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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 06:12

Suite et (peut-être ?) fin des souvenirs d'enfance de mon vieux camarade Bernard C.

 

Les cours de gym étaient surtout le tremplin de compétitions sportives planifiées, officielles, inconnues à l’école primaire et dont l’accès assurait aux élus une onction solennelle, au moins par effet de promiscuité. Trois de nos plus valeureux ennemis du Collège Technique d’Agen, Henri Garcia, Christian Matkowski et Jean-Pierre Razat, qui nous surclassaient déjà en minimes, ne devinrent-ils pas champions de France de rugby à XV en 1962 avec le Sporting Union Agenais ? Sans compter un Villeneuvois pur pruneau, notre promotionnaire l’indomptable Jap Clar, qui rendait ce jour-là vingt kilos à son vis-à-vis, ci-devant pilier international.

 

Pressentions-nous ces destins fabuleux quand nous plantions nos crampons conquérants dans le terrain d’honneur du stade Armandie pour un match de rugby à VII ou à VIII, entre benjamins, sous les ordres d’un vrai arbitre, dans sa vraie tenue noire, et qui nous vouvoyait : « Le six, lâchez la balle ! Le deux, reculez, vous êtes hors jeu. » ? C’était souvent un colosse aux cheveux plaqués en arrière, qui n’était pas commode ! Quinze ans plus tard, Albert Ferrasse, cet arbitre sévère, s’emparerait de la présidence de la Fédération Française de Rugby qu’il tiendrait d’une poigne discrétionnaire pendant un quart de siècle. Nous jouions devant des spectateurs dont le nombre croissait à mesure que s’élevait la catégorie d’âge de la compétition. En juniors, les oppositions Collège de Villeneuve – Collège Technique d’Agen étaient attendues et suivies par plusieurs dizaines de connaisseurs. Avec le terrain réduit du rugby à VII en benjamins, les quelques spectateurs adultes se trouvaient plus près de nous et nous entendions leurs commentaires ; « Il a une belle passe, ce petit demi de mêlée, il y voit clair. » ; « Allez, morpion, c’est bien mais pense un peu aux autres. » ; « C’est dans le cul que tu le mériterais, le coup de pied ! Il tape au lieu de servir… Quel couillon ! »

 

Le match fini, nous nous dépêchions de nous remettre en civil pour suivre celui de nos aînés qui ne jouaient plus à VII mais à XV, avec, dès les minimes, les mêmes règles qu’en première division. On s’y préparait donc aussi soigneusement. On se massait les jambes au Dolpic ; le teigneux Paquito avivait ses crampons sur une plaque de ciment ; le frère de Nénette, talonneur des cadets, enduisait de vaseline ses arcades et ses oreilles ; il ressemblait ainsi à Jake LaMotta montant à New-York sur le ring du Madison Square Garden. Nos équipes gagnaient souvent, sauf contre le Collège Technique d’Agen, La Prat’, qui nous passait chez eux des roustes monumentales, à part quand l’arbitre officiel ne se déplaçait pas : la direction du match incombait alors à l’équipe visiteuse, donc à M. Leterre. Une fois, nous nous enorgueillîmes devant le prof d’allemand que les cadets avaient failli battre La Prat’ : « Ne me dites pas qui arbitrait ! » ricana M. Beck qui nourrissait une franche animosité envers les profs de gym ; ils osaient faire jouer le jeudi des élèves que son club de basket devait utiliser le dimanche suivant. 

