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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 05:37

 

La loi LRU votée sous Sarkozy (dois-je rappeler que j’ai écrit plus de 200 articles dans mon blog et sur le site du Grand Soir à ce sujet ?) poursuivait plusieurs objectifs, l’un étant la mise au pas des universitaires et le transfert du pouvoir du corps enseignant vers les administratifs. C’est fait. L’administration n’est plus au service des professeurs et des étudiants : ceux-ci doivent se couler dans le cadre imposé par l’administration selon les directives entrepreneuriales dictées par des conseils d’administration où les enseignants sont minoritaires. Magnifiquement accomplie par Pécresse, la mutation fut peaufinée par sa successeuse Fioraso et les renégats solfériniens. Lorsque la droite historique reviendra au pouvoir en 2017, il lui sera très facile de continuer le travail, dans ce domaine comme dans tous les domaines où la droite honteuse aura sévi : l’université sera entièrement privatisée et financiarisée et les personnels enseignants seront tous recrutés sur statut précaire, le statut de la Fonction publique ayant sauté.

 

La LRU a créé ou renforcé des fonctions administratives semblables à celles que l’on trouve dans le privé : on parle plus que jamais de ressources humaines, de direction générale des services. Les Solfériniens ont continué sur la lancée de la droite traditionnelle en faisant des enseignants la principale variable d’ajustement (en alourdissant les services et en multipliant des tâches qui ne sont pas normalement celles de pédagogues et de chercheurs) et en fliquant le monde universitaire comme jamais. Sous Hollande, les courriels professionnels des enseignants peuvent être espionnés et un étudiant qui graffe des toilettes est, sur ordre du président de l’université, capturé par des vigiles qui le remettent à la BAC, ce doux acronyme signifiant Brigade anti-criminalité. Le naturel au galop du social-libéralisme ne répugne pas aux pratiques fascistoïdes.

 

Pour mettre au pas les personnels enseignants, Pécresse décida de balayer les procédures démocratiques dans les établissements. Par exemple, celles encadrant le recrutement des enseignants. Avant (je sais : quand on dit « avant », on est un conservateur frileux, arc-bouté sur ses avantages acquis), les universitaires étaient recrutés par leurs pairs réunis dans des commissions de spécialistes. Ces commissions étaient constituées d’enseignants titulaires élus, éventuellement sur des bases syndicales, pour une période de trois ans. Les commissaires élisaient leur président et deux vice-présidents, et ils cooptaient pour la même période de trois ans un nombre statutairement défini de collègues d’autres universités. Pécresse mit bon ordre à cette pratique démocratique, visible et stable, en instituant des comités de sélection. Ces comités ont la particularité de ne pas avoir d’existence institutionnelle, d’être ad hoc. Lorsqu’un poste est créé, le président de l’université nomme un collègue chargé de constituer un comité. Plus question de spécialistes : un latiniste peut fort bien siéger parmi des physiciens nucléaires, en attendant, demain, le mari de la concierge. Lorsque le recrutement est effectué, le comité disparaît. Mais comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, le président, qui a tout mis en œuvre pour se constituer un comité aux petits oignons, a un droit de veto sur la décision des collègues. Nous sommes dans l’arbitraire, l’abus de pouvoir le plus total. L’ancien système n’était pas parfait, le nouveau peut verser à tout instant dans la pantalonnade du copinage.

 

Le ministère vient de demander à l’Inspection générale de l’administration de l’Education nationale (IGAEN) la rédaction d’un rapport sur « Le recrutement, le déroulement de carrière et la formation des enseignants chercheurs » (l’intégralité du rapport est téléchargeable ici). Ce rapport vient de lui être remis. Un mot sur les inspecteurs généraux. Ce sont toujours des gens de très haut niveau, de grande compétence. Mais leur recrutement est effectué dans l'opacité. Pendant ma carrière (longue, forcément longue), j’ai vu quelques dizaines d’enseignants promus IG parce qu’ils étaient corses, parce qu’ils étaient membres du parti socialiste, parce qu’ils étaient des potes de Chirac ou de Tonton. Ces messieurs et dames nommés bien souvent par le fait du prince étaient donc particulièrement qualifiés pour repenser le recrutement dans l’enseignement supérieur et pour faire la leçon aux aspirants universitaires. Le rapport comporte quatre têtes de chapitre : le contexte statutaire, le recrutement, le déroulement de la carrière et la formation. Il préconise vingt mesures dont je vais reprendre les plus significatives à mes yeux.

 

Il jette la suspicion, dès l’amont, sur les futurs professeurs – et sur ceux déjà en poste – en proposant des « dispositions robustes [ce qui signifie quoi, exactement ?] visant à garantir le niveau des doctorats élevés. » Comme si, ces vingt ou trente dernières années, le niveau des doctorats avaient baissé et comme si les jurys conférant ce grade avaient bradé les titres.

 

 

 

 

La proposition n° 5 conditionne tout le reste : il s’agit d’« encourager l’ouverture des comités de sélection à des représentants de la gouvernance de l’établissement ainsi que de la composante et du laboratoire concernés par le recrutement ; de faciliter la participation des membres extérieurs, notamment étrangers, en allongeant les calendriers de recrutement des comités de sélection ; d’étudier des solutions de mise en place de comités de sélection dans le cadre de regroupements d’établissements. » Participeront donc au recrutement des maîtres de conférence et des professeurs d’université des « représentants de la gouvernance de l’établissement ». Je passe sur le fait que le mot « gouvernance », adopté de l’entreprise privée anglo-saxonne, n’existe pas dans le langage officiel de l’université française. Cela signifie que des administratifs, des étudiants et, demain, comme je le disais plus haut, le mari de la concierge, évalueront des dossiers scientifiques qui passent à cent coudées au-dessus de leur tête. Ce n’est pas parce que ce type de procédure existe dans d’autres pays (nos inspecteurs généraux sont peut-être malins mais ils n’ont rien inventé) que nous devons nous y soumettre. Pour l’anecdote, j’ai connu plusieurs collègues outre-Rhin ou au Royaume-Uni qui se virent refuser une promotion car, comme ils avaient la réputation de noter un peu sèchement, les étudiants avaient fait pencher le vote en faveur de concurrents plus laxistes. J’ai aussi connu le cas d’un universitaire au dossier en béton qui s’était fait souffler un poste de professeur sur recommandation du ministre de l’Education car l’université manquait de femmes professeurs.

 

La préconisation n° 6 n’est pas absurde en soi : « généraliser dans les établissements la mise en œuvre d’opérations de recrutement correspondant aux pratiques en vigueur au niveau international (visites préalables de candidats potentiels, échanges avec les futures équipes, allongement des temps d’auditions et réalisations de séminaires par les candidats, véritables entretiens d’embauche). » Je glisse rapidement sur le fait qu’« international » signifie en fait Etats-Unis et Royaume-Uni. Le problème est que cette procédure est chronophage et très coûteuse. Dans les pays anglo-saxons, comme en Allemagne ou en Autriche, le salaire des enseignants titulaires est nettement supérieur à celui des enseignants français tandis que leur charge de cours, et surtout leur charge administrative, sont nettement inférieures. Pour leur part, les inspecteurs généraux travaillent rarement plus de 35 heures par semaine.

