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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 08:27

Maxime Vivas. Le Gueuloir. Paris : Le Léopard démasqué, 2013.

 

Maxime, il faudrait voir à se calmer. Un livre par mois ! Mieux que Simenon ou Guy des Cars !

 

Conséquences :

 

1) Ça m’épuise de rendre compte de tes productions,

 

 2) Ça va finir par se voir qu’on se connaît.

 

Maxime a une culture littéraire considérable. Alors, un jour, comme Lénine, il s’est dit : « Que faire ? », que faire de ce savoir sans être pédant et casse-bonbons ? Comment faire partager mon amour de la littérature ?

 

Il a eu l’idée apparemment saugrenue suivante : rassembler cent écrivains morts (avec les vivants, on ne sait jamais, il y en a qui bougent encore), de toutes les époques dans la grande galerie des Glaces du château de Versailles dans l’attente de la désignation du « Meilleur écrivain mondial de tous les temps ». Superbe idée refusée par un grand éditeur (dont le nom commence par un G) qui l’aurait acceptée si elle avait été proposée par un écrivain connu.

 

 

Aucun des propos attribués aux cent gloires littéraires n’a été inventé. Ce qui fait, évidemment, le suc de ce livre. L’ami Pierre Lemaitre le disait récemment : « comme la télé, la littérature peut rendre fou. » Et pas que Céline ou Jean-Edern Hallier. Ce ne sont qu’insultes, plagiats, coups bas. Comment Voltaire, une des plus grandes intelligences qui fût, a-t-il pu réduire l’œuvre de Shakespeare, cet « histrion barbare » qu’il dénommait « Will Shakespeare », à « quelques perles dans un énorme fumier » ? Pourquoi Flaubert a-t-il pu écrire de Balzac « Quel homme eût-il été s’il eût su écrire ? » ? Comment a-t-il pu penser de George Sand « on sent les fleurs blanches ; cela suinte, et l’idée coule entre les mots, comme entre des cuisses sans muscles. » ? Il est vrai qu'il avait la détestation facile (sauf pour les pantoufles de sa chère et tendre devant lesquelles il se masturbait). Il haïssait la démocratie (il pensait valoir vingt électeurs de son village), ceux qu’il appelait les « communeux » qu’il comparaît à des « chiens enragés ».

 

Pourquoi Mauriac a-t-il renvoyé Les Faux-Monnayeurs de Gide dans les cordes, « livre raté » d’un écrivain qui se voulut être un grand romancier « mais qui n’en fut pas un » ? C’est que, pour un écrivain, un bon confrère est un confrère mort. Alors Hugo assassine Stendhal : « Le Rouge et le noir, j’ai tenté de lire ça, mais comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? »

 

Cet univers est peuplé d’egos boursouflés.  Il ne suffit pas d'y proclamer « je suis le meilleur » : il faut ajouter « les autres sont de pauvres merdes ». La puissance créatrice ne suffit pas. Il faut exister contre les autres, au besoin en suscitant les renvois d’ascenseur, les manigances, la corruption.

 

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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 07:33

Maxime Vivas. L’irrésistible déchéance de Robert Ménard ; candidat du Front national. Paris : Les Éditions Arcane 17, 2013-08-22

 

Comment peut-on avoir été un défenseur de la liberté d’expression, celle des journalistes en particulier, et écrire des livres comme Vive Le Pen ! et Vive l’Algérie française !? Cela dépasse l’entendement, mais n’a pas empêché Maxime Vivas de continuer à travailler sur le cas Ménard, sur les agissements d’un homme qui n’est malheureusement pas une exception française et qui nous amène à nous demander si on en finira un jour avec la peste brune, avec les remugles et les régurgitations pétainistes, royalistes, primairement anticommunistes, et tellement décomplexés.

 

Même Sarkozy, c’est tout dire, se méfiait de Ménard à qui il n’accorda la Légion d’honneur que du bout des doigts et en se pinçant le nez. Cette breloque avait été demandée par un ancien responsable des étudiants communistes, Bernard Kouchner pour ne pas le nommer, souvent présent quand un coup foireux se prépare. Quand on pense que Kouchner a accordé cette faveur à un individu qui « admire toujours » les militants de l’OAS de son enfance oranaise !

 

 

 

Déjà auteur de La face cachée de Reporters sans frontières. De la CIA aux Faucons du Pentagone (2007), Maxime Vivas observe le problème Ménard par le bon bout de la lorgnette : comment se fait-il que la corporation des journalistes, pourtant suffisamment conscientisée, ait pu laisser se développer en son sein un tel expert en manœuvres aussi basses et dangereuses. Comment a-t-elle pu permettre à ce « coucou de pondre en son nid » un tel œuf ? Comment un homme de médias aussi sulfureux a-t-il pu paraître sur les plateau de télé encore plus souvent que Roselyne Bachelot ?

 

Lorsque l’on observe le parcours de cet individu, on est tenté de le croire incapable de décentrement : il faillit entrer au séminaire (sa mère s’y opposa), puis il fut anarchiste, trotskiste, socialiste, sarkoziste. Mais il y a les faits. À 20 ans, en pleine période de grèves lycéennes, au Lycée Jean-Moulin (sic) de Béziers, il donne des cours à quelques élèves pour qu’ils assurent leur cursus. Il ne tombe pas du côté d’où il penche. Il vient de l’extrême droite la plus âcre et la plus revancharde.

 

Il fait l’apologie de la torture, ce qui est interdit en France et par l’ONU (même si ses amis Étasuniens la pratiquent massivement), avec un argument à la Sarkozy : « moi, si ma fille était … et bien le type qui … je peux vous dire que… ». Il souhaite le rétablissement de la peine de mort. Il est contre la parité. Il soutient les militants pro-vie. Il est contre la modernisation de l’Église. Contre les syndicats.

 

Mais il est pour le régime quatarien, tellement démocratique, surtout quand il le stipendie ; il est pour l’encore plus démocratique Géorgie. Il est pour qu’on fiche la paix à Faurisson. Il est pour la censure lorsque ses propres manigances sont ou risque d’être dénoncées. Et, surtout, il est pour les Ricains, pour la CIA. Il lui faut deux ans pour dénoncer le bagne de Guantanamo (peut-être qu’en France il aurait rejoint la Résistance en 1947).

 

Comme il y a tout de même une justice, Ménard est désormais tricard à peu près partout. Au Quatar, mais surtout à l’Unesco, à l’ONU, à l’Union internationale des télécommunications. Et puis aussi dans diverses stations de radio et de télévision où il a sévi.

 

Ménard n’est pas un opportuniste. C’est désormais un idiot utile. L’idiot de l’alliance, à Béziers et ailleurs, du Front national et de la droite traditionnelle. Pour « accéder aux manettes », explique Maxime Vivas, le FN a besoin d’alliés, de poids mouche qui testeront « la solidité du ponton qui enjambe la rivière qui sépare la droite du Front national. Dans leurs veines coule un même fiel. »

 

Tout est dit.

 

 

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 12:44

Pierre Lemaitre. Au revoir là-haut. Paris, Albin Michel 2013.

 

 

Je ne suis pas sûr que Pierre Lemaitre connaisse cet extrait d’Un Peu d’air frais, publié par George Orwell en 1939 :

 

« À la guerre, il arrive aux gens des choses extraordinaires. Et ce qu’il y a de plus extraordinaire que la façon dont on y trouve la mort, c’est la façon dont celle-ci vous épargne parfois. On aurait dit un flot impétueux vous emportant vers votre dernière heure et vous abandonnant soudain dans un bras mort, occupé à des tâches invraisemblables et futiles, avec une solde améliorée. Il y avait des bataillons de travailleurs traçant dans le désert des routes ne menant nulle part, des types oubliés dans des îles au milieu de l’océan, avec pour mission de repérer des croiseurs allemands coulés déjà depuis des années, des ministères de ci et de ça employant des armées de scribes et de dactylos qui subsistaient longtemps après avoir perdu leur raison d’être, par simple force d’inertie. On fourrait des gens dans des emplois sans objet, et ensuite ils y étaient perdus de vue jusqu’à perpète. »

 

Le narrateur de ce roman publié juste avant la Seconde Guerre mondiale nous dit que la guerre et, mieux encore, l’après guerre, c’est la mort de la démocratie (entre autre parce que la surabondance de bureaucratie laisse libre court à la bêtise et l’arbitraire), la lutte des classes exacerbée au profit des puissants et le bordel – pas vraiment joyeux – organisé.

 

L’histoire de ce roman, où Lemaitre se renouvelle complètement, est à la fois extravagante et fortement réaliste : Édouard, un fils de la grande bourgeoisie, artiste, homosexuel, a sauvé Albert, modeste comptable, d’une mort atroce au prix de sa défiguration par un éclat d’obus. Le lieutenant Pradelle, arriviste méprisant, va tenter de briser les deux hommes avant de se lancer après la victoire dans une arnaque ignoble consistant à vendre aux collectivités des cercueils remplis de terre et de cailloux, de morceaux de cadavres français, voire de soldats allemands. Les deux héros vont, quant à eux, monter une entourloupe plus géniale encore que celle de l’officier en profitant du climat du moment où le culte des Poilus est, en surface en tout cas, la nouvelle religion, pendant que les marchands du temple prospèrent comme jamais. Il s’agira de lancer une souscription nationale auprès des municipalités pour l’achat de monuments aux morts qui n’existeront que sur le papier. La première arnaque m’a remémoré une escroquerie similaire qui fit la fortune d’un industriel français dans les années cinquante, pendant et après la guerre d’Indochine. La seconde est le fruit de l’imagination de l’auteur, alors qu’elle semble au moins aussi authentique que la première.

