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14 août 2013 3 14 /08 /août /2013 08:31

J’ai publié en juin une courte note sur les paroles de “ La Marseillaise ” et sur le contresens commis, selon moi, à propos de « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ».

 

Assurément, “ La Marseillaise ” est un chant guerrier qui n'y va pas avec le dos de la cuiller, mais il contient quelques paroles apaisées (cinquième couplet) :

 

Français, en guerriers magnanimes


Portez ou retenez vos coups !


Épargnez ces tristes victimes


À regret s'armant contre nous

 

Allons voir du côté du “ God save the King/Queen ”. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un hymne national puisque la nation britannique n’existe pas, mais d’un hymne au souverain (« Que Dieu protège le roi »). Le peuple, en armes ou pas, en est totalement absent. C’est un chant de guerre à la gloire du pouvoir monarchique.

 

On ne connaît pas vraiment l’origine de ce chant. L’expression « Dieu sauve le Roi » est inspiré du psaume XIX de David (« Domine, salvum fac Regem et exaudi nos in die qua invocaverimus te » : Seigneur, sauvez le Roi et exaucez-nous lorsque nous vous invoquons) Ce qui est attesté, en revanche, c’est qu’il fut traduit en allemand en 1790, donc en pleine période révolutionnaire, et qu’il fut chanté comme un hymne à la gloire de l’Ancien Régime, du roi de Prusse, de l’empereur d’Allemagne et de celui d’Autriche-Hongrie (« Gott, schütze unser Kaiser ! »). Les écoliers de ces contrées le reprirent jusqu’en 1918, ce qui renforça les liens entre ces pays et le Royaume-Uni.

 

 

Le premier vers est totalement religieux : « God save our gracious Queen ». Dieu est appelé à protéger, à sauver une reine pleine de grâce, miséricordieuse. Ce souverain, le chant le veut « victorieux, heureux, glorieux », capable de vivre « longtemps au-dessus de nous ». Le dieu de l’hymne est spontanément belliqueux :

 

Ô Seigneur, notre Dieu, lève-toi,

Disperse ses ennemis

Et fais-les tomber ;

Confonds leurs visées politiques,

Déjoue leurs ruses de fripons,

En Toi, nous mettons notre espoir ;

Que Dieu nous protège tous !

 

(O Lord, our God, arise,

Scatter her enemies,
And make them fall !

Confound their politics,

Frustrate their knavish tricks,

On Thee our hopes we fix,

God save us all !)

 

Il est également quelque peu impérialiste :

 

Pas seulement sur cette terre,

Mais que d’une rive à l’autre,

Soit connue la miséricorde de Dieu !


 

(Not in this land alone,

But be God's mercies known,

From shore to shore !)

 

Dans une optique d’amour, cela va sans dire :

 

Dieu, fais voir aux nations

Que les hommes devraient être frères,

Et ne former qu’une seule famille

De par le monde.

 

(Lord, make the nations see

That men should brothers be,

And form one family,

The wide world over.)

 

Il y avait dans ce texte une référence de circonstance au maréchal Wade, ajoutée en 1745 :

 

Seigneur, accorde au Maréchal Wade

De pouvoir, de par Ton aide puissante,

Apporter la victoire.

Puisse-t-il faire taire les voix de la sédition

Et, comme un torrent déferlant,

Écraser les rebelles écossais.


 

(Lord, grant that Marshall Wade

May, by Thy mighty aid,

Victory bring.

May he sedition hush,

And like a torrent rush,

Rebellious Scots to crush.)

 

Véritable héros, commandant en chef des forces armées, Wade fut enterré à l’abbaye de Westminster. Les vers qui lui furent consacrés disparurent lorsque le “ God Save the Queen ” devint l’hymne officiel.

 

Dans le genre guerrier, l’hymne des États-Unis est également musclé. C’est un hymne à la bannière étoilée (« star-spangled banner »), que Jimmy Hendrix se réappropria admirablement lors du festival de Woodstock en 1969 en évoquant, par sa seule guitare, le fracas des bombes étasuniennes au Vietnam.

 

Comme “ La Marseillaise ”, cet hymne nous parle également de sang impur :

 

Et où est cette meute qui jurait en se vantant

Que les ravages de la guerre et le chaos des combats

Ne nous laisseraient ni patrie ni terre !

Leur sang a lavé la souillure de leurs pas abjects.

Aucun refuge n'a pu sauver les larbins et les esclaves

Des affres de la fuite et des ténèbres de la tombe

Et la bannière étoilée triomphale flotte

Sur la terre des hommes libres et sur la patrie des hommes braves.

 

(And where is that band who so vauntingly swore

That the havoc of war and the battle's confusion,

A home and a country should leave us no more !

Their blood has washed out their foul footsteps' pollution.

No refuge could save the hireling and slave

From the terror of flight and the gloom of the grave

And the star-spangled banner in triumph doth wave

O'er the land of the free and the home of the brave.)

 

 

(Trad. BG).

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12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 06:58

Grâce à deux brèves citations, je voudrais montrer comment le Guide du routard « ne fait pas de politique ».

 

Dans un ouvrage consacré à la Galice, on peut lire ceci, à quelques pages de distance :

 

« Est galicien celui qui aime sa province d'origine. Ainsi Fidel Castro ne peut pas prétendre faire partie du club (là, c'est pratique, non?). »

 

« S'il existe un homme unanimement aimé des Espagnol, c'est bien Juan Carlos. Les Madrilènes aperçoivent de temps a autres ce jeune et sympathique roi se promenant à moto ou au volant de sa Mercedes sur les larges avenues de la capitale. Les jeunes l'apprécient pour sa décontraction et son ouverture d'esprit et les adolescentes l'adorent (à moins qu'elles ne préfèrent son fiston Felipe). Nous aussi ! »

 

 

Fils d’émigré galicien, Fidel ne peut pas « faire partie du club », selon le Guide. Mais Picasso, né à Malaga, peut se revendiquer de la Galice car il organisa dans cette région sa première exposition à l’âge de 13 ans.

 

Au volant de sa Mercedes ou pas, le roi Juan Carlos n’a jamais fait l’unanimité. L’extrême droite lui reprocha d’avoir trahi Franco, la gauche d’avoir cautionné l’assassinat de la République et les grenouilles de bénitier d’avoir collectionné les maîtresses.

 

Le guide du routard, Espagne du Nord-Ouest, 2007-2008.

Publié en 2007.

 

 

 

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 08:21

Serge Halimi, dans son éditorial de la livraison d'août 2013, revient sur la situation extrêmement tendue en Égypte :

 

« Ils avaient juré qu’ils ne brigueraient pas la présidence égyptienne. Ce premier serment rompu, les Frères musulmans devaient apporter « pain, liberté, justice sociale ». Sous leur férule, l’insécurité s’est accrue, la misère aussi. La foule a alors reconquis la rue pour exiger le départ du président Morsi. Certaines révolutions commencent ainsi. Lorsqu’elles triomphent, on les célèbre pendant des siècles sans se soucier exagérément de leur spontanéité relative ou des fondements juridiques de leur déclenchement. L’histoire n’est pas un séminaire de droit.

Au lendemain de la dictature de M. Hosni Moubarak, il était illusoire d’imaginer que l’étouffement prolongé de la vie politique, du débat contradictoire, ne pèserait pas sur les premiers scrutins. Dans de tels cas, les électeurs confirment souvent l’influence des forces sociales ou institutionnelles les mieux structurées (les grandes familles, l’armée, l’ancien parti unique) ou celle des groupes organisés qui ont maillé leurs réseaux clandestins pour échapper à la répression (les Frères musulmans). L’apprentissage démocratique déborde largement le temps d’une élection. »

 

 

Le mensuel donne la parole à Evo Morales, chef d’État latino-américain séquestré par des chefs d’État européens sur l’ordre d’Obama :

 

« Le dévoilement par M. Edward Snowden du caractère tentaculaire de l’espionnage américain n’a suscité que des réactions frileuses de la part des dirigeants européens. Lesquels, en revanche, n’ont pas hésité à immobiliser l’avion du président bolivien Evo Morales, soupçonné de transporter l’informaticien fugitif.

 

Le 2 juillet dernier s’est produit l’un des événements les plus insolites de l’histoire du droit international : l’interdiction faite à l’avion présidentiel de l’Etat plurinational de Bolivie de survoler les territoires français, espagnol, italien et portugais, puis ma séquestration à l’aéroport de Vienne (Autriche) pendant quatorze heures.

Plusieurs semaines après, cet attentat contre la vie des membres d’une délégation officielle, commis par des Etats réputés démocratiques et respectueux des lois, continue de soulever l’indignation, cependant qu’abondent les condamnations de citoyens, d’organisations sociales, d’organismes internationaux et de gouvernements à travers le monde.