 

La préconisation n° 7 jette, elle aussi très fortement, le doute sur l’honnêteté des universitaires : « encourager les établissements à faire auditer leurs processus internes de recrutement dans le but d’établir des règles internes propres à garantir un fonctionnement impartial des différentes instances. » Tout comme la n° 8 : « instaurer une procédure de titularisation des enseignants-chercheurs plus formalisée et plus rigoureuse. »

 

 

 

 

La préconisation n° 9 vise à faire fliquer les universitaires par une bureaucratie sans forme, mais avec la caution, tellement honnête et rigoureuse de « personnalités » étrangères : « Mettre en place sous l’égide de la DGRH, un groupe de travail sur l’organisation et le fonctionnement du CNU, auquel participeront la CPCNU et la CPU ainsi que des représentants des EPST et des personnalités universitaires étrangères. »

 

La préconisation n° 11 vise à préférer l’exo-recrutement, tel que cela se pratique dans d’autres pays. Pourquoi pas ? Mais cela reste discutable. Que fait-on lorsqu’après une sélection « rigoureuse » il reste deux dossiers en présence : celui, brillant, d’un candidat local, et celui, médiocre, d’un « exo », même s'il s'agit d'une femme noire, juive et lesbienne ? Ne riez pas, on y est presque.

 

La préconisation n° 14 vise à favoriser les universitaires « mobiles ». Pourquoi pas, mais cela n’a rien à voir avec la qualité scientifique des dossiers.

 

La préconisation n° 15 ouvre la voie à l’avilissement des enseignants et au règne de la démagogie : « Encourager le développement de l’évaluation des enseignements par les étudiants, notamment dans le cadre de la politique contractuelle. »

 

La préconisation n° 17 m’a ramené plus de trente ans en arrière quand les Solfériniens de l’époque, avec l’aide de la CFDT, ont presque doublé les services des enseignants. Mais comme cela ne suffit toujours pas (les ânes étant toujours mal bâtés, j’imagine), les inspecteurs généraux à 35 heures par semaine, qui ont repéré les procédures existantes (mais officieuses) visant à alourdir la charge de travail, propose de les officialiser en faisant en sorte que plus un seul enseignant n’ait le même service qu’un autre enseignant (un peu comme les caissières de supermarché) : « inciter les établissements à utiliser les dispositifs règlementaires de modulation des obligations réglementaires de service, dont ils disposent, afin, notamment, de diminuer le volume horaire d’enseignement des nouveaux MCF au profit de leur activité de recherche, et inversement de renforcer celui des enseignants-chercheurs qui opteraient pour une réorientation de leur mission dans le sens d’un plus grand investissement dans l’enseignement que dans la recherche. Approfondir la réflexion sur une modification des obligations réglementaires de service d’enseignement des enseignants-chercheurs, dans le sens d’un assouplissement et d’une individualisation du dispositif, et engager des expérimentations dans ce sens. »

 

 

Si les universitaires acceptent ces préconisations comme ils ont accepté la LRU, ils vont souffrir. Moins cependant que ceux qui leur succéderont.

 

Universitaires : l’infantilisation continue

En période de révision d'examens, la bibliothèque universitaire est fermée. Sûr qu'une commissions d'inspecteurs généraux va s'occuper de ce léger désagrément.

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 05:49

 

 

Selon le blog Solidarité internationale PCF, en matière de levée du blocus étasunien de Cuba, le compte n’y est pas.

 

• On ne permet pas d’investissements dans notre pays au-delà de ceux déjà approuvés dans le secteur des télécommunications.

 

• L’interdiction frappant les importations de produits cubains aux États-Unis, y compris de médicaments et de produits biotechnologiques, est toujours en vigueur.

 

• La disposition qui interdit l'accès aux ports nord-américains, pour une période de 180 jours, aux navires de tiers pays qui mouillent dans des ports cubains – ce qui occasionne des pertes au titre des frets –, est toujours en vigueur.

 

Toutes ces restrictions peuvent être éliminées à travers des décisions exécutives.

 

La réalité, c’est que le blocus est toujours en vigueur. Le Secrétaire du Trésor Jack Lew a lui-même reconnu, il y a deux jours, que le blocus limite encore « très, très significativement» le volume des transactions entre Cuba et les États-Unis.

 

Le blocus a aussi des composantes dissuasives et punitives. Voici quelques exemples :

 

• Des entreprises étasuniennes et étrangères ont encore récemment été condamnées à verser des amendes pour avoir offert des services et du matériel d’origine étasunien à Cuba.

 

• Des entreprises étrangères qui commercialisent du nickel et du rhum cubain ont été privées de leurs lignes de crédits, et leurs transferts ont été refusés, même dans des monnaies autres que le dollar.

 

• Des banques étrangères ont fermé les comptes bancaires dans d’autres monnaies à du personnel de la santé cubain qui apporte sa coopération dans des pays d’Afrique.

 

 

Il semble bien que les boîtes courriel des syndicats sont espionnées chez Renault. Le site Mirador raconte l’histoire suivante :

 

L’histoire se déroule en France. Un ingénieur travaillant pour un sous-traitant du constructeur automobile Renault se rend, en dehors de son temps de travail, à la projection du film documentaire satirique « Merci Patron », réalisé par François Ruffin.

 

Cette comédie documentaire retrace le parcours d’un couple travaillant pour une enseigne de prêt-à-porter. L’usine contrôlée par le groupe LVMH, propriété du milliardaire exilé en Belgique, Bernard Arnault, vient d’être délocalisée en Pologne et les deux travailleurs ont été licenciés.

 

Après la projection, l’ingénieur du sous-traitant décide d’informer plusieurs syndicalistes et travailleurs syndiqués du groupe automobile de la projection du film. Le lendemain, le directeur de l’entreprise sous-traitante de Renault appelle par téléphone son employé. Il venait de recevoir un mail qui lui avait été transféré par quelqu’un de chez Renault, accompagné d’un message précisant : « Voici ce qu’a fait votre salarié, merci de lui faire quitter le site au plus vite ».

 

Les mails des syndicalistes de Renault étaient en fait surveillés par la direction du groupe. L’ingénieur en question, qui témoigne sur une vidéo postée sur le net, a été mis à pied pour une dizaine de jours sans pouvoir revenir sur son lieu de travail ni être payé.