Aux profs de gym perdus. Une enfance en terre de rugby (2)

Arbitre officiel ou pas, nos confrontations avec La Prat ‘ étaient toujours tendues. Face à l’homogénéité de leurs équipes, nous n’avions que l’orgueil de quelques-uns. Dans le car du retour, nous recensions les coups donnés – les coups reçus se voyaient suffisamment aux hématomes et aux grimaces que déclenchaient les élancements douloureux – et des incidents. Le plus fameux survint à Agen même lors d’un match de juniors où le paquet d’avants de La Prat’ marchait sur le nôtre encore plus facilement que d’habitude. Les mains en porte-voix, M. Leterre s’égosillait : « Chalareng, tape en touche ! Tape en touche, Chalareng ! » C’est grand, un terrain de rugby, surtout quand on prend une raclée ; avec le bruit des acteurs et des spectateurs, Chalareng n’entendait pas. A chaque mêlée, à chaque touche, M. Leterre raboyait la consigne. Au plus fort de tout vacarme surgissent d’inattendues plages de silence. A une énième exhortation de M. Leterre répondit un formidable  écho agenais : « Ta gueule, vieux con ! ». C’était Garcia, un petit rouquin impulsif et rageur, qui jouait trois-quarts centre. M. Leterre se précipite sur le terrain, nous le suivons, et tout le monde entoure l’arbitre. M. Leterre exigeait l’arrêt du match. Ce n’était sans doute pas prévu par le règlement mais l’âge de M. Leterre lui valait encore – ces temps sont heureusement révolus – considération et respect. Les Villeneuvois hurlaient au sacrilège, écartant par avance tout débat sur le fond. L’arbitre finit par demander à l’entraîneur agenais que des excuses fussent présentées. Garcia, demeuré à l’écart, jeta son maillot par terre en criant que si c’était comme ça il ne jouerait plus jamais ; et il ajouta même une désobligeante couche supplémentaire sur l’honneur galvaudé de M. Leterre mais tout le monde, heureusement, n’entendit pas. Alors M. Lafage, le prof de gym de La Prat’, un Landais dont le béret débordant ressemblait à un de ces larges cèpes qui, grillés sur la plaque de fonte de l’âtre, sont un régal avec une persillade arrosée d’un trait de vinaigre, M. Lafage donc, par amour du noble jeu, formula des excuses officielles : « Bon, voilà, on s’esscuse pour la grrossièrreté, il n’aurrait pas dû vous dirre ça. Mais vous avouerrez que c’est quand même emmerrdant de vous entendrre tout le temps gueuler comme ça.»  Le match reprit, notre calvaire aussi.

 

Aller à Agen constituait un déplacement guère plus long que nos retours hebdomadaires en famille mais il introduisait dans un aréopage des plus enviés.  Outre les satisfactions sportives et les plaisirs périphériques, nous échappions encore à l’étude de fin d’après-midi qui assommait le commun des internes. Nous quittions Villeneuve sitôt après le repas de midi, le car nous attendant sur une placette avoisinante. Le voyage était paisible, je n’oserai pas dire que nous étions plongés dans la préparation mentale du match mais nous y pensions quand même un peu. Pour le retour, une alternative se présentait. Nous avions perdu : M. Leterre, visage fermé, arpentait l’allée du car, appuyant, dans sa progression, alternativement chaque main sur le haut de la bordure des banquettes, étouffant ainsi toute velléité de chahut ou d’art lyrique intempestif. Nous avions gagné : M. Leterre, félicitations aux lèvres, appuyant alternativement chaque main sur le métal de la bordure des banquettes, faisait un aller-retour et s’asseyait près du chauffeur, définitivement. Dès les premiers kilomètres, le niveau sonore des conversations augmentait, se chargeait de hurlements et de quintes de rire ; puis des solistes s’éclaircissaient la voix et les chœurs reprenaient les bluettes traditionnelles dont la préférée exaltait un avantage anatomique de nos grands-pères et les regrets subséquents de leurs épouses. Les chanteurs déficients participaient à la liesse en allumant des P 4, des High Life ou de populacières tiges de huit. M. Leterre ne fumait pas mais les effluves des clopes victorieuses n’offensaient jamais ses narines. Il arrivait aussi que quelque externe munificent fît circuler une flasque d’Izarra ou de Cointreau pour adoucir l’âcreté du tabac dans les gorges juvéniles. A notre manière de pénétrer dans la cour, les prisonniers de l’étude étaient renseignés sur la fortune de nos couleurs.

