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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 05:44

Gilles Bornais. Le nageur et ses démons. Editions François Bourin, Paris 2019.

Jamais, je crois, je n'ai lu un livre sur la natation aussi érudit, pénétré, élégant et rigoureux. L'auteur a ceci de particulier qu'il fut nageur, entraîneur, journaliste et écrivain, de fiction comme de diction.

J'ai d'abord découvert en le lisant que la natation, en tant qu'activité pensée et autonome, datait de 2000 ans avant Jésus-Christ, du côté des pharaons (dans l'antiquité, Romains et Grecs disaient d'un homme peu instruit qu'il ne savait ni lire ni nager). Que la première piscine en France fut construite à  Paris en 1796. Ce qui n'empêche qu'aujourd'hui, malgré plus de 4 000 piscines publiques, un Français sur six ne sait pas nager.

Les pages que l'auteur consacre à  la description de la nage sont splendides. Plus que dans d'autres sports, nous sommes dans le fond et la forme, l'auteur voyant dans la natation “ l'exacte allégorie de l'humilité. La natation est un horizon qu'attirent les gestes modestes et ras ” du nageur. Notre monde, c'est l'air, pas l'eau. La première aptitude et technique et sensitive du nageur est le toucher qu'il a de l'eau : “ la main va toujours avec douceur se placer loin des remous et des bulles d'air, la densité du liquide offre l'appui le plus solide. Le crawleur ne passe pas des heures à compter des petits carreaux. Il survole la transparence, par-dessus cet éther, trace la constance d'un effort aussitôt englouti. ”

 

Etre un compétiteur est une chose. Survivre à la compétition en est une autre : “ La montée vers le triomphe enivre. Elle s’accompagne d’une accoutumance à l’adrénaline qu’exacerbe la réduction érotique de l’existence et achève l’apothéose d’une libération massive d’endorphine, dopamine. ” Beaucoup ne se sont pas remis d’une telle descente, comme l’australien Ian Thorpe, champion international dès l’âge de 14 ans, peut-être dopé, puis dépressif et alcoolique. Roxana Maracineanu décrit ainsi le choc provoqué par sa victoire aux championnats du monde de 1998 : “ Le lendemain, je suis restée dans ma chambre, toute la journée, dans le noir, en pleurs. Le revers de la médaille, c’est qu’au moment où tu touches au but, tu n’as plus rien à quoi te raccrocher. ” Mais le pire reste peut-être le déclin lent, quand l’entraîneur dit à son nageur dont les performances s’émoussent : “C’est bien quand même... ” Cette solitude commence d'ailleurs dès la chambre d'appel à laquelle l'auteur consacre quatre ou cinq pages admirables.

 

Comme tous les sports de masse, la natation est conditionnée, transformée par sa médiatisation, selon le principe bien connu que le médium est le message. D’une part, les télés “ retransmettent du feel good sport ”, d’autre part elles demandent un spectacle sans cesse renouvelé, suggérant par exemple des horaires spécifiques, de nouvelles épreuves. Cette inflation sans fin se retrouve dans les commentaires hyperboliques de journalistes moins intéressés par un discours technique (qu’ils seraient parfaitement capables de produire) que par la construction d’une émotion. Un gain d’un dixième de seconde devient un temps “ stratosphérique ”, une arrivée à la touche “ une course de folie ”.

 

Pendant ce temps, les gestionnaires gèrent, avec tous les excès que peuvent connaître des institutions opaques. L’ancien nageur Francis Luyce préside la FFN pendant 24 ans, malgré une condamnation pénale à de la prison (avec sursis) dans le cadre de ses fonctions : il avait privilégié une société dans laquelle travaillait son fils lors de l’attribution d’un marché, tandis que les entraîneurs salariés (ne parlons pas des vacataires) débutent à 1 400 euros par moi. La bureaucratie, les conflits de personne bousilleront, au sens littéral du terme, la carrière de Laure Manaudou, le seul réel phénomène qu’ait connu la natation française.

 

La natation devient de plus en plus une terre de contrastes avec à la base des milliers de bénévoles (à commencer par les parents) et au sommet des négociants. Il se monte actuellement (se deal, devrais-je dire) une entreprise internationale  qui va transformer et sûrement dévoyer complètement ce sport. La Fédération internationale sera désormais concurrencée par l’International Swimming League du milliardaire ukrainien Konstantin Grigorishin (sa collection de tableaux vaut près de 300 millions d’euros). Il a acquis récemment la citoyenneté chypriote après avoir massivement investi dans l’île. Cette ligue est d’ores et déjà animée par de grands champions (Hoszu, Pellegrini, Peaty). On peut se demander si le retour dans les bassins de Florent Manaudou n’est pas étranger à à ces perspectives de mutations profondes.

 

Sic transit...

Note de lecture (190)

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