Que s’est-il passé ? J’étais à Moscou, quelques instants avant le début d’une réunion avec M.Vladimir Poutine, quand un assistant m’a alerté de difficultés techniques : impossible de nous rendre au Portugal comme prévu initialement. Toutefois, lorsque s’achève mon entretien avec le le président russe, il devient déjà clair que le problème n’a rien de technique… »

 

 

 

 

Toujours cette grave et difficile question que pose Frédéric Lordon : faut-il sortir de l’euro ?

« Beaucoup, notamment à gauche, continuent de croire qu’on va changer l’euro. Qu’on va passer de l’euro austéritaire présent à un euro enfin rénové, progressiste et social. Cela n’arrivera pas. Il suffirait d’évoquer l’absence de tout levier politique en l’état d’incrustation institutionnelle de l’actuelle union monétaire européenne pour s’en faire une première idée. Mais cette impossibilité tient surtout à un argument beaucoup plus fort, qui s’exprime à la manière d’un syllogisme.

Majeure : l’euro actuel procède d’une construction qui a eu pour effet, et même pour intention, de donner toute satisfaction aux marchés de capitaux et d’organiser leur emprise sur les politiques économiques européennes. Mineure : tout projet de transformation significative de l’euro est ipso facto un projet de démantèlement du pouvoir des marchés financiers et d’expulsion des investisseurs internationaux du champ de la construction des politiques publiques. Ergo, conclusions : 1. Jamais les marchés ne laisseront s’élaborer tranquillement, sous leurs yeux, un projet qui a pour évidente finalité de leur retirer leur pouvoir disciplinaire ; 2. Sitôt qu’un tel projet commencerait d’acquérir un tant soit peu de consistance politique et de chances d’être mis en œuvre, il se heurterait à un déchaînement de spéculation et à une crise de marché aiguë qui réduiraient à rien le temps d’institutionnalisation d’une construction monétaire alternative, et dont la seule issue, à chaud, serait le retour aux monnaies nationales. »

 

 

Il fut un temps où les citoyens étasuniens refusaient de se laisser espionner, et refusaient même que l’on espionne Al Capone (David Price) :

« Nul n’a été surpris d’apprendre que Washington disposait d’un puissant système d’espionnage, mais la révélation de son ampleur par l’informaticien Edward Snowden a créé un scandale planétaire. Aux Etats-Unis, la nouvelle fut accueillie avec une certaine apathie. Le temps est révolu où les affaires d’écoutes téléphoniques déclenchaient l’ire de la population, des médias… et des entreprises de télécommunications.

 

Les révélations de M. Edward Snowden sur l’étendue du programme de surveillance électronique de la National Security Agency (NSA) posent la question de l’intrusion des agences américaines de renseignement dans la vie des citoyens. Mais, au-delà de l’enregistrement de métadonnées à partir des lignes télé-phoniques et de la navigation sur Internet, cette affaire met au jour une autre réalité, tout aussi inquiétante : la plupart des Américains approuveraient le contrôle des communications électroniques privées. Selon un sondage du Washington Post effectué quelques jours après les déclarations de M. Snowden, 56 % de la population juge que le programme de surveillance Prism est « acceptable » et 45 % que l’Etat doit « être capable de surveiller les courriels de n’importe qui pour lutter contre le terrorisme ». Des résultats peu surprenants : depuis plus de dix ans, médias, experts et dirigeants politiques ne cessent de présenter la surveillance comme une arme indispensable à la « guerre contre le terrorisme ». »

 

 

Un article passionnant d’Olivier Razac sur la philosophie du fil de fer barbelé :

« A l’ère des caméras de vidéosurveillance, de l’identification biométrique ou encore du mobilier urbain dissuasif, on aurait pu croire le barbelé obsolète. Il reste pourtant largement utilisé dans le monde entier, même si, en Occident, où il demeure associé aux camps de concentration, on le réserve à des usages bien circonscrits. Inventorier ses multiples emplois ou ses substituts s’avère riche d’enseignements.

 

Inventé en 1874 par un agriculteur américain, Joseph Glidden, pour clôturer les propriétés des Grandes Plaines, le fil de fer barbelé est immédiatement devenu un outil politique de première importance. En moins d’un siècle et demi, il a tour à tour servi à enclore les terres des Indiens d’Amérique, à enfermer des populations entières lors de la guerre d’indépendance de Cuba (1895-1898) ou de la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud (1899-1902) ; il a garni les tranchées de la première guerre mondiale, ou encore fourni la clôture incandescente des camps de concentration et d’extermination nazis.

Pour l’essentiel, le barbelé de type « Glidden » n’a plus que des usages agricoles. Lorsqu’il s’agit de repousser des hommes, on a recours au barbelé dit « rasoir » : de petites lames hérissées sur le fil central, qui peuvent à la fois couper et piquer l’intrus, remplacent les barbes. La forme de la lame change selon l’utilisation prévue, et peut relever de la simple dissuasion comme avoir la capacité de blesser mortellement. »

 

 

Aujourd’hui, la pollution commerciale n’est plus seulement visuelle, elle est de plus en plus sonore (Juliette Volcler) :

« Choisissez l’ambiance musicale de votre gare ! » Cette invitation lancée en mai par la SNCF aux usagers de ses lignes d’Ile-de-France dissimulait une intention moins innocente qu’il n’y paraît : les concertos de Mozart ou les nocturnes de Chopin visaient à éloigner les jeunes et les sans-domicile-fixe. Encore balbutiant, le modelage de l’univers sonore des villes suscite une foule d’initiatives… et de questions.

« Il y a trente ans, en France, chaque individu avait un haut-parleur : son radio-cassette. Aujourd’hui, si chacun comptait le nombre de haut-parleurs à sa disposition, il en trouverait des dizaines. Nous assistons à une démultiplication et à une diversification, le haut-parleur prenant d’autres apparences : ce ne sont pas uniquement les enceintes placées de part et d’autre de la chaîne hi-fi, ce sont des objets intégrés à la vie quotidienne, des casques, des sonnettes, de petits systèmes vocaux, des téléphones portables. » A l’heure des « villes intelligentes » et de la « réalité augmentée », la tendance pointée par le designer sonore Roland Cahen ne semble pas près de décliner : la technologie travaille à doter de langage, musique, alertes ou décorations auditives de multiples matières jusqu’ici muettes ou simplement bruyantes. »

 

 

Quel que soit le sens de l’histoire, il semble que les militaires en Égypte soient toujours présents (Alain Gresh) :

« Coup d’Etat ? Soulèvement populaire ? Nouvelle phase de la révolution ? Comment qualifier le mouvement massif contre M. Mohamed Morsi, puis la destitution, le 30 juin, du premier président civil démocratiquement élu d’Egypte ? Si les Frères musulmans portent une lourde responsabilité dans leur échec, l’ombre des militaires et de l’ancien régime se profile derrière les manifestants.

 

Bien sûr, on peut s’étonner de voir une source militaire certifier que quatorze millions d’Egyptiens (chiffre parfois porté à trente-trois millions) sont descendus dans la rue le 30 juin 2013, et l’armée fournir aux médias des vues prises par ses avions pour confirmer ses dires. Bien sûr, on peut s’interroger quand des responsables du ministère de l’intérieur saluent les plus grandes manifestations de l’histoire de l’Egypte. Bien sûr, on peut être un peu sceptique sur les quinze, voire vingt-deux, millions de signatures obtenues par le mouvement Tamarrod (« Rébellion ») demandant la démission du président Mohamed Morsi, et sourire lorsqu’une « philosophe égyptienne » assure qu’elles ont été « recomptées par la Haute Cour constitutionnelle  ». »

 

 

Qu'en est-il de la danse clasique sur les bords du Nil (Mona Abouissa) ? :

 

« Créé sur le modèle du Bolchoï grâce à l’intensification des relations soviéto-égyptiennes dans les années 1950, le ballet de l’Opéra du Caire a dû se battre pour survivre et s’adapter à un paysage politique mouvant.

 

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », murmure le cygne blanc avant de déployer ses ailes imaginaires et de faire son apparition dans la lumière des projecteurs. Oubliée, l’Ekaterina Ivanovna qui a fui l’Union soviétique à l’époque où s’effondrait le bloc de l’Est et qui a trouvé refuge en Egypte. A présent, elle est la reine des cygnes et vit au bord du lac formé par les larmes de sa mère. Dans l’ombre se cache Hany Hassan, le danseur-vedette du ballet de l’Opéra du Caire, qui interprète le sorcier Rothbart, incarnation du mal absolu. Dans les coulisses, il forme une ronde avec ses cygnes pour quelques pas de danse sur la musique de Tchaïkovski, puis se précipite sur scène pour mener son ultime combat contre le prince. Sous les projecteurs, la scène lui appartient ; mais, derrière le rideau rouge, c’est l’ancienne reine des cygnes, l’Italienne Erminia, qui mène le bal. »

 

 

En Algérie, l’histoire est désormais de plus en plus écrite par les Algériens eux-mêmes (Pierre Daum) :

« Pendant des décennies, la guerre d’Algérie fut le monopole des historiens – et des témoins – français. Désormais se multiplient les récits de moudjahidins et de « djounoud » (soldats) qui ont résisté durant huit ans au colonialisme. Ces documents, avec leurs limites, ont commencé à évoquer certains sujets délicats interdits par l’histoire officielle en Algérie. »

 

 

Martine Bulard est allée étudier la rééducation capitaliste des Coréens du Nord échappés en Corée du Sud :

« C’est un passage obligé pour les Nord-Coréens qui, au péril de leur vie, parviennent à gagner le Sud : un séjour de trois mois au centre d’accueil de Hanawon, censé leur enseigner les règles régissant leur nouvel univers. Avant le grand saut dans le monde réel…

 

« On ne peut pas vous donner l’adresse ; c’est secret. Mais, au terminal de l’autobus à Anseong, le taxi vous conduira. Si vous venez en voiture, ce qui est préférable, on vous guidera. » Le tout doit prendre un peu plus d’une heure à partir du centre de Séoul, précise notre interlocuteur.

