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27 février 2020 4 27 /02 /février /2020 06:28

Je reprends cette analyse du Groupe Jean-Pierre Fernand. Je me répète, mais tous les enseignants du supérieur devraient immédiatement se croiser les bras et descendre dans la rue !

 

Nous avons reçu un courrier abondant après la publication de notre billet de désenfumage, nous posant des questions à propos du projet de loi pluriannuelle pour la recherche (LPPR), de ses initiateurs, de son calendrier ou encore des sommes en jeu. Dans ce complément au billet, nous répondons à ces questions à partir des informations dont nous disposons.

 

 

I Quel est le calendrier prévisionnel de la LPPR ?

 

Le calendrier parlementaire ne permet pas l’examen de la LPPR avant l’automne. La date avancée par la ministre, Frédérique Vidal, pour rendre public le projet de loi (fin mars-début avril) correspond à la date du probable du remaniement ministériel.

 

Un examen de la loi par le Parlement à l’automne pose cependant un problème de communication à l’exécutif, puisqu’il coïnciderait avec la phase préparatoire du budget 2021, faisant apparaître explicitement l’absence de création de postes et d'augmentation du budget de l’Université et de la recherche publiques pour la troisième année du quinquennat. Rappelons qu’en 2019 et 2020, le nombre de postes pérennes mis au concours a fortement baissé et le budget n’a été augmenté que du montant de l’inflation, ne permettant pas la compensation du Glissement Vieillesse Technicité. 

 

 

II Qui soutient ce train de réformes de l’Université et de la recherche ?

 

Alors que la communauté académique s’alarme du contenu des rapports préparatoires à la “grande loi darwinienne” pour la recherche et l’Université, les initiateurs et rapporteurs de la LPPR (Gilles Bloch, Jean Chambaz, Christine Clerici, Michel Deneken, Alain Fuchs, Philippe Mauguin, Antoine Petit, Cédric Villani et Manuel Tunon de Lara) ont fait paraître une pétition dans le Monde daté du 20 février 2020 :
LA COMMUNAUTE SCIENTIFIQUE a lancé cette pétition adressée à Emmanuel Macron. 

 

Se sont associés à leur texte une centaine de chercheurs retraités qui ont tous bénéficié au cours de leur carrière des conditions (postes pérennes, liberté de recherche et moyens récurrents) dont les réformes à venir vont achever de priver les jeunes générations de chercheurs [1]. Les plus connus d’entre eux avaient déjà signé une tribune à la veille du premier tour de la présidentielle pour faire connaître leur attachement au mille-feuille d’institutions bureaucratiques créées depuis quinze ans (ANR, HCERES, etc).

 

Est-ce dû à leurs convictions d’un autre temps les conduisant à prétendre parler au nom de “la communauté scientifique” — c’est le nom d’administration de la pétition — communauté à laquelle ils n’appartiennent de facto plus ? Leur pétition de soutien à la LPPR a rassemblé deux cents signatures en quatre jours. 

 

 

III Qui est à l’origine de ce train de réformes de l’Université et de la recherche ?

 

La majorité des mesures de précarisation et de dérégulation qui accompagneront la loi de programmation budgétaire ont été conçues par la Coordination des Universités de Recherche Intensive Françaises (CURIF), association de présidents et d’anciens présidents d’universités qui travaillent depuis quinze ans à la suppression progressive des libertés académiques et à la dépossession des universitaires. La CURIF comprend dix-sept membres, dont huit, indiqués en gras, véritablement actifs : Philippe Augé, David Alis, Jean-Francois Balaudé, Yvon Berland, Jean-Christophe Camart, Jean Chambaz, Christine Clerici, Frédéric Dardel, Michel Deneken, Barthélémy Jobert, Frédéric Fleury, Alain Fuchs, Corinne Mascala, Sylvie Retailleau, Manuel Tunon De Lara, Fabrice Vallée, Frédérique Vidal, Jean-Pierre Vinel. La CURIF a déclaré son allégeance à la candidature de M. Macron lors d’une réunion avec Jean Pisani-Ferry, le 28 avril 2017. Le programme de la CURIF est simple : différencier les statuts et les financements des établissements, supprimer le CNRS, et accorder les pleins pouvoirs aux présidents d’université. Les apports de la CURIF au programme présidentiel de M. Macron figurent dans les deux documents suivants :
http://groupejeanpierrevernant.info/CURIF_EM.pdf
http://groupejeanpierrevernant.info/positions_CURIF_avril_2017.pdf 
La place des courtisans de la techno-bureaucratie universitaire dans la structure en cercles concentriques d’En Marche est discutée dans ce billet :
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#LuttePlaces3

 

Amélie de Montchalin revendique avoir obtenu la LPPR grâce à sa proximité avec Édouard Philippe. Elle ambitionne de devenir ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, et donc de porter elle-même cette loi devant le Parlement à l’issue du remaniement qui devrait suivre les élections municipales.

 

S’il importe de nommer les managers à l’origine de la loi, il ne faut pas ignorer ce qu’elle doit aux normes de “bonnes pratiques” gestionnaires rappelées par l’Inspection Générale des Finances dans son rapport récent sur le pilotage et la maîtrise de la masse salariale des établissements :
https://www.education.gouv.fr/cid149541/le-pilotage-et-la-maitrise-de-la-masse-salariale-des-universites.html

 

 

IV Le “Pacte productif” de Bercy empiète-t-il sur le pilotage et le budget de la recherche ? 

 

Frédérique Vidal n’a emporté aucun arbitrage budgétaire depuis le début du quinquennat. Ni Bruno Le Maire ni les hauts fonctionnaires du ministère de l'Economie et des Finances n’ont été convaincus de la nécessité de financer l’Université et la recherche. Mieux, ils se chargent eux-mêmes du volet “innovation” du Pacte productif : 
https://www.economie.gouv.fr/pacte-productif 

 

Ce financement par l’impôt du secteur privé est pris sur la même enveloppe globale que le budget de la recherche publique. Il est hélas probable qu’un programme pour “l’innovation” serve davantage les intérêts politiques de M. Macron que le financement de la recherche et de l’Université publiques, pourtant vitales pour répondre aux trois crises, climatique, démocratique et économique, qui minent nos sociétés. 

Mais l’emprise de Bercy sur la politique de recherche ne s’arrête pas à la ponction de nos cotisations retraites pour financer des programmes d’“innovation” et la niche fiscale du Crédit d’Impôt Recherche (CIR) plutôt que de financer la recherche. Comme l’a précisé Bruno Le Maire, “la loi de programmation de la recherche devrait être l’occasion de réfléchir à une augmentation des moyens consacrés à des programmes de recherche publique en contrepartie de leur orientation vers un développement industriel précis.” [2] Tout est dit. 

 

La LPPR est le volet de la réforme de la recherche porté par la CURIF, organisant la dérégulation des statuts et le contournement du recrutement par les pairs, en renforçant le pouvoir démesuré de la technostructure managériale des établissements. Le “pacte productif” apparaît comme le volet de cette même réforme portée par Bercy, instaurant des outils de pilotage qui lui permettent de contrôler cette même technostructure. 

 

 

V Quelles sont les sommes dégagées par l’article 18 de la loi retraite ? 

Le budget brut salarial pour l’Université et la recherche s’élève à 10,38 milliards € par an. La baisse de cotisation patronale de l’État de 74,3% à 16,9% sur 15 ans permettra à terme de redistribuer les 6 milliards € par an prélevés sur notre salaire socialisé. Pour la période 2021-2027 couverte par la LPPR, l’article 18 conduira en cumulé à 11 milliards € de prélèvement dans nos cotisations de retraite [3]. Il convient donc de comparer les annonces de “revalorisation” du salaire des jeunes chercheurs et d’augmentation du budget de l’ANR (120 millions € par an) à ces sommes. 

 

 

VI Que contient le projet de loi relatif à la programmation pluriannuelle de la recherche 2021-2027 ?

La version stabilisée de la LPPR se compose de 20 articles.

Titre Ier: Dispositions relatives aux orientations stratégiques de la recherche et à la programmation budgétaire.
Art 1: Approbation du rapport annexé.
Art 2: Programmation budgétaire 2021-2027, financements ANR, trajectoires de l’emploi scientifique.

Titre II: Attirer les meilleurs scientifiques
Art 3: Chaires de professeur junior (tenure tracks)
Art 4: Fixer un cadre juridique spécifique pour le contrat doctoral. Développer les contrats post-doctoraux.
Art 5: Développer des CDI de mission scientifique.
Art 6: Faciliter avancements et promotions en cours de détachement ou de mise à disposition.

Titre III: Piloter la recherche et encourager la performance
Art 7: Lier évaluation et allocation des moyens par une rénovation de la contractualisation.
Art 8: Unités de recherche.
Art 9: Orienter les thèmes de recherche par l’Agence Nationale de la Recherche.

Titre IV: Diffuser la recherche dans l’économie et la société
Art 10: Elargissement des dispositions de la « loi Allègre ».
Art 11: Elargissement des mobilités public-privé par les dispositifs de cumul d’activités à temps partiel.
Art 12: Elargissement des mobilités public-privé par les dispositifs d’intéressement des personnels.
Art 13: Droit de courte citation des images.

Titre V: Mesures de simplifications et autres mesures
Art 14: Mesures de simplification en matière d’organisation et de fonctionnement interne des établissements. Délégations de signature. Rapport sur l'égalité femmes-hommes. Suppression de la mention des composantes dans le contrat d'établissement. Limitation des élections partielles en cas de vacance tardive. Approbation des conventions de valorisation des EPST. Mesure de simplification du régime des dons et legs à l’Institut de France ou aux académies.
Art 15: Mesures de simplification en matière de cumul d’activités.
Art 16: Mesures de simplification en matière de formation. Prolongation de l’expérimentation bac pro BTS. Possibilité de stage dans les périodes de césure.
Art 17: Ratification de l’ordonnance sur les établissements expérimentaux
Art 18: Simplification du contentieux relatif au recrutement des enseignants-chercheurs et chercheurs.
Art 19: Habilitations à légiférer par ordonnance.
Art 20: Entrée en vigueur de la loi.

Titre VI: Rapport annexé

[1] La sociologie de ce groupe, composé à 93% d’hommes, sans chercheur en SHS, et la hiérarchie des statuts qu’ils affichent, témoignent du fait que le temps où ils ont été pleinement productifs (la moyenne d’âge est de 72 ans et demi) ne saurait être considéré comme un âge d’or de la recherche. 

[2] Le pacte productif. Discours de Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances à Bercy, le mardi 15 octobre 2019.
https://www.economie.gouv.fr/pacte-productif/discours-de-bruno-le-maire-ministre-de-leconomie-et-des-finances

[3] Le calcul affiné, séparant primes et salaires, conduit à -4,98 milliards € au lieu de -6 milliards € et à -9,12 milliards € pour la période 2021-2027, et non -11 milliards €. Nous avons gardé le calcul approximatif pour permettre à chacun de vérifier le calcul. 

 

"Le vrai courage c’est, au-dedans de soi, de ne pas céder, ne pas plier, ne pas renoncer."
 
Groupe Jean-Pierre Vernant.
 