 

Revue de Presse (162)

Dans Le Monde, Didier Daeninckx revient sur les attentats terroristes : Je vis, dans mon quartier, avec le sentiment d’être pris en étau  : d’un côté, la menace mortelle des nihilistes ; de l’autre, la faillite des institutions. Les choses les plus insignifiantes sont aujourd’hui gorgées de sens et de sang. Un kiosque où l’on achète le journal du mercredi, une table ronde et deux chaises. Les signes avant-coureurs de la catastrophe étaient visibles. En ce qui me concerne, depuis trois ans, ici, j’ai vu les corps s’éloigner, les embrassades se raréfier, les barbes et les voiles pousser, les regards s’aiguiser, les murs s’élever. Il a fallu s’habituer à croiser des imams rétrogrades installés dès le petit matin dans les commerces, pour y faire pression sur les fidèles.

 

De plus en plus, l’écriture m’apparaît comme un espace de résistance, de ré-existence. Continuer à interroger l'Histoire au moyen de la fiction, immerge des personnages dans les villes chancelantes, aller à la rencontre des habitants provisoires des décharges de Calais pour y entendre les traumatismes centenaires nés des tracés franco-anglais des frontières… Ramasser les éclats du temps un à un. Une écriture qui ambitionnait de changer le monde et qui peine, aujourd’hui, à simplement le dire.

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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 05:46

 

György Lukács fut l’un des plus grands penseurs du XXe siècle. Ses ouvrages de sociologie de la littérature sont à jamais des classiques. Je citerai simplement L’Âme et les formes, La Théorie du roman, Histoire et conscience de classe, Balzac et le réalisme français.

 

Ce Hongrois de langue allemande était né en 1885 dans la bourgeoisie juive de Budapest. Il avait obtenu son doctorat ès lettres à l’âge de 21 ans à l’université de Berlin. En 1917, il adhéra au parti communiste de Hongrie et devint commissaire à l’Instruction de la République des conseils de Hongrie, dirigée par Béla Kun. Après l’échec de cette République, il s’exila en Autriche et à Moscou. Il revint en Hongrie en 1945 et fut le ministre de la Culture du gouvernement d’Imre Nagy en 1956. Après l’insurrection de Budapest, il s’exila en Roumanie, revint en Hongrie en 1957 et se consacra alors exclusivement aux questions d’esthétique et de théorie littéraire.

 

Il fonda les études sociologiques sur la littérature, le roman en particulier. Son objectif fut de replacer systématiquement l’œuvre dans son contexte social et historique. Il défendit le réalisme au détriment du modernisme incarné par Kafka ou Joyce. Merleau-Ponty considérait son Histoire et conscience de classe comme l’œuvre fondatrice du marxisme occidental. Il dénonça l’idéologie bourgeoise en ce qu’elle prolongeait la conscience de classe des dominants. Pour lui, le marxisme ne se résumait pas à une accumulation de thèses à embrasser mais à une dialectique en perpétuel mouvement.

 

 

On ne s’étonnera pas que la Hongrie nationaliste de Viktor Orbán, ce délicieux pays où des policiers à la retraite surveillent les allocataires d’indemnités-chômage effectuant des travaux d’intérêt général et qui impose aux diabétiques des contrôles de leur régime alimentaire, ait entrepris de pulvériser le souvenir de György Lukács dans le cadre de l’éradication de la culture marxiste de son pays. Le régime tente actuellement de faire disparaître les archives Lukács à Budapest. L’Académie des sciences de Hongrie va les fermer, vendre l’appartement où habitait le philosophe et va mettre à la retraite les chercheurs qui s’efforçaient de faire vivre ce patrimoine unique. Les Archives Lukács comportent des milliers de livres et des correspondance inédites avec, par exemple, Thomas Mann ou Jean-Paul Sartre.

 

Une pétition internationale contre la fermeture des archives est à signer ici.

 

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29 mars 2016 2 29 /03 /mars /2016 05:52

Je reprends ici de larges éléments d’un article d’Henri Maler et Yves Rebours (pour le site Acrimed) sur la dérive procapitaliste du discours pournalistique en temps dez grèves et de manifestations.

 

I. Consensus sous surveillance

 

« Réforme » : Ne plus dire : « les travailleurs combattent les politiques libérales qui favorisent chaque jour davantage les revenus du capital et dissolvent l’Etat social ». Ecrire : « Une autre chose dont on peut être sûr – et qui nourrit l’antienne d’un pays impossible à réformer, c’est la nature difficile des rapports sociaux en France. La conflictualité l’emporte sur le consensus. Vieil héritage de la culture ouvrière revendicative du XIXe siècle du côté des organisations syndicales, crispées sur la défense des droits acquis [...]. » (Le Monde Economie, mardi 7 juin 2005, page I). 

 

 « Modernisation » : Le modernisme s’oppose à l’archaïsme. Seuls des esprits archaïques peuvent s’opposer à la modernisation. D’ailleurs, « LA modernisation » est indifférente à la justice sociale, que la modernité a remplacée par l’« équité ».

 

« Concertation » : Se dit des réunions convoquées par un ministre pour exposer aux organisations syndicales ce qu’il va faire et pour écouter leurs doléances, de préférence sans en tenir aucun compte.

 

« Pédagogie » : Devoir qui, pour les journalistes communicants, s’impose au gouvernement (plus encore qu’aux enseignants...). Ainsi, le gouvernement fait preuve (ou doit faire preuve...) de « pédagogie ». Tant il est vrai qu’il s’adresse, comme nos grands éditorialistes, à un peuple d’enfants qu’il faut instruire patiemment.

 

 

II. Déraison des foules

 

 « Égoïsme » : Frappe les chômeurs, les travailleurs précaires, les classes populaires en général. Exemple : le refus du dumping social est un symptôme évident d’égoïsme. Vice dont sont dépourvus les bénéficiaires de stock-options.

 

« Corporatisme » : Mal qui menace n’importe quelle catégorie de salariés qui défend ses droits, à l’exclusion des tenanciers des médias.

 

III. Paroles, paroles

 

 « Témoins » : Exemplaires de la foule des grévistes et manifestants, interrogés en quelques secondes à la télé ou en quelques lignes dans les journaux. Le « témoin » témoigne de ses affects, jamais de ses motifs ou du sens de son action. Seuls les gouvernants, les « experts » et l’élite du journalisme argumentent, connaissent les motifs, et maîtrisent le sens. L’élite pense, le témoin « grogne ».

 

 « Opinion publique » : S’exprime dans les sondages et/ou par l’intermédiaire des « grands journalistes » qui lui donnent la parole en parlant à sa place.

 

« Contribuables » : Nom que porte l’opinion publique quand elle paie des impôts qui servent au service public. Quand l’argent public est dépensé pour consentir des avantages fiscaux aux entreprises, cet argent n’a plus d’origine identifiée. On dira : « les régimes de retraites du secteur public sont payées par les contribuables ». On ne dira pas : « les exonérations de charges consenties aux entreprises sont payées par les contribuables.

 

IV. Mouvements des troupes

 

 « Usagers » : Se dit de l’adversaire potentiel des grévistes.

 

« Otages » : Synonyme d’« usagers ». Terme particulièrement approprié pour attribuer les désagréments qu’ils subissent non à l’intransigeance du gouvernement, mais à l’obstination des grévistes.