 

Nous partons donc en voiture vers Hanawon, le centre d’accueil des réfugiés nord-coréens. Mais l’autoroute a raison de notre guimbarde. Soudain, elle s’arrête, dégageant une odeur de caoutchouc brûlé. Après plusieurs essais infructueux pour trouver un taxi, l’administration du centre propose de venir nous chercher. Nous quittons enfin les lieux chauffés par un soleil de plomb pour nous installer dans un 4 ×— 4 climatisé. Avec une compassion certaine, Mme Shin Sun-hee, une toute jeune femme élégante, nous a apporté une bouteille d’eau. »

 

 

Le Marché est partout, même dans la spéculation immobilière pour les pauvres de Lima (Elizabeth Rush) :

« Dans la capitale péruvienne comme ailleurs en Amérique latine, les efforts de planification urbaine se résument bien souvent à l’intégration progressive des campements spontanés de nouveaux venus. Alors qu’hier ce processus s’organisait de façon à favoriser l’émergence de véritables quartiers, il ne vise plus désormais qu’à constituer un marché… »

 

 

Un texte tout bonnement formidable d’Achille Mbembe sur Nelson Mandela :

« Son nom scandé sur les cinq continents est synonyme de résistance, de libération, d’universalité. Lutteur entêté autant que malicieux, Nelson Mandela a fêté ses 95 ans. L’idée même que l’on se prosterne au pied de sa statue l’a toujours exaspéré : mieux vaut aller de l’avant et poursuivre la tâche immense de l’émancipation.

 

Une fois Nelson Mandela éteint, l’on sera en droit de déclarer la fin du XXe siècle. L’homme qui, aujourd’hui, se trouve au crépuscule de sa vie en aura été l’une des figures emblématiques. Exception faite de Fidel Castro, il est peut-être le dernier d’une lignée de grands hommes vouée à l’extinction, tant notre époque est pressée d’en finir une fois pour toutes avec les mythes.

Plus que le saint qu’il affirme volontiers ne jamais avoir été, Mandela aura en effet été un mythe vivant, avant, pendant et après sa longue incarcération. En lui, l’Afrique du Sud, cet accident géographique qui peine à se faire concept, aura trouvé son Idée. Et si elle n’est guère pressée de s’en séparer, c’est bel et bien parce que le mythe de la société sans mythes n’est pas sans danger pour sa nouvelle existence en tant que communauté de vie au lendemain de l’apartheid. »

 

 

Pour se soigner en Afrique du Sud, il faut prendre le train (Guillaume Pitron) :

« Le système de santé sud-africain, défaillant, pâtit d’une fuite des cerveaux massive. Depuis près de vingt ans, un convoi de dix-huit voitures abritant diverses spécialités médicales sillonne le pays pour dispenser les soins de base à ses habitants.

 

Prendre la route plein ouest depuis Johannesburg vers la ville de Kathu revient à effectuer un voyage dans le temps. Les autoroutes laissent progressivement place à des chaussées vétustes bordées de veld. La voie se détériore encore passé la frontière invisible du Cap-Nord, la plus vaste et la moins habitée des provinces d’Afrique du Sud. Encore cinq cents kilomètres sur des lambeaux d’asphalte au milieu de paysages d’épineux, et presque aucun signe de vie. Puis Kathu, bourgade de dix mille habitants endormie sur les contreforts d’un chapelet de montagnes aux teintes mauves. De part et d’autre de la rue principale, un centre commercial, des échoppes de spiritueux et de luxueux lodges aux bars desquels, le soir, des jeunes filles accablées d’ennui sirotent des vodkas-fraise. »

 

La petite ville andalouse de Marinaleda est un phalanstère de plus en plus connu (Gilbert Haffner) :

« Avec ses camarades du Syndicat andalou des travailleurs, M. Juan Manuel Sánchez Gordillo a mené plusieurs actions de réquisition de nourriture dans les supermarchés en faveur des victimes de la crise. Ces coups d’éclat ont suscité un regain d’intérêt pour Marinaleda, la commune dont il est le maire. Ici, on ne fait rien comme ailleurs. Et cela semble marcher…

 

Marinaleda, commune espagnole de vingt-cinq kilomètres carrés, deux mille huit cents habitants, dans la province de Séville, est entouré d’immenses propriétés appartenant pour la plupart à de riches propriétaires terriens. « Los terratenientes », l’aristocratie seigneuriale séculaire, exploitent des milliers d’hectares et des dizaines de milliers d’ouvriers agricoles, peones ou jornaleros (journaliers). C’est le royaume du travail précaire. »

 

 

Recenser les populations dans les Balkans est un exercice périlleux (Jean-Arnault Dérens) :

« Dans les Balkans, compter les habitants d’un pays n’a rien d’une banale opération statistique. Puisque dénombrer les populations revient à mesurer des rapports de forces, les recensements sont au cœur de tous les conflits politiques. Leur conduite comme leurs résultats laissent transparaître une radiographie des identités, des antagonismes, mais aussi des espoirs d’une région convalescente. »

 

 

Pour Régis Genté , le gaz de schiste chamboule la géopolitique :

« Russie, Iran, Qatar, Bolivie… Réunis à Moscou le 1er juillet, les membres du Forum des pays exportateurs de gaz ont tenté de s’accorder sur une stratégie commune face à la montée en puissance du gaz de schiste. Ces producteurs traditionnels s’inquiètent. Car la nouvelle manne, exploitée en premier lieu aux Etats-Unis, n’a pas seulement dopé l’industrie locale : elle pourrait bouleverser la géographie énergétique mondiale. »

 

 

Maxime Robin a vu au Dakota du Nord des vaches perdre leur queue :

« L’exploitation du gaz et du pétrole de schiste aux Etats-Unis provoque d’importants dégâts environnementaux. Dans le Dakota du Nord, les autorités détournent le regard.

 

La ferme de Mme Jacki Schilke est la seule habitation à trente-cinq kilomètres à la ronde. Cette agricultrice des environs de Williston a toujours refusé que les compagnies forent son terrain, mais plusieurs infrastructures pétrolières jouxtent ses pâtures. Depuis 2011, certaines de ses vaches sont atteintes d’un mal étrange : elles maigrissent, et parfois perdent leur queue. Elle fait donc appel aux autorités du Dakota du Nord pour expertiser son terrain. Dépêchés sur place, les inspecteurs ne trouvent rien d’anormal. »

 

Un beau texte de Gérard Mordillat sur les miroirs voilés :

« Avènement d’une civilisation de l’image avec l’omniprésence de la télévision, retour en grâce de l’écriture avec l’essor du courrier électronique et du Web… Et si, à force de considérer ces deux moyens de communication que sont le texte et l’image comme des rivaux, on en finissait par perdre de vue leurs natures jumelles et leur intimité première ?

 

 

Une réflexion ironique sur les mots, anglais bien sûr, qui structurent le discours des pays du Golfe :

 

« En avril 2013, lors d’une conférence sur l’énergie organisée à Doha, au Qatar, l’un des intervenants, un officiel qatari, commence et conclut son intervention en anglais – la lingua franca dans le Golfe – en rendant hommage à la « vision éclairée » de son émir. Dans la salle, journalistes et universitaires échangent clins d’œil et sourires entendus. Habitués de ce genre de manifestations, certains ont même parié sur le nombre de fois où serait prononcée l’expression « the vision ». Il faut dire qu’elle est devenue omniprésente dans toutes les monarchies pétrolières ou gazières du golfe Arabo-Persique. Que ce soit lors d’un colloque, dans un document officiel ou dans une simple plaquette touristique, il faut célébrer la « vijieune » — exigez l’accent — de Son Altesse royale, ou plutôt, en forçant un peu le trait, de « Son Altessissime des cieux très élevés ». »

 

En illustration : “ La Machine infernale ” d'Oscar Dominguez 

 

 

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21 juillet 2013 7 21 /07 /juillet /2013 07:31

The Economist est un organe de presse furieusement de droite. Ce qu'il a à dire sur le doctorat dans le monde mérite néanmoins le détour.