Aux profs de gym perdus. Une enfance en terre de rugby (2)

Une ou deux fois l’an, nous partions à Arcachon rencontrer à XIII l’équipe du lycée « climatique ». Nous allions sans doute avoir affaire avec des Martiens ou des tuberculeux. En fin de compte, ils étaient à peu près comme nous et nous leur passions de bonnes trempes. Aller à Arcachon était une véritable expédition. Pensez, presque quatre cents kilomètres à parcourir dans la journée à une époque où, à soixante à l’heure, les cars vibraient de toutes les tôles de leur carcasse. On partait à neuf heures du matin. L’économe avait prévu les deux repas pour les internes (les sandwichs de midi / les sandwichs du soir), les externes apportaient du ravitaillement à gogo. On rejoignait la 113 (la nationale Toulouse-Bordeaux) à Tonneins et on la suivait jusqu’à Langon. Là, on prenait à gauche et la forêt de pins commençait après les vignobles. Nous nous arrêtions pour le repas de midi vers Hostens dans un café où nous arrosions nos sandwichs de vin blanc doux local. Son alliance avec la mousse de foie que nous avait tartinée la mère Sérouge était un pic du Midi gourmand. C’est là, en avril ou mai 1957, que je payai mon premier apéritif : un guignolet-kirsch, 55 F (anciens, bien entendu), je n’avais pas quatorze ans. Dans les bistrots, vins cuits et boissons assimilées étaient considérés comme des fortifiants dont la consommation favorisait la croissance et le développement intellectuel de la jeunesse. Le soir, après la victoire, nous repassions dans ce même café et réchauffions de nos chants la fraîcheur vespérale de la sylve environnante. Arcachon était la ville la plus luxueuse que de jeunes campagnards puissent voir ; d’énormes villas, et l’exotisme des palmiers, des cactus, des aloès. Arcachon passait pour le Miami de l’Aquitaine. « Jeudi, on est allés jouer à Arcachon ! » allumait le regard des gens du village qui nous demandaient de raconter notre semaine.

 

Une fois, à cause de foyers d’incendie vers Saint-Symphorien et Hostens, nous passâmes par La Brède et cassâmes la croûte devant le château de Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu… Ses douves sombres recélaient des carpes énormes dont certaines avaient peut-être vu le célèbre philosophe. A la surface de l’eau, leurs têtes grises aux reflets dorés faisaient comme une chaussée de pavés arrondis et nous lancions des morceaux de pain dans les gueules béantes. Sa provision épuisée, l’un d’entre nous, de qui le cœur saignait sans doute de ne pouvoir nourrir encore ces bouches suppliantes, jeta un mégot éteint qui fut autant apprécié que la mie la plus tendre. D’autres mégots, allumés ceux-là, suivirent puis une averse de graviers. Alerté, M. Leterre ferma le robinet de cette manne zoophile. Déçues, les carpes continuaient à bâiller désespérément. Dans les semaines qui suivirent, les professeurs de lettres constatèrent un net regain d’intérêt pour le Siècle des Lumières. Loin de la rejeter dans l’ombre, le rugby encourageait donc l’étude de la littérature.

 

Après ces émotions,  nous rentrions d’Arcachon aphones. Les autres internes étaient déjà couchés.   

 

Alors que vacille la frêle flamme de ma lampe à pétrole personnelle face aux illuminations lasérisées de la modernitude, une question me vient à l’esprit : le capricieux ovale en cuir râpé de M. Leterre ne valait-il pas les actuels référentiels bondissants élucubrés par le brain trust de la ravie Najat Vallaud-Belkhacem ? 

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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commentaires

Rossi 21/02/2016 08:31

Quelle belle poésie.

Gensane 22/02/2016 10:35

Merci pour mon vieux copain B.