Quelques réponses aux questions fréquemment posées sur la loi pluriannuelle pour la recherche (LPPR)
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24 février 2020 1 24 /02 /février /2020 06:29

 

 

Sur le site de l’1dex, Vingtras dénonce l’abaissement du niveau de la vie politique française : « Alors qu’une poignée de vaillants députés s’affaire dans une bataille de tranchées autour des crapouillots afin de bombarder d’amendements une majorité cynique qui exécute les volontés du prince pour accoucher d’une loi scélérate, l’opinion publique reste accaparé par les tribulations grivoise.Et tandis que l’Assemblée nationale ressemble de plus en plus à la guerre des boutons, sa majesté Emmanuel jacte doctement sur les différences qu’il y a lieu de distinguer entre le communautarisme et le séparatisme…ce qui n’empêche nullement le rubicond et moustachu-barbu avocat-vedette Dupont-Moretti de venir donner des leçons de bienséance juridique sur le plateau de « C à vous ».Dans ce monde franchouillard faisandé où dominent les approximations et les faux semblants, la médiocrité est en train de s’emparer du fond de l’air dont on tolère encore que la commune atmosphère polluée à la bêtise contrôlée soit à disposition pour tout un chacun…Mais le 4/40 se porte bien et les coffres forts des bourgeois sont bien garnis !

 

Alors que nous importe le sort d’un Assange ? Et des Syriens pilonnés par Assad.

Paris vaut bien une fesse… »

 

 

Communiste Hebdo analyse la stratégie militaire de la France dans la concurrence impérialiste : « Emmanuel Macron, en représentant des intérêts capitalistes, ne néglige pas que la question de la puissance ne se résout pas dans la force de frappe et dans les capacités de projections de forces armées. Il affirme : « Mais la liberté d’action européenne, la défense et la sécurité de l’Europe, ne peuvent reposer sur une approche uniquement militaire. Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos infrastructures, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe ». Nous voila donc bien revenu à l’essentiel ; les luttes au sein du système impérialiste pour s’assurer la suprématie technologique, celle de la production et des échanges.

Ce discours nous éclaire sur l’état des concurrences violentes qui sont à l’œuvre au sein de l’impérialisme et qui explique la montée en puissance des politiques de renforcement des arsenaux militaires et éclaire les conflits régionaux mais fortement internationalisés qui se déroule sous nos yeux. Quel rapport avec les mesures et lois anti-sociales que chaque pays capitaliste met en œuvre et qui soulèvent la colère des peuples ? La réponse est simple : TOUT. En effet, c’est bien parce que la loi de développement du capitalisme est celle du profit maximum et de l’accumulation du capital que les puissances impérialistes à ce stade de développement sont amenées à une guerre sans merci pour contrôler et exploiter les ressources matérielles et humaines et qu’elles ont besoin d’aller encore plus loin dans la liquidation des conquêtes qui entravent à leurs yeux ces objectifs. »

 

 

 

Anti-K analyse l’adieu d’Anticapistalistas à Podemos. L’ensemble de l’exécutif d’Anticapitalistas de Podemos Andalousie quittera ses fonctions en mai. La démarche adoptée est étonnante : ces démissions ont en effet été négociées avec la direction centrale de Podemos. Il s’agit d’un passage de témoin en douceur qui amènera ces militants à se consacrer désormais exclusivement à Adelante Andalucía (En Avant l’Andalousie), la coalition militante et électorale qu’ils ont construite en 2018 avec Izquierda Unida Andalousie et deux organisations andalousistes. Ce cadre unitaire est vite devenu la pomme de discorde entre Podemos A et la direction centrale iglésiste : les Anticapitalistas ont très tôt adopté une orientation « nationaliste » de gauche (ce qui signifie internationaliste mais favorable à un renforcement de l’autonomie de l’Andalousie dans le cadre formulé comme d’un projet fédéraliste) qu’ils ont essayé de faire accepter en vain à celle-ci. En construisant Adelante Andalucía, ils ont pris acte de l’impossibilité de déboucher sur une la reconnaissance comme une entité jouissant dans Podemos d’une large autonomie, non seulement politique, en particulier sur les choix des candidatures électorales, mais aussi financière, et en devenant seuls gestionnaires des listes d’adhérents.

 

 

 

 

Revue de Presse (310)
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22 février 2020 6 22 /02 /février /2020 06:14

 

J’aborde aujourd’hui l’un des mots dont l’utilisation me fait sortir de mes gonds : dédier (dédié).

 

Il s’agit non seulement d’un anglicisme, mais d’un faux anglicisme au sens où les anglophones en font un usage beaucoup plus raisonné que nous.

 

Á l’origine, « dédier » connote la religion. Une chapelle est dédiée à saint Antoine de Padoue. On peut aussi dédier un objet profane : Victor Hugo dédiait « aux dents blanches d'Ève Tous les pommiers de [son] verger ». On peut se dédier corps et âme à un club de sport. Et même à un blog. On peut dédier un poème, un roman à un dédicataire.

 

C’est là que sont intervenus, il y a une trentaine d’années, les neuneux des médias. Tout fiérots, ils avaient repéré le verbe anglais « to dedicate ». Ce verbe a deux sens : consacrer (une église) et dédier : “ Dedicated to the One I Love ” (chanson de 1957 du groupe de blues et gospel les “5” Royales, superbement reprises par les Mamas et les Papas dix ans plus tard).

 

Donc, à cause des neuneux, finis les « consacrer », les « dévouer », les « offrir », les « réserver », les « vouer ». La chaîne parlementaire est dédiée aux débats. La place de parking est dédiée aux handicapés. On peut même faire l’économie d’un complément : « les cyclistes doivent utiliser une voie dédiée. Au bureau, ils se brancheront sur un serveur dédié.

 

Tout est bon quand il s’agit d’appauvrir la langue française.

 

 

Les mots chéris des médias et des politiques (11)
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20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 06:20


Le banquier éborgneur prépare pour les enseignants du supérieur un avenir aux petits oignons : défonctionnarisation de personnels recrutés sans statut, compétition permanente entre les enseignants, les labos de recherche, les composantes des universités, prise du pouvoir par l'administration, gestion managériale, budgets de misère etc.

 

Pour l'instant, la réponde de la base est bien molle, trop d'enseignants – des jeunes en particuliers – croyant qu'ils s'en sortiront toujours individuellement. D'autres réfléchissent, dénoncent, tentent d'organiser la lutte. C'est le cas du groupe RogueESR, dont je reprends ici une riche analyse.

 

 Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) 

 

 Premières analyses du texte

 

La loi de programmation pluriannuelle de la recherche, essentielle pour notre avenir, a été rédigée dans l’opacité la plus grande, après une phase de consultation étriquée. Le ministère n’a, à ce jour, pas souhaité dévoiler ce projet de loi à la communauté académique. Il s’est contenté d’une communication maladroite destinée à désamorcer le mouvement de réaffirmation de l'autonomie et de la responsabilité du monde savant qui se développe partout, des syndicats aux sociétés savantes, des laboratoires de biologie aux Facultés de droit et de science politique, en passant par toutes les disciplines des sciences humaines et sociales. De toutes parts monte un même appel à la création de postes pérennes, à des crédits récurrents, à une suppression de la bureaucratie et à une réinstitution des libertés académiques.

 

Nous en appelons au Président de la République pour que cessent cette conduite blessante de la réforme et cette gestion confuse et désordonnée de la rédaction de la loi. L’Université et la recherche méritent respect, éthique intellectuelle, transparence et intégrité, toutes valeurs qui fondent nos traditions académiques et que nous entendons défendre et incarner.

 

Nous produisons ici une première analyse de cette loi en traitant successivement de sa portée d’ensemble, du financement de la recherche, du statut des universitaires et des chercheurs et enfin de la question de l’évaluation, inséparable de celle des libertés académiques. Notre analyse repose principalement sur deux sources que nous confrontons : la version courte du projet de la loi, datée du 9 janvier 2020, et la communication de la ministre devant les nouveaux directeurs et directrices d’unités, le 4 février dernier. Les propos de Mme Vidal sont en contradiction manifeste avec le texte du projet de loi.

 

La ministre, pour lever les inquiétudes et apaiser les colères, défend une représentation irénique de la loi, visant à en réduire la portée : « Cette loi n’est pas une loi de programmation thématique ou une loi de structures. C’est une loi de programmation budgétaire. » Dans sa version du 9 janvier, le projet de loi se compose de cinq parties dont seule la première est budgétaire, alors que les quatre suivantes organisent des bouleversements structurels. Alors que la deuxième partie de la loi instaure la dérégulation des statuts des jeunes chercheurs et met à mal l’indépendance de la recherche en permettant de contourner le recrutement par les pairs, la troisième partie conforte l’évaluation punitive et l’injonction aux résultats pour toutes les formes de contractualisation. La quatrième partie comporte des dispositions sur le cumul d’activités visant, comme la loi sur les retraites, à accroître la porosité entre le secteur public et le secteur privé. La cinquième partie contient les autorisations à légiférer par ordonnance sur un ensemble de dérégulations qui vont du transfert au privé de prérogatives de l’enseignement public aux règles de fonctionnement des fondations de coopération scientifique, en passant par les modalités de recrutement des chercheurs et des universitaires. Il est à souligner qu’une version plus longue de la loi, postérieure à la version du 9 janvier, réintègre une partie des ordonnances du Titre V dans le texte de loi lui-même. Quels sont les arbitrages qui ont conduit la ministre à affirmer que la LPPR serait réduite à la seule question budgétaire (Titre I), en l’amputant de ses quatre autres parties, sans en informer ni la communauté universitaire ni les parlementaires ? Est-ce à dire que le reste de la loi fera l’objet de décrets, d’ordonnances, voire de simples dispositions réglementaires ? Le hiatus irresponsable entre la communication ministérielle et le texte du projet de loi peut-il être expliqué par le départ de Mme Vidal du ministère dans les mois qui viennent ?

 

En l’état, l’article 2 du projet de loi prévoit la programmation budgétaire pour 2021-2027, mais n’engage aucunement l’État au-delà de l’année budgétaire — dans le cas contraire, le Conseil d’État a rappelé que le projet serait inconstitutionnel. Cet article 2 propose de réaffecter une partie des sommes que l'État ne dépensera plus en cotisations pour les retraites en revalorisations indemnitaires — c’est-à-dire en primes plutôt qu’en revalorisation du point d’indice. Le salaire d’entrée d’un universitaire ou d’un chercheur est aujourd’hui, après reconstitution de carrière, de 1,8 SMIC en moyenne. Son salaire socialisé, qui comprend la cotisation de l’Etat pour sa retraite, baissera de 1,2 SMIC en 15 ans, comme prévu par l’article 18 de la loi sur les retraites. La revalorisation du salaire net à 2 SMIC ne restitue qu’une petite partie de cette somme (0,2 SMIC). La raréfaction des postes pérennes et la titularisation décalée de cinq à six ans, induite par les dispositifs de type tenure track, introduisent trouble et confusion dans l’annonce de revalorisation pour les futurs recrutés. Quant au soutien de base des laboratoires qui aurait désormais les faveurs de la ministre (« Nous avons besoin de soutien de base mais aussi de financement sur projet »), il est contredit par la loi : l’article 2 du projet de loi prévoit bien un accroissement des appels à projet, le budget de l’ANR étant augmenté par ponction dans les cotisations de retraites des universitaires et des chercheurs. Or la consultation en amont de la préparation de la loi a fait apparaître que neuf chercheurs et universitaires sur dix sont en faveur d’une augmentation des crédits récurrents et d’une limitation des appels à projet. Dans sa version du 9 janvier, la loi n’en tient nullement compte.