 

 

Les universités produisent de plus en plus de thésards et de “post-doc”, qu’elles utilisent souvent elles-mêmes comme enseignants sous-payés. Un gâchis scientifique et humain.

 

Dans la majorité des pays, il faut avoir un doctorat pour mener une carrière académique. Le doctorat est une introduction au monde de la recherche indépendante, une sorte de chef-d’œuvre intellectuel créé par un apprenti, en étroite collaboration avec un directeur de thèse. Les règles à suivre pour obtenir ce grade varient énormément selon les pays, les universités et même les sujets. Certains étudiants doivent d’abord être titulaires d’un master ou d’un autre diplôme. Les uns perçoivent une allocation, d’autres doivent payer.

 

Certains doctorats consistent uniquement à faire de la recherche, d’autres impliquent de suivre des cours et de passer des examens, d’autres encore sont assortis d’une obligation d’enseigner à l’université. Une thèse peut faire quelques dizaines de pages en mathématiques ou plusieurs centaines en histoire. 

Mais s’il y a une chose que partagent beaucoup de doctorants, c’est bien l’insatisfaction. Certains décrivent ce qu’ils font comme un “travail de forçat”. Les semaines de sept jours, les journées de dix heures, les salaires de misère et les incertitudes quant à l’avenir sont monnaie courante. Vous savez que vous êtes un thésard, plaisante-t-on, quand votre bureau est mieux décoré que votre logement et que vous avez une saveur préférée dans la gamme des nouilles instantanées.

 

 

“Ce n’est pas le doctorat en lui-même qui est décourageant, explique un étudiant, c’est de se rendre compte que l’objectif est devenu hors d’atteinte.” Il y a trop de doctorants. Bien que ce diplôme soit conçu comme une formation au travail académique, le nombre de places en troisième cycle ne correspond pas au nombre de postes à pourvoir. Parallèlement, les chefs d’entreprise se plaignent du manque de compétences de haut niveau, insinuant que le troisième cycle ne correspond pas aux attentes. Les critiques les plus féroces comparent les thèses de recherche aux systèmes de vente pyramidale. 

Pendant une grande partie de notre histoire, une simple licence était le privilège de quelques-uns et beaucoup de professeurs d’université n’avaient pas de doctorat. Mais avec l’expansion de l’enseignement supérieur qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, on a attendu des professeurs d’universités qu’ils aient un diplôme de troisième cycle. Les universités américaines ont été les premières à s’adapter : en 1970, les États-Unis fournissaient presque un tiers des étudiants en université du monde et la moitié des doctorats en science et technologie (le pays ne représentait à l’époque que 6 % de la population mondiale). Depuis, leur production de doctorats a doublé pour atteindre 64 000 par an. Les autres pays sont en train de rattraper leur retard. Entre 1998 et 2006, le nombre de doctorats décernés dans les pays de l’OCDE a augmenté de 46 %, mais seulement de 22 % aux États-Unis. La progression a été plus rapide au Mexique, au Portugal, en Italie et en Slovaquie. Même le Japon, où le nombre de jeunes diminue, a attribué environ 46 % de doctorats supplémentaires. Une partie de cet accroissement reflète l’expansion de l’enseignement universitaire en dehors des États-Unis. Selon Richard Freeman, professeur d’économie du travail à Harvard, les étudiants inscrits aux États-Unis représentaient, en 2006, à peine 12 % du total mondial.

 

 

Lire la suite ici.

 

En illustration, le Peau d'Âne de Jacques Demy. Rien à voir, mais ça fait plaisir à mes filles.

 

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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 09:50

Extraits d'un entretien publié par Mediapart :

 

Et puis, alors, est venu Mai 68 qui a représenté quelque chose de fort pour moi. Parce que j’y ai vu un rapport nouveau entre les garçons qui faisaient cette tentative, pas même de révolution, mais d’installation de ce qu’ils voulaient. J’ai vu un rapport qui n’était plus un rapport proprement politique, qui était un rapport d’amitié. Et je me suis demandé si le rapport que la politique établit entre les personnes, un rapport formel de citoyen à citoyen, était bien le rapport qui convenait et si le rapport politique n’était pas fondé sur un rapport d’union entre les individus ; c’est-à-dire une suppression du rapport proprement dit politique, du rapport de citoyen à citoyen. Bref, je me suis demandé si le fond de la politique n’était pas un rapport profond et libre de chacun à chacun du type précisément de l’équité ; c’est-à-dire : est-ce que le rapport qu’on trouve dans les meetings ou dans les organisations politiques ou syndicales est le bon ? Est-ce que les hommes qui sont liés politiquement entre eux actuellement sont liés vraiment, sont-ils liés par le fait d’être hommes ? Autrement dit : est-ce que la politique est le seul rapport possible entre les hommes et est-ce qu’elle doit s’établir sur un rapport formel ? Il y a dans les trois principes qui ont défini en 1789 la réalité politique pour nous autres Français quelque chose d’autre, il y a la fraternité.

 

 

Vous savez nos trois principes : liberté, égalité, fraternité. C’est la fraternité qui doit être à l’origine de l’action politique : on se réunit et on discute de l’action à faire en tant que frères. Ce rapport qui est proprement la base du rapport démocratique n’est pas encore vraiment réalisé, mais les pays démocratiques d’Europe, par exemple, sont en marche vers cette fraternité. Ce ne sont pas les partis, d’ailleurs, qui réalisent entre leurs membres la fraternité ; ils réalisent la citoyenneté sans fraternité. La fraternité doit supposer un autre type de communion entre les frères que le parti. Le parti est, selon moi, une forme lentement périmée du rapport entre les hommes. C’est un rapport faux.

La fraternité est quelque chose de beaucoup plus puissant entre les hommes et qui se révèle, par exemple, à la prise de la Bastille en 1789. Cette fraternité ne suppose pas derrière elle un parti. Les hommes qui ont pris la Bastille n’étaient pas du même parti, il n’y avait pas de parti entre eux. C’était un groupe qui s’est formé sur une action et qui a réalisé cette action au risque de la mort ; l’action étant la suppression des prisons politiques et le lien des hommes qui ont pu se faire tuer pour ça, qui, en tout cas, ont envahi ce château sans être des militaires, qui avaient une tâche, mais en étant simplement des hommes liés entre eux, parce qu’on ne pouvait pas prendre le château sans être lié, ils avaient établi une relation entre eux qui est une relation de fraternité.

 

L'intégralité est ici.

 

PS : Pour ceux qui s'intéressent vraiment à moi, j'ai un ancêtre direct qui s'appelait Sartre. Il était donc tailleur ou fils de tailleur ou couturier (sartor, celui qui raccommode). Ça me fait penser que l'anglais a gardé cette racine latine (sartorial = vestimentaire) alors que le français l'a perdu.

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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 06:21

En avril 2012, j’ai publié un article sur le sabir atlantique dans la publicité consacrée aux voitures françaises. À propos d’un modèle de chez Renault, j’écrivais ceci : « Je pense par exemple à la voiture 16 soupapes à 11990 euros (« scandaleusement accessible », hé oui, vous les ploucs pauvres, vous pourrez frimer avec votre 4/4 sur les parkings des hypermarchés !) fabriquée en Roumanie pour Renault, la (le ?) Duster. Alors, là, je me perds en conjectures. Le mot « dust » signifie poussière. Fort logiquement, « duster » signifie chiffon. Par extension, tablier de protection ou pulvérisateur. Où donc l’excellent Monsieur Carlos Ghosn (lui dont le nom est arabe, le prénom espagnol et qui jouit des trois nationalités française, libanaise et brésilienne) est-il allé chercher un nom de bagnole pareil ? »

 

 

Je pense en effet que, par delà les stratégies commerciales propres à toute entreprise qui « va à l’international », comme on dit désormais, nous sommes dans les replis des fantasmes de Carlos Ghosn. Je viens de voir passer une Renault dont le nom est « Fluence ». Ce nom fait anglais, mais n’est pas de l’anglais. Je pense qu’il faut être à cheval sur 36 cultures, donc n’être vraiment inséré dans aucune, pour jouer de la sorte avec les mots, les concepts, les images. Le mot « fluence » – qui n’existe pas en français – connote éventuellement « influence », « flux ». Le vrai mot anglais est « fluency », associé à l’idée d’aisance dans l’élocution. « His fluency in English » : son aisance à s'exprimer en anglais.

 

Et s’il n’y avait que ce modèle ! L’histoire a peut-être commencé avec la Laguna (français « lagon, lagune », anglais « lagoon »). En espagnol, « laguna » signifie à la fois lagune et lacune, avec l’idée de faille : « una laguna tributaria » : une échappatoire fiscale ; « una laguna jurídica » : un vide juridique. En revanche, « laguna » fonctionne avec l'italien (le mot dérive de « lago » : lac).