 

Je me demande si un roman a jamais aussi bien filé la métaphore de la chair à canons et celle de la lutte des classes autour de la guerre. Comme Orwell (qui combattit en Espagne), Lemaitre nous rappelle que les champs de bataille sont le lieu de la pestilence, d'une géhenne “ boschienne ” (« à la première accalmie, des rats gros comme des lièvres cavalent avec sauvagerie d’un  cadavre à l’autre pour disputer aux mouches les restes que les vers ont déjà entamés »), de la machine aveugle qui détruit le libre arbitre et qui broie (pour le soldat de base, l’ennemi c’est l’officier et non le bougre d’en face ; entre eux, une ligne de démarcation qui n’est pas que de verre). Dans cette lutte de classe poussée à l’extrême, l’individu cesse de résister car il sait, pour ne citer que cet exemple bien connu, que le refus de porter un pantalon rouge taché de sang peut l’amener devant un peloton d’exécution. S’il en allait autrement, les guerres ne dureraient pas trois semaines. Pendant les combats, les soldats sont durement manipulés : on leur demanderait d’aller se battre sur la lune, ils iraient. La résignation peut déboucher sur la déraison :

 

« [Les soldats] en ont subi tant et tant que voir cette guerre se terminer comme ça [par un armistice], avec autant de copains morts et autant d’ennemis vivants, on a presque envie d’un massacre, d’en finir une fois pour toutes. On saignerait n’importe qui. »

 

Après les combats, la machine guerrière est tellement lourde qu’elle ne peut s’arrêter, comme un Titanic sur son erre. Les Poilus ne servent plus à rien, mais on ne parvient pas à les démobiliser comme il convient, c’est-à-dire en leur donnant un métier autre que celui d'homme-sandwich et en réinsérant dans la société les blessés, les handicapés, les cassés de manière honorable.

 

Toujours près de ses personnages qui ont leur chance parce qu’il ne les juge pas, Pierre Lemaitre tient son lecteur en haleine pendant plus de 500 pages grâce à des intrigues aux rebondissements dont il a le secret et à des trouvailles stylistiques éblouissantes. Je ne déflorerai pas l’utilisation « daliesque » que l’auteur fait d’une tête de cheval mort car elle est consubstantielle au fil rouge du récit. J’ai quand même plaisir à citer la rencontre d’Albert avec la créature :

 

« Il agrippe la tête de cheval, parvient à saisir les grasses babines dont la chair se dérobe sous ses doigts, il attrape les grandes dents jaunes et, dans un effort surhumain, écarte la bouche qui exhale un souffle putride qu’Albert respire à pleins poumons. Il gagne ainsi quelques secondes de survie, son estomac se révulse, il vomit, son corps tout entier est de nouveau secoué de tremblements, mais tente de se retourner sur lui-même à la recherche d’une once d’oxygène, c’est sans espoir. »

 

Et j’invite à lire et relire les descriptions des combats, en d’autres termes la manière dont le Moloch pulvérise les combattants. Sous le feu d’enfer, Albert va, pense-t-il, mourir dans un trou d’obus. Voyez ceci :

 

« Et là, à la place du ciel, à une dizaine de mètres au-dessus de lui, il voit se dérouler presque au ralenti, une immense vague de terre brune dont la crête mouvante et sinueuse ploie lentement dans sa direction et s’apprête à descendre vers lui pour l’enlacer. Une pluie claire, presque paresseuse, de cailloux, de mottes de terre, de débris de toutes sortes annonce son arrivée imminente. » Une pluie claire et paresseuse : il fallait l’oser !

 

Lemaitre a désormais, non pas une, mais des manières de raconter, légèrement différentes, pour chacun de ses textes, et à l’intérieur d’un même texte. Tout coule comme de l’eau de source. Il y a chez lui une volonté d’imaginer très forte, un imaginaire puissant (ce qui n’est pas la même chose), le courage, le dessein de surprendre (avec ce qu’il faut de fantaisie, de dinguerie), et un très grand besoin d’écriture au sens durassien du terme. Au pire moment du récit, Lemaitre nous impose son humour machiavélique. Que donne-t-il après la « pluie claire » ? Un petit conseil technique :

 

« Albert se recroqueville et bloque sa respiration. Ce n’est pas du tout ce qu’il faudrait faire, au contraire, il faut se mettre en extension, tous les morts ensevelis vous le diront. » Se mettre en extension quand on va mourir au fond d’un trou d’obus ! Et puis quoi encore ? La remarque parfaitement idiote selon laquelle le petit comptable, au moment où des tonnes de terre, de cailloux, de ferraille vont l’asphyxier, ressemble, en temps normal – il y a beaucoup de peintres et de tableaux célèbres dans ce récit, à un Tintoret. Magnifique enchevêtrement du tragique et du comique. Sublime mais dérisoire irruption de la culture dans l’horreur séculière. On retrouvera cet embrouillamini au niveau de la nation. L’auteur nous explique par le menu ce qui se passe quand les militaires sont au pouvoir, comme pendant la période de démobilisation. Le chaos est « indescriptible ». Les morts sont enterrés, déterrés, réinhumés dans une puanteur qui n'importune guère les narines des dirigeants. Les gares sont pleines des cercueils qu’on est parvenu à extirper du front. Sous l’apparat, le sacré de l’honneur à rendre à ceux qui sont tombés, il y a la grande bouillie des cadavres anonymes de Poilus entombés n’importe comment : on brisera des nuques, on coupera des pieds, on cassera des chevilles pour faire entrer ces déchets humains dans des cercueils d’un mètre trente de long. Au passage, on raflera quelques montres, quelques tabatières, quelques alliances. Pour les capitalistes effrénés, les cadavres en putréfaction sont une marchandise. Cela n'adviendra que parce que le monde des affaires aura pris le pas sur les élus et l’administration. À la pestilence des champs de bataille succédera la puanteur de la vie politique et économique. Comme les soldats au Chemin des Dames, les citoyens qui sombreront seront ensevelis par les margoulins.

 

Lemaitre excelle dans l’ironie. Qu’un artiste, défiguré par un énorme trou béant en plein milieu du visage, un trou où l’on passe le poing sans peine, dessine des enfants de profil, il fallait le tenter ! Il faut suivre les méandres de l’instance narrative de l’auteur :

 

« Certes, la guerre avait été meurtrière au-delà de l’imaginable, mais si on regardait le bon côté des choses, elle avait permis aussi de grandes avancées en matière de chirurgies maxillofaciale. »

 

Ou mieux encore lorsqu’il y a une rupture de temps qui fait qu’on ne sait plus très bien qui parle :

 

« Ajoutez à cela qu’il était assez beau. Il fallait aimer les beautés sans imagination, bien sûr, mais tout de même, les femmes le désiraient, les hommes le jalousaient, ce sont des signes qui ne trompent pas. »

 

Le narrateur chez Lemaitre n’est jamais totalement objectif. Il joue avec les personnages sans se jouer d’eux, il les investit par différents côtés, mais pas globalement. Lemaitre, qui est pourtant fin psychologue, nous livre juste ce qu’il faut de la psychologie de ses créations. L’important pour lui est ailleurs. D’abord, dans la verticalité de ce monde déshumanisé (Au revoir là-haut), qui est la métaphore centrale, parce que politique, du livre :

 

« De se retrouver comme ça dans une fosse, même aussi peu profonde, de vraies sueurs d’angoisse le saisissent malgré le froid qui est descendu, parce que, avec lui dans le trou et le capitaine au-dessus campé sur ses jambes, toute l’histoire lui remonte à la gorge, il a l’impression qu’on va le recouvrir, l’ensevelir, il se met à trembler, mais il repense à son camarade, à son Édouard, et il se force à se baisser, à reprendre son ouvrage. »

 

C’est cette verticalité qui permet à l’officier, âme damnée du récit, d’être à la fois ferrailleur et membre du jockey-club, de reconstruire la demeure familiale en trois coups de cuiller à pot, en exploitant, selon une hiérarchie subtile, des travailleurs chinois, sénégalais et français.

 

L’important est en outre pour l’auteur de montrer comment les personnages, y compris l’ancien officier, sont les marionnettes figées d’une histoire qui ne se fait plus. Dans cet objectif, Lemaitre use abondamment du présent et invente un système de ponctuation qui nivelle les actants du récit, les ramène sans arrêt au niveau du sol ou plus bas que terre. Trois exemples entre cent :

 

« Maintenant, le voilà seul dans cette pièce, la porte est refermée, on va prévenir que M. Maillard est ici, son fou rire est calmé, ce silence, cette majesté, ce luxe vous en imposent quand même. »

 

« « Elle est derrière lui, en tablier ou en blouse, et porte un enfant dans ses bras, elle pleure, ils sont jeunes tous les deux, il y a le titre au-dessus du dessein : Départ pour le combat. »

 

« Ils avancent groupés, l’un tient haut son fusil prolongé par une baïonnette, le deuxième, près de lui, le bras tendu, s’apprête à lancer une grenade, le troisième, légèrement en retrait, vient d’être atteint d’une balle ou d’un éclat d’obus, il est cambré, ses genoux cèdent sous lui, il va tomber à la renverse… »

 

Dans tous ses romans, Lemaitre aime désarçonner le lecteur par des rebondissements totalement imprévus. Au revoir là-haut en compte une paire, sidérants. Mais ce que j’affectionne particulièrement dans ces pages censées narrer la petite et la grande histoires, c’est l’utilisation par l’auteur de prolepses qui authentifient un récit qui n’est que pure invention :

 

« Évidemment, voir comme ça Édouard Péricourt allongé dans la gadoue le 2 novembre 1918 avec une jambe en bouillie, on peut se demander si la chance ne vient pas de tourner, et dans le mauvais sens. En fait, non, pas tout à fait, parce qu’il va garder sa jambe. Il boitera le restant de ses jours, mais sur deux jambes. »

 

Au fait, quid de ce titre bizarroïde ? Quelques instants avant d’être fusillé pour traîtrise le 4 décembre 1914, le soldat Jean Blanchard écrivit ces quelques mots à sa femme : « Je te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira. Au revoir là-haut, ma chère épouse… »

 

Blanchard fut réhabilité le 29 janvier 1921.