 

Le statut des personnels des universités et de la recherche est au cœur de la loi. Nous devons accorder la plus grande attention au fait que les Titres II à V traitent tous de cette question. La LPPR vise en priorité une modification profonde des métiers, des missions, des catégories et des statuts des personnels. Le point le plus sensible est dans le Titre V : les modalités de recrutement des enseignants-chercheurs seraient modifiées par ordonnance. Sont en jeu le caractère national des concours, le contournement du CNU et la part des recrutements locaux. Une telle disposition, qui revient à statuer sans aucun débat parlementaire – et plus encore sans aucune consultation des chercheurs et des universitaires eux-mêmes – s’apparenterait à un coup de force revenant sur une tradition de collégialité longue de huit siècles selon laquelle les universitaires sont recrutés par leurs pairs. L’AUREF elle-même (Alliance des universités de recherche et de formation) a cru utile de redire dans son communiqué du 31 janvier dernier « son attachement au statut national de l’enseignant-chercheur et à l’évaluation par les pairs ». Au lieu de garantir et de consolider les statuts et le cadre national des concours de recrutement, qui sont les garants fondamentaux de l’équité, de l’exigence et de la qualité de l’Université et de la recherche, le projet de loi multiplie les nouveaux statuts dérogatoires, au risque d’aggraver la précarité qui mine notre système. Ainsi l’article 4 du projet de loi instaure les chaires de professeur junior (tenure track) d’une durée de cinq ou six ans et introduit par là-même un contournement des recrutements sur des postes statutaires pérennes. L'article 5 révise le cadre juridique du contrat doctoral et l’article 6 prévoit un nouveau mode de recrutement échappant à la collégialité, aux statuts et aux droits associés : le « CDI de mission scientifique ». Par ailleurs, les articles 7 et 11 du projet de loi prévoient la dérégulation du cumul d’activités, permettant l’emploi par le secteur privé de salariés du public, hors de tout contrôle. Dérégulations et contractualisation ne peuvent avoir pour conséquence qu’une précarisation et une dépossession accrues des métiers de l’enseignement et de la recherche. Si l’on en croit la ministre, « la recherche française souffre d’une baisse de l’attractivité de ses carrières », mais la loi qu’elle conçoit ne fera qu’aggraver la situation, en sacrifiant une génération de jeunes chercheurs.

 

 

Enseignement supérieur : la lutte nécessaire continue !

 

En lançant une candidature collective à la présidence du HCÉRES (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur), nous avons ciblé avec justesse l’instance qui jouera un rôle cardinal dans la nouvelle architecture de l’ESR. Plus encore que la seule carrière des universitaires et les modifications statutaires, l’évaluation définira et structurera tout l’enseignement supérieur et la recherche. Toute contractualisation se fera avec une rétroaction de l'évaluation sur les moyens, amplifiant ainsi l’obligation de résultats quantitatifs. Les articles 8 à 10 instaurent un conditionnement fort des moyens alloués aux résultats obtenus : l’évaluation-sanction des laboratoires, des établissements et des formations (HCÉRES), comme celle des chercheurs (ANR), deviendra la norme. Selon la ministre, « ce qui fait la spécificité de notre communauté, c’est d’être dans une compétition qui implique un travail d’équipe. C’est ce qu’on appelle “coopétition” — ce mot-valise qui mêle compétition et coopération — traduit bien l’émulation collective qui définit la recherche ». Non. Ce sont la collaboration fertile et la disputatio qui fondent la recherche. La compétition, quel que soit le nom par lequel on la désigne, dénature le travail des universitaires, accroît les inconduites scientifiques et met en difficulté les laboratoires, les composantes et les services. En outre, fondée presque exclusivement sur une pratique exacerbée de l’évaluation quantitative, elle favorise la reproduction, le conformisme, les situations de rente et les pouvoirs installés. La science a pour seule vocation la société qui la sollicite et pour seul objet l’inconnu qui est devant elle. Elle a besoin du temps long. Une loi de programmation qui la soumet à la seule concurrence, aux évaluations-sanctions permanentes et aux impératifs de rentabilité à court terme, la conduit à sa perte.

 

Dès lors, quel peut être l’avenir d’une telle loi ? A-t-elle même encore un avenir ? La défiance de la haute fonction publique et de la technostructure politique vis-à-vis des universitaires et des chercheurs a gâché l’occasion historique d’écrire enfin une loi de refondation d’une Université et d’une recherche à la hauteur des enjeux démocratique, climatique et égalitaire de notre temps.

 

Une telle loi impliquerait des mesures énergiques de refinancement, un grand nettoyage de la technostructure administrative accumulée depuis quinze ans et un retour aux sources de l’autonomie du monde savant et des libertés académiques. Ainsi que l’a fort bien dit le président du Sénat, M. Larcher, au sujet de la LPPR : « Il faut d'abord trouver un agenda, un contenu et des moyens, mais peut-être aussi une méthode d’approche. » De tout ceci le ministère s’est bien peu soucié, et c’est la communauté académique qui en paiera  le prix fort.  Nous devons tout recommencer.

 

Car, parmi les trois scénarios désormais envisageables, aucun n’est satisfaisant. Soit la loi ne comprendra in fine que la partie budgétaire et se concentrera sur la réaffectation d’une partie des cotisations de retraites que l’État ne versera plus. Soit elle sera retirée afin de soustraire un gouvernement très affaibli à une fronde des universitaires et des chercheurs qui, laissant leurs différences partisanes de côté, se montrent aujourd’hui prêts à réaffirmer les fondements de leurs métiers. Soit les réformes structurelles et statutaires passeront par des décrets, par des cavaliers législatifs et par des ordonnances, ou par une combinaison de ces trois voies. Ce serait le pire scénario, car il supprimerait toute occasion d’un débat public et contradictoire sur la politique de la recherche en France.

 

 

RogueESR

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19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 06:22
L'enseignement supérieur et la novlangue du banquier éborgneur
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17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 06:15

 

 

Pour Evariste dans Res publica,  « la haine déversée sur Mila, les menaces de viol et de mort qui lui ont été adressées doivent être condamnées avec la plus grande énergie. Le silence du gouvernement est un premier scandale. Et les propos de la ministre en marche arrière, Belloubet, contre la liberté de conscience, du procureur de Vienne qui a ouvert une enquête préliminaire contre Mila et du délégué général du CFCM qui a déclaré en substance « elle l’a cherché, elle assume », doivent être combattus de façon radicale. Scandaleuse est la mise aux abonnés absents de la plupart des responsables de gauche et des écologistes. Cela les rend inaptes à représenter la majorité des Français ! »

 

 

Pour Gilles Questiaux, dans Réveil communiste, « En additionnant des minorités, on ne fait pas longtemps une majorité, ni une démocratie, ni une société sans classes. Si on institutionnalise les minorités, on ne fait que rétablir des privilèges, à l'intention des groupes bourgeois ou petits-bourgeois qui dirigent ces minorités : les quotas dans les universités de la Côte Est américaine, par exemple, ont servi à ce recrutement, et les individus doués sélectionnés, au lieu de renforcer l'avant garde du prolétariat, viennent apporter un sang neuf à la société bourgeoise et freiner sa décadence historique. En France, la politique de recrutement direct d'étudiants en IEP dans les "quartiers" poursuit le même objectif. La revendication du droit des minorités est antidémocratique et antisociale. Cela peut sembler abrupt ! Mais cette constatation est au cœur du désastre interminable de la gauche occidentale qui dure depuis deux générations et qui risque maintenant de s'étendre au reste du monde, puisque cette gauche s'épuise à réclamer toujours plus de droits, de plus en plus contestables, pour des minorités toujours plus nombreuses, et toujours plus petites. La gauche en cela participe à l'atomisation de la société, par la diffusion de l'individualisme de masse du dernier capitalisme, celui du dernier homme.

 

 

Bolivar Infos nous parle du médicament cubain pour soigner le coronavirus : « Le président de Cuba, Miguel Díaz-Canel, a mis en avant l'abnégation du Gouvernement chinois face au coronavirus 2019-NCOV et les résultats palpables qu'il a obtenus dans le traitement de plus de 1 500 patients. Sur son compte Twitter, le président cubain a écrit : « Interféron alfa 2B: Le médicament cubain utilisé en Chine contre le coronavirus. Notre soutien au Gouvernement et au peuple chinois dans leurs efforts pour combattre le coronavirus. Ce médicament est l'un des près de 30 choisis par la Commission Nationale de Santé chinoise pour soigner l'affection respiratoire et, selon les déclarations faites par le docteur Luis Herrera Martínez, conseiller scientifique et commercial du président de BioCubaFarma, à la télévision cubaine, il a été choisi parce qu’il a démontré son efficacité antérieurement contre des virus aux caractéristiques identiques à celui-ci. « Il a l'avantage de permettre de se protéger dans des situations comme celle-ci. Il évite aux patients des aggravations et des complications à ce stade et enfin, il éloigne la mort, » a expliqué le spécialiste.

 

 

 

Revue de Presse (309)

Les médias britanniques sont-ils tous de droite ? demande Aaron Bastani dans Le Monde Diplomatique : « La British Broadcasting Corporation (BBC), doyenne mondiale des sociétés publiques de radiotélévision, a vu le jour en 1927. Son premier directeur général, Sir John Reith, imaginait alors pour elle une mission ambitieuse : informer, éduquer et divertir le public. Pour ce représentant affiché de l’élitisme britannique, le jeune média devait être « au faîte de la connaissance, de l’application et de la réussite humaines afin d’offrir le meilleur ». Ces nobles desseins contrastent avec le paysage médiatique qu’offre le Royaume-Uni aujourd’hui, BBC comprise. La confiance de la population dans les médias est en berne depuis un quart de siècle, mais les élections générales sur lesquelles se referme l’année 2019 l’ont précipitée plus bas que jamais. Sur les huit quotidiens les plus lus, cinq soutiennent les conservateurs. Seuls le Daily Mirror et le Guardian penchent du côté des travaillistes, encore que cette dernière publication soutienne également parfois les Libéraux-démocrates. »

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16 février 2020 7 16 /02 /février /2020 06:10

 

 

En préambule et pour s’en débarrasser une fois pour toutes, le patronyme “ Griveaux ” n’a malheureusement rien à voir avec “ grivois ”. Un griveau est un homme dont les cheveux et les poils de barbe étaient mêlés de noir et de blanc.

 

Ainsi donc, je me trouvais récemment dans un magasin de chaussures pour (re)chausser mes filles. Il y avait dans les lieux quatre autres clientes : une jeune acheteuse et trois copines. La vendeuse apporta quatre ou cinq paires à essayer. Ça n’a pas raté : à chaque essai, les trois copines prirent des photos. Barthes a écrit des choses très sensibles sur la photo qui nous permet de repousser la mort. L’acheteuse finit par marquer une préférence. L’une des copines tiqua et dit qu’on devrait en référer à Kevinette (un pseudo) qui était, elle, une vraie spécialiste. Par la grâce du téléphone et de l’internet, un cliché fut envoyé à Kevinette qui, comme la plupart des ados de nos jours, avait les yeux et les bouts de doigt rivés sur son portable. Moins d’une minute plus tard, le jugement tomba : « C’est bon ». Une bonne vingtaine de photos et deux connections internet avaient permis cet achat.

 

Dans “ Benjamin Griveaux ” il y a “ Benjamin ”. Le jeune bras droit et homme de confiance du banquier éborgneur est, comme toutes ces ados acheteuses, bien de et dans son temps. Mais il en est aussi la victime.

 

Soit, donc, un type de 40 ans qui a une épouse, trois enfants, une maîtresse (comme on disait à l’époque de Labiche). En public, il propose un discours traditionnaliste, nourri de valeurs ancestrales sur la Famille. En privé, il n’écoute que ses pulsions et s’envoie en l’air. Un beau matin, il a une érection. Il ne peut ou ne veut en faire profiter sa légitime. Il se prend en photo et expédie l’objet de toutes les convoitises à son illégitime. La suite est connue.