 

« Galère » : Se disait (et peut se dire encore...) des conditions d’existence des salariés privés d’emploi et des jeunes privés d’avenir, vivotant avec des revenus misérables, de boulots précaires en stages de réinsertion, assignés à résidence dans des quartiers désertés par les services publics, sans loisirs, et subissant des temps de transports en commun démesurés. Phénomène presque invisible à la télévision, ses responsables ne sont pas identifiables. « Galère » se dit désormais des difficultés de transports les jours de grève : on peut aisément les mettre en images et les imputer à un coupable désigné, le gréviste.

 

« Violence » : Impropre à qualifier l’exploitation quotidienne, les techniques modernes de « management » ou les licenciements, le terme s’applique plus volontiers aux gens qui les dénoncent, et aux mots qu’ils emploient pour le faire.

 

 

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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 06:30

Comment justifier les interventions militaires françaises tous azimuts ? C'est très simple : vous faites une pub avac Gatien en Afghanistan. Même si vous ne voyez pas ses yeux, Gatien vous regarde et vous ne pouvez que suivre son bel exemple.

 

Il y a quelques dizaines d'années, à l'époque des colonies, une même version, plus franche.

La pub à l'aide des menées impériales de l'armée française
La pub à l'aide des menées impériales de l'armée française
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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 06:39

Sébastien Terral, qui se proclame “ observateur linguiste ” (un type un peu comme moi, donc), a publié récemment dans Télérama un billet à propos d'un tic lamentable de langage – qui vivra ce que vivent les roses – mais qui, pour l'instant, contribue à l'appauvrissement de la langue française : l'utilisation à tort et à travers de l'adjectif “ compliqué ”. J'avais eu envie de traiter de ce problème en juillet dernier en suivant à la télé les étapes du Tour de France, les commentateurs n'ayant que ce mot à la bouche (“ Pour que Contador rattrape Froome, ça va être compliqué ”). Et puis l'envie m'est sortie de l'esprit. Sébastien dit, mieux que je l'aurais fait, ce qu'il faut savoir de ce travers :

 

ERREUR FATALE

 

Si on devait faire une étude sémantique autour des adjectifs les plus utilisés par les acteurs et commentateurs de nos chaînes de télévision (politiques, consultants, journalistes, sportifs), je suis prêt à parier que “ compliqué ” serait dans les trois premiers. A écouter l'un d'eux évoquer un débat, une rencontre ou toute autre situation présentant quelque adversité, “ compliqué ” semble être le mot passe-partout et fourre-tout du moment. La palme revient peut-être à l'émission de Canal+ “ Les Spécialistes Ligue 1 ” et à un de ses consultants football Reynald Pedros. cette épidémie verbale a maintenant gagné le monde de l'entreprise et la société entière. la phrase de l'année dans mon entreprise, pour répondre à une demande de rendez-vous ou à un besoin de crayons à papier : “ Ça va être juste compliqué ” [notez le “ juste ”, calque du “ just ” anglais].

 

Un mot symbole du fatalisme ambiant de notre société française, de sa paresse pour exprimer une situation adverse, ou bien simplement un mot à la mode dont les média-trainings [formation aux médias] ont abusé ?

 

PS : Autre adjectif passe-partout, sur les plateaux de Canal+ et ailleurs : “ incroyable ”, en lieu et place de extraordinaire, ahurissant, sensationnel, fabuleux, exceptionnel, énorme, unique.

 

Et puis il faudra qu'on dise un de ces jours deux mots sur un autre tic de langage tout aussi idéologique, l'utilisation de “ déroulé ” (“ Jules Dupont, faites-nous un focus [sic] sur le déroulé des attentats de la journée ”) au lieu de “ déroulement ”.

 

 

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21 mars 2016 1 21 /03 /mars /2016 06:27

Chris Hedges, dans les colonnes du Grand Soir, dégonfle quelque peu le mythe Bernie Sanders : « La structure de pouvoir démocratique a passé un arrangement donnant donnant avec lui. Elle ne présente pas de candidat sérieux contre lui dans le Vermont pour son siège de sénateur. Sanders, dans cet accord Faustien, constitue le principal obstacle à la création d’un troisième parti viable dans le Vermont. Si Sanders défie le parti démocrate, il se verra privé de son ancienneté au Sénat. Il perdra sa présidence de commissions. Le parti machine le transformera, à l’instar de Nader, en paria. Il l’expulsera hors de l’establishment politique. Sanders a probablement considéré sa réponse comme une réponse pratique à la réalité politique. Mais il a aussi admis sa lâcheté. Nader a payé le prix fort pour son courage et son honnêteté, mais il ne fut pas un raté ».

 

Toujours dans les colonnes du Grand Soir un long et passionnant entretien avec François Ruffin, l’auteur du film Merci Patron : « Lénine disait : « Une situation prérévolutionnaire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus et ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas. » Il y a un gros travail à faire sur la classe intermédiaire pour la faire basculer avec ceux d’en bas. Sans prétention, j’estime que c’est sur ce point que je suis le meilleur. Faire une jonction de classes. Avec Merci patron, j’ai fait un film transclasse. Je me méfie de l’« éducation populaire » et des expressions où il y a « populaire » dedans. Je ne prétends pas faire quelque chose de « populaire » car, en général, il y a neuf chances sur dix pour que ça ne le soit pas du tout. Est-ce que le peuple a besoin d’être éduqué ? Peut-être, mais la petite bourgeoisie aussi. Depuis trente ans, nous vivons un grand moment de disjonction de classes ; la petite bourgeoisie s’est foutue de la manière dont vivaient les classes populaires. Elle leur faisait des bras d’honneur. Non seulement les classes populaires étaient dans la merde socialement, mais on leur a rajouté des stigmates politiques et culturels : le vote Front national, le béret, les boules de pétanque, la picole... »

 

 

 

Evariste de ReSPUBLICA souhaite travailler avec les comités locaux de soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon comme avec les acteurs du mouvement syndical revendicatif. :

 

« Nous pourrons critiquer le gouvernement solférinien néolibéral (soutenu par la droite néolibérale sans laquelle il ne pourra bientôt plus passer une seule loi contre les conquêtes sociales des travailleurs) avec la vigueur nécessaire et sans le ménager en vue d’un accord électoral futur : critiquer le durcissement des politiques d’austérité, la tentative de criminalisation de l’action syndicale.

 

Nous pourrons alors développer l’idée d’une nécessaire rupture sur les plans démocratique (y compris dans l’entreprise), laïque, social, féministe et écologique… Développer l’idée de rupture avec la formation sociale capitaliste et donc avec l’UE, les traités, l’euro, mais dans le cadre du processus que nous appelons de nos vœux : la République sociale.