 

J’encourage tous les élèves de France à lire ce grand roman. Cela compensera un peu l’asthénie de l’enseignement de l’histoire dans nos classes.

 

 

 

Pour mémoire : j'ai rendu compte de Cadres noirs ici ; d'Alex ici ; et de Sacrifices ici.

 

Date de publication : 21 août 2013.

 

Photo : N R-G. dr.

 

 

 

 

 

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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 05:58

Bill Brandt. Ombres et lumières. Malakoff : Hazan, 2013

 

Le photographe Bill Brandt est né à Hambourg en 1904 d’un père anglais et d’une mère allemande. Pendant le Première Guerre mondiale (passée en Allemagne), il est très perturbé par sa double nationalité. Il décidera rapidement de renoncer à sa culture germanique.

 

Frappé par la tuberculose dans les années vingt, il se fait soigner au sanatorium de Davos, où il rencontre quelques célébrités, comme le poète Ezra Pound, qui le présente à Man Ray dont il deviendra l’assistant à Paris. Il fait la connaissance de Brassaï et photographie Paris dans le style d’Eugène Atget, un des artistes favoris des surréalistes.

 

En 1931, il se rend à Londres où il effectue un travail très remarquable sur la société anglais très inégalitaire à l’époque. Il publie deux livres qui le font sortir de l’anonymat : The English at Home et A Night in London. À partir de 1937, il peut vivre de son art grâce à des photos publiées par Harper’s Bazaar ou Picture Post.

 

Après la Deuxième Guerre mondiale, il publie de nombreux portraits d’artistes et écrivains britanniques (Literary Britain) et des nus très originaux (Perspective of Nudes). Pour ces nus, il se sert du grand angle Kodak qu’utilisait alors la police.

 

En 1979, il est décoré par la Royal Photographic Society. Il meurt en 1983.

 

Pour Brandt, un bon portrait se devait d’exprimer « quelque chose concernant le passé du sujet et donnant à entrevoir quelque chose de son avenir ». Plus généralement, il estimait que « le travail du photographe consiste, en partie, à voir les choses plus intensément que la plupart des gens. Il doit avoir et garder en lui la réceptivité de l’enfant qui regarde le monde pour la première fois, ou celle du voyageur qui découvre une contrée exotique… ils ont en eux une aptitude à l’émerveillement… ».

 

Ce magnifique recueil de photos est introduit par une analyse très fouillée de la vie et de l’œuvre de l’artiste par Sarah Hermanson Meister.

 

Comme tous les gens nés au début du XXe siècle, Brandt s’est forgé une conscience politique durant les années trente, donc dans cette décennie de tous les dangers, de tous les excès. En réaction, il a proposé des photos a priori apolitiques, « neutres » pour mieux parler de la société. Considérons par exemple cette photo de la cuisine d’une demeure bourgeoise dans les années trente.

 

Toute la lutte des classes est là. Il est 22-23 heures. Le repas est terminé. La cuisine est rangée. Les employées sont harassées. La cuisinière s’est endormie. Une de ses aides profite enfin d’un petit moment de liberté et de lucidité pour écrire une lettre plus longue qu’un SMS. La seconde servante a pu s’absorber dans une sorte d’ennui baudelairien en utilisant le maigre confort de son coude et de sa main. On sent qu’à tout moment une cloche peut retentir et que ces trois femmes bondiront au service, au caprice de leurs maître et maîtresse. Demain sera l’inexorable répétition du même.

 

Ces femmes survivent, tout comme le « glaneur » de Jarrow. En 1936, au plus fort de la crise économique, Jarrow compta jusqu’à 90% de chômeurs. Cette ville du nord-est de l’Angleterre, dont le nom, en vieil-anglais, signifie « ceux qui vivent dans la boue des marais », connut une misère effroyable. À l’initiative de leur députée Ellen Wilkinson (par ailleurs soutien indéfectible des Brigades Internationales en Espagne), 200 chômeurs organisèrent la désormais célèbre « Marche de Jarrow » (450 kilomètres) pour déposer une pétition au Parlement. Le choc culturel fut sidérant pour des gens du Sud pour qui le Nord n’existait pas. Pendant ce temps-là, les chômeurs « glanaient » les déchets de charbon sur les terrils, tout comme leurs femmes et enfants. Au début des années soixante-dix, à deux pas de là, à Sunderland, j’ai vu des familles ramasser en bord de mer ce qu’on appelle du « flou » dans le nord de la France : une pâte de charbon mélangée au sable, à faible pouvoir calorifique mais gratuite.

 

Les surréalistes n’ont pu qu’apprécier la photo du clochard saoul (on n’avait pas encore inventé l’acronyme SDF), perdu dans un champ dont on se demande s’il a pu exister ailleurs que dans l’imagination de l’artiste. Sur la gauche du cliché, une sorte de croix – dont pourrait être redescendu le bonhomme – qui ne demande qu’à tomber. Nous sommes dans un monde irréel, mais malgré tout structuré par la diagonale du bras gauche et de la bouteille du poivrot, par la croix et l’arbre sur la gauche, par la ligne d’horizon et par la rotondité d’une meule de foin.

 

Le cliché qui représente des couples dans un parc s’étreignant lascivement peut surprendre. Ces six personnes sont au bord de l’acte sexuel. Il est clair que l’homme du couple du milieu est en train de fureter dans le corsage de sa chérie. Mais nous sommes dans l’Angleterre des années trente, un pays où les jeunes adultes ont du mal à se loger, mais surtout un pays encore victorien où des gérants d’hôtel ou de Bed and Breakfast n’acceptaient en aucun cas d’abriter des couples illégitimes. Cette photo, qui n’a rien à voir avec une forme de « hippy love », témoigne au contraire de la grande misère sexuelle d’adultes jeunes et vigoureux.

 

J’apprécie un peu moins les nus de Brandt, même s’ils sont d’une très grande originalité esthétique. Je les trouve trop proches de ses fantasmes. En revanche, ses portraits d’artistes nous livrent magistralement leur monde intérieur. Il y a, très ironiquement, des gros plans d’yeux de peintre (Ernst, Dubuffet etc.) saisis comme s’il s’agissait d’yeux d’éléphant. Et puis, un peu plus sérieusement, il y a ces captures de vérités intérieures comme seuls les grands créateurs peuvent nous en livrer. Deux exemples.

 

E.M. Forster, photographié en 1947 à 68 ans. Cet immense romancier (Howard’s End, Avec vue sur l’Arno, Route des Indes) décide, à l’âge de 45 ans, de ne plus publier de romans parce qu’il n’a pas la liberté, dans son pays où règne une forte censure, d’aborder sa sexualité par le biais de la fiction (Maurice, son roman « homosexuel » écrit en 1913, sera publié en 1971, un an après sa mort). C’est une décision inouïe. Imagine-t-on Victor Hugo s’empêcher d’écrire à vie avant Les Châtiments et Les Misérables ? Les deux principales qualités humaines de Forster étaient la tolérance et le souci des autres (« Only Connect »). Mais sa société était celle du rejet, du manichéisme, comme le montrent si bien les jeux d’ombres et de lumières de Brandt, avec ce petit homme tassé dans son fauteuil, replié sur lui-même et faisant de son poignet droit, pris en étau dans sa puissance main gauche, un objet transitionnel.

 

Brandt nous donne une Vanessa Redgrave âgée de 39 ans. Ses parents, sa sœur, son frère, ses deux filles ont été ou seront acteurs. Son père, atteint de la maladie de Parkinson, vient de mettre un terme à une brillante carrière. Quel surmoi ! Elle fut deux fois primée à Cannes. À Hollywood, cette adhérente du Workers’s Revolutionary Party (trotskiste) recevra l’Oscar du meilleur second rôle féminin en dénonçant le sionisme et les associations pro-israéliennes qui avaient appelé au boycott de la soirée en raison de sa présence. Pour l’instant, elle nous regarde droit dans les yeux. Son expression est volontaire et sereine. Elle nous ouvrira la porte quand elle en aura envie.

 

La postérité de Brandt, explique Sarah Hermanson Meister, se définit par « son aptitude à nous faire voir le monde qui l’entoure comme familier et néanmoins étrange ».

 

 

 

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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 08:29

Martin Winckler. Petit éloge des séries télé. Paris : Gallimard, 2012

 

 

Martin Winckler est le plus connu de nos amateurs de séries, étasuniennes, britanniques, françaises etc. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de médecine et de romans (on se souvient de La Maladie de Sachs, porté à l’écran par Michel Deville). Il vit au Québec depuis 2009. Il tient un webzine.

 

 

Son ouvrage sur les séries télé est dédié au Canadien René Balcer, réalisateur de New York, police judiciaire, et à Maurice Frydland, réalisateur d’épisodes des Cinq dernières minutes ou de Louis la Brocante.

 

Pour Winckler, les séries télé sont « des témoins stimulants de l’état du monde ». Bien sûr, ce n’est jamais aussi simple et automatique que cela. Dans un article sur Plus belle la vie, j’avançais que :

 

Une œuvre de fiction efface la réalité extérieure en lui en substituant une autre, fausse par essence. Les mots, les émotions sont alors au service de cette fausseté. Un récit réaliste, comme celui de PBLV, présuppose l’exclusion du spectateur de la scène, comme le fit par exemple la peinture française du XVIIIe siècle en imposant l’illusion que le personnage n’était pas regardé et ne s’adressait pas à un spectateur. Le réel, en son illusion, n’est alors pas ce qui est, mais, comme on l’a dit, ce qui oblige. Il s’opère alors, comme l’a longuement expliqué Jean-Jacques Lecercle (L’emprise des signes, Le Seuil, 2002), un retour de ce réel dans la réalité, une construction personnelle (parfois collective) qui permet à l’individu de « trouver sa place ». Une œuvre de fiction commePBLV construit bien sûr une réalité, mais, parce qu’elle n’est pas une œuvre d’art majeure, elle ne donne pas une expérience de l’altérité. Le spectateur n’échappe pas au solipsisme : il « est » tel personnage, il a « vécu » telle situation. Il s’identifie et n’a donc aucune expérience de l’Autre, ni même de l’Autre en lui.