 

Il n’a rien fait d’autre que nos ados à la fièvre acheteuse. En prenant un cliché, il a produit de la photo tout en étant produit par elle. Telle est la logique du selfie par qui je suis à la fois l’agent et l’objet. En prenant une photo sans intérêt artistique et en la propulsant, sans trop réfléchir, jusqu’à sa “ maîtresse ”, le jeune Benjamin a vérifié le principe bien connu démontré par Marshall McLuhan dans les années soixante : le médium est le message. Un selfie que je fais connaître par internet n’a rien à voir, ni dans la forme ni dans le fond, avec une photo posée chez un professionnel. Dans ce dernier cas, il y a trois facteurs qui contribuent au résultat final : le professionnel, le modèle et la prise du cliché. Dans le magasin de chaussures, comme dans le cabinet de Benjamin (j’appelle cette excellence « Benjamin » parce que j’en sais tellement sur lui désormais !), les trois facteurs – au sens premier du terme – ne font qu’un. Il n’y a plus de frontière entre l’intime et l’extime, entre celui qui pose et celui qui est posé, entre celui qui prend et celui qui est pris. La qualité artistique n'importe plus. Seul compte un résultat final qui existe avant même le début de l’entreprise.

 

Dans la basse politique qui est désormais la norme, on appelle cela un effet d’annonce.

 

 

Dans un magasin de chaussures … et Benjamin Griveaux

 “ Ceci n'est pas la verge de Benjamin Griveaux ”. (René Magritte).

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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 06:28

 

 

Dans Le Grand Soir, Rosa Llorens rend un hommage, nuancé mais chaleureux, à Emmanuel Todd : « Il est réconfortant, après que le PCF a renoncé à la lutte de classe (mais pas les capitalistes !) de voir un grand bourgeois intellectuel comme Emmanuel Todd reprendre ce concept. Son dernier ouvrage, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle (qui pourrait aussi s’appeler : Où en sommes-nous après le mouvement des Gilets Jaunes ) est en effet écrit sous l’égide de Marx et de ses deux livres sur la France d’après la Monarchie de Juillet, Les luttes de classes en France, sur la IIe République, et surtout Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, sur la prise de pouvoir du futur Napoléon III. Il y a, chez Marx et Todd, une interrogation commune : comment un individu aussi médiocre (Macron ou Louis-Napoléon Bonaparte) peut-il imposer son pouvoir et devenir Napoléon III ou Jupiter Ier ? Le 18 brumaire fournit à Todd un modèle (ou une confirmation de son modèle) d’analyse, par l’étude des intérêts des diverses classes sociales, et sa démonstration est aussi limpide que celle de Marx. Mais certaines obsessions personnelles de Todd (philosémitisme et admiration pour les démocraties anglo-saxonnes) tendent à affaiblir sa lucidité.

 

 

 Un extrait d’un article de Paris Match sur la mort d’une fillette de 11 ans, après quatre jours de souffrances horribles, à l’hôpital Necker de Paris. La mère de l’enfant raconte : « Le samedi 8 décembre, nous sommes arrivées à Necker sur le conseil de SOS médecins. Lou avait des douleurs abdominales intenses, des vomissements, et un peu de fièvre depuis la veille. Le médecin qui l'a examinée nous a dit d'aller aux urgences pour faire une imagerie de l'abdomen. Il suspectait une colique néphrétique. Une fois sur place, nous avons passé cinq heures en salle d'attente. Je voyais des enfants arrivés après nous, qui étaient reçus en consultation. Dans la salle d'attente, je sentais le regard des gens qui avaient de la peine pour Lou, pliée en deux de douleur. Quand le médecin nous as enfin reçues, il a procédé à un simple examen clinique, mais n'a pas fait d'imagerie. "Le ventre est souple", m'a-t-il dit. J'ai insisté pour qu'on lui fasse une échographie car ma fille souffrait. On m'a répondu : "Madame, c'est une angine, rentrez chez vous." Je suis repartie avec une prescription pour son angine et du paracétamol. Le dimanche matin, après une sale nuit, nous sommes retournés aux urgences car Lou souffrait toujours. Nous avons encore attendu plus de 4 heures. Ma fille avait les extrémités froides et était épuisée par la douleur. Après quelques examens (radiographie du thorax, échographie de l'abdomen, analyses d'urine), l'échographiste m'a dit: "Il y a quelque chose qui bloque." Nous avons été renvoyées chez nous. "Vous lui faites un lavement. Si ça ne va pas, vous revenez." J'ai dû insister pour que cet acte soit fait sur place par une infirmière.

 

(...)

 

Elle a été prise en charge bien trop tard. Une partie de son intestin grêle était gangrenée. Après l'opération, ils l'ont mise en sédation profonde et lui ont laissé le ventre ouvert. Ils sont intervenus à plusieurs reprises par la suite pour ôter les parties nécrosées. D'un côté, ça nous donnait un peu d'espoir, mais de l'autre, la communication était toujours très confuse. Certains nous demandaient de réfléchir au fait que Lou ne pourrait s'alimenter que par poche externe, si on devait lui enlever tout l'intestin grêle. D'autres nous laissaient l'espoir qu'elle guérisse. Comme le service de réanimation n'a pas de scanner mobile, on n'a jamais pu vérifier ce qui dégradait le poumon de Lou, et lui provoquait des détresses respiratoires. Je me suis demandé pourquoi ils étaient allés jusqu'au bout du protocole alors que ma fille était a priori déjà en septicémie en arrivant. Le dernier soir, un médecin réanimateur, particulièrement humain et gentil, nous a clairement expliqué la situation pour la première fois, et j'ai compris que c'était fichu. J'ai alors parlé à ma fille. Je suis allée lui dire à l'oreille que je l'aimais et qu'elle pouvait décider de partir si elle voulait. Deux heures plus tard, elle est morte dans les bras de son père, sans aucun symptôme de détresse respiratoire. Son cœur a simplement ralenti. Il a collé son visage près du sien et a senti une vague d'amour le traverser. Le cœur de Lou a cessé de battre. "Elle est partie en paix." »

 

Revue de presse (308)
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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 17:29

Dylan enregistre Highway 61 Revisited (qui comporte l’immense succès “ Like a Rolling Stone ”) et Blonde on Blonde, pour beaucoup son grand œuvre. La Highway 61 est l’autoroute qui va de la Nouvelle Orléans à la frontière canadienne, en passant par Duluth, la ville natale du chanteur. Elle symbolise le mouvement, le rêve, la liberté.

“ Ballad of a Thin Man ” est l’une des chansons les plus fortes, les plus connotantes que Dylan ait écrite :

Well, you walk into the room like a camel, and then you frown
You put your eyes in your pocket and your nose on the ground
There ought to be a law against you comin’ around
You should be made to wear earphones
’Cause something is happening and you don’t know what it is
Do you, Mr. Jones ?

Tu pénètres dans la pièce comme un chameau et tu fronces les sourcils
Tu mets tes yeux dans ta poche et ton nez sur le sol
Il devrait y avoir une loi pour t’empêcher de traîner par ici
On devrait t’obliger à porter des écouteurs
Parce qu’il se passe quelque chose et tu ne sais pas ce que sais
N’est-ce pas, Mr. Jones ?

On peut lire cette chanson comme la mise à mort de l’intellectuel libéral, lâche et crédule. La question « Do you, Mr. Jones ? » est froide et sournoise. Jamais Dylan n’a autant méprisé certains de ses prochains. Dylan, lui-même a donné une analyse beaucoup plus prosaïque de cette chanson :

« C’est un ramasseur de balles. Il porte aussi des bretelles. C’est une vraie personne. Vous le connaissez, mais pas sous ce nom... Je l’ai vu entrer dans la chambre, un soir, et il ressemblait à un chameau. Il a commencé à ranger ses yeux dans sa poche. Je lui ai demandé qui il était et il a dit "C’est Mr. Jones". Alors j’ai demandé à ce chat "Il ne fait rien d’autre que ranger ses yeux dans sa poche ?" Et il m’a dit : "Il met son nez par terre". Tout est là, c’est une histoire vraie ».

« C’est un ramasseur de balles. Il porte aussi des bretelles. C’est une vraie personne. Vous le connaissez, mais pas sous ce nom... Je l’ai vu entrer dans la chambre, un soir, et il ressemblait à un chameau. Il a commencé à ranger ses yeux dans sa poche. Je lui ai demandé qui il était et il a dit "C’est Mr. Jones". Alors j’ai demandé à ce chat "Il ne fait rien d’autre que ranger ses yeux dans sa poche ?" Et il m’a dit : "Il met son nez par terre". Tout est là, c’est une histoire vraie ».

Le Jones en question est peut-être le Rolling Stone Brian Jones au moment de sa déchéance, qui ne comprenait plus ce qui lui arrivait. Dylan met peut-être aussi en scène certains fantasmes homosexuels. Les symboles phalliques sont nombreux : « il te tend un os », « un crayon à la main », « un nain borgne », « avaleur de sabres », « il te rend ta gorge », « Ah, l’avaleur de sabres, il s’avance vers toi / puis il s’agenouille », « Voilà, je te rends ta gorge, merci de me l’avoir prêtée », « Donne-moi du lait ou rentre chez toi ».

Les États-Unis sont en guerre : Vietnam, émeutes raciales. Dylan ne fait rien pour apaiser les tensions : il agresse, désempare et égare ses admirateurs en leur offrant des visions délirantes. Dans “ Tombstone Blues ” :

The ghost of Bell Star
She hands down her wits
To Jezebel the nun
She violently knits
A bald wig for Jack the Ripper
Who sits
At the head of the chamber of commerce.

Le fantôme de Belle Star
Transmet ses pouvoirs
À Jezebel la nonne
Elle tricote violemment
Une perruque pour Jacques l’Éventreur
Qui préside
La Chambre de Commerce

“ Desolation Row ” est une histoire à dormir debout, une Apocalypse de tous les jours :

Now the moon is almost hidden
The stars are beginning to hide
The fortunetelling lady
Has even taken all her things inside
All except for Cain and Abel
And the hunchback of Notre Dame
Everybody is making love
Or else expecting rain
And the Good Samaritan, he’s dressing
He’s getting ready for the show
He’s going to the carnival tonight
On Desolation Row

[…]

Einstein, disguised as Robin Hood
With his memories in a trunk
Passed this way an hour ago
With his friend, a jealous monk
He looked so immaculately frightful
As he bummed a cigarette
Then he went off sniffing drainpipes
And reciting the alphabet
Now you would not think to look at him
But he was famous long ago
For playing the electric violin
On Desolation Row

Maintenant la lune est presque cachée,
Les étoiles commencent à se cacher
La diseuse de bonne aventure
A même remballé toutes ses affaires
Tous à l’exception de Cain et Abel
Et du bossu de Notre-Dame,
Tout le monde fait l’amour
Ou encore attend la pluie
Et le Bon Samaritain, il s’habille
Il se prépare pour le spectacle
Il va au carnaval ce soir
Dans l’Allée de la Désolation

[…]

Einstein déguisé en Robin des Bois
Avec ses souvenirs dans une malle
Est passé par ici il y a une heure,
Avec son ami, un moine jaloux
Il avait un air si immaculément effroyable,
Comme il mendiait une cigarette
Puis il alla renifler les gouttières
Et réciter l’alphabet
Aujourd’hui il ne vous viendrait pas à l’idée de le regarder,
Mais il fut célèbre autrefois,
Comme joueur de violon électrique
Dans l’Allée de la Désolation