 

Renault a également une voiture dont le nom est « Wind ». Le vent, j’imagine, car, prononcé différemment, cela peut également signifier un tournant.

 

Le modèle d’acculturation de référence est pour moi la Twingo. Ce mot ne signifie strictement rien dans aucune langue. Même en anglais, à part « Twin, go » : en avant le jumeau. Il faut considérer « Twingo » comme un mot triplement valise, comprenant deux mots anglais et un mot espagnol : twist, swing et tango. Pour ce qui est de « Kangoo », je ne vois guère qu’une abréviation de l’anglais « kangaroo », ce qui est assez idiot pour un utilitaire, même fabriqué en Argentine (salut Flins !).

 

Quand j’ai découvert le modèle « Captur », je me suis perdu en conjectures. Le mot n’existe nulle part ailleurs et a été forgé pour ce « crossover » (vocable qui ne signifie rien d’autre que croisement ; « a crossover bodice » est un corsage croisé).

 

La Clio avait un joli nom, mais je suis confondu par la Clio Estate. « Estate » a deux sens en anglais : celui de propriété, de domaine, par extension de fortune (« he left a large estate » : il a laissé une grosse fortune en héritage), et celui d’état au sens de rang (« the Third Estate » : le Tiers État). Ces dernières années, en anglais d’Angleterre, « estate car » signifiait ce qu’on appelait autrefois chez nous une commerciale ou une familiale, puis un break (mot qui n’a jamais existé en Angleterre dans cette acception), enfin un SW (pour « station wagon »). Alors, pourquoi pas SW, tellement plus Yankee ?

 

La Scenic me sort par les trous de nez. En anglais, « scenic » veut tout bêtement dire panoramique. « Scenic » n’existe pas en français. « Scénique » signifie relatif au théâtre (des jeux scéniques).

 

Je passe rapidement sur le/la « Spider », qui ne ressemble pas plus à une araignée qu’à une danseuse étoile, et sur le « Master ». Ici, Renault a fait aussi bien que l’université française qui a jeté à la poubelle ses maîtrises pour des masters, et je finis, pour rigoler, pour le fun donc, sur la Twizy. Ce dé à coudre électrique, assemblé en Espagne (ohé, Flins !) coûte 8 000 euros. Je ne sais absolument pas d’où vient ce mot (même si « tw » fait plutôt anglais) et ne sais s’il faut le prononcer « touisi », « touaillzi » ou « touisaille ». Les brochures qui la décrivent nous parlent de quatre finitions: la finition Urban, la finition Cargo, la finition color (avec l’ortographe étasunienne) et une finition haut de gamme baptisée Technic. Ce vocable n’existe pas dans la langue anglaise, qui connaît en revanche technique et technical.

 

Ce que je viens d'évoquer ne relève pas de la broutille. C’est la preuve du mépris dont la bourgeoisie transnationale gratifie les peuples.

 

Beware, Carlos, le people aura ta skin !

 

 

PS qui a à voir : Fabienne Pascaud, la patronne de Télérama, est habituellement douée d'une plume concise et précise. Dans sa chronique du numéro 3314, elle écrit que Handke est "un intranquille". Elle est allée chercher cette horreur dans un coin de sa tête colonisé par la culture du sabir. Le mot "unquiet" lui est venu spontanément (sûrement pas l'allemand "unruhig"). Le problème est qu'"unquiet" a un champ sémantique non négligeable : inquiet, tourmenté, troublé, agité. Des mots qui ne signifient pas exactement la même chose, donc qu'une plume fine n'emploie pas au petit bonheur la chance. Sauf si cette plume véhicule sans vergogne le sabir dominant.

 

 

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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 09:55

Il fut un temps où , exceptionnellement, on pouvait déroger à la règle qui voulait qu’en France on travaille en français. On prenait alors la liberté de s’exprimer oralement, et même de rédiger en anglais.

 

Puis l’anglais (la langue de Wall Street et de la NSA, ne l’oublions jamais) devint tellement « évident » que ce fut une obligation (un must ?) de s’exprimer en anglais. En toute illégalité. Dans les entreprises privées, des réunions se tenaient en anglais (ou quelque chose s’en approchant),  des documents de travail étaient imprimés en anglais (je me souviens avoir lu, il y a trente ans de cela, des document internes à la régie Renault rédigés en anglais). Au siège de l’Union européenne à Bruxelles,  on a finit par « acter » (comme on dit maintenant) le fait que l’anglais est la seule langue de communication globale (celle du pays le moins européen de tous, soit dit en passant). Dans l’administration française, les choses bougent également. Quand elle était la ministre énamourée de Sarkozy, Chris The Guard avait tenté – sans succès malheureusement – d’imposer l’anglais comme langue véhiculaire au ministère des Finances. Chris a un très bon anglais, mais il faudra un de ces jours que je consacre un quart d’heure pour vous expliquer ses fautes de prononciation et de syntaxe à l’oral.

 

 

Désormais, il va falloir demander une autorisation – qui pourra être refusée – pour pouvoir s’exprimer en français en France, dans l’université par exemple. Ce qui, naturellement, ringardisera les demandeurs. Cela fait des années que je vois passer des annonces de colloque rédigées uniquement en anglais, et pas simplement celles qui concernent les anglicistes.

 

Grâce aux Solfériniens « américains », le sabir atlantique est en passe d’être complètement légitimé. Des militants de la langue française tentent désespérément d’inverser cette dérive fatidique.

 

Récemment, l’Union populaire républicaine a lancé une pétition contre la loi Fioraso, pour la sauvegarde du français dans l’enseignement supérieur. Le principal animateur de l’UPR, François Asselineau, homme de droite souverainiste, a demandé audience à Jean-Marc Ayrault, à Abdou Diouf (ancien président du Sénégal et actuellement secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie) et à cinq autres personnalités pour leur exposer le sens de cette démarche. Sollicitée, Madame Fioraso a refusé de répondre.

 

Le Premier ministre a répondu, au bout de quatre semaines, en des termes qu’Asselineau qualifie à juste titre de « méprisants » :

 

Monsieur le Président,

 

Vous avez fait part au Premier ministre de votre souhait de le rencontrer afin de lui remettre une pétition contre le projet de loi relatif à l’enseignement supérieur et à la recherche.

 

Monsieur Jean-Marc AYRAULT a pris connaissance de votre démarche.

 

Toutefois, les contraintes d’un emploi du temps très chargé ne lui permettront pas de vous recevoir.

 

Il vous est néanmoins possible d’adresser la pétition par courrier directement afin qu’il puisse en prendre connaissance.

 

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

 

Pour le Premier ministre,

 

Pour le chef de cabinet,

 

p/o le chef-adjoint de cabinet
 Emmanuel Grégoire

 

 

À un courrier qui se voulait sérieux, qui voulait traiter du fond du problème, Ayrault a répondu par une pichenette, par une lettre passe-partout signée par le chef-adjoint de son cabinet. On passera charitablement sur le fait qu’en début de lettre le Premier ministre « a pris connaissance » et que, deux lignes plus loin, il « pourra prendre connaissance » !

 

À contrario, Asselineau propose la réponse d’Abdou Diouf, qu’il qualifie d’« inquiète et amicale » :

 

Monsieur le Président,

 

J’ai bien pris connaissance avec intérêt de votre lettre et votre document relatif aux propositions de modifications à la loi française sur l’enseignement supérieur et la recherche.

 

Je saisis cette occasion pour vous informer qu’il y a quelques semaines, j’ai pris l’initiative d’écrire à Son Excellence Monsieur Jean-Marc Ayrault, Premier ministre français, pour lui faire part de mes inquiétudes à cet égard. Je vous prie de bien vouloir trouver, ci-joint, une copie de cette lettre.

 

Sachez que la Francophonie suit l’évolution de ce dossier avec beaucoup d’attention et qu’elle se réjouit de ce que plusieurs voix se soient élevées pour faire valoir les risques soulevés par ce projet de loi et réclamer des amendements.

 

En vous remerciant pour votre vigilance et votre engagement pour notre langue commune, je vous prie d’agréer, Monsieur le président, les assurances de ma haute considération.

 

Abdou Diouf

 

 

 

François Asselineau communique par ailleurs la lettre qu’Abdou Diouf a fait parvenir au Premier ministre de la France :

 

Monsieur le Premier ministre,

 

Votre gouvernement a proposé récemment des modifications à la loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche. J’en ai pris connaissance et je salue les objectifs que vous poursuivez par ce changement législatif qui vise notamment à favoriser le décloisonnement des institutions et la mobilité des étudiants ainsi qu’à donner un nouvel élan à la recherche.