 

Néanmoins, les séries étasuniennes des trente dernières années ont, dans une perspective plutôt progressiste, aidé les téléspectateurs à réfléchir aux engagements militaires de la puissance impériale, aux droits des citoyens, aux conséquences des progrès technologiques, aux dérives du pouvoir exécutif, aux inégalités sociales etc. Sûrement plus que les films de fiction qui ne peuvent s’installer dans la durée. Voir les dizaines de James Bond qui, globalement, sont dans la répétition, selon un prisme idéologique immuable.

 

 

Pour ce qui est des séries françaises, l’auteur soulève le paradoxe suivant : « la télévision française a su jadis produire des séries et feuilletons historiques, policiers, d’aventures et fantastiques excellentes. Tant qu’il a été un monopole d’État, le médium était plein d’imagination. […] Les auteurs des années 60 et 70 composaient une télévision tournée vers le grand public, non pour lui vendre quelque chose (il n’y avait pas de publicité), ni pour l’endoctriner – ce rôle était réservé aux journaux d’information – mais pour l’éclairer sur le monde. Quand on adaptait les classiques, c’était pour parler du contemporain. […] Lorsque TF1 est privatisée, en 1986, les fictions cessent d’être audacieuses. [Les chaînes privées et publiques] considèrent que le spectateur est stupide et elles s’interdisent de parler du monde en marche. »

 

Winckler insiste longuement sur le fait que, comme le postulait Gabin pour les films de cinéma, rien ne marche sans une bonne histoire : la fiction télévisée étant en effet « le royaume des scénaristes ». Un royaume où ils doivent écrire selon des contraintes qu’ils intègrent et dont ils parviennent à tirer profit, comme les coupures publicitaires par exemple. D’où, formellement, une certaine uniformité. La plupart des séries sont bâtis selon le même schéma : un pré-générique pour attirer le spectateur, le générique et quatre séquences d’une dizaine de minutes entre lesquelles sont insérées les publicités.

 

 

Dans un texte célèbre de 1966 (“ Une combinatoire narrative ”), Umberto Ecco avait démontré que tous les James Bond étaient construits de manière rigoureusement identique. Winckler marche un peu sur les traces du structuraliste italien quand il explique qu’il est des séries où seule la construction compte, comme Mission : Impossible, où l’on ne sait quasiment rien de la vie de personnages qui n’évoluent pas, tandis que d’autres séries sont centrées sur des personnages au destin changeant, comme Urgences, qui met en scène de manière très réaliste des protagonistes auxquels on peut s’assimiler sans peine. Certaines séries panachent les deux techniques. C’est le cas de MI5, qui présente par ailleurs la singularité étonnante de « tuer » la plupart de ses personnages « positifs ».

 

Les séries étasuniennes posent aux télévisions françaises un problème schizophrénique. Certes, elle souhaitent créer « français » (en modulant puisque les productions françaises sont de plus en plus européennes), seulement les droits de diffusion des séries étasuniennes coûtent infiniment moins cher que la production d’œuvres originales. L’argent étant le nerf de la guerre, de plus en plus de séries censées se dérouler en France sont tournées, par exemple, dans l’ancienne Tchécoslovaquie avec des acteurs locaux rétribués avec des cachets tout aussi locaux. Un épisode de Maigret (avec Bruno Crémer), série franco-belgo-helvético-tchèque, fut même réalisé à Cuba ! Pendant ce temps, en cas de succès, les producteurs étasuniens font plus que la culbute. La sérieFriends (achetée dans cinquante pays) a été diffusée en France par Canal+, Jimmy, France 2, RTL 9, Comédie !, AB1, France 4, NRJ 12, NRJ Paris, M6, W9.

 

Les séries étrangères sont pour la plupart doublées par les chaînes françaises, ce qui permet tous les écarts et toutes les censures. Les Français sont bien plus frileux que les producteurs d’outre-Atlantique. Dans Grey’s Anatomy, un interne, dont le surnom original est “ The Nazi ”, devient “ Le Tyran ” dans la version française. Dans un des épisodes de Dr House, le médecin compétant et fantasque conseille à un patient souffrant de l’intestin de fumer deux cigarettes par jour car cela calme les spasmes du côlon. Dans la VF, House lui prescrit deux bols de riz ! Plus sérieux, toujours dans cette même série, une fille de quatorze ans est hospitalisée pour agression sexuelle. Un  médecin prévient ses parents, ce qui suscite les protestations de l’adolescente. Dans la VF, la scène s’arrête là. Dans la VO, l’ado reproche au médecin d’avoir violé le secret professionnel, d’autant que la relation était consentie. France 2 a donc complètement dénaturé un épisode pourtant diffusé à 22 heures.

 

 

 

Les séries, selon Martin Winckler, ont représenté le troisième âge d’or de la télévision étasunienne. Pour ce qui est des antennes françaises, rien n’est moins sûr.

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 06:17

Alain Supiot. Grandeur et misère de l’État social. Paris : Collège de France/Fayard, 2013

 

Il y a deux ans, j’ai rendu compte dans les colonnes du Grand Soir du livre d’Alain Supiot L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total. Dans ce fort ouvrage, l’auteur expliquait en quoi le nouvel ordre économique mondial avait quelque chose de fasciste. Il citait Hitler, pour qui « Les richesses, par la vertu d’une loi immanente, appartiennent à celui qui les conquiert. Ceci est conforme aux lois de la nature. » Mais, dans le même temps, il rappelait que les démocraties parlementaires ne pouvaient être dédouanées. L’Exposition universelle de Chicago en 1933 s’ouvrait sous l’égide du slogan : « La science trouve, l’industrie applique, l’homme s’adapte. » Si l’individu ne s’adaptait pas, il était dégraissé, purgé, considéré comme une maladie parasitaire. Supiot terminait son ouvrage par une analyse de cette plaie du XXIe siècle, le nouvel individualisme identitaire : « Ceux qui sentent le sol institutionnel se dérober sous leurs pieds cherchent appui ailleurs : dans l’affirmation ostentatoire de leur religion, de la couleur de leur peau, de leur genre ou de leur orientation sexuelle. Cette montée des revendications identitaires éclipse les causes socio-économiques de l’injustice sociale. La question de l’injustice est ainsi déplacée du terrain de l’avoir vers celui de l’être, du terrain du savoir vers celui du paraître. » Selon une formule frappante de l’auteur, la « loi pour soi » est devenue le « soi pour loi ».

 

Depuis, Alain Supiot a été nommé professeur au Collège de France, et avec Grandeur et misère de l’État social, il nous offre sa leçon inaugurale. Genre en lui-même, la leçon a ses codes, ceux d’un cours solennel prononcé devant un public choisi. Le nouvel élu ne présente pas un savoir constitué, mais un « savoir en train de se faire ». Son propos est mesuré mais doit être ferme dans la mesure où le professeur a été choisi pour marquer un nouveau territoire de la recherche. Dans le cas de Supiot, il s’agit d'« État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités ».

 

 

Supiot commence sa conférence par une réflexion sur le droit social : « épaisse forêt de règles disparates qui a poussé avec la révolution industrielle et dont certains annoncent aujourd’hui l’inexorable étiolement. » De manière quelque peu surprenante, il cite le philosophe François Ewald, passé du maoïsme au Medef, devenu, de par ses fonctions de directeur à l’École nationale d’assurances, un spécialiste du risque capable de distinguer au premier coup d’œil les “ riscophiles ” des “ riscophobes ”. On ne peut, cela dit, que souscrire à l’analyse de l’ancien assistant de Michel Foucault pour qui l’État social est né, vers 1900, avec l’adoption, en Occident, d’un nouveau régime de responsabilité des accidents du travail. Alain Supiot rappelle que le docteur en droit Franz Kafka, d’abord employé de la compagnie d’assurance austro-italienne Assicurazioni Generale (aujourd’hui la troisième au monde), puis de l’Institution d’assurance pour les travailleurs du royaume de Bohême, étudia les moyens de limiter les risques encourus par les ouvriers sur des machines dangereuses. Grâce à l’auteur du Procès, l’Autriche-Hongrie perfectionna une législation sur les accidents du travail impulsée dès 1887. Kafka confia un jour à son ami Max Brod à quel point il était ému par la résignation des mutilés du travail : « Comme ces hommes-là sont humbles. Au lieu de prendre la maison d’assaut et de tout mettre à sac, ils viennent nous solliciter. »

 

Une des thèses de Supiot est que, lorsque le droit social disparaît, la solidarité s’évanouit. Alors, les travailleurs ont tôt fait de se tromper d’adversaires : « Les massacres déments de la première moitié du XXe siècle ont montré ce qu’il advient lorsqu’une paupérisation massive est imputé à des boucs émissaires, et nourrit la haine de l’autre : haine nationale ou raciale, haine de classe ou haine religieuse. » On comprend que la déclaration de Philadelphie de 1944 ait stipulé qu’« il n’est pas de paix durable sans justice sociale ».

 

Pour Supiot, l’État social ne saurait être un simple « compartiment du droit » : il doit constituer l’État contemporain. Raison pour laquelle la France est, théoriquement une République « sociale », tout comme l’Algérie, l’Allemagne ou la Turquie. Lorsque l’État délaisse ses responsabilités sociales, le travailleur n’est plus un sujet, mais un « objet à louer ou à vendre ». Les États ultralibéraux et les dictatures fascistes ou corporatistes (ce sont parfois aujourd’hui les mêmes) se rejoignent dans la volonté de nier le droit ou de le sortir du corps politique.