“ Rainy Day Women # 12& 35 ” est la première chanson de Blonde on Blonde. Il s’agit d’un pamphlet politique vu sous l’angle de la drogue. Dylan relate la vie d’une femme noire persécutée par les Blancs. Il joue sur l’expression “ To get stoned ” qui signifie à la fois être lapidé et être drogué, bien qu’il se soit jamais défendu d’avoir jamais écrit une chanson sur la drogue :

Well, they’ll stone you when you’re walkin’ along the streets
They’ll stone you when you’re tryna keep your seat
They’ll stone you when you’re walkin’ on the floor
They’ll stone you when you’re walkin’ to the door
[…]

They’ll stone you and then say they all are brave

They’ll stone you when you’re set down in your grave
Everybody must get stoned

Ils te lapideront quand tu marcheras dans la rue
Ils te lapideront quand tu essaieras de garder ton siège
Ils te lapideront quand tu marcheras sur le sol
Ils te lapideront quand tu iras jusqu’à la porte
Ils te lapideront puis diront que tu es brave
Ils te lapideront quand tu seras dans ta tombe
Tout le monde doit être lapidé

Une bonne partie de la jeunesse occidentale entendit le message douloureux du poète, ses certitudes, ses convictions, ses interrogations. Cet apôtre de la guerre du langage ne pouvait qu’effaroucher l’Amérique raisonnable et conformiste. Prophète romantique pour les uns, juif drogué et gauchiste pour les autres, Dylan se vit submergé par le torrent de passions qu’il avait fortement contribué à déclencher. Alors, il s’effaça de la scène et se retira dans sa ferme de … Woddstock. Il accomplit un retour vers les choses simples pour rentrer de nouveau dans sa peau. Il dépassionna la foule de ses admirateurs, cessa d’être l’icône qu’il avait été quatre ans durant. Lorsqu’en 1968 il eut achevé cette reconversion existentielle, il revint sous les traits d’un nouveau Robert Zimmerman.

L’idole mythique avait vécu. L’homme ressuscitait.

La sortie de John Wesley Harding en décembre 1967, après deux ans de retraite, provoqua surprise et désenchantement. Dylan abandonne l’électricité et revient à des racines plus folk. Son écriture est très dépouillée, loin de la profusion surréaliste. Ce, au moment où les grands groupes de l’époque produisent des disques d’une grande complexité : Their Satanic Majestic Request (Rolling Stones), Smiley Smile (Beach Boys), Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band (Beatles). Dylan fait des enfants, se plonge dans la Bible (le disque comporte des dizaines d’allusions bibliques). John Wesley Hardin fut un célèbre hors-la-loi texan, mais l’acronyme JWH fait aussi penser à Yaweh. “ All Along the Watchtower ” renvoie au Livre d’Ésaïe : « Elle vit de la cavalerie, des cavaliers deux à deux, des cavaliers sur des ânes, des cavaliers sur des chameaux ; et elle était attentive, très attentive. Puis elle s’écria, comme un lion : Seigneur, je me tiens sur la tour toute la journée, et je suis à mon poste toutes les nuits ; et voici, il vient de la cavalerie, des cavaliers deux à deux ! Elle prit encore la parole, et dit : Elle est tombée, elle est tombée, Babylone, et toutes les images de ses dieux sont brisées par terre ! »

All along the watchtower, princes kept the view
While all the women came and went, barefoot servants, too.
Outside in the distance a wildcat did growl
Two riders were approaching, the wind began to howl.

Tout au long de la tour de guet, les princes ne cessaient de surveiller
Tandis que toutes les femmes allaient et venaient, des serviteurs aux pieds nus, aussi. Dehors au loin un chat sauvage grogna,
Deux cavaliers approchaient, le vent commença à hurler.



Dans Nashville Skyline, Dylan se remet une nouvelle fois en question. Il rejette les solutions utopistes de JWH. Le disque, une succession d’apologues rigoureux et allégoriques, ramèle le créateur vers l’aspect concret des choses. Nier les problèmes ne les résout pas. La chanson clé de ce très court album est “ I threw it All Away ”, une observation biographique sans concessions :

Once I had mountains in the palm of my hand,
And rivers that ran through ev’ry day.
I must have been mad,
I never knew what I had,
Until I threw it all away.

So if you find someone that gives you all of her love,
Take it to your heart, don’t let it stray,
For one thing that’s certain,
You will surely be a-hurtin’,
If you throw it all away.

[…]

Autrefois j’avais des montagnes au creux de mes mains,
Et des rivières y coulaient tous les jours.
J’ai dû être fou,
Je n’ai jamais compris ce que j’avais,
Jusqu’à ce que je le jette.

Alors si tu trouves quelqu’un qui te donne tout son amour,
Enferme-le dans ton cœur, ne le laisse pas se perdre,
Car une chose est certaine,
Tu souffriras sûrement,
Si tu t’en dépouilles.

La chanson est lucide, triste sans être amère, empreinte de fatalisme et de remords mais point de cynisme ou de regrets. À la joie un peu forcée de JWH a succédé une conscience aigüe de la douleur. Dans sa quête du temps perdu, Dylan Dylan va transcender son affliction pour la transmuer en sagesse. La simplicité de son vocabulaire n’en est que plus purificatrice. Dans des chansons précédentes sur des amours faillies (“ Don’t Think Twice, it’s All Right ”, “ It Ain’t Me Babe ”, Dylan rejetait la faute sur l’autre. Cette fois, il assume.

Le disque s’inscrit également dans le cadre de l’opposition jour/nuit. La nuit représente l’ordre harmonique, donc social, des astres. « La nuit avec Peggy illumine mon avenir » (« Peggy night makes my future look so bright »). De l’éclat des étoiles jaillit la source de la vie et de l’amour. Inversement, la lumière du jour est mystificatrice, aliénante et antisociale. Témoin, par exemple “ Tell me That it Is Not True ”.
Un amoureux apprend par la rumeur publique que sa femme lui est in fidèle. Bien qu’il n’en laisse rien paraître, on le sent soupçonner la malveillance du quand-dira-t-on. Dylan critique ici une société qui empiète sur la vie privée :

They say that you’ve been seen with some other man,
That he’s tall, dark and handsome, and you’re holding his hand.
Darlin’, I’m a-countin’ on you,
Tell me that it isn’t true.
[…]

Les gens disent qu’on t’a vue avec un autre homme
Qu’il est grand brun et élégant et que tu lui tenais la main
Chérie, je compte sur toi
Pour me dire que ce n’est pas vrai.

Par son ambiguïté, ce disque représente un pas important dans le parcours intérieur de Dylan. En redéfinissant les rapports humains et en posant que la liberté de l’individu doit primer sur la volonté du groupe social, il fait œuvre “ progressiste ”. mais sur le plan de la forme, il utilise un idiome “ conservateur ”, le country and western de Nashville. Certes le country and western n’est pas en soi conservateur. C’est l’usage qu’en fait l’idéologie dominante qui le rend souvent ainsi, comme quand, dans les westerns, on massacre des Indiens au son de balades c&w. En 1968, Dylan déclarait : « Je ne fais pas de folk rock, ma musique est celle du sud des Etats-Unis. D’ailleurs, personne ne l’apprécie mieux que les habitants du Texas. » Dylan aurait donc volontairement changé de style mais aussi de public en délaissant une minorité contestataire (gauche estudiantine, hippies, intellectuels de la côte est etc…) au profit des adultes du prolétariat blanc, particulièrement celui des campagnes. Mais on peut également formuler l’hypothèse selon laquelle Dylan n’aurait jamais cessé de s’adresser au même public, Nashville Skyline étant alors la concrétisation artistique d’un itinéraire métaphysique menant le chanteur et ses adeptes de la ville vers les espaces ruraux dans une expérience plus mentale et sensuelle que physique et sociale.

Jusqu’à Nasville Skyline, les albums de Dylan renferment une logique interne indéniable : révolte dans Freewheelin, introspection dans Bringing it All Back Home, folk rock expérimental dans Highway 61 et Blonde on Blonde, résurgence de “ country ” dans Nashville, recherche du passé dans JWH. Ce ne sera pas le cas de Self Portrait (juin 1970) et New Morning (novembre 1970).

Dans les deux disques, le bon et le banal font bon ménage. Les innovations y côtoient les artifices commerciaux les plus éculés. Les vingt-quatre chansons de Self-Portrait où la contribution de Dylan en tant qu’auteur-compositeur est très mince (cinq nouvelles chansons) ne constituent en fait qu’un inventaire hétéroclite des goûts – à l’époque – du chanteur. On y trouve des redites (« Like a Rolling Stone », « She belongs to Me », de la chanson traditionnelle (« Days of “ 49 ” »), du “ folk-rock ” de bonne facture (« The Boxer »), du mauvais Presley (« Blue Moon »), une version guimauve et mal décalée de « Je t’appartiens » de Gilbert Bécaud (« Let it Be Me »), tout cela au son de guitares hawaïennes et d’un chœur féminin et susurrant.

Globalement, la critique rejettera cet “ autoportrait ” et respirera avec New Morning qui, n’annonce cela dit, en rien, une aube nouvelle. Dylan retrouve (reprend ?) sa voix nasillarde des débuts en abandonnant son timbre de faux crooner. La chanson la plus populaire du disque sera « If not for You », reprise par George Harrison.

Pas inintéressant est « Father of Night », une interprétation de la prière juive Amidah. « Day of the Locusts » est un souvenir cynique du très court séjour de Dylan à l’université Princeton quand il y reçut un doctorat Honoris Causa. À noter également « Sign on the Window », la chanson sans prétention d’un père de famille optimiste quant à son avenir :

Looks like a-nothing but rain . . .
Sure gonna be wet tonight on main street . . .
Hope that it don’t sleet.

Build me a cabin in Utah
Marry me a wife, catch rainbow trout
Have a bunch of kids who call me “Pa”
That must be what it’s all about
That must be what it’s all about

On dirait un rien, mais la pluie. . .
Sûr que le soir va être humide dans la rue principale. . .
Espérons qu’il n’y aura pas de neige fondue.

Me construire une petite maison dans l’Utah,
Me trouver une épouse, attraper des truites arc en ciel,
Avoir une flopée d’enfants qui m’appellent « papa »,
Ça doit être ça la vie,
Ça doit être ça la vie.

Au final, l’expression de l’album est plutôt plate, avec un réel manque d’imagination, dans la forme plus que dans le fond.

Quel fut l’apport de Dylan durant ces riches années ?

En premier lieu, l’œuvre du chanteur se pose comme une synthèse habile du blues et de la musique traditionnelle blanche. Dylan a voulu intégrer le blues au patrimoine musical de son pays en l’utilisant comme un genre “ folk ” parmi d’autres. En greffant le blues comme un anticorps. La synthèse blues-folk et le transfert qu’opéra Dylan entre ces deux genres débouchèrent sur une vision du monde complexe, contradictoire. Dans ses folks “ bluesés ” et dans ses blues “ folklorisés ”, le créateur mit l’accent sur deux points importants : la culture, le “ way of life ” étasunien sont oppressifs et aliénants ; et pourtant personne n’y peut rien car la fatalité dans tout son déterminisme règle nos vies. Par certains côtés, Dylan justifia les espoirs délirants que de nombreux contestataires avaient mis en lui. Mais on peut voir aussi une bonne partie de son œuvre de l’époque comme lénifiante, voire récupératrice.

Dans “ A Hard Rain’s Gonna Fall ” (The Freewheeling Bob Dylan), Dylan projetait le présent dans l’avenir et l’on tressaillait à la vue d’images (objectives et subjectives) qui étaient à la fois des visions futuristes et des constats axés sur le présent.