 

Je me permets néanmoins de vous faire part de quelques inquiétudes que soulèvent les nouvelles exceptions que ce projet de loi veut introduire à la règle faisant du français la langue de l’enseignement supérieur et de la recherche. Plusieurs observateurs avisés estiment que, telles qu’actuellement libellées, ces deux nouvelles exceptions en faveur des langues étrangères menacent ce principe général et ouvre la porte à des interprétations qui pourraient porter atteinte au statut de la langue française dans l’enseignement universitaire.

 

Comme vous le savez, les enjeux de l’internationalisation soumettent déjà les universités, les responsables, les enseignants, et les chercheurs à de très fortes pressions en faveur du monolinguisme anglais.

 

En conformité avec le discours fort et les messages mobilisateurs portés par le Président de la République française, Son Excellence Monsieur François Hollande, au sommet de la Francophonie à Kinshasa, relatif au rôle et à l’exemplarité de la France, eu égard à la langue française et à la francophonie, j’encourage votre gouvernement à ne prendre aucune mesure qui puisse affaiblir le français en tant que langue du savoir, de l’expertise et du transfert de technologie.

 

La France et les Français doivent continuer de porter cette ambition pour leur langue partagée par plus de 220 millions de locuteurs à travers les cinq continents. C’est non seulement une fierté, mais aussi une responsabilité dont nous tous mesurons les exigences.

 

L’Organisation Internationale de la Francophonie comme les opérateurs des sommets, tous interpellés par la place et le rayonnement du français, se tiennent à votre disposition pour contribuer à renforcer le dialogue fructueux engagé à la faveur du sommet de Kinshasa autour des grands enjeux de la langue que nous avons en partage.

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier ministre, les assurances de ma très haute considération.

 

Abdou Diouf

 

 

Une lettre argumentée, au style soigné. Une belle défense de la langue française par un Sénégalais.

 

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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 09:49

On ne va pas répéter pour la 250ème fois que la LRU (avec un peu de sauce Fioraso) permet toutes les dérives, mais surtout la gestion d'un service public selon les "règles" de l'entreprise capitaliste.

 

En voici un exemple flagrant à l'Université de Strasbourg, tel qu'il est rapporté par un élu de gauche au conseil d'administration. L'université de Starsbourg est, depuis 2009, un mastodonte de 45 000 étudiants. De par la LRU, elle fut l'une des premières à accéder à l'autonomie et à se doter d'une "Fondation". Placée sous le patronage de Jean-Claude Junker, Premier ministre du Luxembourg (ah ! ce beau pays et ses banques discrètes...) et Henri Lachman, président du conseil de surveillance de Schneider Electric, cette fondation veut recueillir vingt millions d'euros en cinq ans, pour "renforcer l'excellence de la recherche universitaire" (c'est cela, oui...). Axa, les Laboratoires Fabre ont déjà ou vont bientôt contribuer.

 

 

La prime de l’indécence

 

Lettre ouverte d’un administrateur
aux membres du CA de l’Université de Strasbourg
(Le 3 juillet 2013)

 

Chères et chers collègues,

C'est sous le coup d'une profonde indignation que j'ai été conduit ce jour à quitter la séance du conseil d'administration, et ce, juste avant le vote des administrateurs sur les primes pour charges administratives, et après avoir entendu les arguments du vice-­président Ressources humaines et du président lui-­même visant à obtenir le maintien des primes des vice-­présidents à un montant de 11 459,48 euros.

 

Je tiens à expliquer posément et par écrit les raisons de ma vive protestation que je n'ai pu que formuler partiellement avant de quitter la séance. Je précise que mon argumentaire ne repose en rien sur une mise en cause du mérite de nos VP ou de leur engagement au service de notre université.

 

Sur la forme, j'ai été gêné par le fait que ce soit une fois de plus le vice-­président Ressources humaines en personne qui présente et défende ce point devant les administrateurs, même si la politique des primes relève bien de ses attributions. Pour des raisons de convenance, il aurait été certainement plus approprié que le président présente et défende seul ce point de l’ordre du jour, n'étant pas lui-­même concerné par les primes en question.

 

Sur le fond, ce sont trois raisons principales qui ont continument justifié l'opposition des élus Agir Ensemble, puis des élus Responsabilité-­Démocratie-­Collégialité, au maintien des primes des VP à un tel montant ainsi que leur demande de les ramener à leur montant initial de l'année 2010, où elles étaient limitées à un peu plus de 9000 euros.

 

Il faut tout d'abord rappeler l'indignation qu'avait suscitée, lors de la précédente mandature, l'augmentation de plus de 2000 euros de la prime des VP dans un contexte financier déjà très contraint. Aux yeux de beaucoup, cette mesure avait frôlé l'inconvenance, sinon l'indécence.

 

Il faut ensuite nous remettre en mémoire que peu de temps après son élection, à l'occasion du Congrès de janvier 2013, notre président s'était engagé à reconsidérer le montant de ces primes afin de les revoir à la baisse, et ce au nom d'une répartition équitable des efforts. Justifier aujourd'hui le montant élevé des primes des VP par l'argument d'une baisse de l'enveloppe globale des primes est intenable, surtout au moment où le référentiel d'activité appliqué aux enseignants et enseignants-chercheurs subit une baisse importante.

 

C'est enfin une considération d'ensemble sur les efforts consentis par tous les personnels de notre université dans un contexte d'économies drastiques, qui justifiait pleinement de demander aussi aux VP de participer à cet effort collectif.

 

J'ajoute encore trois considérations, à titre personnel, mais bien en tant qu'élu au Conseil d'administration.

 

Au nom des personnels que je représente dans notre instance délibérative, je me dois de rendre compte et de traduire dans celle-­ci les graves problèmes que posent aux enseignants et aux enseignants-­chercheurs les réductions de moyens en tous genres qu'ils subissent depuis plusieurs années : baisses de leur revenus en raison en particulier de la forte réduction des heures complémentaires, charges de travail de plus en plus lourdes, réduction des crédits aux laboratoires, conditions de travail dégradées, souffrance au travail, etc. Je ne pense pas que l'équipe présidentielle ait aujourd'hui pleinement conscience des difficultés que doivent affronter les personnels de notre université, ni des efforts et contraintes auxquels ils sont soumis dans leur vie professionnelle. Est-­il alors acceptable que les vice-­présidents s'exemptent de la moindre contribution à l'effort général ?

 

 

Il faut ensuite souligner le signal et le symbole négatifs qui sont envoyés par la présidence aux personnels les plus précaires de notre université. Une prime équivalant quasiment à 10 SMIC dans un contexte de crise économique grave frôle l'indécence. Surtout quand on veut bien considérer que les VP bénéficient d'une décharge -­ pleinement justifiée -­ des deux tiers de leur service, ce qui a aussi un coût pour notre établissement. Il faut admettre que le cumul décharge+prime est alors particulièrement conséquent.

 

Enfin, si l'on observe les rapports des différentes primes entre elles, celles de VP délégués et des doyens (6624 euros + une décharge de 50%) paraissent tout à fait raisonnables au regard des charges qui pèsent sur eux. Est-­il justifié que celles des VP approchent du double de celles-­ci? N'était-­‐il pas juste qu'elles soient, par exemple, d'un tiers supérieur à celles de leurs collègues?

 

Certes, on conviendra qu'une économie de 20 000 euros est symbolique. Mais ce peut être la dotation annuelle en crédits d'un laboratoire. Et pour certains personnels de notre université, 200 euros par mois, ce peut être une somme importante.

 

Pour toutes ces raisons, je déplore profondément la décision de notre CA de ne pas revenir à un montant raisonnable pour les primes des vice-présidents. Même si, évidemment, je respecte les résultats d'un vote démocratique.*

 

Veuillez croire, chères et chers collègues, en l'assurance de mon dévouement au service des personnels de notre université, et de mon engagement pour défendre et promouvoir des principes d'équité et de solidarité, ainsi qu'une certaine éthique de la responsabilité qui gagneraient à être davantage partagés.

 

Pascal Maillard,
Elu au collège B du Conseil d’administration

 

* Résultats du vote : 7 contre (6 élus RDC + UNEF), 2 abstentions (1 élu RDC et une personnalité extérieure), 17 pour. 

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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 05:50

Dans son éditorial du Monde Diplomatique de juillet 2013, Serge Halimi constate, après la fermeture de la télévision publique grecque, que l’Europe s’éloigne chaque joue davantage de la démocratie :

Les politiques économiques imposées par la défense de l’euro sont-elles encore compatibles avec les pratiques démocratiques ? La télévision publique grecque fut créée au lendemain d’une dictature militaire. Sans autorisation du Parlement, le gouvernement qui exécute à Athènes les injonctions de l’Union européenne a choisi d’y substituer un écran noir. Avant que la justice grecque suspende la décision, la Commission de Bruxelles aurait pu rappeler les textes de l’Union selon lesquels « le système de l’audiovisuel public dans les Etats membres est directement lié aux besoins démocratiques, sociaux et culturels de toute société ». Elle a préféré cautionner le coup de force, plaidant que cette fermeture s’inscrivait « dans le contexte des efforts considérables et nécessaires que les autorités fournissent pour moderniser l’économie grecque ».