 

La crise systémique frappe l’État de plein fouet car ses ressources sont amoindries tandis que ses charges ne cessent d’augmenter. (On lira à ce sujet l’article de Pierre Rimbert “ Les robots ne joueront pas La Traviata ” dans Le Monde Diplomatique de juin 2013). Les États deviennent de manière structurelle les débiteurs, et donc les victimes des créanciers privés qui imposent leur politique, donc leur vision du rôle de l’État. C’est pourquoi les États abandonnent au privé la construction – rentable sur le long terme – de routes, d’hôpitaux, d’écoles etc.

 

On ne s’en étonnera pas, la notion de solidarité est à rapprocher de celle de solidité. « Solidaire » vient du latin juridique in solidum (« pour le tout »). Cette glu censée nous rassembler, nous rendre plus fort, n’a donc rien à voir avec la charité qu’affectionnent tant les libéraux, la culture anglo-saxonne, ni même le care, cher à la famille Delors. Elle renvoie encore moins à celle de fraternité qui, comme le souligne Alain Supiot, postule « un ancêtre mythique ».

 

La montée en puissance du capitalisme industriel a vu s’élaborer un compromis : le travailleur abdiqua sa liberté de citoyen-travailleur (en renonçant à gouverner les entreprises), tandis que les patrons accordèrent à leurs employés un minimum de sécurité physique et économique. Comme l’État ne se conçoit même plus en tant que régulateur, redistributeur des richesses, les droits des travailleurs sont laissés en jachère. Règne alors le chacun pour soi.

 

 

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 08:24

David Foenkinos. Je vais mieux. Paris : Gallimard 2013

 

Lors de ma dernière recension (sur ce blog, reprise sur mon autre blog hébergé par Mediapart), j’ai été tancé d’importance (j’adore cette expression surannée et un peu con-con) par plusieurs lecteurs qui me reprochaient d’avoir fait de la publicité au dernier roman de Jérôme Garcin, Bleus Horizons. Mais enfin, me disaient-ils, Garcin est un homme d’influence dans le monde littéraire, au centre de tout. Ce que je savais depuis à peu près trois siècles. À cette aune (j’adore cette expression etc.), on ne peut pas parler de Céline parce qu’il était facho, ou même de Flaubert parce qu’il se branlait devant les chaussons de sa chère Louise. On ne peut plus écouter Wagner parce que (au choix…), ni regarder les tableaux de Boticelli parce que (au choix également…). Quand une œuvre vaut le déplacement, on en parle, même si son auteur a tué père et mère.

 

 

D’où mes appréhensions à consacrer quelques centaines de mots au dernier roman de David Foenkinos. Quoi, alliez-vous me dire, un commercial du niveau de Marc Lévy ou de Gavalda ? Sûrement pas, vous aurais-je répondu. Moi qui ai écrit pendant quarante ans sur les Beatles – certes de manière intermittente – je peux vous dire que son Lennon est le tour de force d’un authentique créateur. Autre reproche que l’on adresse à Foenkinos : ce que l’on a appelé son « aimable superficialité ». C’est vrai, mais il est le roi de la surface des choses. S’il reste en surface, c’est parce qu’il est capable d’y voir ce que d’autres ne découvrent qu’en se plongeant dans les abîmes de notre condition. Ce n’est pas pour se rassurer ou se protéger. C’est parce que, comme, à titre individuel, il ne peut rien au fait que l’Histoire soit tragique, il a décidé d’en prendre son parti, comme Alain Souchon dont il admire « l’élégance, la douceur et la maladresse touchante ».

 

Un beau matin, il arrive donc au héros de Foenkinos ce qu’a enduré Fillon ployant sous la pression de Sarkozy : comme il en a plein le dos, il développe une forte douleur au niveau des reins. Mine de rien, l’incipit du roman « On sait toujours quand une histoire commence. » est moins banal qu’il en a l’air. Même quand on ne sait pas, on sait car notre inconscient sait parfaitement quoi faire de tous les facteurs déclenchants. Dans ses grandes largeurs et longueurs, notre existence peut être structurée par des broutilles comme une sciatique, mais aussi par des événements considérables comme un deuil ou une naissance. Comme quand la femme du narrateur décide de le quitter lorsqu’elle perd son père.

 

Très finement, Foenkinos va installer divers jeux de miroirs. Le personnage se regarde, écoute son corps (ce qui n’est pas la même chose), il est vu par d’autres personnages et il est géré par une instance narrative qui n’est pas tout à fait l’auteur mais qui est un peu le surveillant d’un récit qu’il authentifie par de très nombreuses notes infrapaginales.

 

 

Un exemple : le supérieur hiérarchique entre dans le bureau du héros pour lui présenter sa nouvelle mission. Note : « Bien sûr, il est entré sans frapper, mais si je commence à préciser toutes ses indélicatesses, je ne m’en sortirai pas. » Cette phrase pourrait très bien figurer dans le corps du texte, sans l’alourdir le moins du monde. En lui conférant ce statut, Foenkinos lui donne une fonction indicielle. Le personnage, qui est plutôt délicat, finira par frapper violemment son supérieur pour, justement, se sortir de son mal être physique et psychique. Dans le même temps, cette “ explication ” (comme si un créateur avait besoin d’expliquer !) est prise en charge par une version supérieure du narrateur qui s’adresse directement au lecteur en toute autorité.

 

Un individu qui souffre, une inquiétude suscitée par un corps déficient débouche souvent sur une forme de culpabilité : « À la peur du résultat [d’un examen radiologique] s’ajoutait la petite honte d’être un mauvais patient ; chaque malade veut prouver d’une manière pathétique qu’il est un bon client. » Lorsque l’on est éprouvé, les sens finissent par se dérégler, se brouiller. Mais l’intérêt d’une souffrance – en particulier lorsqu’elle semble indomptable – est qu’elle est proportionnelle à la vigueur d’une réflexion sur la manière dont le corps et l’esprit sont affectés par ce qui les entoure. C’est pourquoi le roman de Foenkinos, où l’on voit une société testée par un corps et un corps testé par la société, produit une écriture qui abolit les limites constitutives de l’existence sociale. Dans le même mouvement, le récit est une entreprise d’objectivation de soi, même s’il ne va peut-être pas au bout d’une socioanalyse. Koestler (dans son plaidoyer contre la peine de mort écrit avec Camus) disait que du corps au corps social il n’y a qu’un pas. C’est pourquoi le corps déficient du narrateur de ce roman subit plus brutalement les aléas de la vie qu’un corps sain. Il ressent que la douleur est « la somme de nos riens ratés ».

 

Parce que tout est déréglé pour lui, le narrateur vit une fâcheuse expérience métaphysique, en synchronie et en diachronie. Il s’aperçoit que tout lui échappe, à commencer par ses grands enfants qui sont des « romans » qu’il n’« écrit » plus. Ce qui serait le comble pour l’écrivain Foenkinos qui, par cette superbe métaphore, nous livre les limites de la supériorité de l’écriture sur la vie. Échappe également à maintes reprises au personnage la faculté de parler car il est bloqué par une « constipation orale » transmise par ses parents. D’où les innombrables (peut-être un peu trop nombreux d’ailleurs) points de suspension qui déchirent le texte car la pensée s’est figée ou a été incapable de s’articuler. Alors, le corps devient une énigme que l’esprit devra résoudre, en un mouvement circulaire car l’esprit lui-même ne pourra retrouver sa fluidité et sa force que lorsque les problèmes corporels seront dominés. Le narrateur retrouvera l’allant, la vigueur qui lui feront oublier « les années molles » d’une « anesthésie affective ».

 

On a souvent reproché à Foenkinos de ne pas être suffisamment — au sens noble du terme – politique. Peut-être bien. Mais écoutez ceci :

 

« Il suffisait de se pencher un peu sur l’histoire pour se rendre compte à quel point la liberté sexuelle demeure le palliatif absolu des difficultés. C’est bien simple : à chaque crise, on progresse d’un cran dans la libéralisation des mœurs. Un choc pétrolier permettait la libéralisation de l’avortement [Ah, Giscard, sa « société libérale avancée » et son million de chômeurs en plus !]. Une cure d’austérité après une dévaluation s’adoucissait par les premiers pornos à la télévision (1984). Ainsi de suite jusqu’à notre époque ravagée par une crise si violente. Que fait-on ? On revient à des valeurs d’amour. »

 

L’amour qui permettra au héros de se reconstruire en construisant un nouveau couple qui lui-même construira un hôtel littéraire. La vie au service de la littérature. Ou l’inverse.

 

Stylistiquement parlant, ce dernier roman n’est pas toujours à la hauteur des premiers. Foenkinos aurait pu nous épargner sa redite sur la féminité, la tendresse suisses, ce qui est à démontrer et ne veut pas dire grand chose. Cela dit, on rencontre de très belles trouvailles. Rien qu’une, quand le narrateur fait la première fois l’amour avec la seconde femme de sa vie :

 

« Sur mon torse, elle a vu ma cicatrice. J’avais été opéré du cœur à l’âge de seize ans. Elle a fait des allers et retours avec son doigt sur ma plaie, avant de dire : “ Elle est belle ”, puis d’ajouter : “ Ta cicatrice, c’est le mur de Berlin. ” Encore une phrase si juste. Toujours, je m’étais senti comme traversé par deux mondes différents. Celui du rêve, celui de la réalité. Celui de la création, celui du concret. […] En parcourant de son doigt ma cicatrice, Pauline venait de faire de moi une seule et même personne. Elle me rassemblait. »

 

Jamais, peut-être, David Foenkinos n’est allé aussi près de lui-même.

 

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 19:14

Jérôme Garcin. Bleus Horizons. Paris : Gallimard, 2013.

