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5 août 2026 3 05 /08 /août /2026 05:01

Quand j’étais enfant, dans le Nord des années cinquante, le nom de Marcel Boussac était tellement familier, tout comme ses entreprises textiles, évidemment, que j’étais persuadé qu’il était lui-même du Nord. Or l’industriel, célèbre éleveur et propriétaire de chevaux de course était originaire de Châteauroux et s’éteindrait paisiblement dans le Loiret à l’âge de 91 ans.

 

Fils d’un confectionneur plutôt riche, Boussac eut une enfance dorée, bien que sa mère ait quitté le foyer familial pour aller vivre à Paris avec le poète Catulle Mendès, dont la postérité semble n’avoir conservé que le tableau magnifique qu’Auguste Renoir a consacré à ses trois filles.

 

Boussac échoue au Baccalauréat et intègre à 16 ans l’entreprise de son père. A 18 ans, il se lance dans le commerce de tissus, avec l’aide financière de son père. Il mise sur les tons colorés, les fanfreluches.

 

A l’orée de la Première Guerre mondiale, il se fait réformer avant d’obtenir le marché de la toile d’avion et de fabriquer des toiles de tente et des masques à gaz. Il se lie d’amitié avec Georges Clémenceau.

 

Il est milliardaire à l’âge de 25 ans et acquiert son premier cheval de course.

 

A la fin de la guerre, il rachète plusieurs usines dans les Vosges et une immense filature en Pologne. Ses entreprises comptent alors 3000 employés.

 

En 1919, il achète tous les surplus de toile d’avion, confectionne des blouses et des chemises et s’inspire de Coco Chanel et de Christian Dior pour promouvoir le pyjama.

 

Sous l’Occupation, Boussac est quelque temps, comme Alfred Cortot ou Louis Lumière, membre du Conseil national de Vichy. Comme il entretient par ailleurs de bonnes relations avec plusieurs officiers supérieurs allemands et avec le ministre de la Production industrielle Jean Bichelonne, il sauve ses usines, l’occupant décidant même de les équiper de nouveaux métiers à tisser. Boussac fournit à la Marine de guerre allemande 110 millions de mètres de tissus.

 

Son écurie devient l’une des meilleures du monde, avec six succès dans le prix de l’Arc de Triomphe. Cela dit, cette écurie souffrira beaucoup de l’Occupation. Plusieurs de ses meilleurs chevaux seront volés et sa jument Corrida sera abattue par des soldats allemands.

 

En 1951, il achète L’Aurore et Paris Turf. En 1952, il acquiert l’hippodrome de Saint-Cloud. Sa domination hippique va s’éroder dans les années cinquante et s’effondrer dans les années 1970. Boussac cède son écurie pour 41 millions de francs alors que son meilleur cheval est estimé, à lui seul, à 30 millions de francs.

 

Boussac a des amitiés dans l’ensemble de la classe politique, le Parti communiste excepté. Alors que son groupe connait de graves difficultés dues à celles rencontrées par sa banque, la BNC, le ministre des Finances Flandin apportera à l’établissement bancaire la garantie de l’Etat.

 

A la Libération, il est brièvement mis en accusation mais ne sera pas victime de l’épuration grâce, en particulier, aux interventions des rescapés de la déportation dont les salaires ont été versés par Boussac à leur famille.

 

En 1946, il aide Christian Dior, dont la sœur a été déportée à Ravensbrück pour faits de résistance, à fonder sa propre maison dans laquelle il investit 6 millions de francs (jeune instituteur, mon père gagnait à l’époque 19000 francs par mois). En 1947, Boussac, Dior et son ami d’enfance Serge Heftler fondent la Société des Parfums Christian Dior. Les parfums et les cosmétiques figureront rapidement au deuxième rang des exportateurs français après l’aéronautique.

 

Propriétaire d’un duplex de 600 m2 à Neuilly, Boussac achète le château de Mivoisin (dans le Loiret) et ses 3600 hectares. Il y reçoit tout le gratin de la classe politique, De Gaulle excepté. A noter qu’il s’oppose à la décolonisation et au Marché commun, et qu’il soutient la guerre en Indochine.

 

Il achète également les machines à laver Bendix, dont il offre un exemplaire à chacune de ses ouvrières pour qu’elles puissent se reposer. Avec ses cinquante usines comptant 20 000 employés, il est alors l’homme le plus riche de France, et vraisemblablement d’Europe. Le Sunday Times le classe parmi les six hommes les plus riches du monde.

 

Il gère son empire de manière totalement paternaliste sous l’égide d’une simple SARL dans laquelle ne siègent que des membres de sa famille, convoqués très épisodiquement et qui n'ont qu'une faible connaissance de l'entreprise.

 

La décolonisation fait perdre à Boussac ses marchés protégés. Il peine à prendre le virage des fibres synthétiques et ne peut résister à la concurrence de ce qu'on nomme à l'époque le tiers monde. Il va de déboires financiers en déboires financiers et s'obstine à donner le primat à la production et à la gestion de stocks importants. D'un autre côté, il refuse de s'implanter à l'étranger, de moderniser ses usines et de licencier du personnel.

 

Dès 1962, le Crédit Lyonnais demande à Marcel Boussac de se porter caution personnelle sur les emprunts de son groupe.

 

En 1974, à la suite d'une nouvelle crise de trésorerie, les banques et le gouvernement de Giscard  imposent Claude Alain Sarre comme directeur général du groupe Boussac. Ayant accepté ce poste à titre personnel en vue de préparer un plan de redressement du groupe, Sarre présente à Marcel Boussac les conclusions de son enquête, qui les refuse. Boussac, qui craint un découpage de son groupe, l'écarte rapidement au profit de son neveu Jean-Claude Boussac, dont le plan de redressement échoue. Les pertes s'accroissent : 50 millions en 1976, 100 en 1977 et 160 annoncés pour 1978. 11 500 emplois sont menacés. Le gouvernement de Raymond Barre pousse les banques à renégocier leurs prêts et accorde des délais pour le paiement des cotisations sociales.

 

Mais après les élections, le 30 mai 1978, le groupe dépose le bilan. Affaibli par un cancer de l'estomac, Marcel Boussac voit son empire racheté quelques jours plus tard par ses ennemis irréductibles, les frères Willot, qui seront eux aussi obligés de le revendre en 1984 à Bernard Arnault (aidé financièrement par le gouvernement Fabius) qui le démantèlera. A noter, pour le plaisir, que l'un des frères Willot sera condamné en 1985 à une peine de prison ferme site à une banqueroute intervenue en juin 1981.

 

Marcel Boussac meurt ruiné le 21 mars 1980, à 90 ans.

Marcel Boussac, du sommet du monde à la ruine
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