Oh, where have you been, my blue-eyed son ?
Oh, where have you been, my darling young one ?
I’ve stumbled on the side of twelve misty mountains,
I’ve walked and I’ve crawled on six crooked highways,
I’ve stepped in the middle of seven sad forests,
I’ve been out in front of a dozen dead oceans,
I’ve been ten thousand miles in the mouth of a graveyard,
And it’s a hard, and it’s a hard, it’s a hard, and it’s a hard,
And it’s a hard rain’s a-gonna fall.

Où as-tu été, mon fils aux yeux bleus ?
Où as-tu été, mon cher petit ?
J’ai trébuché sur le bord de douze montagnes brumeuses,
J’ai marché et j’ai rampé sur six routes tordues,
J’ai marché au cœur de sept forêts tristes,
Je me suis retrouvé devant une douzaine d’océans morts,
J’ai marché dix mille miles dans la bouche d’un cimetière,
Et c’est une pluie torrentielle qui va tomber.

[…]

I saw a newborn baby with wild wolves all around it
I saw a highway of diamonds with nobody on it,
I saw a black branch with blood that kept drippin’,
I saw a room full of men with their hammers a-bleedin’,
I saw a white ladder all covered with water,
I saw ten thousand talkers whose tongues were all broken,
I saw guns and sharp swords in the hands of young children,

J’ai vu un nouveau né entouré de loups sauvages,
J’ai vu une route de diamants avec personne dessus,
J’ai vu une branche noire dégoulinante de sang,
J’ai vu une pièce pleine d’hommes avec leurs marteaux qui saignaient,
J’ai vu une échelle blanche toute couverte d’eau,
J’ai vus dix mille bavards dont la langue était brisée,
J’ai vu des fusils et des épées effilées dans la main de jeunes enfants

Le mélange d’onirisme et de réel était saisissant sans que l’on sache très bien où Dylan voulait nous emmener (l’échelle blanche couverte d’eau). La pluie torrentielle renvoyait-t-elle au danger nucléaire ou à l’image biblique d’un déluge qui noierait toutes les iniquités du monde ?

Autre chanson « engagée » : “ The Lonesome Death of Hattie Caroll ” (The Times they Are-a-Changing). Dans un bar (histoire vraie), un Blanc tue une serveuse noire qui ne lui avait pas amené son bourbon assez rapidement. Il sera condamné à six mois de prison. Dylan expose les faits froidement mais émaille sa chanson de détails larmoyants qui auraient fait pleurer les lecteurs de Harriet Beecher-Stowe : elle avait donné naissance à dix enfants, ne s’asseyait jamais à table.

On retiendra néanmoins le rôle de catalyseur, d’éveilleur de consciences de Dylan, même s’il fit l’objet de manipulations et de récupérations.

Lorsqu’en 1960 John Kennedy parvient au pouvoir, la jeunesse estudiantine le soutient dans sa majorité. Mais quand, en 1961, il tente en vain d’investir Cuba, la confiance reflue. Un parti étudiant (Students for a Democratic Society) naît en 1964, principalement en opposition à la guerre du Vietnam.

Il comptera jusqu’à 100 000 adhérents en 1968. Bien que non marxiste, ce parti suscite l’inquiétude des pouvoirs publics. Pour assagir cette jeunesse contestataire et pour satisfaire aux demandes du mouvement du pasteur Martin Luther King, l’administration démocrate propose plusieurs lois-cadres en faveur des Noirs. À cette politique jugée paternaliste, le monde des campus répond par un durcissement dans la radicalisation. Encouragé par le Student Nonviolent Coordinating Comittee (comité de coordination non violent des étudiants, un des principaux organismes du mouvement des droits civiques afro-américains), le SDS se détourne de ses préoccupations plutôt corporatistes et porte la lutte au plan social et politique. Dès lors, la contestation gagne en vigueur ce qu’elle perd peut-être en cohérence. Le SNCC accepte le principe de l’action violente (voir les émeutes du Watts à Los Angeles, 34 morts, 1 000 blessés), expulse les quelques militants blancs de son sein. Acculés à l’extrémisme, ceux-ci politisent davantage leur lutte, prennent nettement position contre la guerre du Vietnam (le principe de conscription fait que tout étudiant peut être enrôlé) et contre l’impérialisme en général, tout en dénonçant les liens qui unissent
l’université (Berkeley en particulier) au Pentagone.


 

Bob Dylan, 1961-1971 : la révolte sans la révolution (II)

 

Le point de non-retour est franchi. Le libéralisme est mort. Ces étudiants se détournent du rock qu’ils jugent trop fabriqué et trop lié à des intérêts commerciaux. Ils lui préfèrent des genres plus traditionnels, plus établis dans la conscience collective du pays : le country and western et la folk song. Cette démarche est dictée par des préoccupations de dépouillement esthétique et de purisme idéologique. Ces deux genres ne sont pas chantournés. La forme est simple et le message direct.

Le show business apprécia le retour en force du country and western. N’exprimait-il pas en profondeur la mentalité de l’Amérique des pionniers, son individualisme farouche, son goût pour une morale austère, son esprit de la frontière ? Quant à la folk song, le show business saurait en avaliser l’impact idéologique, ce genre exprimant une vision du monde non conformiste et généreuse, parfaitement analysable et assimilable par la critique. Dans un premier temps, “ Blowing in the Wind ” choquera par sa virulence. Dans un second temps, les mass medias transformeront sa philosophie contestataire et utopique en philosophie oppositionnelle. À la gauche chantante étasunienne, on offrira même un festival rituel parce qu’annuel (Newport).

Dès le début de sa carrière, le chanteur fut plus ou moins fabriqué par sa maison de disques (CBS) et son producteur Albert Grossman. Grossman n’était guère apprécié du monde folk, nettement marqué à gauche, pour qui il n’était rien d’autre qu’un requin.



Pourtant, l’homme avait du flair. C’est, par exemple, lui qui réunit Peter Yarrow, Noel Stookey et Mary Travers en un groupe (Peter, Paul and Mary). Le jeune Dylan aimait et avait confiance en Grossman qui l’hébergea (avec Joan Baez) dans sa maison de Woodstock où, plus tard, le chanteur achèterait une propriété. La photo de couverture de Bringing it All Back Home fut prise dans la résidence de Grossman. Le personnage féminin tout habillé de rouge, sur la pochette du disque, n’est autre que la femme de Grossman.

Dylan rompit les contrats qu’il avait signés avec Grossman en 1970, après avoir compris que le producteur avait raflé – le plus légalement du monde – 50% des droits de ses chansons.

Dans son deuxième trente-trois tours (Freewheeling), Grossman et CBS lui firent exprimer l’optique de gauche du parti étudiant Students for a Democratic Society. « Masters of War » (1963) fulmine contre les marchands de canons, les voue aux foudres de l’enfer mais ne démystifie pas le fameux complexe militaro-industriel dénoncé par l’ancien président Eisenhower. La critique reste platement morale :

Jésus lui-même ne pardonnerait jamais
Ce que vous faites

Dans le poignant blues parlé « Talking World War III Blues », Dylan propose une vision du type l’Eden et après, ou alors appelle à la rescousse la “ légendaire sagesse ” du président Lincoln :

Well, I spied me a girl and before she could leave
"Let’s go and play Adam and Eve"
I took her by the hand and my heart it was thumpin’
When she said, "Hey man, you crazy or sumpin’
You see what happened last time they started".


Half of the people can be part right all of the time
Some of the people can be all right part of the time
But all of the people can’t be all right all of the time
I think Abraham Lincoln said that
"I’ll let you be in my dreams if I can be in yours"
I said that.

Je repérai une fille et avant qu’elle n’ait pu me quitter
Je lui dis
« Si on jouait à Adam et Eve »
Je lui pris la main, mon cœur battait
Quand elle me dit « Dis-donc mon bonhomme, tu es fou ou quoi
Tu as vu ce qui est arrivé la première fois que tout a commencé



La moitié des gens peuvent avoir en partie raison tout le temps
Certains peuvent être parfois dans le vrai
Mais personne ne peut avoir entièrement raison tout le temps
C’est ce qu’à dit, je crois, Abraham Lincoln
Je te ferai entrer dans mes rêves si tu me fais entrer dans les tiens
Moi, j’ai dit cela.

Dylan n’était pas aussi libre que le titre trompeusement alléchant de son album le laissait entendre. Invité de l’“ Ed Sullivan Show ”, le programme de variété le plus suivi des Etats-Unis, Dylan propose de chanter « Talking John Birch Society Blues ». Dans cette chanson très satirique, un narrateur parano, membre (en secret) de la société raciste bien connue, cherche des communistes partout, jusque dans la cuvette de ses toilettes. Il est très inquiet que le drapeau de son pays comporte des bandes rouges ! Comme il ne trouve de communistes nulle part, il se demande si lui-même n’est pas communiste. Il mène l’enquête dans sa propre tête. Ed Sullivan était tout à fait d’accord pour que Dylan interprète cette chanson. Mais l’entourage refusa. CBS en profita pour interdire à Dylan d’enregistrer la chanson.

À cette époque, la vision du monde qu’exprime Dylan est bien moins révolutionnaire qu’idéaliste. En écoutant Dylan, les jeunes se regardent mais n’agissent guère. Le chanteur n’est que le miroir de leurs débats intérieurs.

En 1966, la guerre du Vietnam bat son plein. Dans les universités, les étudiants de gauche font grève sur grève et organisent des « teach-ins » (des forums, des débats sans ordre du jour). D’autres, plus radicaux, quittent les campus et constituent des communautés rurales et urbaines (un exemple ici). Haight Ashbury à San Francisco, l’East Village à New York deviennent des pôles d’attraction pour les hippies.
Face à ce phénomène de rejet radical, le pouvoir reste quelque temps perplexe. Puis il entrevoit une possibilité de récupération. Ces jeunes commettent en effet trois « maladresses ». Au lieu de porter la bonne parole dans tous les coins et recoins du pays, ils s’isolent du reste de la société. Face à la brutalité et l’ampleur de l’engagement militaire au Vietnam, ils restent passifs, préférant un message « d’amour et de paix » à l’action militante. Enfin, au lieu de démystifier le matérialisme et le puritanisme de leurs parents, ils se jettent dans les bras de Vichnou ou dans le giron d’autres croyances exotiques.

En bonne logique, les grands noms de la pop music du moment créent des œuvres exprimant une posture du retrait (“ She’s Leaving Home ” des Beatles), des sentiments pacifistes (“ San Francisco ” de Scott McKenzie, le goût pour les voyages hallucinogènes : “ Mr Tambourine Man ” de Dylan :

Take me for a trip upon your magic swirling ship
All my senses have been stripped
My hands can’t feel to grip
My toes too numb to step
Wait only for my bootheels to be wandering
[…]
Then take me disappearin’ through the smoke rings of my mind
Down the foggy ruins of time, far past the frozen leaves
The haunted, frightened trees, out to the windy beach
Far from the twisted reach of crazy sorrow
Emmène-moi dans un voyage dans ton bateau magique tourbillonnant
Tous mes sens ont été dépouillés
Mes mains ne peuvent agripper
Mes orteils sont trop engourdis pour faire un pas
Ils attendent seulement que les talons de mes bottes vagabondent
[…]
Puis fais-moi disparaître dans les volutes de fumée de mon esprit
Dans les ruines brumeuses du temps, loin des feuillages gelés
Des arbres effrayés et hantés, vers la plage venteuse
Hors de l’atteinte tordue du chagrin fou

On pense aussi à la critique prêchi-prêcha du système : “ Subterrenean Homesick Blues ” de Dylan ou, caricature de toutes les chansons « engagées » de l’époque, “ The Eve of Destruction ” de Barry Mc Guire :

The eastern world, it is explodin’.