 

Ceci est un roman, roman historique, est-il précisé en quatrième de couverture. Jérôme Garcin évoque, de manière romancée, la destinée du poète Jean de la Ville de Mirmont, foudroyé au combat (« à l’ennemi », comme on disait à l’époque de manière politiquement correcte) en novembre 1914, à l’âge de 28 ans. Pour ce faire, l’auteur s’est déguisé en un intercesseur ami du héros, Louis Gémon, dont la vie est un roman. Sans même parler de sa mort qui vaut le détour (et dont je ne dirai rien).

 

 

En ce sens, ce texte – pour parler comme les universitaires des années 70 – est remarquablement exemplaire : Jean accède au statut de personnage de roman ; Louis, le narrateur, entre dans la réalité. Jean et Louis se sont connus sous les drapeaux à Libourne, au moment de l'incorporation. L’amour de la littérature les a réunis. Louis a été fasciné par le courage de Jean, sa bravoure au feu, sa détermination, sa volonté de gagner cette guerre. Louis s'est demandé comment un poète aussi sensible, aussi proche de sa mère, pouvait être un combattant aussi acharné.

 

Jean sera à jamais traumatisé par la mort de Louis au Chemin des Dames, enseveli sous des tonnes d’argile, les reins brisés : « Le buste droit, la tête levée, les yeux ouverts, la baïonnette au canon et la musette au flanc, il s’apprêtait à bondir pour se battre. Il était comme empêché. C’est une vision qui, depuis, me hante chaque nuit. Un gisant en action, oui, c’est ça. »

 

Dans la vraie vie, Jean avait été l’un des proches amis de François Mauriac, à qui il avait inspiré le titre de son recueil de poème Les Mains jointes. Mais autant Mauriac, poitrinaire, fit une guerre de confort (on ne parlera pas de la guerre de couard mythomane de l’éditeur Bernard Grasset que l'on croise également dans ce livre), autant celle de Jean fut une quête violente et nécessaire, peut-être suicidaire. Blessé au combat, Louis manque de perdre l’usage de ses jambes. Cela importe peu : la mère de toutes ses blessures, c’est la perte de son ami, à la recherche duquel il va vouer sa vie … et se perdre.

 

Malingre, Jean avait été réformé : « Je ne suis pas assez vivant pour faire un bon mort », disait-il. Mais les descriptions apocalyptiques que propose Garcin des champs de bataille nous persuadent qu’il n’y a pas de « bons morts ». À peine descendus du train, les recrues sont livrées, la peur au ventre, à une boucherie qu’ils ne comprennent pas : « le plus effrayant fut de sentir dégringoler sur nos capotes une pluie molle de débris humains. […] Les balles font des blessures nettes et propres. Alors que les obus transforment les corps en bouillies infâmes, mutilent atrocement, éventrent, décapitent et laissent monter dans l’air chargé de poudres d’irrépressibles, inextinguibles, insupportables plaintes. Elles ne cessaient qu’avec la naissance de l’aube. »

 

Dans ce monde dantesque, Jean va mourir sous un « ciel sans dieu » car un obus va pulvériser l’alentour avec la violence d’une « soufflerie d’orgue ». Blessé, Louis sera transporté à Deauville. Une des caractéristiques de la « Grande Guerre » fut, justement, la proximité insolente de l’enfer des tranchées et du paradis de l’« arrière », où l’on côtoieait Jean Cocteau et Minstinguett, le maharaja de Kapurthala et le chocolatier Meunier. Le tout dans une insousciance et un luxe luxe dignes de ceux du « monde d'hier » cher à Stefan Zweig. Avec le recul, nous savons que ce monde ne reviendra jamais. Isadora Duncan a perdu ses deux enfants, noyés. Elle endosse l’uniforme d’infirmière de la Croix-Rouge. Sans que cela relève d’un plan-com’ mis au point par son imprésario. Elle explique aux blessés qu’ils reverront bientôt leurs « chers enfants ». Reconnaîtront-ils leur femme, ceux qui ont sombré dans la folie, qui dodelinent de la tête comme des poupées cassées que les pauvres prières des infirmières ne peuvent apaiser ?

 

Comme tous ces hommes tremblants à l’idée de devoir retourner à la vie civile, Louis ne saura pas affronter le monde réel, ce pourquoi il cherchera un sens à sa vie dans la connaissance de celle de son camarade : « Rien ne m’intéresse de ce qui n’est pas mon ami. » Il va comprendre que, comme Maupassant ou Huysmans, Jean a trouvé dans la littérature un dédommagement pour sa vie d’employé aux écritures. Louis va découvrir la grande qualité de l’œuvre, certes embryonnaire, de Jean. Il rendra ainsi visite à Gabriel Fauré qui a mis en musique son poème “ Vaisseaux, nous vous aurons aimés ”  :

 

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;

Le dernier de vous tous est parti sur la mer.

Le couchant emporta tant de voiles ouvertes

Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

 

La mer vous a rendus à votre destinée,

Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.

Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;

Il vous faut des lointains que je ne connais pas

 

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.

Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d'effroi,

Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,

Car j'ai de grands départs inassouvis en moi.

 

En 1938, Louis rencontre Mauriac sur ses terres, à la saison des vendanges, quand l’air est « rond et sucré » (admirable image de Garcin pour qui connaît le Sud-Ouest à ce moment de l'année). Mauriac a fait tout ce qu’il a pu pour la postérité de son ami, mais les temps ne sont pas à la poésie. Mauriac pense que Jean attendait une mort qui donnerait un sens à sa vie avant de confier à Louis cet étrange cauchemar : « je meurs, j’aborde à la rive où il se tient tout droit, et lui, le jeune homme éternel, ne me reconnaît pas. C’est horrible.»

 

Quand survient la Seconde Guerre mondiale, quand il ne sert plus de célébrer les liens posthumes qui unissent les deux hommes, quand il n’est même plus utile de se demander pourquoi certains meurent et d’autres pas (comme Jérôme Garcin lui-même qui perdit à l’âge de six ans son frère jumeau), quand le devoir devient fardeau et paralysie, Louis dresse un bilan funèbre de son existence : « J’ai cru que je survivais à Jean, mais la vérité, c’est que je me suis tué pour lui. Je lui ai tout sacrifié, au point d’en oublier de respirer. Je n’ai pas réussi à écrire parce que je passais mon temps à le relire. J’ai préféré son passé à mon avenir. Il a été mon jumeau de guerre, mon double idéal, et je ne suis jamais parvenu à en faire le deuil. »

 

Qui ne peut vivre sa vie ne peut vivre la vie d’un autre.

 

Un livre très beau et très altruiste.

 

 

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 05:02

Marie Chaix. Les Lauriers du lac de Constance. Paris : Le Seuil, 1974.

 

Oui, je sais, ce livre a plus de trente-cinq ans, mais je ne l’ai lu qu’il y a quelques semaines. Avec mon épouse, nous avons entrepris la lecture de l’œuvre de Marie Chaix dans son intégralité.

 

Marie Chaix a une sœur également illustre en la personne d’Anne Sylvestre, cet étincelante ACI, comme au disait autrefois (auteur-compositeur-interprète). Quand je pense que la majorité des enfants de France connaissent mieux les chansons de Chantal Goya que les siennes…

 

Ces deux sœurs sont les filles d’un des agents les plus importants de la Collaboration : Albert Beugras. Né en 1903, fils d’industriel, Beugras fut ingénieur-chimiste chez Rhône Poulenc. En 1936, il adhère au Parti populaire français de Jacques Doriot dont il devient le bras droit. Il n’est pas antisémite et certainement pas germanophile. Ce qui le motive est un anticommunisme acharné (qu’il qualifiera pour se disculper à ses propres yeux d’« étroit et de trop exclusif » !). Lors des grèves du Front populaire, son atelier est le seul qui résiste « à l’assaut des rouges » ! Il lit Candide et Gringoire « de bout en bout ». Comme beaucoup de Français nationalistes, il va définitivement choisir la Collaboration après la destruction, à Mers el-Kébir, de la flotte française par les Britanniques le 3 juillet 1940. Le Royaume-Uni craignait que l’armistice signé à Montoire ne fît tomber cette flotte aux mains d’Hitler. Le vice amiral Gensoul refusa l’ultimatum des Britanniques et l’escadre fut détruite. Beugras écrivit dans son journal : « Sans Mers el-Kébir, je ne serais pas rentré en France en 40, j’aurais rejoint les troupes gaullistes. » Beugras et Doriot ne sont d’ailleurs pas spontanément au diapason l’un de l’autre, le premier croyant, ou feignant de croire, à la fumeuse théorie de Pétain-le-bouclier qui permet aux autres de continuer à lutter :

« Pour moi, la politique de collaboration décidée à Montoire ne peut être qu’une feinte derrière laquelle on abritera la véritable activité française qui doit être la préparation de la revanche.

Doriot explose […].

—Comment ! Albert. Mais tu n’as rien compris !

Il se lève, fait tomber la chaise. Ouvre une porte. Crie qu’on lui        apporte du café. […] Puis, calmé, se rassied, aspire profondément l’air vicié du petit bureau et brandit sur Albert son regard pénétrant.

—Je vais t’expliquer.…

Patiemment, deux longues heures durant, Doriot va exposer sa politique et la ligne future du parti en miettes.

—[…] Que tu n’aimes pas les Allemands est un fait sentimental. On ne te demande pas de les embrasser. Mais un fait réel, c’est qu’ils nous ont battus et qu’ils occupent le pays. »

 

Comme Pétain l’a demandé, Beugras va collaborer « dans l’honneur et la dignité, mais franchement ». En juillet 1942, un des premiers hauts faits d’armes du PPF sera de porter assistance à la police française dans la rafle du Vel’ d’Hiv’. Trois à quatre cents jeunes gens en uniforme bleu marine se signaleront par leur zèle.