 

 

Sur son blog, Descartes nous dit qu’on s’imagine – à tort – que nous vivons dans un Etat technocratique. Que les politiques publiques sont pensées, réfléchies, construites par des techniciens et des experts. Mais ça, c’était avant, quand on réunissait des véritables commissions qui produisaient des vrais rapports confidentiels pour orienter la décision, et non pas des comités Théodule dont le but est de produire un rapport « transparent » pour justifier auprès du public des politiques décidées à l’avance en fonction de considérations électorales.

 

Pour penser librement, il faut être protégé de la pression de l’opinion. Lorsque vous savez que chacune de vos paroles sera diffusée, interprétée, manipulée, déformée en fonction des intérêts de chacun, utilisée pour faire pression sur celui qui vous a commandé le rapport, vous apprendrez rapidement à ne plus rien dire qui ne soit consensuel, neutre, lisse. La transparence tue le débat, la discussion, la pensée. De peur de déplaire, on ne dit que ce qui est « acceptable ».

 

 

Le Monde évoque une nième gâterie pour les entreprises outre-Manche : une nouvelle baisse de l’impôt sur les sociétés (IS) : son taux qui était de 28 % lors de la nomination de M. Osborne, a été ramené à 20 %. Il doit passer à 17 % d’ici 2020. Le Royaume-Uni va ainsi se rapprocher du taux irlandais qui est de 12 %.

 

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20 mars 2016 7 20 /03 /mars /2016 06:46

Ce qui distingue les grands créateurs des autres, c’est que, à partir de la réalité, ils élaborent des modèles plus prégnants que celle-ci en nous la faisant comprendre et ressentir comme jamais auparavant. Essayez d’imaginer un gamin de Paris des années 1830 sans penser à Gavroche. Essayez de vous représenter Mozart sans vous remémorer celui d’Amadeus et son rire jamais envisagé jusque là. Le “ Guernica ” de Picasso occulte la vraie ville dont on ne sait, en fait, pas grand chose. Quant à Emma Bovary, elle écrase votre cousine rêveuse.

 

Dans 1984, Orwell invente un monde et sa langue officielle, la Novlangue (Newspeak). Elle a ceci de particulier qu’elle est conçue pour mourir, Orwell partant du principe que, plus on élimine des mots (on garde “ chaise ” et on supprime “ fauteuil ” “ tabouret ”), plus on réduit leur champ sémantique (“ liberté ” n’est utilisé que dans des phrases comme « j’ai la liberté de choisir entre des pommes de terre et du chou »), plus on réduit une pensée qui devient sans cesse davantage binaire, manichéenne.

 

Cette invention n’est pas arrivée comme un cheveu sur la soupe dans la vie d’Orwell et sa carrière d’écrivain et de journaliste. Il connaissait sept langues étrangères : le latin et le grec, qu’il avait très bien maîtrisés dans son école privée, le français, qu’il pratiquait avec aisance (il lisait Villon dans le texte, et lorsqu’il enseigna le français dans une école secondaire pendant quelques mois, ses cours se déroulaient entièrement dans la langue), l’hindustani, l’ourdou (deux versions d’une même langue) et le birman, appris lors de son séjour de cinq ans dans la police impériale, le castillan et le catalan, assimilés au contact des Républicains durant la guerre civile. Avant de créer la Novlangue, il s’intéressa, de 1942 à 1944, au Basic English du linguiste Charles Kay Ogden avant d’écarter l’utilisation d’une langue artificielle : il trouvait contre-culturelle une langue fabriquée – simplifiée ou pas – à vocation universelle. Mais il est clair que ce Basic English fut une source d’inspiration pour la Novlangue. Enfin, il avait des notions d'esperanto, que parlait couramment une de ses tantes, mais il s'en méfiait en tant que langue factice (« Les langues ne se peuvent se développer que lentement, comme des fleurs », disait-il).

 

Bien avant 1984, les premiers livres d’Orwell avaient révélé son grand intérêt pour les questions de langue. Dans la dèche à Paris et à Londres, une autofiction de 1933, montre qu’Orwell s’engoue pour les lois sociales de construction du langage. Tragédie birmane (1934) présente la Birmanie comme une société multilingue, les colons empêchant les autochtones d’apprendre l’anglais dans toutes ses finesses et les contraignant à l’utilisation d’un pidgin. Dans Une fille de pasteur (1935), Orwell reproduit, en s’inspirant de Joyce, un dialogue de théâtre entre les miséreux et la fille du pasteur. Dans Le quai de Wigan (1937), ce magistral essai devenu classique sur le monde des mineurs de charbon dans les années trente, Orwell offre quelques exemples d’anglais du Lancashire et du Yorkshire. Dans La Catalogne libre (1938), il utilise sa connaissance du catalan et du castillan. Dans  Un peu d’air frais (1939), il présente les variétés de l’anglais selon les classes et commence à dénoncer ce qu’il appelle le “ jargon ” des hommes politiques. Etrangement, peut-être, la dictature de La ferme des animaux ne connaît pas de problèmes langagiers.

 

Toute la réflexion d’Orwell sur la langue repose sur une idée-force, que la linguistique récusait déjà à son époque, selon laquelle les mots sont autonomes par rapport à la pensée. Et il lui a échappé, comme le proposait fortement Roman Jakobson, que « de même qu’en peinture la géométrie se superpose à la couleur, la puissance d’abstraction de la pensée humaine surimpose des figures grammaticales au mot. » Il affirme pour sa part que la pensée est tellement dépendante des mots que ceux-ci peuvent régir celle-là. Il croit que parler c’est choisir des mots en toute souveraineté, ignorant qu'on ne saurait conceptualiser sans l’appui du langage. Comment dire “ la glace  en bambara, langue de contrées où il fait trente degrés toute l’année ? En contradiction totale avec le concept d’arbitrarité du signe (voir comment le coq chante en anglais, en espagnol, en allemand, en français et en chinois), il suppose une corrélation entre le sens d’un mot et sa configuration sonore. Dans le monde de 1984, des fonctionnaires de la langue suppriment des mots du dictionnaire et confèrent aux vocables épargnés un sens unique, ce qui n’est pas soutenable dans la mesure où la pensée et les mots n’existent pas dans des sphères distinctes, Orwell pensant peut-être qu'à un mot pourrait correspondre automatiquement une seule pensée.

 

 

 

 

Dans ses essais majeurs sur la langue comme “ La politique et la langue anglaise ”, il estime que la langue dégénère quand elle sert le discours politique. Il s’inscrit dès lors dans la tradition idéaliste : « Bien écrire ou bien parler est un art. » Ecrire en anglais, c’est « se battre contre le flou, l’obscurité, les pièges tendus par les adjectifs décoratifs et les empiètements du latin et du grec ». Revendiquant son anglicité, Orwell préférait les mots d’origine saxonne aux mots d’origine franco-latine : freedom à liberty, brotherhood à fraternity, tout en sachant que plus de la moitié des mots de l'anglais venaient du français et de latin. A de nombreuses reprises, il décrit sa langue comme « défigurée », « violentée ».

