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22 octobre 2015 4 22 /10 /octobre /2015 05:55

Depuis combien d’années n’ai-je pas entendu quelqu’un me dire : « je suis ouvrier », « nous, les ouvriers », « la classe ouvrière », « en tant que fils d’ouvrier » ? En revanche, les « assistants », les « collaborateurs », les « techniciens » (surtout « techniciennes ») de surface, les « agents » pullulent.

 

Le mot « ouvrier » vient du latin operarius, celui qui fait, qui travaille avec ses mains. Dès le XIIe siècle, le mot possède la valeur qu’il a aujourd’hui et qu’il conservera pendant des siècles : « personne louant ses services moyennant un salaire et effectuant un travail manuel ». En anglais, le mot work vient d’un vocable de l’indo-européen puis du proto-germanique signifiant « œuvre, travail ». En allemand, arbeit (le travail, arbeiter = travailleur) vient du proto germanique arbaidiz signifiant « labeur » ou « souffrance ». Au moyen âge, la société connaît trois ordres : ceux qui prient (les oratores), ceux qui se battent (les bellatores) et ceux qui travaillent (les laboratores). Le verbe latin laborare signifie à la fois labourer et travailler. Pour 90% de la population active, le labeur se confond avec le labour. Jusqu’au XVIIIe siècle, ouvrier est synonyme d’artisan, voire d’artiste. Avec la Révolution industrielle apparaissent ouvrier agricole, ouvrier d’usine. L’expression jour ouvrier (XVe siècle) deviendra jour ouvré (XVIIe siècle). Ouvrier peut être utilisé comme adjectif, comme dans l’expression cheville ouvrière (articulation centrale, par extension élément clé d’un ensemble). On connaît également les abeilles ouvrières, et bien sûr la classe ouvrière, dénommée également prolétariat.

 

La définition aujourd’hui la plus communément admise du mot « ouvrier » est  « une personne qui loue ses services dans le cadre d’un travail artisanal, industriel ou agricole en échange d’un salaire. Cette définition restreint le statut du salariat au travail manuel. Elle exclut donc les employés de bureau et, semble-t-il, les caissières de supermarché. En France, l’effectif ouvrier a atteint son maximum vers 1970 (40% des emplois), époque de forte mobilisation quand le duo infernal Pompidou/Marcellin avait fort à faire. Nous en sommes aujourd’hui à environ 24%.

 

On peut se demander si ne pas se qualifier d’ouvrier signifie intérioriser une construction sociale des professions. Être un ouvrier revient-il à se dévaloriser ? En particulier dans une société où les divers modes d’expression de la classe ouvrière, les syndicats en particulier, deviennent de moins en moins audibles, quand ils ne jouent pas carrément le jeu de la collaboration de classe.

 

 

 

 

La reproduction sociale, repérée dès le début des années soixante, est de plus en plus forte, ce qui pousse de nombreux jeunes issus de la classe ouvrière à opter pour une autre représentation d’eux-mêmes. Dans ce cas, ces jeunes sont, comme disait Bourdieu, vus par « les yeux des autres ».

 

La puissance du parti communiste étant devenu dérisoire, la parole ouvrière autonome est devenue inaudible. Pour ce qui est du journal L’Humanité, la mention du lien avec le parti a été supprimée en 1999. Le quotidien est soutenu financièrement par TF1 et Lagardère.

 

 Depuis quarante ans, l’Assemblée nationale compte entre zéro et deux ouvriers dans ses rangs.

 

25% des ouvriers ont moins de trente ans. Un ouvrier sur deux travaille dans le secteur tertiaire. Les gros bataillons des grandes entreprises industrielles ont disparu. Le mirage de l’appartenance aux « classes moyennes » (concept anglo-saxon) est de plus en plus tentant. Mais rêver d’échapper au prolétariat parce qu’on est titulaire d’un Bac Pro et enfiler les petits bouleaux et les CDD nourrit une forme durable de schizophrénie.

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

BM 22/10/2015 12:45

Article très pertinent et très intéressant. Si j'osais, je parlerais presque d'un "nettoyage de classe".

Certains économistes ont suggéré une nouvelle division du travail, qui aurait lieu au niveau de chaque individu : c'est le "ParEcon", "EcoPar" en français (respectivement : "Participatory Economics", et "Economie Participative").

Les "penseurs" du mouvement sont Michael Albert (un proche et Chomsky) et l'économiste Robin Hahnel.

Je suis loin d'être d'accord avec toutes leurs analyses, mais leurs idées mériteraient d'être au moins intégrées au débat au seine de la Gauche "de Gauche". A ma connaissance, aucun de leurs ouvrages n'a été traduit en français. Quelques textes en français sont néanmoins disponibles au bas de cette page : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_participative .

Gensane 22/10/2015 15:23

La forme du texte est impeccable : 4 §, que demander de plus ?

BM 22/10/2015 12:46

Comment faire des paragraphes? Même en laissant des espaces entre mes paragraphes, mon texte prend in fine l'apparence d'un gros bloc informe.

AF30 22/10/2015 11:14

La différence n'existe-t-elle pas entre le travail qui demande un effort physique et celui qui en est dispensé. Par ailleurs ce n'est pas très original de remarquer que l'homme a de tout temps essayé de faire parti de la seconde catégorie. En majorité. Par contre ce qui unifie ces groupes est le terme de salarié, ce qui résume bien sa condition sociale, ses solidarités et ses rapports avec ceux qui ne le sont pas.

Pierre Verhas 22/10/2015 09:46

Excellente analyse et sans bémol ! Rien que le mot "collaborateur" a, pour moi, une connotation malsaine et rappelle aux plus anciens - ils ne sont plus très nombreux - de très mauvais souvenirs.

Je le reproduis sur mon blog.

Frédéric Maurin 22/10/2015 07:39

En tant que collaborateur d'une banque dont je tairais le nom, et néanmoins prolétaire, merci pour l'analyse !

http://rupturetranquille.over-blog.com/2013/10/contrecarrer-la-guerre-id%C3%A9ologique.html

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