 

Comme le jeune avocat Tixier-Vignancour (futur mentor de Le Pen) qui trouve que Vichy est trop à gauche (chantiers de jeunesse, législation sociale, administration pléthorique), Beugras, trop critique, est expulsé de la ville d’eau par le directeur de cabinet de Pétain, Dumoulin de la Barthète. En 1941, militant infatigable et très efficace, Beugras devient responsable du service des renseignements de son parti. L’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major allemand (OKW), chargé en France de la lutte contre la Résistance, demande au parti de Doriot d’œuvrer en collaboration dans la perspective de la lutte contre les communistes. Beugras est chargé de cette mission secrète, de grande confiance. En 1943, il met sur pied un réseau de renseignements en Afrique du Nord. Lorsque Doriot part combattre sur le front de l’Est sous uniforme nazi, Beugras gère le parti en son absence. Pendant ces années, sa famille ne le voit quasiment jamais, au point que, lorsqu’elle le rencontrera pour la première fois, Marie l’appellera « Monsieur ».

 

En juillet 1944, en uniforme de sous-lieutenant de la Wehrmacht, Beugras accompagne Doriot quelques jours dans la Normandie qui se libère. Le mois suivant, il se réfugie en Allemagne, où il dirige la formation des saboteurs qui doivent être parachutés en France. Il s’installe dans l’île de Mainau, sur le lac de Constance, un demi kilomètre carré de territoire neutre car appartenant à la Suède. Dans une ambiance de décadence « répugnante », de pourriture et de trahison, Doriot et Beugras ont la tête pleine de projets. Celui, en tout cas, de réorganiser la résistance, la vraie à leurs yeux, en créant un « État populaire français » plus vigoureux que celui de Vichy, à même de traiter d’égal à égal avec l’Allemagne nazie. Le 6 janvier 1945, Doriot annonce la création d’un « Comité de libération française ». Beugras rencontre Hitler et semble adhérer aux nouveaux délires du Führer en leur accordant un fond de rationalité : « J’ai vu Hitler. J’ai été très frappé par sa confiance dans les “ armes nouvelles ”. Il ne compte pas sur elles pour battre les Anglo-Américains, il veut leur faire peur, puis les décider à lâcher les Russes pour s’allier avec lui contre Staline. Il paraît décidé à ne plus envisager une Europe allemande mais à donner à chaque nation une plus grande autonomie, à condition d’y trouver une solide base antibolchevique. »

 

Trop activiste aux yeux des collaborateurs français réfugiés à Sigmaringen, mais aussi des Allemands, Doriot est éliminé le 22 février 1945 dans des conditions obscures. Sa voiture est mitraillée par un avion, dont on dit dans un premier temps qu’il était étatsunien, mais qui semble avoir été en fait allemand. Marie Chaix souscrit plutôt à cette seconde hypothèse.

 

Beugras, qui vient de perdre un fils, collaborationniste comme lui, au combat, se met alors en rapport avec les services spéciaux américains et français en avril 1945. C’est vraisemblablement ainsi qu’il sauve sa tête lors de son procès en 1948. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il est libéré en 1954 et meurt en 1963.

 

Contrairement à sa sœur Anne qui eut toutes les peines du monde à évoquer le douloureux passé familial dans ses textes, Marie Chaix a construit une œuvre centrée sur la mémoire de sa famille. Deux ans après Les Lauriers du lac de Constance, elle publie Les Silences ou la vie d’une femme où elle raconte la vie et la mort de sa mère. Juliette chemin des cerisiers en 1985 est consacré au dévouement de la magnifique « domestique », comme on disait à l’époque, pendant l’emprisonnement du père. En 2005, elle publie L’Été du sureau, une puissante allégorie sur la séparation de sa fille aînée et de son gendre. Elle compare les femmes de sa famille à cet arbuste qui ne se laisse pas décourager et qui « lance ses pousses à la fois raides et tendres ». Dans des familles bousculées, disloquées, les femmes restent à la barre.

 

Lorsqu’elle publie Les lauriers, Marie Chaix est une star des lettres. C’est la première fois qu’un enfant de collaborateur raconte sa famille sans ambages. Elle peut parler, contrairement à sa sœur qui se tait : « Les chagrins ou les chocs, je ne les montre pas, comme s'il fallait ne pas montrer. C'est le secret. Si on révèle, cela va faire trop mal ou choquer. » Il n’est pas facile de se représenter la douleur d’Anne adolescente (très pieuse, selon sa sœur), dont le père est en prison, dont un frère est mort sous l’uniforme ennemi et dont la mère est hémiplégique.

 

La parole de Marie parvient donc à se libérer : « Quand j'ai mis les pieds dans le plat avec mon secret de famille, le temps avait joué en ma faveur : il y avait eu des films comme Le Chagrin et la Pitié. J'ai travaillé à partir des cahiers de mon père, rédigés en prison. Maman me les avait confiés, et, pendant des années, ils étaient restés là, brûlants, posés sur ma table de nuit. Quand finalement je les ai ouverts, ils m'ont sauté à la tête... J'ai passé des mois, ensuite, dans les bibliothèques à dévorer les livres et les articles, pour vérifier ce que mon père racontait. Quand Anne a lu mon manuscrit, elle m'a écrit une très longue lettre qui disait : « Vas-y, publie ton livre. La seule chose que je te demande, c'est de ne pas dire que tu es ma sœur. » C'était une entente entre nous. A l'époque, personne ne l'a su. »

 

Pour Anne, le livre fut une violente et vertigineuse épiphanie : « Tu ne t'en doutais pas, mais j'ai découvert plein de choses dans ton livre. Moi, je n'étais pas allée chercher. Cette histoire-là, je l'avais vécue. Notre frère Jean, je l'ai toujours attendu. Et le départ de papa avait été un arrachement... A 10 ans, j'avais eu le temps de le connaître et de l'aimer ! En 1948, au moment de son procès, j'ai été mise en quarantaine à l'école. Quand on partait pour la prison, je disais qu'on allait à Antony pour ne pas prononcer le mot « Fresnes »... Avec toujours ce crève-cœur à la fin du parloir quand toi, la petite, tu avais le droit de l'embrasser et pas moi, parce que j'étais trop grande. »

 

Marie finit par pouvoir parler grâce à la chanteuse Barbara dont elle était devenue l’assistante [j’ai rencontré les deux femmes dans une librairie d’Amiens sans savoir qui était « l’autre »]. La chanteuse était juive mais ne le revendiquait pas : « Le fait de l'avoir approchée a beaucoup compté pour moi, notamment dans le déclenchement de l'écriture. Un jour, elle a voulu que je lui parle de ma famille. Je me souviens m'être sentie très mal de lui « avouer » tout cela. Mais elle m'a dit : « Echangeons nos morts, ils sont tous pareils. » Elle a été la première à me suggérer d'écrire. »

 

Source de ces interviews : Télérama.

 

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 14:54

Thomas Morel, François Ruffin (et al.). Vive la banqueroute !. Amiens: Fakir Éditions, 2013.

 

Elle est bien bonne, celle-là : un livre sur l’économie française écrit par des non-spécialistes, sous l’égide des éditions Fakir ! Il est vrai que les spécialistes sérieux, du style Attali, Baverez, Beytout, Dessertine, Minc (Jacques Marseille est mort) ne se trompent jamais. Pas plus de trois fois par quinzaine, en tout cas.

 

Autour de Thomas Morel et François Ruffin (qui, de surcroît, osent nous gratifier d’un long entretien avec Frédéric Lordon), on trouve deux étudiants en master, un infirmier au chômage, un apprenti menuisier, une prof d’histoire et un jeune en service civique. Que du pas beau monde, donc, mais qui nous offre un livre furieusement iconoclaste et qui donne à réfléchir.

 

En étudiant quelques épisodes de violente banqueroute vécus par la France (de Philippe le Bel à De Gaulle), cette fine équipe nous dit tout simplement que, face à la faillite, immédiate ou à venir, l’État français a toujours fait ce qu’il voulait, qu’il a changé d’orthodoxie comme d’autres de chaussettes, et que pour se sortir des mauvaises passes où il s’était lui-même engagé, il a fait payer les riches, c’est-à-dire ceux qu’il avait enrichis auparavant. L’État prenait l’argent là où il était vraiment.

 

En compagnie de Frédéric Lordon, nos auteurs nous font observer que, pour la période récente, le libéralisme a créé le chômage de masse alors que l’économie dirigée des Trente Glorieuses avait engendré une croissance annuelle de 5% et garanti le quasi plein emploi. Ce qui signifie, en d’autres termes, que le fou, c’est l’Autre, celui qui a le « courage » de plier devant la finance, de dégraisser à qui mieux-mieux, de tuer des emplois, de faire disparaître des pans entiers de l’économie, de faire payer la dette aux travailleurs en déréglementant . Ce n’est pas « l’irréaliste » qui prétend tenir tête au capitalisme financier.

 

Il fut un temps où les dirigeants politiques ne passaient pas leur temps à trembloter en voulant à tout prix rassurer les marchés qui leur faisaient quotidiennement du chantage à la dette. Une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître (sérieux !) où le mot réforme signifiait progrès et non régression sociale. Il fut même un temps (en 1936) où un ministre des Finances pouvait déclarer – même si cela, pour finir, ne porta pas trop à conséquence – « Les banques, je les ferme, les banquiers, je les enferme ! ».

 

Sacré Philippe le Bel ! Sous son règne, la France connaît de sérieux désordres monétaires (dévaluations, réévaluations), ce qui ne l’empêche pas d’être à l’apogée de sa puissance médiévale. Le Bel est le contraire d’un Maastrichtien : son royaume est centralisé, géré d’une main de fer. Il condamne et brûle les Templiers, qu’il appelle les « banquiers de l’Occident » et prend l’argent là où il est vraiment, dans les caisses de l’Église, à la grande douleur du pape qui n’y peut mais. « TINA » (il n’y a pas d’autre solution), il n'en a pas entendu parler. Le respect à l’égard des créanciers, il en a encore moins cure que Mélenchon.