 

Mais, à sa manière, Orwell a repris l’idéal de Boileau selon lequel ce qui se conçoit bien s’énonce clairement : « Une prose de qualité est transparente comme une vitre ». Ce cristal lui était nécessaire pour mieux faire passer la réalité confuse, violente et terrorisante. Stylistiquement parlant, sa plus grande réussite aura été de faire croire qu’il écrivait “ naturellement ” dans la langue parlée d’un anglais éduqué. D’où son obsession de ne pas pouvoir glisser « la lame d’un couteau métaphorique » entre les mots et le sens. Sa règle – pas toujours applicable – était que le sens décide du mot. Il s’efforça toujours, cela dit, de faire coïncider la forme et le fond.

 

Pour Orwell, les différences langagières étaient régies par les antagonismes de classe. Les classes éduquées ayant perdu le contact avec le monde ouvrier, il urgeait que les prolétaires redonnent du souffle à la langue anémiée de la classe dirigeante. Son idéalisme l’amena à proposer, pour que les accents régionaux ne disparaissent pas (ils sont toujours bien présents aujourd’hui), un accent « national » (pas le sien, lui l’ancien élève d’Eton), un « cockney modifié » ou alors un des accents du Nord. Mais dans 1984, non seulement les Proles ne régénèrent pas la langue du Parti intérieur, mais il n’existe aucun phénomène de contact entre leur langue et celle des maîtres.

 

Bien que polyglotte, Orwell n’affectionnait pas les emprunts entre langues. Il n’admit jamais que, si le vocabulaire anglais était très riche, c’est justement parce que la langue anglaise avait deux racines principales. De plus, alors que dans 1984 chaque continent possède une seule langue officielle, Orwell n’a rien écrit sur un fait déjà bien présent à son époque : le nouveau statut de l’anglais en tant que première langue véhiculaire mondiale. Conscient de la fin de la suprématie de l’Angleterre en tant que puissance planétaire, il redoutait le contact avec la culture d’outre-Atlantique. Plutôt conservateur en matière langagière, il n’en a pas moins créé de nombreux néologismes. Par exemple la “ nancytude ” (tapettitude), la “ scotchification ” (de l’Angleterre) (écossification), “ sub-faecal ” (sous-fécal), la “ blimpocracy ” (culotte de peaucratie). Bien que jungien, Orwell n’avait pas perçu que l’inconscient était structuré comme un langage. Il voyait dans les mots une substance pâteuse, fuyant indéfiniment devant les réalités de la pensée (« Quelqu’un a-t-il jamais écrit une lettre d’amour dans laquelle il a exprimé exactement ce qu’il voulait dire ? »). D’où cette proposition d’inventer des nouveaux mots (ou des mots neufs), aussi tranquillement que s’il s’agissait de « pièces pour moteur d’auto ». Mais il n’a pas pu (ou n’a pas eu le temps) de réfléchir à ses propres maniérismes. Il abusait d’adverbes de fréquences (“ rarement ”, “ toujours ”) parce qu’il avait tendance à généraliser. Il utilisait souvent la préposition “ comme ”, des adjectifs comme “ différent ”, “ identique ”, des verbes comme “ comparer ” parce qu’il pensait très souvent de manière analogique. Il s’efforça, cela dit, de s’imposer une hygiène d’écriture consistant, par exemple, à éviter les métaphores rebattues (pas une seule dans La ferme des animaux). Et il proposa cinq règles de bonne écriture et une sixième dirimante, dont il n’est pas stupide de s’inspirer, même si elles trahissent son souci névrotique de propreté :

 

  • Ne jamais utiliser une métaphore déjà vue sous la plume d’un autre.
  • Ne jamais utiliser un mot long quand un court fait l’affaire.
  • Supprimer un mot lorsqu’il est possible de le supprimer.
  • Ne pas utiliser la voix passive [beaucoup plus fréquente en anglais qu’en français] quand l’actif convient.
  • Ne jamais utiliser une expression étrangère, un mot scientifique ou du jargon s’il existe un équivalent en anglais de tous les jours.
  • Ne pas appliquer ces règles dès lors que le résultat est franchement malsonnant.

 

Dans 1984, le statut de la langue n’est pas toujours très cohérent. Un seul personnage (membre du Parti Extérieur) parle naturellement en Novlangue. Les enfants de Mrs Parson, pourtant militant zélés de la Ligue de la Jeunesse, s’expriment en anglais ordinaire. Orwell a toujours pensé que le manque de démocratie ou la dictature du prolétariat aggraveraient les antagonismes de classe. Aux trois classes d’Océania correspond une organisation linguistique gouvernée par le chiffre trois. Dans le Parti Intérieur, la Novlangue est censée être la norme ; dans le Parti Extérieur, elle se diffuse progressivement ; elle est inconnue des Proles qui parlent cockney, un idiome qui est d’avantage une recréation orwellienne que du cockney authentique. La Novlangue n’est pas généralisée dans le roman parce que le livre n’est pas une prophétie mais une satire dystopique. Elle ne peut être parlée par des personnages qui ressemblent aux gens qu’Orwell a côtoyés sa vie durant. A la fin du roman, Orwell estime que la Novlangue ne sera pas utilisé par tous avant 2050, malgré les moyens de coercition considérables dont dispose le système. Ce qui semble peut-être le plus pertinent dans la création de la Novlangue, c’est cette idée, aujourd'hui banale, qu’un discours officiel peut fort bien parler pour ne rien dire. Nous sommes en effet dans la destruction du sens. Le personnel politique étasunien a atteint cet idéal : souvenons-nous de Reagan se contenant de murmurer devant ses supporters « Read my lips » ou Hillary Clinton proposant un petit jappement chaque fois que Donald Trump proférerait un ânerie.  Orwell postule par ailleurs que la langue fait naître la faute, le sentiment de culpabilité, notion que reprendra plus tard Roland Barthes expliquant que le fascisme n’empêche pas de dire mais oblige à dire.

 

 

L’écrivain au style translucide qu’était Orwell avait senti dans les années trente que la langue ne serait plus jamais un moyen de communication innocent. Winston finissait par “ aimer ” Big Brother parce que le mot “ amour ”, tout en ayant perdu sa signification d’origine, existait toujours bel et bien sous son horrible travestissement. Cratyle, dans le dialogue de Platon, avait décidé de se taire (« si des noms sont mal établis, ils ne sont plus que des éclats de voix »). Orwell choisit de travailler la simplicité de son expression (pour ceux dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, il est l’un des auteurs les plus faciles à lire) et de renforcer le pouvoir de ses propres mots.