 

Une réflexion intéressante de Kenneth Cukier et Viktor Mayer-Schönberger sur la menace induite par le « déluge numérique » actuel :

Amitiés, pensées, échanges, déplacements : la plupart des activités humaines donnent désormais lieu à une production massive de données numérisées. Leur collecte et leur analyse ouvrent des perspectives parfois enthousiasmantes qui aiguisent l’appétit des entreprises. Mais la mise en données du monde risque aussi de menacer les libertés, comme le montre le tentaculaire programme de surveillance conduit aux États-Unis.

 

Sa tablette Galaxy l’a propulsé sur le devant de la scène, au point qu’il dépasse Apple. Du coup, Samsung et son concurrent se livrent une guerre sans merci devant les tribunaux et les instances internationales. Mais, au-delà de l’électronique, le groupe sud-coréen, aux activités multiformes, constitue un conglomérat si puissant qu’il influence aussi bien la politique que la justice ou la presse du pays.

 

 

Les médias évoquent, pour s’en délecter, le « coût du travail ». Laurent Cordonnier s’intéresse au « coût du capital » :

Afin de justifier toutes sortes de réformes, médias et gouvernants se prévalent de leur disposition à bousculer les « archaïsmes » et à faire preuve de courage. Mais il s’agit toujours en définitive de réduire salaires et prestations sociales. Il existe pourtant bien un tabou pénalisant tous ceux qui souhaitent investir et créer de l’emploi : le coût prohibitif du capital.

 

 

Lamia Oualalou demande en quoi les Les « telenovelas » sont un miroir de la société brésilienne :

Promues sous la dictature (1964-1985) dans l’optique de souder ce pays-continent, les « telenovelas » brésiliennes ont évolué. Suivies par l’ensemble de la population, elles tendent un miroir à une société en plein bouleversement. Or la transformation récente du géant sud-américain ne saurait se résumer à sa devise, « Ordre et progrès », comme le révèlent les récentes manifestations dans les grandes villes du pays.

 

 

Hélène Bienvenu et Sébastien Gobert  décrivent la naissance d’un bloc de l’atome en Europe de l’Est :

Alors que l’Allemagne conduit à marche forcée son programme de sortie du nucléaire, ses voisins de l’Est relancent la construction de réacteurs. Pour la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, il s’agit de conquérir leur indépendance énergétique par rapport au gaz russe. Mais Moscou vendrait volontiers des centrales à ses anciens satellites…

 

 

Noëlle Burgi et Antoine Postier consacrent une forte étude aux suicides chez les postiers :

Hier peu fréquents et rarement médiatisés, les suicides sur le lieu de travail deviennent de plus en plus nombreux, surtout dans les grandes entreprises. En cause, l’intensification des tâches et, bien souvent, l’isolement, alors que les collectifs se brisent sur la mise en concurrence des salariés. A La Poste, l’hécatombe continue sans que les dirigeants s’en émeuvent.

Entre mai 2009 et mai 2013, au moins quatre-vingt-dix-sept employés de La Poste se sont suicidés ou ont tenté de le faire. Le décompte élaboré par des postiers, encore très largement méconnu, n’est pas exhaustif, mais il est vérifiable. Cette hécatombe coïncide avec l’accélération de la restructuration à marche forcée de l’entreprise, devenue société anonyme de droit privé en mars 2010.

 

Pendant ce temps, pour faire plaisir à Bruxelles, la Croatie dit adieu à ses navires (Jean-Arnault Dérens) :

Pour être fin prêt à rejoindre l’Union européenne, le 1er juillet, Zagreb a lancé un vaste programme de privatisations qui touche en particulier l’une de ses plus anciennes industries : la construction navale.

« Pourquoi l’Europe veut-elle empêcher la Croatie de continuer à construire des navires ? » L’ingénieur Duje Kovacic, employé depuis quarante ans aux chantiers navals de Split, rumine la question sans parvenir à trouver une réponse. L’intégration européenne risque en effet de sonner le glas de la construction navale, l’une des plus vieilles traditions industrielles du pays. Avec sa longue façade maritime, la Croatie est une nation de navigateurs, de pêcheurs… et de chantiers. Lesquels devaient être totalement privatisés avant son entrée officielle dans l’Union, le 1er juillet.

 

 

En Suisse, y a-t-il de faux emplois pour vrais chômeurs (Morgane Kuehni) ? :

Les syndicats et le patronat s’apprêtent à renégocier, à la fin 2013, la convention d’assurance-chômage française. Ils devront trouver comment remédier au déficit de l’Unedic, alors qu’il n’y a jamais eu autant de sans-emploi dans le pays. Pendant ce temps, la Suisse, elle, pousse jusqu’à son terme la logique d’activation, c’est-à-dire la politique visant à remettre au travail ceux que l’on soupçonne toujours de fainéantise.

 

 

Philippe Warin évoque pour sa part la « face cachée de la fraude sociale » :

« La fraude sociale : ce sport national qui plombe notre économie » ; « Fisc, Sécu, chômage : ce que les fraudeurs nous coûtent » ; « Fraudeurs de la Sécu. Ceux qui ruinent la France » ; « La grande triche. Enquête sur les 15 milliards volés à la protection sociale » ; « La France des assistés. Ces “allocs” qui découragent le travail » … La meilleure façon de saper la légitimité de la protection sociale, c’est de laisser entendre qu’elle ressemble à une passoire. Les tricheurs se glisseraient aisément entre les mailles d’un filet trop lâche, et leur parasitisme finirait par transformer la solidarité nationale en une menace pour le pays. Le 8 mai 2011, au micro d’Europe 1, l’ancien ministre des affaires européennes Laurent Wauquiez n’hésitait pas à comparer l’« assistanat » au « cancer de la société française ». Conclusion (implacable !) : protéger la France impliquerait d’éradiquer la fraude ; et éradiquer la fraude, d’élaguer les droits sociaux.

 

 

Alain Gresh revient sur « l’impasse syrienne » :

Alors que se poursuivent les préparatifs de la conférence de Genève 2 sur la Syrie, la situation militaire a été marquée par la victoire des troupes gouvernementales appuyées par le Hezbollah à Qoussair, et par la décision des Etats-Unis d’armer les insurgés. Rien ne laisse augurer une fin prochaine des affrontements. Au contraire : le conflit prend un tour plus confessionnel et s’étend à toute la région.

 

 

Selon Tristan Coloma, le Premier ministre turc espère « rebondir » :

En juin, des dizaines de milliers de personnes, regroupées autour de la place Taksim à Istanbul, mais aussi à travers toute la Turquie, ont défié le gouvernement et dénoncé les dérives autoritaires du premier ministre, M. Recep Tayyip Erdogan. Si ce dernier a pu reprendre l’initiative, et si la contestation s’est calmée, ce mouvement aux multiples facettes reflète les changements de la société depuis dix ans.

« Capulcu » (« racailles ») : c’est ainsi que le premier ministre turc, M. Recep Tayyip Erdogan, qualifie les milliers de personnes engagées dans le soulèvement populaire qui défie son autorité ; un mouvement né en réaction à la brutalité de l’intervention policière contre les manifestants qui dénonçaient la destruction du parc Gezi, à Istanbul, le 31 mai 2013. Depuis, les réseaux sociaux ont adapté ce mot en anglais (chapulling) et lui ont donné cette nouvelle signification : celui ou celle qui se bat pour les droits de chacun. Or ils sont nombreux, actuellement, ceux qui en Turquie revendiquent leur volonté de « chapuller ».

 

 

 

L’Éthiopie va-t-elle capter les eaux du Nil (Habib Ayeb) ? :

La situation géopolitique du bassin du Nil a brusquement changé avec l’annonce officielle par l’Ethiopie de la mise en chantier du barrage de la Renaissance, sur le Nil Bleu. Cette décision a réveillé en Egypte la peur viscérale de manquer d’eau, avivant les tensions régionales autour du contrôle du fleuve.

« En tant que président de la République, je vous confirme que toutes les options sont sur la table, menaçait le président égyptien Mohamed Morsi le 10 juin dernier. L’Egypte est un don du Nil, et le Nil est un don de l’Egypte. » La réaction du Caire face à la décision d’Addis-Abeba de construire le barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu s’explique par le sentiment que la vie de l’Egypte est suspendue à ce cordon fluvial.

« L’Ethiopie n’est pas intimidée par la guerre psychologique [menée par] l’Egypte et ne suspendra pas une seule seconde la construction du barrage », a rétorqué le lendemain Mme Dina Mufti, la porte-parole du ministère des affaires étrangères éthiopien. Le pays rejette l’idée d’un droit historique de l’Egypte sur les eaux du Nil, évoquant plus volontiers des « droits coloniaux illégitimes ».