 

Pour que les Français mangent de la poule au pot tous les dimanches sous Henri IV, il faut faire le ménage. Ce dont se charge le ministre Sully qui débusque les fraudes, les contrats pourris, qui divise par quatre les taux d’intérêt, qui, globalement, réduit les rentes de 40%. Cela ne suffit pas car le roi doit 3,5 millions de livres au duc de Toscane. Il épouse sa fille, Marie de Médicis qui apporte en dot l’effacement de la dot. Une idée pour Hollande (qui n’est pas marié) ?

 

Mazarin pille l’État. Il posséde 8 700 000 livres, soit 79 tonnes d’argent, ou 5,4 tonnes d’or. Louis XIV hésite à l’attaquer de front. C’est tout un ordre qui vacillerait. Le 15 septembre 1661, Colbert s’attaque à tous les rentiers du Royaume en décidant de racheter leurs créances à un prix dérisoire. Les bourgeois se révoltent. Les meneurs sont menottés et embastillés. Le roi réduit les rentes de 70%. Le successeur de Colbert frappe ensuite les riches d’un « impôt du dixième ».

 

Le ministre des Finances de Louis XVI est Jacques Necker, un banquier suisse qui aime l’argent (il possède 7 millions de livres en 1776). Il est également proche des philosophes. Il se dit pragmatique, « moelleux et flexible » mais se veut l’apôtre de l’interventionnisme économique de l’État. En 1775, il publie son Essai sur la législation et le commerce de grains, dans lequel il dénonce la liberté de ce commerce. Le livre paraît au moment où le ministre Turgot (qui avait libéralisé le commerce des grains) – et non Necker, à qui les auteurs attribuent à tort cette responsabilité – doit faire face à la guerre des farines. Les mauvaises récoltes conduisent à des émeutes et à favoriser les demandes de réglementation des prix des grains. Dans son Éloge de Colbert, il critique la propriété qui n’est pas un droit naturel mais une « loi des hommes » fondée sur un « traité de force et de contrainte ». Au ministère, il fonctionnarise les finances : à la place des officiers inamovibles et rémunérés sur commission sont installés des employés révocables et percevant un traitement fixe.

 

En 1789, la France compte, dit-on, « deux mille riches ». On décide de n’en taxer qu’un seul, l’Église, dont le patrimoine est évalué à trois milliards de livres. C’est l’abbé Talleyrand qui va nationaliser les biens du clergé ! N’empêche qu’en 1796, 45 milliards d’assignats, qui ne valent rien, circulent dans le pays. Entre temps, Robespierre aura chuté, entre autres pour avoir voulu défendre les rentes viagères.

 

En 1926, tout baigne, sauf que l’État est à sec et que la Banque de France, qui n’est pas nationalisée, refuse de prêter le moindre sou. Le franc s’écrase face à la livre sterling. La dette publique s’élève à 300 milliards de francs. Le Parlement ne veut pas léser les rentiers, et l’Allemagne, qui devait payer, ne paye pas. Raymond Poincaré, homme de droite, va réduire de 80% la fortune des rentiers. Il qualifiera de « stabilisation » cette dépréciation de 80% du franc. Dont il sera pour l’histoire et à jamais « le Sauveur ». (My foot !).

 

Entre 1944 et 1948, la classe ouvrière a le vent en poupe. Les employeurs ne peuvent résister aux demandes hausse des salaires. La dette s’élève à 269% du PNB. La monnaie est dévaluée cinq fois de 1944 à 1948. Une période de vie chère et de travail assuré est, dit-on, préférable à une période de vie bon marché et de chômage. De Gaulle est pour, ainsi que son conseiller, l’orthodoxe du libéralisme Jacques Rueff qui accepte ce keynésianisme comme un moindre mal. Il sera, cela dit, l’un des fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin en 1947, financée par de grands patrons suisses.

 

En 1958, De Gaulle retourne sa veste. Au nom de la « vérité et de la sévérité » qui, seules peuvent garantir la prospérité. « Tant que je serai là, la parité du franc ne changera pas », proclame-t-il. Cette politique De Gaulle-Pinay-Rueff permettra à la France d’appliquer le traité de Rome. Certains patrons, comme Jacques Riboud, prônent une politique keynésienne de plein emploi et de croissance rapide. Mais en 1979, Raymond Barre fait du franc fort une contrainte européenne, en créant le Système monétaire européen et en arrimant notre monnaie au mark. À partir de 1983, la gauche poursuit sur cette lancée. En dix ans, la barre des trois millions de chômeurs est franchie. La dette publique double de 1981 à 1995. Au nom de la santé de la monnaie (une devise forte profite à ceux qui ont de l’argent), des millions d’existences sont sacrifiées. Les rentiers et les « capitalistes oisifs » ont remporté la guerre des classes.

 

En dormant.

 

 

Un lecteur me fait passer ce texte de Simone Weil :

 

L'économie est chose singulière; Combien de fois, depuis un certain nombre d'années, ne parle-t-on pas, soit à propos de tel ou tel pays, soit à propos du monde capitaliste dans son ensemble, d'effondrement économique ? On a ainsi l'impression, exitante et romantique, de vivre dans une maison qui, d'un jour à l'autre, peut s'écrouler. Pourtant, qu'on s'arrête un instant pour réfléchir au sens des mots, et qu'on se demande s'il y a eu jamais effondrement économique. Comme toutes les questions extrêmement simples, si simples qu'on ne songe jamais à les poser, celle-ci est propre à jeter un abîme de réflexions.

.....L'économie n'est pas comparable à une architecture ni les malheurs de l'économie à des effondrements.

Dans tous les domaines auquels s'applique la pensée et l'activité humaine, la clé est constituée par une certaine notion de l'équilibre, sans laquelle il n'y a que misérables tâtonnements.

...Nous possédons une sorte d'équivalent à bon marché de cette notion d'équilibre économique. C'est l'idée, si on peut ici employer un tel mot, de l'équilibre financier. Elle est d'une ingénuité désarmante. Elle se définit par le signe égal placé entre les ressources et les dépenses, évaluées les unes et les autres en termes comptables. Appliqué à l'Etat, aux entreprises industrielles et commerciales, aux simples particuliers, ce critérium semblait naguère suffire à tout. Il constituait en même temps un critérium de vertu. Payer ses dettes, cet idéal de vertu bourgeoise, comme tout autre idéal, a eu ses martyrs, dont César Birotteau restera toujours le meilleur représentant. déjà au Ve siècle avant notre ère le vieillard Céphalès, pour faire comprendre à Socrate qu'il avait toujours vécu selon la justice disait : "j'ai dit la vérité et j'ai payé mes dettes". Socrate doutait que ce fut là une définition suffisante de la justice. Mais Socrate était un mauvais esprit.

Aujourd'hui ce critérium a beaucoup perdu de son prestige, aussi bien du point de vue économique que du point de vue moral; il n'a pourtant pas disparu. On a toujours tendance à appliquer à l'Etat la formule de Céphalès, ou du moins la moitié de cette formule; personne ne demande à l'Etat de dire la vérité, mais on juge abominable qu'il ne paye pas ses dettes.

On n'a pas encore compris que l'idéal du bon Céphalès est rendu inapplicable par deux phénomènes liés et presque aussi vieux que la monnaie elle-même : ce sont le crédit et la rétribution du capital. Proudhon, dans un lumineux petit livre Qu'est-ce que la propriété ? prouvait que la pro^priété était non pas injuste, non pas immorale, mais impossible; il entendait par propriété non le droit d'user exclusivement d'un bien, mais le droit de le prêter à intérêt, quelque forme que prenne cet intérêt : loyer, fermage, rente, dividende. C'est en effet le droit fondamental dans une société où on calcule d'ordinaire la fortune d'après le revenu.

Dès lors que le capital foncier ou mobilier est rétribué, dès lors que cette rétribution figure dans un grand nombre de comptabilités publiques et privées, la recherche de l'équilibre financier est un principe permanent de déséquilibre. C'est une évidence qui saute aux yeux. Un intérêt à 4% quintuple un capital en un siècle; mais si le revenu est réinvesti, on a une progression géométrique si rapide, comme toutes les progressions géométriques, qu'avec un intérêt de 3% un capital est centuplé en deux siècles.

Sans doute il n'y a jamais qu'une part assez petite des biens meubles er immeubles qui soit louée ou placée à intérêt; sans doute aussi, les revenus ne sont pas tous investis. Ces chiffres indiquent néanmoins qu'il est mathématiquement impossible que dans une société fondée sur l'argent et le prêt à intérêt la probité se maintienne pendant deux siècles. Si elle se maintenait, la fructification du capital ferait automatiquement passer toutes les ressources entre les mains de quelques-uns.

Un coup d'oeil rapide sur l'histoire montre quel rôle perpétuellement subversif y a joué, depuis que la monnaie existe, le phénomène de l'endettement. Les réformes de Solon, de Lycurgue, ont consisté avant tout dans l'abolition des dettes. Par la suite, les petites cités grecques ont été plus d'une fois déchirées par des mouvements en faveur d'une nouvelle abolition. La révolte à la suite de laquelle les plébéiens de Rome ont obtenu l'institution des tribuns avait pour cause un endettement qui réduisait à la condition d'esclaves un nombre croissant de débiteurs insolvables; même sans révolte, une abolition partielle des dettes était devenue une nécessité, car à chaque plébéien devenu esclave Rome perdait un soldat.

Le paiement des dettes est nécessaire à l'ordre social. Le non-paiement des dettes est tout aussi nécessaire à l'ordre social. Entre ces deux nécessités contradictoires, l'humanité oscille depuis des siècles avec une belle inconscience . Par malheur, la seconde lèse bien des intérêts, en apparence légitimes, et ne se fait guère respecter sans trouble et sans quelque violence.

Ecrits historiques et politiques, Simone Weil, Gallimard

 

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