 

FIN

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 06:26

Dans 1984, Dieu est mort. Pas de religion révélée. Pas de transcendance. Dans cette dystopie, les valeurs sont inversées. La trinité, le nombre 3 sont utilisés de manière perverse. L’instabilité (2 + 1, 2 contre 1) est la norme. Le monde du livre est divisé en trois continents (l’Océanie, l’Eurasie et l’Estasie). Chaque continent est dirigé par un parti unique. Le parti d’Océanie est l’Angsoc (Ingsoc pour English Socialism). Les trois superpuissances sont en état de guerre permanente, selon des alliances mouvantes – et incompréhensibles. La subdivision d’Océanie où vit Winston Smith est composée de trois classes: les “ Proles ” (les prolos), 85% de la population qui partagent leur temps entre un travail abrutissant et des loisirs superficiels, le Parti Extérieur, auquel appartient Winston, les exécutants (13% de la population), et le Parti Intérieur, l’élite intellectuelle dévoyée (2% de la population). Les classes ne communiquent pas et ne connaissent pas d’ascenseur social.

 

L’idéologie de l’Angsoc est résumée en trois slogans :

 

La Guerre c’est la Paix

La Liberté c’est l’Esclavage

L’Ignorance c’est la Force

 

Des propositions a priori incompréhensibles, sauf pour les initiés. Par ailleurs, l’Angsoc est régenté par trois « principes sacrés » : la double pensée qui permet de croire en même temps une chose et son contraire, la mutabilité du passé qui amène une réécriture perpétuelle de l’Histoire, et la dénégation de la réalité objective par lequel un passé en perpétuelle mutation est imposé à un présent immobile. Le roman comporte trois personnages principaux, deux membres du Parti Extérieur (Winston et Julia) et un membre du Parti Intérieur (O’Brien), alliés de manières changeantes selon les exigences de la diégèse et du point de vue.

 

Dans ce monde, le sentiment qui domine est la peur, une peur ancestrale puisque tout vient d’en haut de manière inattendue, et l’absence de règles stables, ce qui fait que rien n’est donné comme illégal ou légal.

 

La nourriture est insuffisante et mauvaise, la pensée est contrôlée, tout comme les pratiques sexuelles (un membre du Parti Intérieur qui a recours à une prostitué eencourt 25 années de prison). La capitale est régulièrement bombardée, sans qu’on sache réellement par qui ni pourquoi, le rationnement est généralisé et inexplicable. L’amitié n’existe plus. Les enfants sont embrigadés, au besoin contre leurs parents. Il est interdit d’exprimer des émotions personnelles ou des pensées autonomes. On ne peut donc concevoir, rêver un monde autre. Comme l’Histoire est constamment réécrite, l’individu n’a plus de mémoire.

 

Ce monde sans Dieu est un monde sans Père : Big Brother, le grand frère est à la fois Jésus et le Père. Dans les familles du Parti Extérieur, les pères n’ont aucune autorité. Par le télécran, les affiches, les films, les timbres, les livres, les drapeaux, les pièces de monnaie, Big Brother est partout à la fois (je reviendrai sur cette omniprésence de l’image plus bas). Le visage de Big Brother est énorme, sa moustache est menaçante et son regard inquisiteur (« Big Brother te (vous) regarde »). Personne ne l’a jamais vu, tout comme personne n’a jamais vu Goldstein, l’ennemi public n° 1, l’ancien compagnon qui a trahi et qui tente de mettre le système en péril (paradoxalement – et à front renversé, si je puis dire – les cheveux de Big Brother sont noirs tandis que ceux de Goldstein, ainsi que les poils de son bouc, sont blancs). Goldstein est un ange déchu qui bêle de manière hystérique alors que la voix de Big Brother est profonde et calme, parfois brutale. Le Parti a toujours raison et il possède le droit de vie et de mort.

 

Dans 1984, le profane et le sacré ne font qu’un. Dans ce monde incompréhensible et insupportable, le héros poursuit une quête : il veut comprendre et défier au nom du bon sens (le common sense cher à Orwell). Le monde solide existe, pense-t-il contre un système qui a décrété que 2 et 2 peuvent être égaux à 5 et qu’il est possible d’abolir l’orgasme. Les pierres sont dures, maintient-il, l’eau est liquide, la loi de la gravitation existe. Il n’y a pas de quête sans transgression, sans dépassement des interdits, sans une démarche vers la beauté, la sensualité. Le journal qu’achète Winston pour écrire sa vie est « lisse et crémeux ». Le presse-papier qui, plus tard, volera en éclats, est lui aussi fort beau et lui rappelle les sensations de l’enfance. La nature est clémente parce que le chant d’un oiseau est porteur d’espoir.

 

 

 

 

Julia, c’est Eve, la tentatrice. Féminine, quoique de manière ambiguë : elle porte un uniforme qui signifie la chasteté, ce qui excite d’autant plus Winston. C’est elle qui fait le premier pas. Elle désinhibe Winston qui en vient à admettre qu’il « hait la bonté et la pureté » et qui pense que la pourriture pourra saper le système. O’Brien aussi est un tentateur. Winston est fasciné par son intelligence. Il se laisse aller aux aveux : « nous avons commis le crime de la pensée et l’adultère ». Lors d’une messe parodique, Winston se déclare prêt à commettre les pires crimes, à commencer par la lecture du livre “ de ” Goldstein, la Bible des opposants.

 

Après cette transgression, Winston devra être purifié, « sauvé ». O’Brien va l’enjôler avant de l’éduquer selon un processus en trois étapes : « apprendre, comprendre et accepter ». Winston est alors torturé physiquement, non pour qu’il avoue des crimes connus depuis longtemps par le pouvoir, mais pour qu’il soit brisé. Il apprend ensuite que la vérité objective n’existe pas. Le Parti produit et contrôle une vérité mutante et fonctionnelle. Enfin, O’Brien va briser l’amour que Winston voue à Julia, pour ne plus aimer que Big Brother. En trahissant celle qu’il a aimé, Winston atteindra la Rédemption.

 

Revenons à Big Brother en tant qu’image. Hobbes disait que gouverner c’est faire croire. Par exemple faire croire que Big Brother existe car le pouvoir n’existe que par l’idée que l’on s’en fait et les mots qui le signifient. Dans Le voyage sentimental à travers la France et l’Italie (1768), Sterne avait décrit l’effet que faisait la Bastille sur les Parisiens : la Bastille n’est qu’un mot pour désigner une tour, écrivait-il, mais « la terreur est dans le mot ». En tant qu’imago, en tant qu’idole, en tant qu’abstraction (Hervé Bazin définissait l’image cinématographique comme l’abstraction par l’Incarnation), Big Brother est le principe exclusif et ultime de l’Histoire. Personne ne l’a jamais vu, il ne figure ni dans l’espace ni dans le temps, il est le masque par lequel le Parti se montre aux humains. Il n’est pas plus visible que les financiers du CAC 40. Il EST le parti. Tels les gnostiques qui postulaient que le Verbe se fût fait chair, le totalitarisme océanien impose l’image d’un Big Brother pur esprit. Vouloir comprendre la nature de Big Brother est anxiogène.