Violence flarin’, bullets loadin’

You’re old enough to kill, but not for votin’

You don’t believe in war, but what’s that gun you’re totin’

And even the Jordan River has bodies floatin’


Le monde oriental, il est en train d’exploser
La violence s’embrase, les balles sont dans le chargeur
Tu es assez vieux pour tuer, mais pas pour voter
Tu ne crois pas en la guerre, mais c’est quoi ce flingue que tu trimballes ?
Et même sur le fleuve Jourdain flottent des cadavres

Par l’art, le champ des luttes fut intégré à la pop music. La musique devint un message en soi. Le talent, la poésie, le génie de vulgarisateur d’un créateur comme Dylan (“ Subterranean Homesick Blues ”puise dans les romans de Kerouac, dans la chanson “ Taking it Easy ” de Woodie Guthrie et dans “ Too Much Monkey Business ” de Chuck Berry), incitèrent les jeunes à penser la pop music en termes de culture autonome. Ce qui permit à la culture traditionnelle, vu le rapport des forces, de la digérer.

On peut alors peut-être avancer que, tant que les artistes énonceront le monde au lieu de l’annoncer, ils feront beaucoup de bruit pour rien.

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8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 06:16
 


Je découvre avec plaisir que le site Désobéissance civile a récemment repris un de mes anciens articles, écrit dans les années 1970, consacrés à Bob Dylan. Alors, je reprends la reprise...

 

Peut-être plus que John Kennedy, dont le mythe et le style n’ont que peu survécu à sa mort (et dont la personne est désormais très controversée), Martin Luther King, courageux mais vite assimilé, Herbert Marcuse, visionnaire mais entendu uniquement par une élite intellectuelle, Bob Dylan a marqué de son empreinte les Etats-Unis dans les années soixante.

C’est qu’il a su, dans une période placée sous le signe de la guerre “ chaude ”, des tensions raciales, du complexe militaro-industriel, de la poussée technologique et du conflit des générations entretenir de façon originale, riche et heureuse, la communication sans laquelle une société se désagrège.

Dylan fut presque un dieu, ce qu’il n’avait pas voulu. Mais, dans le même temps, il fut diable car telle était assurément la portée de ses textes et de ses musiques. Pendant plusieurs années, il a mené une lutte âpre contre les valeurs de la société dominante avec, pour seule arme, une « symphonie des mots ». Il a révélé les tares et les contradictions du système, dénoncé l’absurdité et la turpitude des rapports humains en vigueur (à commencer par le racisme) et a été – avec quelques autres – à l’origine de la plus formidable campagne jamais ourdie aux Etats-Unis contre une guerre. C’est un peu facile, mais, rétrospectivement, on cherche encore le “ Dylan ” des guerres d’Irak et d’Afghanistan, à commencer par Dylan lui-même.

On peut imaginer ce qu’auraient pu être les Etats-Unis de ces années de tensions exacerbées sans Dylan. On peut se représenter le comportement de toute une jeunesse égarée, nihiliste et prête à tout en l’absence d’un prophète, d’un porte-parole calme, froid, détaché et sur de lui. Car si ce personnage intangible, quasi-mythique, a exacerbé, il a aussi temporisé et catalysé, ce qui a permis aux insatisfaits de tous âges et de tous bords de construire et non de détruire.

Robert Zimmerman, alias Bob Dylan, est né le 24 mai 1941 à Duluth, une ville moyenne située à la frontière du Minnesota et du Wisconsin. Ses grands-parents ont fui les pogroms de l’Europe de l’Est. Il reçoit le nom juif de Shabtai Zisel ben Avraham. Les parents de Bob jouissent d’un statut social moyen, mais la famille ne connaît pas la gêne grâce à l’emploi du père à la Standard Oil. En 1947, les Zimmerman s’installent à Hibbing, la ville possédant la plus grande mine à ciel ouvert du monde. La cité est conservatrice, très chrétienne. Le père de Bob fréquente le Rotary Club et la loge juive maçonnique B’nai Brith.

Très tôt, le jeune Robert ressent l’injustice sociale, qu’il dénoncera plus tard vigoureusement, et l’ennui. Son adolescence est ponctuée d’une série de fugues au cours desquelles il découvre les États-Unis. En 1953, à l’âge de 12 ans, il suit en tournée le guitariste de blues Big Joe Williams qui va lui communiquer l’émotion, les sensations propres à la musique populaire noire. En 1956, il compose sa première chanson dédiée, ô surprise, Brigitte Bardot (qui, à la même époque, fait également fantasmer Lennon et McCartney). Il écoute la musique country de Hank Williams et celle des musiciens de blues tels John Lee Hooker ou Muddy Waters.

En 1959, il s’inscrit à l’université de Minneapolis pour y suivre des cours d’art et s’installe dans le quartier étudiant de Dinkytown où évoluent toutes sortes d’artistes de la Beat Generation. Sa carrière estudiantine durera moins d’un an. Il découvre la musique folk (Pete Seeger en particulier). Il prend alors le pseudonyme de Bob Dylan, non pas sous l’influence du poète gallois Dylan Thomas mais parce que l’un de ses oncles se nommait Dillion. Il changera de nom légalement en 1962.

Son premier engagement d’importance date d’avril 1961, où il joue à New York en première partie de John Lee Hooker. Il fait à l’époque l’une des rencontres les plus importantes de sa vie en la personne de Woodie Guthrie (1912-1967), atteint de la chorée de Huntington. Il se plonge dans Bound for Glory, l’autobiographie du chanteur. Guthrie se situe très nettement à gauche. Sur toutes ses guitares, on pouvait lire « This machine kills fascists »).

Il écrivit plusieurs chansons à la gloire de Sacco et Vanzetti, exécutés en 1927. Dylan est frappé par la similitude de leurs personnalités et de leurs styles : même conscience sociale, même refus du modèle dominant étasunien, même simplicité des thèmes, même aptitude à transformer les mots les plus simples en images poétiques. Sur les conseils de Guthrie, Dylan s’installe à Greenwich Village et se produit pour un temps au Gerde Folk’s City. En 1961, CBS le découvre et lui fait enregistrer son premier disque intitulé simplement Bob Dylan.



Le disque Bob Dylan s’inscrit parfaitement dans la veine folk. Le chanteur interprète des chansons traditionnelles (“ House of the Rising Sun ” [voir 
mon analyse dans LGS de cette chanson et de quelques interprétations], “ Freight Train Blues ”), adapte d’anciens succès (“ You’re No Good ”, “ Highway 51 ”) tandis que sa contribution en tant qu’auteur est assez maigre, si l’on excepte la très belle “ Song to Woodie ”, dédiée à Guthrie.

Immédiatement, Dylan se distingue du flot des autres chanteurs folk. Il s’accompagne exclusivement à la guitare sèche et à l’harmonica. Sa voix rauque est surprenante et désagréable au point d’en devenir prenante et agréable. À mi-chemin entre le beatnick et l’enfant de chœur, il échappe à tous les stéréotypes : les chveux sont longs et bouclés, les vêtements sont négligés, les yeux de myope se cachent derrière d’épaisses lunettes noires, il méprise, pour le moment, l’argent et l’estime. Repoussant l’étiquette de chanteur engagé, il se veut le chroniqueur et le révélateur acerbe du malheur des humains et de leur aliénation matérielle et spirituelle.

En mai 1963, il produit The Freewheeling Bob Dylan (En roue libre). Cet album, disque de platine aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, assoit définitivement sa notoriété. Il contient “ Blowing in the Wind ” qui va devenir l’hymne des droits civiques. Sur tous les campus, on va la fredonner pendant un an du matin au soir et du soir au matin. La chanson attaque sans indulgence l’apathie, le non-engagement et l’indifférence de la majorité silencieuse face aux problèmes les plus brûlants qui corrodent les États-Unis. Elle va également devenir la bannière de ceux qui luttent pour l’intégration des Noirs alors qu’en fait deux vers seulement étaient spécifiquement consacrés à ce problème :

How many years can some people exist
Before they’re allowed to be free

Combien de temps encore devront vivre certains
Avant d’avoir le droit d’être libres.

Le ton de la chanson n’était point vindicatif ou hargneux. Dylan se contentait de poser des questions sans y répondre vraiment. Toutefois, il se réservait le droit de faire observer que la réponse existait puisqu’elle soufflait dans le vent.



Il y avait dans ce 33 tours deux chansons d’une violence rare pour l’époque : “ The Masters of War ”, les marchands de canons du complexe militaro-industriel et “ Oxford Town ”, inspirée par l’arrivée dans l’université du Mississipi du Noir James Meredith, un ancien soldat de l’armée de l’air étasunienne :

You that never done nothing
But build to destroy
You play with my world
Like it’s your little toy
You put a gun in my hand
And you hide from my eyes
And you turn and run farther when the fast bullets fly

Vous qui n’avez jamais rien fait
Que de construire pour détruire
Vous jouez avec mon univers
Comme si c’était votre joujou
Vous mettez un fusil dans ma main
Et vous vous cachez à ma vue
Et vous vous sauvez en courant
Quand les balles se mettent à siffler

He went down to Offord Town
Guns and Clubs followed him down
And because his face was brown
Me and my gal and my gal’s son
We got met with a tear gas bomb

Il est arrivé à Oxford Town
Harcelé par les fusils et las matraques
Seulement parce que sa figure était brune
Moi et ma femme et le fils de ma femme
On a été reçus à coups de bombes lacrymogènes.

Racisme anti-Noirs, racisme anti-jeunes. Dylan chante la fraternité et l’égalité raciale. On salue en sa personne celui qui réveille la conscience du pays. Allen Ginsberg, qui reconnut avoir pleuré lorsqu’il entendit pour la première fois “ A Hard Rain’s Gonna Fall ” : il avait « trouvé son archange » :

Oh enfin la radio parle
Invitation bleue
L’angélique Dylan chante pour la nation
Sa tendresse perce l’éther
Douces prières sur les ondes.

Pour clôturer le festival de Newport, ce festival qui, selon Jerry Rubin (qui deviendra reaganien dans les années quatre-vingt), ne réunissait que des libéraux et des curés, les participants avaient l’habitude d’entonner la traditionnelle chanson intégrationniste “ We Shall Overcome ”. Mais en 1963 le public obtient que “ Blowing in the Wind ” termine en apothéose la grande fête annuelle de la musique folk.

Dès lors, la popularité de Dylan est immense. Par lucidité, par crainte ( ?), il soupçonne la récupération, à gauche comme à droite. Il choisit alors d’être seul dans la foule, libre par rapport à l’engagement soudain – et on le sait désormais, qui ne durera pas – de toute une jeunesse, poète contre le militantisme politique.

