas à de l’interaction, de la collocation, des calques. Plus importantes, statistiquement parlant, sont les approximations qui sont en fait des créations bidon et involontaires : dictature, importancy, removement, slowering, colonisators, instable, introducted. Pour l’auteur, ces « créations » témoignent de la pente naturelle propre aux enfants qui veulent de la régularité et de la transparence : « il est viendu », « une rmoire ». Cette tendance à la facilité concerne également les participes passé des verbes irréguliers (et pourtant l’anglais en compte moins que bien d’autres langues) : fighted, feeled, meaned, striked, teached. Un relâchement identique – même chez de bons locuteurs – concernera les préfixes négatifs : discrease, injust, inofficial, uncapable, unpossible, unsecure.

 

Autre phénomène très intéressant relevé par MacKenzie : la créations de faux anglicismes : autostop, recordman, skipass, basket, cocktail, happy end, footing. Les Italiens utilisent mister pour entraîneur (coach ?) de football et box, comme les Français, pour nommer leur garage à voiture. Pour eux, Messi est un bomber (buteur exceptionnel).

 

 

La plupart du temps sans le savoir, les locuteurs du globish tronquent certains mots presque savants : automously, categoration, decentralation, phenomen, significally. Ou alors ils jouent avec les suffixes : satisfactionate, securiting, competensity, governmentality, methodologic, quitely, strategical.  À contrario, selon la linguiste finlandaise Anna Mauranen, citée par MacKenzie, la tendance à la surproduction est naturelle chez tous les locuteurs (ornementationner, emmerdationner) : intersectioning, militarians, paradigma.

 

Les interférences sont innombrables : phenomen chez les Allemands qui ont Phänomen, homogene chez les Finnois qui ont homogeeninin, performant chez les Français ou les Roumains.

 

La création peut-être authentique et rendre des services aux anglophones de souche. Par exemple forbiddenness, le fait d’être interdit. Cette créativité peut rendre les sémantismes plus clairs, plus forts. À partir du verbe (et substantif) increase (accroître, accroissement), on crée increasement. Supportancy devient plus clair que support.

 

Dans ses “ Observations sur l’art de traduire, d’Alembert se montrait magnanime et accueillant :

 

« La condition la plus indispensable dans les expressions nouvelles, c'est qu'elles ne présentent au lecteur aucune idée de contrainte, quoique la contrainte les ait occasionnées. On se trouve quelquefois avec des étrangers de beaucoup d'esprit, qui parlent facilement et hardiment notre Langue; en conversant ils pensent en leur Langue, et traduisent dans la nôtre, et nous regrettons souvent que les termes énergiques et singuliers qu'ils emploient ne soient point autorisés par l'usage. La conversation des étrangers (en la supposant correcte) est l'image d'une bonne traduction. L'original doit y parler notre Langue, non avec cette timidité superstitieuse qu'on a pour sa Langue naturelle, mais avec cette noble liberté, qui fait emprunter quelques traits d'une Langue pour en embellir légèrement une autre. Alors la traduction aura toutes les qualités qui doivent la rendre estimable; l'air facile et naturel, l'empreinte du génie de l'original, et en même tems ce goût de terroir que la teinture étrangère doit lui donner. »

 

Il n’empêche que, si l’on ne veut pas d’appauvrissement, en tant que locuteur ou en tant que traducteur, il faut résister à toutes les facilités.

 

PS : Un site sur l'apprentissage des langues par téléphone : http://www.izidia.fr/

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

Gensane 15/06/2013 09:18

L'ancien testament" ? Voir à un texte encore plus ancien que ça. Parfois, j'oublie mon âge...

Toutes mes excuses 15/06/2013 08:15

".......il faut résister à toutes les facilités ." , ça fait un peu "ancien testament" non ?

BM 13/06/2013 19:57

Il y a presque quinze ans, j'ai étudié l'anglais à l'université dans le cadre d'une licence d'anglais. Cela m'a rapidement amené à comprendre qu'on ne pouvait prétendre "parler" une langue sans :

1°/ Un séjour prolongé (d'au moins deux ans) en "immersion linguistique" dans le pays où l'on parle la langue en question. (Dans le cas d'un(e) Français(e) voulant "s'immerger" dans la langue anglaise, mieux vaut éviter d'aller à Londres ; car il/elle y rencontrera tellement de ses compatriotes ayant fui les "rigidités" d'une économie française "étatisée" et "sclérosée" (selon les chroniqueurs économiques qui caquètent chaque jour en semaine vers 7h20 sur la plupart des radios nationales), qu'il/elle pourra vivre en vase clos sans presque jamais parler la langue de Shakespeare ; à part peut-être "yes" et "no", et encore.)

2°/ Puisque nous parlons de "langue de Shakespeare", justement. Il faut lire des romans et des ouvrages de fiction, et ce de manière intensive (pour l'anglais, préférer Dickens, Orwell ou T.E. Lawrence, par exemple, à Barbara Cartland, Stephen King ou JK Rowling). Pour améliorer son vocabulaire bien sûr, mais aussi pour s'apercevoir qu'une langue n'est jamais "hors-sol" et qu'elle n'est que le vecteur d'une culture donnée, et finalement d'une mentalité et d'une manière de voir le monde bien particulière.

Sur ce dernier point, par exemple, la lecture et la relecture attentive de "Henry V" de Shakespeare m'en a appris infiniment plus sur l'estime réelle qu'ont les Anglais et les autres peuples Anglo-Saxons envers la France et les Français, que si j'avais lu des bibliothèques entières de livres à la Stephen Clarke ou à la Peter Mayle. Je ne peux me souvenir sans pouffer de rire à la manière dont les journalistes français ont rendu compte de la vague de francophobie qui a déferlé aux Etats-Unis en 2003 juste avant l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis... Les pauvres chéris tombaient de la lune, ils croyaient sincèrement que l'admiration béate qu'ils avaient envers les Etats-Unis était réciproque.

(Bien sûr, je ne veux pas verser dans l'anglophobie bête et méchante, je sais que l'Angleterre et les Etats-Unis étaient alliées de la France pendant les deux guerres mondiales... Mais c'était des décisions prises "en haut" pour de froides raisons géopolitiques, et la masse des Anglais "d'en-bas" ont gardé les mêmes sentiments de mépris et d'hostilité latente envers les Français qu'au temps d'Henri V ou des Pitt.)

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