 

 

Dominique Kerouedan demande comment la santé est devenue un enjeu géopolitique :

Ni l’altruisme ni la philanthropie n’expliquent la préoccupation des grandes puissances pour la santé mondiale. Mais plutôt des intérêts tantôt sécuritaires, tantôt économiques ou géopolitiques. Néanmoins, l’Europe pourrait mieux utiliser les fonds octroyés aux institutions internationales. La priorité revient à l’Afrique francophone, où se concentrent les défis des décennies à venir.

 

 

Un article de fond de Laura Raim sur la nouvelle science économique :

Longtemps, les économistes classiques ont élaboré leurs modèles comme si les humains étaient des machines à calculer. Echec. Nourrie de psychologie, l’économie dite comportementale étudie donc nos réactions et nos décisions afin de les anticiper. Et de les influencer par des incitations subtiles. Il suffirait en effet d’un simple coup de pouce pour remettre travailleurs et consommateurs sur le droit chemin.

La théorie économique dominante, dite « néoclassique », vit des jours difficiles. Non seulement les liens incestueux de ses spécialistes avec les institutions financières sont révélés. mais leur responsabilité dans la dernière crise éclate au grand jour. L’autorégulation se justifiait, avaient coutume d’expliquer les maîtres incontestés de la discipline, par la parfaite efficience des marchés, elle-même découlant de la rationalité sans faille des agents. Un conte pour enfants sages mis à mal par la crise financière.

 

 

Evelyne Pieiller  se demande si l’action peut redevenir « sœur du rêve » : L’art « engagé » est souvent soupçonné de trahir la cause... de l’art. Certes, il y eut des exemples destructeurs de créations soumises à des dogmes officiels, et des œuvres réduites à l’expression d’une thèse. Mais les choix esthétiques s’inscrivent toujours, même quand ce lien est nié, dans un ensemble de valeurs politiques : l’engagement se traduit réellement dans l’œuvre quand il interroge aussi les moyens artistiques.

 

 

Guy Scarpetta  revient sur l’ouvre de Carlos Fuentes : Un an après sa disparition, en mai 2012, sans doute le moment est-il venu de prendre toute la mesure du grand écrivain mexicain, au-delà de l’image un peu trop policée qui a souvent été donnée de lui.

La cause est entendue : ce qui qualifie les grands romans, c’est de produire des effets de vérité qui échappent à tous les autres systèmes de représentation ou d’interprétation ; de révéler une part de l’expérience humaine à laquelle seul l’art du roman permet d’accéder.

C’était là la grande thèse d’Hermann Broch, développée aujourd’hui par Milan Kundera, et que Carlos Fuentes, de son côté, n’a cessé de reprendre et d’amplifier.

 

 

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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 12:59

On connaît l’admiration que je voue à Philippe Bordas et à ses livres.

 

Bordas vient d’accorder un long entretien au Nouvel Observateur sur le Tour de France et la représentation que la télévision publique donne de la France à cette occasion.

 

Extraits :

 

Armstrong pourrait être le motif d’un essai de Guy Debord s’il était encore vivant. Il est le syndrome de l’effondrement du politique, de la tricherie et de la corruption. Aucun homme politique n’a honte d’avoir triché. Ils refont tous un come-back, même couverts de honte.

 

 

Il y a des genres littéraires qui à un moment n’ont plus de sens et disparaissent. Le cyclisme a atteint une dimension extraordinaire avec des préparations qui n’étaient pas négligeables mais ne transformaient pas le corps que Dieu avait donné à l’homme.

 

Le cyclisme est né dans des pays où la littérature est reine : la France, la Belgique, l'Italie, l'Espagne. Il y a une tradition de l'écriture de l'exploit, liée à la Grèce, à Pindare, à l'apothéose du geste héroïque.

 

Ce n'est pas un sport de loisir, comme les autres, c'est un sport qui s'inscrit dans la surnature et le dépassement. C'est très violent. Dès sa naissance, le cyclisme cherche sa limite jusque vers la mort, avec des courses de six jours et six nuits et des raids inhumains de 1.200 kilomètres.

 

D'emblée s'impose la question théâtrale de la temporalité : un déplacement spectaculaire dans l'espace et le temps, une multiplicité des personnages et ce retour de la fatalité antique qui se manifeste par la défaillance, la violence de la foule et celle des éléments. La matière est tragique, romanesque.

 

Charles Pélissier, le plus grand champion des années 30, reconnaît le plus grand écrivain qu'est Céline et lui offre son plus beau vélo. Céline regarde ce vélo percé de partout et en fait la matrice de sa nouvelle écriture, qui est ajourée. Il réinvente la langue française sur le modèle d'un vélo dans Féérie pour une autre fois.

 

Le cyclisme a été grand parce qu'il y a eu des grandes paroles sur le cyclisme, et il a été petit parce que soudain il y a eu des petites paroles.

 

Il y a eu de grandes courses dites petitement, à partir des années 80. Une fois que tu entérines, à la fin de l'ère Hinault, la prédominance monstrueuse de la télévision et que tu décides que toi, comme chroniqueur, la seule chose que t'as à faire puisque les gens l'ont vu à la télé, est d'apporter un récit linéaire qui soit une paraphrase de la téloche, tu agis en vaincu.

 

Quand tu avais lu les 10 feuillets de Pierre Chany [spécialiste du cyclisme à "L'Equipe", qui a couvert le Tour de France de l'après-guerre à 1987, NDLR], c'était dément, la télévision devenait une paraphrase de son texte. Aujourd'hui, le récit est une paraphrase de la téloche.

 

Lorsqu'Anquetil faisait un exploit, il attendait le verdict de Chany avant de le commenter. De la même façon que dans l'Antiquité, les champions donnaient tous leurs biens à Pindare pour avoir simplement deux lignes dans ses textes. Car ce qui comptait le plus, c'était la survie par le verbe.

 

 

Le vélo naît à un moment historique très précis : après la Commune, il y a une énorme et presque définitive répression du peuple français. Toute une masse de gens du peuple sont dans la force de l'âge mais n'ont plus de représentation sociale ou politique. Une masse énorme de révoltés et de déclassés qui hésitent entre l'anarchie et la voyoucratie.

 

Le vélo, très vite, devient un sport de prolétaires fous, fous de cette force populaire qui ne peut pas s'exprimer autrement. Le vélo devient l'outil d'une revendication sociale, esthétique et même métaphysique, parce que ces exploits sont surnaturels – ces mecs-là, par la douleur et la rédemption, se revendiquent comme des Christ vivants.

 

Le Tour diffuse des informations sur le pays. La métaphore de la France se fait par le Tour de France. La France, le vélo, la littérature française : c'est une trilogie. Le Tour de France, c'est le discours d'un pays.

 

Le Tour sélectionne la France. Il ne veut pas montrer la vraie France : Paris, les cités, les zones commerciales atroces et interchangeables d'un pays souillé par le commerce de masse. Ils font des repérages absolument invraisemblables pour sélectionner des zones. T'as pas de ZUP, t'as pas de "ziva" en booster, tout est faux ! C'est que de la farce !

 

Le Tour de ses débuts montrait le peuple tel qu'il était. Le peuple des corons, le peuple des paysans. Aujourd'hui, la représentation du peuple et du néo-petit-peuple, ce sont les cités de France. La vraie physionomie du pays n'est pas montrée. Sauf les ronds-points qui font les chutes, c'est le seul truc qu'ils sont obligés de montrer de la France contemporaine.

 

Je pense que ce sport est arrivé à terme mais c’est un autre sport, il ne faut pas appeler ça cyclisme. Il faut appeler ça « jeu cycliste organisé par une télévision avec des sponsors et en liaison avec les milieux médicaux qui trouvent les produits dopants et en déliaison de ceux qui les cherchent ».

 

Le dernier qui a essayé de gagner le Tour sans rien prendre, c’était Charly Mottet, en 1987. Il a fini quatrième. Il y a des coureurs extrêmement séduisants, Thibault Pinot, Arthur Vichot, des coureurs à l’ancienne. Les coureurs de la Française des Jeux, je ne dis pas que ce sont des enfants de chœur mais ils font attention à eux, ils sont fins, ils ont une belle pédalée, ils ont le swing, une belle cadence et un sens tactique qui restaure le cyclisme ancien.

 

 

Les jeunes coureurs qui font le métier auront toujours 20 à 30 watts qui leur manqueront. La seule façon de les aider, c’est de reprendre à leur compte l’histoire du cyclisme et la mystique de l’attaque, du harcèlement, de l’intelligence à l’œuvre. Pour piéger les hommes du chiffre et du labo. C’est presque mission impossible. Mais pas tout à fait.

 

Le niveau de dopage a baissé, les puissances développées grâce à l’EPO et les hormones de croissance ont baissé, je pense que c’est terminé. Maintenant il y a l’Aicar, tout le monde sait qu’il est là, mais les mecs vont quand même faire des commentaires. Il n’y a pas une grève des journalistes pour dire : je ne commente pas.

 

 

L’article dans son intégralité ici.

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