En 1964, Dylan propose The Times They Are a-Changing et Another Side of Bob Dylan, dans la continuation logique de Freewheeling. La voix est plus assurée, les mélodies plus recherchées mais le style n’a pas vraiment évolué : un troubadour solitaire exprime le monde tel qu’il le ressent. La chanson “ The Times They Are a-Changing ” est immédiatement politique. Vingt ans après sa création, Dylan dira qu’elle était engagée, et aussi influencée par les ballades écossaises ou irlandaises (« Come All Ye Bold Highway Men, Come All Ye Tender Hearted Maidens »). « J’ai voulu écrire une chanson forte », expliquera-t-il, avec des strophes courtes s’empilant les unes sur les autres de manière hypnotique :

Come senators congressmen
Please heed the call
Don’t stand in the doorway
Don’t block up the hall

Come mothers and fathers
Throughout the land
And don’t criticize
What you can’t understand
Your sons and your daughters
Are beyond your command

The line it is drawn
The curse it is cast
The slow one now
Will later be fast
As the present now
Will later be past

The order is rapidly changing
And the first one now
Will later be last
For the times they are a-changing

Approchez sénateurs députés
Faites attention on vous appelle
Ne restez pas dans la porte
Ne bloquez pas le passage

Approchez mères et pères
Dans tout le pays
Et ne critiquez pas
Ce que vous ne pouvez comprendre
Vos fils et vos filles vous ont échappé

La ligne est tracée
Le sort est jeté
Qui est lent aujourd’hui
Ira vite demain
Tout comme le présent
Sera bientôt le passé
L’ordre des choses change rapidement
Et le premier aujourd’hui
Sera le dernier demain
Car les temps sont en train de changer

Avec Another Side, le ton n’est plus tout à faite le même. Fini la protest song. Le disque ne contient aucune chanson politique mais des expériences vécues ou rêvées, aux limites du surréalisme. La chanson “ My Back Pages ” rejette tout idéal politique et exprime la désillusion de Dylan par rapport à la folk song contestataire. Avant, dit-il, il était « bien plus vieux ». Aujourd’hui, il se sent « plus jeune ». Dans ces deux disques, des chansons d’amour sourdent l’affliction et le désarroi sentimental d’un homme dont il est facile d’imaginer qu’il éprouve quelques difficultés dans sa relation aux femmes :

You say you’re looking for someone
Who’s never weak but always strong
To protect you and defend you
Someone to open each and every door
Who’ll pick you up each time you fall

A lover for your life and nothing more
But it ain’t me babe
No no no it ain’t me babe

Tu dis que tu cherches quelqu’un
Qui ne serait jamais faible mais toujours fort
Pour te protéger et te défendre
Quelqu’un qui t’ouvrirait toutes les portes
Qui te ramasserait chaque fois que tu tomberait
Un amant pour la vie et rien d’autre
Mais ce n’est pas moi ma chérie
Non non non ce n’est pas moi

Adieu la tendresse adolescente des chansons d’amour des deux premiers disques. Place aux débats adultes.

 

Bob Dylan, 1961-1971 : la révolte sans la révolution (I)

 

De mars 1965 à mai 1966, Dylan est au sommet de son art. Notons qu’au même moment la pop music anglo-étasunienne atteint une densité et une diversité créatrice qu’elle ne retrouvera peut-être jamais plus. Pour Dylan, il y a d’abord Bringing it All Back Home, dont le titre même symbolise le retour du poète vers des espaces intérieurs. De ce disque que l’on peut considérer comme le premier album de folk-rock (enregistré d’abord en acoustique puis en électrique), on peut retenir deux chansons, l’une qui tranche par sa violence caustique et l’autre par sa poésie surréaliste. “ Subterrenean Homesick Blues ” met en scène les petits Blancs aliénés par le système. Déclassés involontaires, ils ploient sous l’autorité sournoise, inflexible et inhumaine de l’ordre et de la morale établis.

Le premier vers de la chanson juxtapose distillation de la codéine et paysage politique :

Johnny’s in the basement mixing up the medicine
I’m on the pavement thinkin’ about the Government

Johnny est au sous-sol et mélange les médicaments
Je suis sur le trottoir et je pense au gouvernement

La chanson décrit également les conflits qui bouillonnaient entre les travailleurs et la société bien pensante et la contreculture de la décennies :

Walk on your tiptoes
Don’t try no dose
Better stay away from those
That carry around the firehose
Keep a clean nose
Watch the palin-clothes
You don’t need a weatherman to know which way the wind blows
[…]
Don’t steal don’t lift
Twenty years of schooling
An they put you on the day shift
Look out kid
They keept it all hid
Better jump down a manhole
Light yourself a candle
Don’t wear sandals
Don’t wanna be a bum
You better chew gum
The pump don’t work

Cause the vandals took the handles
Marche sur tes doigts de pied
N’essaie pas la drogue
Vaut mieux te tenir à l’écart
De ceux qui brandissent des lances à incendie
Mouche ton nez
Fais attention aux flics en civil
Tu n’as pas besoin de l’homme météo
Pour savoir d’où souffle le vent
[…]
Ne vole pas ne chaparde pas
Vingt ans à l’école
Et ils te font faire les trois-huit
Fais attention petit
On te cache tout
Tu ferais mieux de sauter dans un trou d’égout
Allume-toi une bougie
Ne porte pas de sandales
Tu ne veux pas être un clodo
Alors mâche du chewing gum
La pompe ne fonctionne pas
Car les vandales ont pris les poignées

La chanson fait clairement référence à la répression contre les manifestations pour les droits civiques (les lances à incendies). Elle annonce le groupe d’extrême gauche des Weathermen (qui tireront leur nom de la chanson). Plus généralement, comme l’écrivit Andy Gill, un des meilleurs spécialistes de Dylan, « toute une génération arriva à saisir l’air du temps au travers du tourbillon verbal de cette chanson. » Enfin, elle est très connu pour son célèbre clip vidéo, apparu pour la première fois au début du film de D.A. Pennebaker Don’t Look Back, où l’on voit le chanteur, dans une rue de Londres montrant des pancartes où sont inscrits des extraits de la chanson.

“ Mr Tambourine Man ” fut inspirée par un véritable et énorme tambourin, mais surtout par la culture de la drogue, omniprésente aux Etats-Unis dans certains milieux dès 1964. Le « magic swirling ship » du début de la chanson rappelle assurément “ Le bateau ivre ” de Rimbaud :

Though I know that evening’s empire
Has returned into sand
Vanished from my hand
Left me blind here to stand
But still not sleeping
My weariness amazes me
I’m branded on my feet
I have no one to meet
And the ancient empty streets
Too dead for dreaming
[…]
Then take me disappearing
Through the smoke rings of my mind
Down the foggy ruins of time
Far past the frozen leaves
The haunted frightened trees
Out to the windy beach
[…]
Let me forget about tody until tomoeeow
Je sais que l’empire du soir
Est retourné à l’état de sable
Aglissé de mes mains
Et m’a laissé aveugle
Mais pas encore endormi
Ma lassitude m’étonne
Mes pieds sont marqués au fer
Je n’ai personne à voir
Et les rues anciennes vides
Et mortes m’empêchent de rêver
[…]
Fais-moi disparaître
Dans les cercles de fumée de mon esprit
Dans les ruines brumeuses du temps
Très loin des feuillages gelés
Des arbres hantés et effrayés
Vers la plage de grand vent
[…]
Laisse-moi oublier aujourd’hui jusqu’à demain

But even the president of the United States
Sometimes must have to stand naked
Même le président des Etats-Unis
Doit parfois être nu
[…]
And if my thought-dreams could be seen
They’d probably put my head in a guillotine
Si l’on pouvait voir mes pensées
On verrait probablement ma tête sous une guillotine

Il n’en reste pas moins qu’avec Bringing it Dylan a rompu les liens qui l’unissaient à Joan Baez et la gauche traditionnelle. Il refuse par ailleurs de suivre la mode peace and love des hippies. Il s’enfonce seul dans un tunnel cahotique et fantasmagorique. Il fourbit ses armes : lucidité, dérision, images fantastiques, humour sarcastique et grinçant, visions absurdes et fabuleuses. Son œuvre devient noire, infernale et sublime.

Avec Another Side of Bob Dylan s’achève ce que les exégètes ont appelé sa « première période ». En deux ans, le chanteur-chroniqueur a tout remis en question : mode de vie et de pensée, style et expression, finalité de l’art populaire. Le rock des années cinquante avait – éventuellement – exprimé le refus nihiliste de révoltés exubérants. Réécoutons, par exemple, “ Jailhouse Rock ” par Elvis Presley en 1957.

Mais le rock rébellion a vite fait long feu. Frank Sintra l’a qualifié d’« aphrodisiaque dégoûtant ». Les racistes du Sud sont horrifiés à l’idée que la jeunesse saine et puisse être « contaminée par la musique des nègres qui les ramène à l’état d’animal ». Le sénateur McCarthy voit la main des communistes. Communistes, sûrement pas. Du n’importe quoi, parfois. Souvenons-nous de Jerry Lee Lewis qui met le feu à son piano avant de s’enfuir avec son épouse âgée de treize ans alors qu’il n’a pas encore divorcé de sa deuxième femme. Little Richard abandonne sa carrière de rocker et enregistre des gospels avec Quincy Jones. Elvis Presley part faire son service militaire en Allemagne avant d’enregistrer une version en anglais d’“ O Sole Mio ”. Chuck Berry se retrouve en prison pour vingt mois pour proxénétisme. Eddie Cochran, Buddy Holly et Richie Valens décèdent dans des accidents de transport. Gene Vincent se casse la hanche. Les États-Unis bien pensants imposent Paul Anka et Pat Boone.

Dylan, témoin de son temps, a réfléchi. Et ce qu’il avait à dire n’en eut que plus de portée. Très curieusement, son « message » fut entendu hors des EÉtats-Unis par des millions de jeunes qui connaissaient trois bribes d’anglais. Personne ne comprenait mais tout le monde savait peu ou prou de quoi il parlait.

Au festival de Newport de juillet 1965, Dylan connaît la plus grande humiliation de sa carrière, celle d’être sifflé par ses admirateurs les plus inconditionnels. L’artiste a compris que l’avenir est dans l’électricité. En écoutant les Beatles, les Rolling Stones ou les Beach Boys, il sait bien que l’universalité du langage pop passe par l’électricité. Il a engagé le guitariste Mike Bloomfield pour enregistrer son nouvel album, mi-acoustique, mi-électrique, Bringing it All Back Home. Cet album sera classé numéro un au Royaume-Uni mais sixième seulement aux États-Unis. Dylan va rompre à la fois avec le son acoustique et avec les méthodes et la phraséologie des libéraux de la folk song. Bref, le 24 juillet 1965, à Newport, Dylan monte sur scène avec le Paul Butterfiled Blues Band et entonne “ Like a Rolling Stone ” sous les huées.

En rompant de la sorte, Dylan suit à sa manière l’exemple des étudiants de la nouvelle gauche étasunienne. Lorsque, dès 1964, les étudiants de gauche avaient commencé à mettre sur pied des « universités libres », les premiers cours affichaient une orientation essentiellement politique et sociale. Puis ces étudiants avaient diversifié leurs champs d’étude : Marshall McLuhan, psychédélisme, mysticisme oriental, environnement. Dans la même optique, Dylan est arrivé à la conclusion que s’il persistait dans le genre ballade sociale, il risquait la sclérose. Pour échapper à ce dilemme, il choisit de dépasser un certain rationalisme politique en versant dans le surréalisme psychédélisant (c’est de cette époque que datent ses premières expériences hallucinogènes). Comme l’a expliqué Thedore Roszak dans Vers une contre-culure (1972), le parcours intérieur de Dylan n’était en rien révolutionnaire : « le projet qui était celui des beatnicks du début des années cinquante (se remodeler eux-mêmes, remodeler leur mode de vie, leurs perceptions, leur sensibilité) l’emporte rapidement sur le désir de transformer les institutions ou les politiques. » Dylan avait fait le pas qui l’éloignait d’un certain gauchisme pour le rapprocher de la psychothérapie narcissique de Timothy Leary : « Turn on, tune in, drop out » (Branche-toi, mets-toi au diapason, décroche). Le tout, sans souiller son art, bien au contraire.

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