 

Dans Océanie, les ascenseurs ne fonctionnent pas, les lames de rasoir sont rouillées mais le système dispose des techniques les plus perfectionnées pour asservir, c’est-à-dire surveiller et punir selon le principe freudien que la culpabilité ne suit pas crime mais qu’elle le précède. Dans La violence et le sacré, René Girard a montré comment la violence fondatrice, inhérente à toute société, est canalisée par les dictateurs « résolus à perpétuer leurs conflits afin de mieux perpétuer leur emprise sur les populations mystifiées. » Le monde étant vide de sens, regarder l’image de Big Brother, c’est regarder … rien. Souvenons-nous, dans cette optique, de l’évolution de la médiatisation de la guerre. Celle du Vietnam montra des soldats en pieds, des blessés, des cercueils, des victimes civiles. La guerre du Golfe ne livra que les effigies des leaders et des images de jeux vidéos pour adultes. On en est toujours au même stade à l’occasion de la guerre au Proche-Orient. L’image s’est déplacée de l’agora pour entrer dans les espaces mentaux, ou alors elle a transformé l’agora en un espace qui abolit les distances physiques et mentales, qui préfigure le télévangélisme et le village global, qui prétend unir et ne fait que niveler.

 

Le regard de Big Brother est aussi un sexe : « Nous allons vous vider et vous emplir de nous-mêmes », dit O’Brien à Winston. C’est aussi une bouche qui fait des sujets de simples bouches, des caquets se confessant à l’infini. Le monde matériel et immatériel a été atomisé. Les individus ont été fractionnés en mille morceaux. Le sujet est une « cellule » qui n’a d’autonomie que dans la mesure où il « cesse d’être un individu ».

 

Big Brother ne ressemble en rien aux bourreaux de l’Inquisition. Il est un dictateur post-moderne (au sens où il efface le temps, l'espace, les hiérarchies culturelles et où le monde réel est squatté par un monde fictionnel) qui agit sans règles préétablies, qui travestit le rapport du passé au présent et qui pose non ce qui est et qui a été, mais ce qui aura été. Big Brother est un deus absconditus, un dieu caché et tapi en chacun des individus. Il ne console pas, il soumet. Il est « terrible et secret », comme disait Le Clézio dans Les géants. Autrefois, le roi avait deux corps, l’un physique, l’autre juridique et symbolique. En coupant la tête du corps physique, on pouvait ne pas fracasser le symbole (« le roi est mort, vive le roi ! »). On ne peut pas couper la tête de Big Brother ; on ne peut ni attenter à son corps ni à sa représentation. Ottokar n’a pas à montrer son sceptre pour justifier son pouvoir. Comme on ne peut pas fermer les écrans dans les appartements, le discours et les images coulent sans interruption en déversant de la stérilité, de la mort et de l’éternité.

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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 06:40

Selon Marianne.fr, 765 licenciements ont été annoncés par la direction de General Electric début janvier. Parmi les sites touchés : Levallois et Massy. Sur les 300 salariés licenciés à Massy, 113 verront par ailleurs leurs activités – la réalisation de chaudières pour centrales électriques – délocalisées aux… Etats-Unis.

 

L’entreprise « embauchait » pourtant « et répondait à des appels d’offres en Europe et dans le monde ». Comment expliquer alors un tel choix ? La logique est purement financière. La pérennité de la technologie hexagonale est par conséquent en jeu.

 

 

Le Monde cite un rapport de l’OIT. Entre 1995 et 2015, « le taux mondial de participation des femmes à la population active est passé de 52,4 % à 49,6 % ». En 2015, 1,3 milliard de femmes étaient présentes dans le monde du travail contre 2 milliards d’hommes. Elles sont surreprésentées « parmi les travailleurs qui contribuent à l’entreprise familiale », c’est-à-dire travaillant pour leur conjoint ou leur famille, notamment dans les entreprises agricoles, dans l’artisanat, le commerce. Les écarts salariaux ne s’expliquent pas seulement par les différences d’éducation ou d’âge. « Ils sont aussi liés à la sous-évaluation du travail accompli par les femmes et des compétences requises dans les professions et les secteurs dominés par les femmes », notent les auteurs du rapport.

 

 

 

On sait qu’on débaptise aujourd’hui des rues en Ukraine. Mais Kiev n’a pas l’apanage du politiquement correct. Presse Océan nous explique qu’à Nantes il est des noms de rues ou de bâtiments publics très douteux. Faut-il débaptiser la rue du négrier nantais Guillaume-Grou ? Ou celle de l’ancien maire de la ville, Danyel de Kervégan ? Et la rue Montaudouine ? Ces hommes ont pour point commun d’avoir participé à la traite négrière en tant qu’armateurs.

 

À Orvault, une petite rue porte le nom de Charles Richet, médecin, prix Nobel en 1913. Il considérait « les Noirs comme étant inférieurs aux singes ».

 

L’ancien stade de football de Nantes porte le nom de Marcel Saupin. Saupin adhéra au groupe « Collaboration » en 1942, un mouvement qui prônait la rénovation française, la réconciliation franco-allemande. Ce mouvement antisémite était dirigé par Alphonse de Châteaubriant, directeur du journal La Gerbe.

 

Préfet de police en 1927, Jean Chiappe réprima les manifestations communistes et ne cacha pas son amitié pour les milieux d’extrême droite tels que l’Action française et l’hebdo nationaliste Gringoire. Il censura le film L’Âge d’or de Luis Buñuel. Nommé haut-commissaire au Levant par le maréchal Pétain, il trouvera la mort en avion quelques mois plus tard. Une avenue portera son nom à Paris en 1941 mais sera rebaptisée avenue Georges-Mandel en 1945. La cour d’honneur de la Préfecture de police, baptisée cour Jean-Chiappe, fut renommée cour du 19-Août à la Libération. À Nantes, la rue Jean-Chiappe a survécu.

 

J’ajouterai pour ma part que « Penny Lane », l’allée Penny, tire son nom de James Penny, notable liverpoolien du XVIIIe siècle, propriétaire de vaisseaux négriers et farouche antiabolitionniste. Dans une démarche politiquement correcte, la municipalité de Liverpool débaptisa tous les noms de rue rappelant son passé esclavagiste mais, vu l’importance de la rue rendue célèbre par Paul McCartney, Penny Lane garda son nom.

 

 

Un article remarquable de Télérama sur la brutalité du capitalisme qui « expulse les hommes hors de la société et laisse les terres exsangues » : « L’expulsion est devenue le nouveau modèle de nos sociétés capitalistes. Neuf millions de familles étasuniennes ont perdu leur toit à cause de la crise des subprimes. Les classes moyennes sont chassées hors du centre des villes. Des millions de paysans ont été évincés de leurs terres. La finance a développé la capacité de tout financiariser. Les exclus étaient jadis des victimes rejetées par le système. Les expulsés sont aujourd’hui produits par le système lui-même, par la dynamique de l’expulsion inscrite dans le fonctionnement normal de l’économie et de la société.

 

 

Du coup, je n’ai plus le temps de vous parler de Clémentine Célarié et de ses problèmes d’argent !

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